En rentrant d'Elbeuf à Paris, Adeline avait tout de suite visité
quelques-uns de ceux qui autrefois lui avaient proposé des affaires;
mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur,
surtout si l'on entend se réserver la liberté de choisir. Naguère, on
était venu le chercher, le prier; quand à son tour il s'était offert, on
l'avait écouté avec une certaine défiance. Que signifiait ce changement?
Il n'était donc plus l'homme qu'on avait cru? Alors? L'occasion manquée,
il fallait laisser au temps d'en amener de nouvelles et les attendre.
Cela était trop conforme à la logique des choses pour qu'Adeline s'en
étonnât; il n'avait jamais eu la naïveté de s'imaginer qu'il n'aurait
qu'à se présenter pour que toutes les portes s'ouvrissent devant lui et
pour que ceux qui étaient à table fussent heureux de lui faire sa part
au gâteau. Ce n'était pas à date fixe que devait se faire le mariage
de Berthe, et quelques mois, quelques semaines de plus ou de moins
n'avaient pas d'importance; le mot du père Eck, qu'il ne se rappelait
qu'en riant, était là pour le rassurer: «J'ai été fiancé avec ma femme
pendant quatre ans, et quand nous nous sommes mariés j'aurais bien
attendu encore.»
Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient débarrassé des échéances
pressantes qui menaçaient sa maison; avant qu'il en revint d'autres il
avait le temps de se retourner, et d'ici là la probabilité était, et
même la certitude, pour que l'affaire Bouteillier s'arrangeât. Alors il
rembourserait ces cinquante mille francs, car le payement d'une dette de
cette espèce ne devait pas traîner. Assurément cet argent ne lui pesait
pas, tant il avait été galamment offert, mais cependant, par une
bizarrerie d'impression qu'il ne s'expliquait pas lui-même, il
éprouverait du soulagement à ne plus le devoir.
Malheureusement, de ce côté, les choses ne marchèrent point comme
il l'avait espéré: l'affaire Bouteillier ne s'arrangea pas, tout au
contraire, et, après plusieurs réunions, qui se succédèrent de plus
en plus orageuses, la faillite fut prononcée à la requête de quelques
créanciers que le luxe des Bouteillier avait trop longtemps humiliés.
Le coup avait été cruel pour Adeline, qui, mieux que personne,
connaissait la procédure des faillites: de combien serait le premier
dividende et quand le toucherait-on?
Il fallait donc se retourner d'un autre côté, ce qui, dans sa position,
était difficile, car, bien que le vicomte n'eût jamais fait la plus
légère allusion à son prêt, il était évident que ce prêt ne pouvait pas
être considéré comme un placement à échéance plus ou moins longue dans
lequel le créancier aussi bien que le débiteur trouvent un égal intérêt;
c'était un service rendu, et rien que cela.
Comme il se demandait par quel moyen il sortirait à bref délai de cet
embarras, il crut remarquer que le vicomte était moins à l'aise avec
lui, moins libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce changement
n'était que trop facile à deviner: il s'étonnait de n'être pas encore
remboursé, et il s'en fâchait.
Quand on a tout jeune lutté contre la misère, on a appris à ne pas
s'inquiéter des dettes et à manoeuvrer avec les créanciers de façon
à les payer, quand l'argent manque, en bonnes paroles qui les font
patienter. Mais ce n'était pas le cas d'Adeline, qui, entré dans la vie
avec de la fortune, était arrivé à près de cinquante ans sans devoir un
sou à personne. Si le vicomte était gêné avec lui, de son côté il était
confus avec le vicomte, ne sachant quelle contenance tenir, ne trouvant
pas un mot à dire, honteux de son silence même. N'aurait-il donc pas la
force d'aborder nettement la question et de s'expliquer franchement: «Ne
croyez pas que je vous oublie, seulement les rentrées sur lesquelles je
comptais ne s'effectuent pas, mais bientôt...» C'était ce bientôt qui
lui fermait les lèvres. Il n'avait jamais pris un engagement sans le
tenir, comme il n'avait jamais fait une promesse qui ne fût sincère.
