VII

C'était la première fois qu'Adeline avait quelque chose à demander pour

lui-même.

Comme tous les députés, il avait passé bien des heures de sa vie dans

les antichambres des ministres et usé de nombreuses paires de bottines

sur le carreau poussiéreux des corridors des bureaux à la Guerre, aux

Finances, à la Justice, à la Marine, au Commerce, à l'Agriculture, aux

Travaux publics, à l'Instruction publique, aux Affaires étrangères, aux

Postes, à l'Intérieur, à la Préfecture de la Seine, à la Préfecture de

police, aux ambassades, aux consulats, partout où il y a à solliciter et

à faire sortir des cartons les paperasses qui s'obstinent à y rester,

mais toujours ç'avait été dans l'intérêt des villes ou des communes de

sa circonscription, pour les affaires de ses électeurs, jamais dans le

sien et pour les siennes; le gouvernement ne pouvait rien pour lui,

il n'avait pas de parents à placer, pas de combinaisons financières à

appuyer, pas de concessions à obtenir; quand on l'avait décoré, on était

venu à lui et il n'avait eu qu'à accepter ce qu'on lui offrait.

Maintenant, il ne s'agissait plus de rester tranquillement chez soi en

attendant, il fallait demander.

De là son embarras.

A la vérité, s'il se faisait demandeur, c'était dans un intérêt général,

supérieur à toutes considérations personnelles: mais enfin il n'en

devait pas moins résulter pour lui certains avantages qui gênaient sa

liberté; il se fût senti plus allègre, il eût porté la tête plus haut

s'il avait été dégagé de toute attache.

Il s'y prit à trois fois avant d'aborder le préfet de police, comme s'il

n'osait point sauter le pas.

Aux premiers mots, le préfet de police, qui, depuis qu'il était en

fonctions, avait cependant appris à écouter en se faisant une tête de

circonstance, laissa échapper un mouvement de surprise:

--Vous, mon cher député!

Ce n'était pas sans que la leçon lui eût été faite à l'avance par

Frédéric, qu'Adeline s'adressait à «son cher préfet». Il savait que sa

demande pouvait provoquer une certaine surprise, et même il en attendait

la manifestation: «Vous comprenez que le préfet ne sera pas sans

éprouver un certain étonnement en vous entendant lui demander une

autorisation pour ouvrir un cercle, vous qui avez toujours vécu en

dehors des cercles. Et puis, à son étonnement se mêlera probablement une

certaine contrariété: le nombre de ces autorisations n'est pas illimité;

il en est d'elles comme des cinq ou six louis qu'un homme ruiné a encore

dans sa poche: quand il en dépense un, il compte ceux qui lui restent

et fait le calcul qu'il sera bientôt à sec. Et personne n'aime à être

à sec. D'autant mieux que ces autorisations peuvent être une monnaie

commode pour payer certains services. Je ne dis pas que votre préfet

se serve de cette monnaie, mais il a eu des prédécesseurs qui l'ont

employée. Et Frédéric avait raconté l'histoire d'un préfet aimable et

vert-galant qui avait payé les dépenses d'une liaison demi-mondaine avec

une de ces autorisations; que celle à qui il l'avait donnée l'avait tout

de suite vendue cent vingt mille francs, en plus d'un tant pour cent sur

les produits de la cagnotte. Puis, à cette histoire, il en avait ajouté

d'autres, afin qu'Adeline eût un dossier bien préparé et ne restât pas

court. Si on avait accordé ces autorisations à des gens plus ou moins

véreux, comment en refuser une à un honnête homme, entouré de l'estime

publique, dont le nom seul était une garantie?

Ce dossier et ces histoires avaient donné à Adeline une assurance que,

sans eux, il n'eût certes pas eue:

--Et pourquoi pas, mon cher préfet?

C'était un homme fin que cet préfet, et peut-être même trop fin, car

bien souvent, dans son besoin de tout comprendre et de tout deviner,

il allait au delà de ce qu'on lui disait, jugeant les autres d'après

lui-même.

Devant l'assurance d'Adeline, il se retourna vivement.

--Au fait, dit-il, pourquoi pas? Vous avez raison de vous étonner de

ma surprise, qui n'a pas d'autre cause, croyez-le bien, que l'idée où

j'étais que vous viviez en dehors des cercles,--en bon père de famille.

