C'était un grand point pour Raphaëlle et Frédéric d'avoir un président
en situation d'obtenir du préfet de police l'autorisation d'ouvrir
leur cercle, mais ce n'était pas tout: il fallait que la demande qu'on
adresserait au préfet fût signée par vingt membres fondateurs, et il
était de leur intérêt de ne pas laisser le choix de ces membres à
Adeline, qui ne saurait où les chercher, et qui, les trouvât-il, les
choisirait mal. A la vérité, il devait avoir la haute direction dans la
composition du cercle, mais, en manoeuvrant adroitement, on lui ferait
prendre, sans qu'il se doutât de rien, ceux-là mêmes qu'on voudrait
qu'il prît.
Raphaëlle voulait des noms chics.
Frédéric voulait des noms sérieux.
Mais, malgré cette divergence, ils ne se querellaient point là-dessus;
en bons associés qu'ils étaient, ils se faisaient des concessions.
--Mêlons les noms chics aux noms sérieux.
Et constamment ils faisaient cette salade, mais en l'épluchant
sévèrement: on n'était jamais assez chic pour Frédéric, et pour
Raphaëlle on n'était jamais assez sérieux,--au moins en théorie, car
dans la pratique, c'est-à-dire au moment où s'agitait la question de
savoir s'ils pourraient avoir réellement ces noms sur leur liste,
ils étaient bien obligés d'abaisser leurs prétentions et de se faire
mutuellement des concessions.
--Il est vrai qu'il n'est pas très chic, mais à la rigueur il peut
passer.
--Je t'accorde qu'il n'est pas trop sérieux, mais, si nous sommes trop
difficiles, nous finirons par n'avoir personne.
Chez Raphaëlle, cette composition de sa liste était une véritable
obsession, elle en rêvait, et plus d'une fois le matin elle avait
réveillé Frédéric pour l'entretenir des idées qui lui étaient venues
dans la nuit.
--Tu ne dors pas, chéri?
--Si, je dors.
-Non, tu ne dors pas. Ecoute un peu... écoute donc.
--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
--Nous n'avons pas de duc.
--Pourquoi faire un duc?
--Pour notre liste; il nous en faut au moins deux; le _Jockey_ en a
trente-six.
--Les _Ganaches_ n'en ont pas.
--La _Crémerie_ en a bien un.
--Eh bien, cherche-les, laisse-moi dormir; en même temps tâche de
trouver un lord, ça serait plus sérieux: on en a bien abusé, des ducs;
d'ailleurs si tu y tiens tant, je t'en fournirai un; seulement il est
espagnol: le duc d'Arcala, un ami de mon père.
Si Raphaëlle avait pu chercher dans son ancien monde, elle se serait
composé un petit Gotha; malheureusement, ses relations avec ceux dont
elle s'était séparée ou qui plutôt s'étaient séparés d'elle ne lui
permettaient point de s'adresser à eux; elle eût été bien accueillie
vraiment! et cependant il y en avait qui pour elle avaient fait les
folies les plus extravagantes, qui s'étaient ruinés, déshonorés, avaient
été jusqu'au crime; mais ces temps étaient loin, et le souvenir qu'ils
en avaient conservé n'était ni doux ni attendri.
En ne se montrant pas trop difficiles dans leur choix, ils avaient fini
par former une liste dont les noms de tête ne manquaient pas d'une
certaine apparence décorative.
Le comte de Cheylus d'abord, ancien conseiller d'Etat en service
extraordinaire, ancien préfet, député, commandeur de Légion d'honneur,
grand-croix de cinq ou six ordres étrangers;--un général qu'à Nice et à
Cannes on avait surnommé le général Epaminondas, ce qui, dans le monde
des grecs, était caractéristique;--un commodore américain;--un musicien
et un statuaire affamés de notoriété, toujours en quête de relations,
comme si chaque relation nouvelle allait donner des commandes à l'un et
faire jouer les cinq ou six opéras que l'autre gardait en portefeuille
depuis vingt ans; un journaliste qui exerçait autant d'influence dans
la presse que dans le gouvernement, disait-il, et par là devenait un
personnage utile, avec qui il était prudent de prendre les devants.