Quel engagement pouvait-il prendre, quelle promesse pouvait-il donner
quand il ne savait pas lui-même à quelle époque il serait en état de
payer ces cinquante mille francs; bientôt sans doute, d'un jour à
l'autre peut-être; mais ce bientôt, il ne pouvait pas encore le traduire
par une date précise.
Il en était là quand un soir, en sortant de dîner chez Raphaëlle, le
vicomte lui prit le bras, et, comme le jour où il lui avait offert ces
cinquante mille francs, il voulut le reconduire rue Tronchet.
--Ne vous détournez pas de votre chemin, dit Adeline qui aurait voulu
échapper à l'entretien dont il se sentait menacé; il fait froid ce soir.
--J'ai affaire par là.
--Alors, marchons vite, dit Adeline.
Puis, voulant donner une explication à ce mot qui était sorti de ses
lèvres sans qu'il eût le temps de le retenir:
--Nous nous réchaufferons.
Le vicomte marchait près d'Adeline, la tête basse, silencieux, dans
l'attitude d'un amoureux qui n'ose pas risquer sa déclaration, ou plutôt
d'un fils respectueux qui a une confession délicate à faire à son père.
Enfin, il se décida:
--Vous me voyez bien embarrassé, mon cher député.
Il fallait bien qu'Adeline répondît quelque chose:
--Avec moi?
--Précisément parce que c'est à vous que je m'adresse. Ah! si c'était un
autre! Mais avec vous, pour qui j'ai une si haute estime, tant d'amitié,
permettez-moi le mot, je suis tout confus.
--Mais parlez donc, je vous en prie... mon cher ami.
Cependant, malgré cet encouragement, il y eut encore un silence:
--Pardonnez à ma fierté, dit-il; c'est elle qui souffre, honteuse de
risquer une chose qui n'est pas correcte, et rien n'est moins correct
que de rappeler un service qu'on a eu le plaisir de rendre à un ami. En
un mot, il s'agit des cinquante mille francs que vous avez bien voulu
me faire l'honneur d'accepter il y a quelque temps et dont j'aurais
besoin....
Il y eut une pause:
--Oh! pas ce soir, se hâta-t-il d'ajouter en riant, pas demain, mais
dans un délai que vous fixerez vous-même, si toutefois cela ne vous gêne
point.
L'embarras et l'humiliation d'Adeline étaient cruels, et bien qu'il eût
souvent pensé au moment où cette question se poserait, il n'avait point
imaginé qu'il serait aussi pénible.
--C'est à vous de me pardonner, dit-il; j'aurais dû, depuis longtemps,
vous rendre cet argent, mais certaines circonstances se sont
présentées... j'ai compté sur des affaires qui ne se sont point
réalisées... sur des rentrées qui ne se sont point effectuées; bref,
j'ai attendu; mais puisque vous en avez besoin....
Le vicomte lui coupa la parole:
--Je ne serais pas sincère, je ne serais pas digne de votre amitié si je
ne vous disais pas comment ce besoin se produit,--c'est mon excuse, si
tant est que je puisse en avoir une.
--Je vous en prie.
--C'est moi qui vous prie de m'écouter; vous savez combien je suis peu
homme d'argent, cela tient peut-être à ce que je n'ai pas de fortune, ce
qui s'appelle une fortune assise; mon père en a dévoré trois ou quatre,
et moi-même j'ai fortement entamé celle qui m'est venue de ma mère. Je
comptais sur celle de ma tante du Midi, mais vous savez comment elle
est passée à ma soeur. Je vis de ce qui me reste, et il m'arrive assez
souvent de me trouver à court; ce qui est mon cas présentement. Dans
ces conditions, je serais bien aise d'augmenter mon revenu; et comme
justement une occasion se présente, en mettant quelques fonds dans une
affaire excellente, de le tripler, de le quadrupler, l'idée m'est venue
de m'adresser à vous.
--Demain vous aurez vos fonds, répondit Adeline décidé à se procurer ces
cinquante mille francs à quelque prix que ce fût.