--C'est à Elbeuf que je suis père de famille. A Paris, je n'ai pas ma

famille; je suis seul; les soirées sont longues. Et elles ne le sont

pas seulement pour moi; elles le sont aussi pour un grand nombre de

mes collègues, qui, comme moi, seraient heureux d'avoir un centre de

réunion, où nous aurions plaisir et intérêt même à nous retrouver dans

l'intimité, sans avoir à craindre une promiscuité gênante.

--Et c'est un cercle s'administrant lui-même que vous voulez fonder?

--Oh! non; nous avons à côté de nous, derrière nous, une société

représentée par un gérant qui aura la responsabilité de la question

financière; sans quoi, vous comprenez bien que je n'aurais pas accepté

les fonctions de président.

Cette fois le préfet ne laissa échapper aucune exclamation de surprise,

mais il regarda Adeline en homme qui se demande si on se moque de lui.

Adeline n'était-il pas le bon provincial qu'il avait cru jusqu'à ce

jour? était-il au contraire un roublard qui s'enveloppait de bonhomie?

ou bien encore était-il plus profondément provincial qu'on ne pouvait

décemment l'imaginer pour un collègue?

Il fallait voir.

--Et quel est ce gérant?

--Un ancien notaire de province.

--Il se nomme?

--Maurin.

C'était là un nom qui n'apprenait rien au préfet, il y a tant de gens

qui s'appellent Morin ou Maurin?

--J'ai eu les meilleurs renseignements sur lui, dit Adeline, allant

au-devant d'une nouvelle question.

--Je n'en doute pas; sans quoi vous ne l'auriez pas accepté, car ce

n'est pas à un homme comme vous qu'il est utile de faire remarquer qu'un

gérant... un mauvais gérant, peut entraîner loin et même très loin le

président et les administrateurs d'un cercle; vous savez cela comme moi.

Cela ne fut pas dit sur le ton d'une leçon, ni comme un avertissement

direct; mais, cependant, il y avait dans l'accent une gravité qui devait

donner à réfléchir.

--Nous n'aurons rien à craindre de ce côté, dit Adeline en pensant à son

ami le vicomte, qui serait le véritable gérant sous le nom de Maurin,

beaucoup plus qu'à l'ancien notaire, qu'il connaissait à peine.

Évidemment, s'il avait pu nommer le vicomte de Mussidan, le préfet

aurait gardé son observation pour lui, ou plutôt elle ne lui serait pas

venue à l'esprit, mais c'eût été une indiscrétion: le vicomte avait des

raisons respectables pour vouloir rester dans la coulisse, il convenait

de l'y laisser.

--Et quels sont avec vous les membres fondateurs? demanda le préfet.

--Voici les noms de ceux qui ont signé la demande avec moi, répondit

Adeline en tirant une feuille de papier de sa poche.

Le préfet lut les noms:

--Duc d'Arcala, comte de Cheylus, Bunou-Bunou, général Castagnède...

A ce nom, il fit une pause, car ce général était celui-là même qu'on

appelait le général Epaminondas dans le Midi, et il le connaissait.

Il en fit une aussi au nom de l'ancien ambassadeur, dont l'existence

besoigneuse ne lui était pas inconnue.

Mais pour les autres, Bagarry, le compositeur de musique, Fastou, le

statuaire, il lut couramment, de même pour les notables commerçants dont

Adeline avait obtenu lui-même les signatures.

A l'exception du général Epaminondas et de l'ancien ambassadeur, il n'y

avait rien à dire sur ces noms; encore ce qu'on aurait pu opposer à ceux

qui n'étaient pas nets manquait-il de précision: on accusait le général

de tricher, mais il n'avait jamais été chassé d'aucun cercle; l'ancien

ambassadeur vivait dans les tripots, cela était certain, mais en

vivait-il réellement comme on le racontait? Barthelasse et les

directeurs de casinos qui l'avaient employé s'étaient bien gardés de

publier leurs mémoires avec pièces justificatives à l'appui; combien

d'autres aussi haut placés que lui étaient comme lui des déclassés!

--Vous voyez, dit Adeline, qui était fier de sa liste, que je ne vous

présente que des noms en qui on doit avoir pleine confiance.

--Évidemment.

--Et je crois que plus d'une fois on a accordé des autorisations à des

gens qui ne présentaient pas les garanties que nous offrons.