Ce n'était pas seulement parmi les gens en vue, sur lesquels ils avaient
des raisons personnelles de compter, qu'ils recrutaient leur troupe,
c'était encore parmi les connaissances de leurs amis. Ainsi Barthelasse,
autrefois directeur de cercles à Biarritz, à Pau et en Provence, où il
avait gagné une fortune de deux à trois millions et chez qui Frédéric
avait été croupier, avait offert un ancien ambassadeur qu'on pourrait
exhiber tous les soirs dans les salons du cercle, moyennant le _suif_,
c'est-à-dire le dîner de la table de l'hôte, et un jeton d'un louis
qu'il perdrait d'ailleurs consciencieusement: à la vérité, Barthelasse
avait, pendant plusieurs années, promené cet ancien ambassadeur dans le
Midi, mais ces représentations en province ne l'avaient pas encore tout
à fait usé, et à Paris, où son nom seul était connu, il ferait encore
assez bonne figure.
Quand Raphaëlle aurait son duc, on laisserait à Adeline le soin de
trouver les autres comparses nécessaires à la représentation parmi les
gros commerçants parisiens avec lesquels il faisait des affaires et
aussi parmi ses collègues. Plusieurs de ceux qui avaient honoré de leur
présence les dîners de l'avenue d'Antin seraient suffisants pour cet
emploi, et particulièrement l'un d'entre eux qu'ils caressaient pour
être président au moment même où la faillite des frères Bouteillier
leur avait livré Adeline. Ce Nivernais, plus provincial encore que
l'Elbeuvien, était à coup sûr le plus travailleur des députés, et il n'y
avait guère de projet de loi d'intérêt local qui ne fût rapporté
par lui: «L'ordre du jour appelle la discussion du rapport de M.
Bunou-Bunou.» Il était si souvent imprimé dans les journaux, ce nom de
Bunou-Bunou, qu'il était connu de la France entière, et que par là aux
yeux de Raphaëlle il avait une certaine valeur, celle de la notoriété.
Il est vrai que cette notoriété, il la devait pour beaucoup au rapport
fameux dans lequel il avait traité de la vaine pâture et de la
divagation des animaux domestiques dans les rues de Paris, qui pendant
six mois avait fait la joie des journaux; mais cela importait peu; car,
en fait de notoriété, ce qui compte, c'est la notoriété même, et,
la dût-on au ridicule, ce qui reste au bout d'un an ce n'est pas le
ridicule, c'est le bruit qu'il a fait autour d'un nom que le public
n'oublie plus; Bunou-Bunou connu, très connu; oubliée la vaine pâture.
D'ailleurs le meilleur et le plus honnête homme du monde, toujours à son
banc où il écrivait, écrivait, écrivait, penchant sa tête blanche sur
son pupitre, ne s'interrompant que pour voter. Au cercle il continuerait
ses écritures, mieux éclairé et chauffé que dans sa chambre d'hôtel où,
comme il le disait lui-même, «le bois coûtait diantrement plus cher qu'à
Château-Chinon.»
Ainsi préparés, il n'y avait qu'à presser Adeline; ce fut ce que
Raphaëlle demanda, exigea même, tandis que Frédéric se montrait disposé
à laisser à la réflexion le temps d'agir.
--C'est un irrésolu, ton Normand: décidé aujourd'hui, il ne le sera
plus demain; il pèse le pour et le contre comme un pharmacien pèse ses
drogues.
--Avoue que la pilule est dure à avaler.
--Qu'est-ce que ça nous fait? ce n'est pas nous qui l'avalons;
d'ailleurs il n'y a qu'à la lui dorer, et c'est ton affaire.
--Je suis à bout.
--Alors c'est bien vrai? tu ne vois plus rien à dire et tu ne vois plus
rien à faire?
Il haussa les épaules.
--Ne te fâche pas contre ta petite femme, si elle te montre qu'il y a
encore à dire et à faire; écoute-la, et souviens-toi plus tard, quand
nous serons mariés, que tu as eu intérêt à la consulter, alors que tu
restais à bout dans une affaire d'où dépendait notre fortune, et qu'elle
est bonne à quelque chose.
--Je t'écoute.
--Ce qu'il faut, n'est-ce pas, c'est pousser notre homme?
--Sans doute, répondit-il avec une certaine impatience.
Il s'agaçait de la voir tant insister pour lui démontrer qu'elle était
bonne à quelque chose, quand lui n'était bon à rien; trop souvent elle
avait insisté sur la supériorité de sa finesse et l'ingéniosité de ses
ressources, croyant ainsi se faire valoir, tandis qu'en réalité elle se
faisait plutôt prendre en grippe: elle n'avait jamais eu la main douce
avec ses amants, et ne savait pas que les hommes se laissent d'autant
plus facilement conduire qu'ils ne sentent pas les ficelles qui les
tiennent.
--C'est à l'intérêt d'Adeline que nous nous sommes adressés, dit-elle,
à son orgueil, à sa gloriole, et tout ce que tu lui as dit, il le roule
dans son esprit, parce que c'est à son esprit seul que tu as parlé.