--Demain, cher monsieur! Et qui parle de demain? Croyez-vous que je sois
homme à user de pareils procédés? L'affaire dont je vous parle n'est pas
faite, elle n'est qu'à l'étude, et il me suffit de savoir qu'à une date
précise, celle que vous prendrez, j'aurai mes fonds. C'est là tout ce
que je vous demande. Et jamais, faites-moi l'honneur de me croire, je
n'aurais demandé davantage.
Adeline respira.
--Je vais étudier mes échéances, demain je vous donnerai cette date, ou,
ce qui est mieux, je vous enverrai un billet.
Mais le vicomte ne voulut pas de billet; est-ce que dans son monde on
faisait des billets? un simple mot, cela suffisait; puis, tout à coup,
s'arrêtant et changeant de sujet:
--Une idée me vient, s'écria-t-il: pourquoi ne feriez-vous pas vous-même
cette affaire?
--Quelle affaire?
--La mienne.
--Je n'ai pas de fonds libres.
--Pour vous, il ne s'agirait pas d'une mise de fonds, au contraire.
--Je n'y suis pas du tout.
--Je vous ai entretenu plusieurs fois de la nécessité de fonder un
nouveau cercle, et je vous ai démontré de quelle utilité sera cette
fondation à tous les points de vue; cette idée ne m'est pas personnelle:
elle est dans l'air, et bien d'autres que moi, l'ont eue, comme il
arrive toujours pour les choses à point. Mais c'est une si grosse
affaire que la fondation d'un cercle à Paris, que je ne pouvais pas
l'entreprendre tout seul. D'abord, il faut une autorisation, et je ne
veux rien demander au gouvernement. Ensuite, il faut un gros capital que
je n'ai pas. Vous imaginez-vous un peu quelle doit être l'importance de
ce capital?
--Pas du tout; vous savez que je ne connais rien à ces choses.
--Eh bien, il faut près d'un million; savez-vous que le Jockey a 130,000
francs de loyer, le Cercle agricole 90,000 francs, le Cercle impérial
200,000 francs, la Crémerie 45,000 francs, les Mirlitons 70,000? Au
Jockey, les gages du personnel coûtent 60,000 francs, aux Ganaches
50,000 francs; au Jockey, la perte sur la table se chiffre par 40,000
francs, à l'Union par 15,000 francs. Les frais de premier établissement
ne reviennent pas à moins de 300,000 francs; et cette somme ne suffit
pas en caisse, car il faut que cette caisse ait un capital respectable
sur lequel on puisse prêter aux joueurs; le succès est là. Un joueur
qui a 500,000 francs au Comptoir d'escompte ou ailleurs ne tire pas un
billet de mille francs de sa poche pour jouer; il emprunte à la caisse
du Cercle; il ne faut donc pas que cette caisse reste jamais à sec, ou
la partie ne marche pas; et on ne va que là où elle marche... follement.
J'avoue sans honte que je n'ai pas ce million. Alors j'apportais à ceux
qui veulent faire l'affaire et qui ne l'ont pas non plus, ce million,
les fonds dont je pouvais disposer. C'est pour cela que je vous ai
adressé ma demande. Mais maintenant je la retire, et je la remplace par
une autre: prenez la direction de la fondation du Cercle tel que je le
comprends, celui qui doit moraliser le jeu et pour sa part rendre à
Paris sa vie brillante, présentez la demande d'autorisation qui ne peut
pas être refusée à un homme tel que vous, soyez son président.
--Moi!
--Parfaitement, vous, Constant Adeline, connu par son honorabilité et la
haute position qu'il occupe dans l'industrie, dans le commerce, dans la
politique, et vous groupez autour de votre nom cinq cents personnes...
(il hésita un moment cherchant son mot...) fières de votre initiative.
Vous parliez l'autre jour, de grandes affaires que vous vouliez
entreprendre, par le seul fait de votre présidence elles viennent à
vous, et vous n'avez pas à aller à elles. Dans la politique vous êtes un
centre; et on doit compter avec votre influence.
--Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour présider un cercle parisien,
moi, le plus provincial des provinciaux.