--Malheureusement; mais c'est qu'alors nous avons été trompés. Nous ne

sommes pas infaillibles. Il est arrivé, j'en conviens, qu'on nous a

présenté des listes de noms aussi honorables que ceux de la vôtre, avec

un gérant offrant toutes les garanties de moralité, de solvabilité, et

que cependant le cercle que nous avons autorisé s'est changé, au bout

de quelques mois, en un tripot et un coupe-gorge, avec _bourrage_ de la

cagnotte et _étouffage_ des jetons. Mais est-ce notre faute? N'est-ce

pas plutôt celle des fondateurs qui se sont laissé tromper et par qui

nous avons été trompés nous-mêmes? Voilà ce qu'il faut examiner et le

point sur lequel j'appelle toute votre attention, en insistant, si vous

le permettez, sur l'estime que vous m'inspirez.

Si Adeline était un naïf et un ignorant qui se laissait duper par des

coquins assez adroits pour se cacher, il y avait dans cette tirade de

quoi lui ouvrir les yeux et lui donner à réfléchir.

Mais ce n'était pas seulement en son ami le vicomte qu'Adeline avait

foi, c'était aussi en lui-même, en son honnêteté, en sa clairvoyance; il

ne serait pas un président qui laisserait aller les choses au hasard;

il lui donnerait son temps, à son cercle, il le surveillerait, il le

gouvernerait d'une main ferme.

--Si ces cercles sont devenus des tripots, dit-il, c'est que leurs

administrateurs ne les ont point administrés, c'est que leurs présidents

ne les ont point présidés; pour moi, je puis vous donner ma parole

que je serai un président sérieux et que le tableau que vous venez de

m'esquisser ne se réalisera point pour nous.

Était-il réellement sourd, ou bien ne voulait-il pas entendre? Le préfet

voulut faire une dernière tentative; affectueusement il lui prit le bras

et le passant sous le sien:

--Voyons, mon cher député, franchement est-ce que vous croyez que la

fondation d'un nouveau cercle est bien urgente, et que vous et vos amis

vous ne trouveriez pas dans un des cercles déjà existants le centre de

réunion intime que vous voulez? n'y a-t-il pas déjà assez de cercles?

--Non, mon cher préfet, et, puisque l'occasion s'en présente,

laissez-moi vous dire que le gouvernement ne favorise pas assez le

développement de la vie mondaine à Paris. Quand le luxe va à Paris, la

fabrication va en province.

Et, presque dans les mêmes termes que Frédéric, Adeline répéta ce thème

qui lui avait été soufflé, sans avoir conscience qu'il était un écho.

--Évidemment c'est un point de vue, dit le préfet, quand Adeline fut

arrivé au bout de son morceau.

Et il en resta là. A quoi bon aller plus loin? il avait dit ce qu'il

avait pu pour éclairer cet aveugle inconscient ou conscient, il n'était

ni prudent ni politique d'insister davantage. Qui pouvait savoir ce

qu'il adviendrait de ce collègue? Pour être préfet de police, on n'est

pas professeur de morale. Et il n'était pas du tout dans son caractère

de mettre les points sur les i.

--Je ferai faire l'enquête d'usage, dit-il en terminant l'entretien.

Elle fut confiée à un agent de la brigade des jeux qui, après avoir

visité le local de l'avenue de l'Opéra et constaté qu'il n'avait pas

deux escaliers, ce qui est le grand point dans ce genre de recherches,

se rendit chez les vingt membres fondateurs qui avaient signé la

demande, se bornant à une seule question: celle de savoir si la

signature mise au bas de cette demande était bien la leur, puis il fit

son rapport, qu'il transmit à son chef, lequel à son tour en fit un

second corroborant le premier, qu'il transmit au chef de la police

municipale, qui en fit un troisième corroborant le second.

Tout était en règle: le préfet n'avait qu'à donner ou à refuser

l'autorisation.

Pouvait-il la refuser quand elle était demandée par un homme dans la

position d'Adeline?

Il la donna.

--Après tout, on verra bien.

Il en avait assez dit pour se garder: si Adeline sombrait, il l'avait

averti; si, au lieu de faire naufrage, il arrivait un jour au ministère,

ce service rendu lui donnerait droit à son bon souvenir.

Baccara · 第 19 / 47 题