Il la regarda sans comprendre où elle voulait arriver.
--Eh bien, maintenant, c'est par les yeux qu'il faut le prendre, c'est à
ses yeux qu'il faut parler.
--Les yeux? Quoi, les yeux?
--Tu le conduiras avenue de l'Opéra et tu lui feras visiter le local en
détail. Ce n'est pas difficile, ça.
--J'y suis; il sera ébloui.
--Je te crois. Te mets-tu à la place de ce bon bourgeois se promenant
dans ces salons qui vont lui jeter toute leur poudre d'or aux yeux et
qui va se mirer en se rengorgeant dans ces marbres imposants? crois-tu
qu'il ne va pas se sentir fier en se disant qu'il sera le maître dans ce
palais?
--Es-tu canaille!
--En sortant, tu le conduiras chez Lobel et tu lui feras montrer le
mobilier, surtout les tapis et les tentures; il doit être sensible
aux couleurs, ce fabricant de drap; les ouvrages en laine, c'est son
affaire. Je ne dis pas que ça le fichera les quatre fers en l'air comme
les salons, mais ça lui inspirera confiance: sérieuse, l'impression du
mobilier; tu le conduiras aussi chez le tailleur pour qu'il voie la
livrée; si en revenant tu ne me dis pas que l'affaire est enlevée,
j'avoue comme toi que je suis à bout.
Frédéric n'apporta qu'un changement à l'exécution de ce programme; il en
intervertit l'ordre au lieu de finir par le tailleur, il commença par
là: il y aurait progression.
Aux premiers mots, Adeline se défendit:
--Il sera temps si je me décide, mais je vous avoue que je balance: je
vous assure que je ne suis pas du tout celui qu'il vous faut; un bon
bourgeois comme moi serait déplacé dans ce rôle de président, je n'en ai
aucune des qualités, et j'y serais l'homme le plus emprunté du monde; je
compromettrais le succès de l'entreprise; on se moquerait de moi... et,
ce qui est plus grave, de vous.
Frédéric protesta poliment, mais sans se lancer pourtant dans une
réfutation en règle:
--Nous reviendrons plus tard à la question de savoir si vous acceptez ou
si vous n'acceptez point, dit-il; pour le moment, ce que je vous demande
simplement, c'est vos conseils dans le choix de notre livrée; nous ne
fondons pas une oeuvre d'un jour, et nous ne prenons pas cette livrée
pour qu'elle dure un mois ou deux; pour moi, gérant de l'affaire, il
faut qu'elle soit solide; c'est au fabricant de drap que je demande de
m'assister.
Evidemment! Adeline ne pouvait pas refuser ses conseils à son ami. Il se
laissa donc conduire chez le tailleur, où il choisit un drap solide,
un bon drap français, comme le demandait Frédéric, qui devait durer
longtemps.
Puis il se laissa aussi mener chez le tapissier Lobel; dans tout ce qui
était travail de la laine, il avait des connaissances spéciales qu'il ne
pouvait pas ne pas mettre à la disposition de son ami: là, il n'eut qu'à
admirer les tapis de Smyrne, de Perse et de l'Inde qu'on lui montra et
qui étaient vraiment superbes, les portières magnifiques; il passa plus
de deux heures à se griser de l'enchantement de leurs couleurs.
Mais où «il se ficha les quatre fers en l'air», comme disait Raphaëlle,
ce fut en visitant les salons de l'avenue de l'Opéra.
--Comment trouvez-vous ça? demandait Frédéric dans chaque place.
Et partout il faisait la même réponse:
--C'est beau, c'est grandiose; c'est vraiment digne de Paris.
--Pour quatre-vingt mille francs, il faut bien nous donner quelque
chose.
Comme ils redescendaient l'escalier tout en marbres de couleur où leurs
pas sonnaient comme sous la voûte d'une église, Adeline eut un mot qui
trahit le travail de son esprit et la progression des sentiments par
lesquels il avait passé.
Ils s'étaient arrêtés devant une niche ouverte sur le palier et faisant
face à la porte d'entrée.
--Nous mettrons là un buste de la République, dit-il, comme s'il se
parlait à lui-même.
--Nous! Oui, vous, si vous voulez, mon cher président, car vous serez
maître chez vous; mais si c'est moi qui suis maître ici, je ne mettrai
point ce buste, car, en dehors de certaines raisons personnelles qui me
retiendraient, j'estime qu'un cercle est un terrain neutre où tout le
monde doit pouvoir se rencontrer.
Adeline hésita un moment:
--Alors, nous le mettrons ensemble, dit-il.