--C'est chez les provinciaux que se trouve maintenant la première
qualité qu'il faut pour présider un cercle à Paris.
--Laquelle?
--L'honnêteté. Ce qui écarte bien des gens des cercles, c'est la crainte
d'être volé; quand on se met à une table de jeu pour son plaisir, on
n'aime pas à faire le métier d'agent de police et à surveiller ses
voisins; avec un président comme vous à la tête d'un cercle, on aurait
toute sécurité, et par cela seul le succès de ce cercle serait assuré;
au jeu, on ne vole guère que là où l'on trouve des complices.
--Si j'ai celle-là, il me manquerait toutes les autres; quand ce ne
serait que le temps.
--Il est certain que cette présidence vous prendrait un certain temps,
mais pas autant que vous pouvez le croire; d'ailleurs, si on vous
demandait quelques heures, ce ne serait pas sans vous offrir des
avantages en échange: ces fonctions sont rémunérées: il y a des
présidents qui touchent trois mille francs par mois, c'est quelque
chose.
Ils étaient arrivés devant la maison d'Adeline.
--Adieu! dit celui-ci.
Mais le vicomte ne lui permit pas de se dégager:
--Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la proposition, je vous
assure, mérite d'être examinée sérieusement.
V
Ils revinrent sur la place de la Madeleine.
--Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire, reprit le vicomte, que
tout avantage se paye. Un cercle est une affaire comme une autre; elle
donne des produits qui doivent servir, avant tout à rémunérer ceux
qui les procurent. Quand vous apportez à une société une concession
quelconque que vous avez obtenue par votre intelligence ou votre
influence, cet apport s'estime en argent, n'est-ce pas? Et je suis
certain que l'autorisation qui donnerait naissance à notre cercle ne
serait pas comptée pour moins de soixante à soixante-quinze mille
francs; c'est le prix courant; de sorte que les rôles seraient changés:
vous ne seriez plus mon débiteur, c'est-à-dire que la société serait le
vôtre.
La scène que le vicomte jouait avec Adeline avait été longuement répétée
avec Raphaëlle, et il avait été convenu qu'en cet endroit il se ferait
un silence de façon à laisser à la réflexion le temps d'agir. Ils
connaissaient la situation d'Adeline comme il la connaissait lui-même,
et savaient quel soulagement serait pour lui la perspective de n'avoir
pas à payer à cette heure ces cinquante mille francs. Ils avaient
très bien prévu que l'offre d'un traitement de trois mille francs ne
suffirait pas, par cette raison qu'elle était à terme, tandis que
le non-payement des cinquante mille francs, qui donnait un résultat
immédiat, serait ce qu'on appelle au théâtre un effet sûr.
Les choses s'exécutèrent comme elles avaient été réglées, et ce fut
seulement après un moment de silence que Frédéric reprit:
--Je vais au-devant d'une objection que je vois sur vos lèvres: vous ne
voulez pas, vous ne pouvez pas administrer un cercle.
--Et cela pour beaucoup de raisons dont une seule suffit: on ne peut
administrer que ce que l'on connaît, et je ne connais rien aux affaires
d'un cercle.
--Aussi n'est-il jamais entré dans mon idée de vous donner cette
administration: vous êtes président de notre cercle, comme le comte de
Mortemart l'est du Cercle agricole, le marquis de Biron, du Jockey, le
duc de la Trémoille, du cercle de la rue Royale, mais vous n'êtes
que président, c'est-à-dire quelque chose comme un président de la
République ou un roi constitutionnel, l'honneur de notre cercle, à qui
vous assurez la stabilité, vous régnez, mais vous ne gouvernez pas; à
côté de vous, sous vous, il y a des ministres; autrement dit la gestion
financière du cercle s'exerce par une société en commandite représentée
par un gérant responsable. Vous et votre comité, composé de hautes
notabilités, vous avez la direction du cercle et seul vous votez sur les
admissions--ce qui est une garantie absolue de choix irréprochables. Les
questions financières ne vous regardent en rien et n'entraînent pour
vous aucune responsabilité--ce qui est le grand point; vous touchez,
vous ne payez pas.
Pour ce couplet, Raphaëlle ne s'en était pas plus rapportée à
l'improvisation de Frédéric que pour le précédent; il avait été répété
aussi, car il importait qu'il fût débité rapidement, «enlevé avec feu»,
de façon à étourdir Adeline et à empêcher toute objection. Si son
assimilation aux présidents des grands cercles devait agir sur lui,--et
ils n'en doutaient pas,--c'était à condition qu'on ne lui laissât pas le
temps de réfléchir et de comprendre par conséquent qu'il n'y avait aucun
rapport entre ces grands cercles s'administrant eux-mêmes, ne faisant
pas de bénéfices, n'ayant pas de présidents payés, et celui qu'on lui
proposait de fonder, qui vivrait de sa cagnotte, en enrichissant ses
gérants avec l'argent prélevé sur les joueurs. Pour quelqu'un qui aurait
connu les cercles, cette assimilation aurait été grossière et ridicule,
mais pour ce provincial elle pouvait passer; c'était un argument comme
ceux qu'emploient les avocats, au hasard. Il y avait des chances pour
que sa vanité bourgeoise se laissât griser par ces grands noms qu'il se
répéterait.
--Pour vous rassurer complètement, continua Frédéric, et pour que vous
dormiez sur vos deux oreilles, j'accepterais la gestion administrative;
mais pas en mon nom; vous comprenez que je ne veuille pas le mettre en
avant dans les affaires, non seulement par respect pour moi-même, mais
aussi pour mon père, pour ma famille; et puis il y a encore une autre
raison... politique celle-là, et sur laquelle il est inutile d'insister.
Comme Adeline ne répondait rien, et ne paraissait point enlevé par cette
offre cependant si tentante, Frédéric lança son dernier argument, celui
qui devait briser les dernières résistances.
--Il est bien certain que vous ne rencontrerez pas les objections qui
ont été opposées à M. de Cheylus.
--Ah! Cheylus s'est occupé de cette création?
--Il devait demander l'autorisation de notre cercle dont il serait le
président, et il l'a demandée en effet; mais on la lui a refusée--vous
devinez pour quelles raisons, affaires de parti tout simplement; on n'a
pas voulu le laisser créer un centre de réunion qui devait lui donner
une influence dangereuse. Tout d'abord, j'avoue que nous avons été
irrités de ce refus, car, pour l'amabilité, le charme des manières,
l'esprit, l'entrain, nous ne pouvions pas souhaiter un meilleur
président que le comte. Mais, en réfléchissant, cette irritation s'est
calmée, et j'avoue--mais tout bas entre nous--que je suis bien aise
aujourd'hui que M. de Cheylus n'aie pas réussi. Toute chose a sa
contre-partie: l'amabilité du comte eût dégénéré en faiblesse, il
n'aurait rien su refuser, et notre cercle eût perdu le caractère de
respectabilité sévère qu'il gardera avec vous.
Ils étaient revenus rue Tronchet, devant la porte d'Adeline. Sur ce
dernier mot, et sans rien ajouter, le vicomte se sépara de «son cher
député».
--Ouf! se dit-il en retournant avenue d'Autin, si l'affaire n'est pas
dans le sac, j'y renonce; voilà un bonhomme qui certainement dormira
moins bien que moi.
En cela, il avait raison, car Adeline ne dormit guère, tandis que
lui-même fut bercé par le bon et calme sommeil que donne le travail
accompli.
De tout le flot de paroles qui l'avait enveloppé, un fait se dégageait
pour Adeline, si menaçant qu'il ne voyait que lui: l'échéance immédiate
de ces cinquante mille francs. Elle avait enfin sonné, cette heure qui,
tant de fois, avait tinté à ses oreilles; ce n'était plus: «J'aurai à
payer» qu'il se disait, c'était: «J'ai à payer».
Comment?
Depuis deux ans il avait plus d'une fois accompli le tour de force des
commerçants aux abois, de trouver vingt ou vingt-cinq mille francs du
jour au lendemain pour ses échéances; et c'était là ce qui précisément
le rendait difficile à recommencer; les sources où il avait puisé
s'étaient taries; il ne pourrait leur demander quelque chose qu'en
compromettant plus encore son crédit déjà si ébranlé, et encore sans
être certain à l'avance d'obtenir les cinquante mille francs qu'il lui
fallait.
Assurément, si le vicomte ne lui avait pas parlé de la fondation de
son cercle, il n'aurait pensé qu'aux moyens de trouver cette somme; il
fallait payer, et à n'importe quel prix il s'exécutait.
Mais Raphaëlle avait calculé juste en comptant que le mirage de cette
fondation produirait une diversion favorable; tant de difficultés d'un
côté pour se procurer de l'argent, de l'autre tant de facilités pour en
gagner!
Un mot à dire, un oui, et c'était tout; non seulement il s'acquittait,
non seulement il gagnait un traitement de trente-six mille francs par
an; mais encore il se trouvait en position de réaliser son plan, de
faire des affaires qui viendraient à lui sans qu'il eût à prendre la
peine d'aller les chercher.
En dehors de ceux qui vivent de la vie des clubs, on ne sait guère
quelle différence il y a entre le cercle qui s'administre lui-même et
celui dont la gestion financière s'exerce par un gérant; entre celui
qui n'a pas d'autre but que l'agrément de ses membres, et celui, au
contraire, qui n'a pas d'autre raison d'être que de gagner de l'argent
par la cagnotte; entre celui qui est une association d'amis, et celui
qui est une exploitation industrielle. Mais pour le gros public ce sont
là des nuances; rien de plus: un cercle est un cercle pour lui, tous se
valent ou à peu près.
Là-dessus Adeline était gros public, comme il l'était d'ailleurs pour
bien d'autres points de la vie parisienne, et Raphaëlle avait deviné
juste en pensant qu'on pouvait effrontément lui citer quelques grands
noms qui l'éblouiraient.
--Si ceux qui portaient de grands noms acceptaient d'être présidents,
pourquoi, lui, refuserait-il?
Ce qui pour lui faisait l'honorabilité d'un cercle, c'était celle de ses
membres et aussi celle de son président: puisque les admissions seraient
prononcées par lui et par le comité qu'il aurait composé, il n'avait
rien à craindre, il saurait leur garder le caractère de respectabilité
sévère dont parlait le vicomte: entre honnêtes gens il ne se passe rien
que d'honnête; il n'y aurait donc, pas à redouter que son cercle--il
disait déjà _son_ cercle--devînt un tripot comme ceux dont il avait
vaguement entendu parler.
Les arguments dont le vicomte l'avait en ces derniers temps accablé, lui
rebattant les oreilles jusqu'à l'en étourdir, se représentaient à
son esprit, prenant, par cela seul qu'ils devenaient personnels, une
importance qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors.
Comme c'était vrai, ce que le vicomte lui avait dit du rôle que Paris
jouait dans la crise commerciale, et comme il serait patriotique de
s'associer à tout ce qui pourrait faire cesser cette crise! Sans doute
ce serait naïveté de s'imaginer que la fondation de _son_ cercle pût
produire à elle seule ce résultat; mais si une hirondelle ne fait pas le
printemps, au moins l'annonce-t-elle; d'autres efforts se joindraient au
sien; l'exemple serait donné; il en aurait l'honneur.
Les étapes de Raphaëlle à travers la vie lui avaient appris à la
connaître pratiquement, et elle savait que le meilleur moyen d'entraîner
les gens dans une faiblesse ou une faute est de leur montrer au delà
un but noble ou désintéressé. Adeline ne se fût peut-être pas laissé
prendre par le non-payement des 50,000 francs qu'il devait et par
l'appât du traitement de 36,000, mais il devait être enlevé par
l'argument commercial. «Quand on est fier de la bêtise qu'on fait,
avait-elle dit à Frédéric, on la pousse jusqu'au bout, alors même qu'on
voit que c'est une bêtise.»
Cependant, malgré la fierté qu'il éprouvait et toutes les raisons
personnelles qui s'ajoutaient à ce sentiment, Adeline ne s'était point
décidé à accepter les propositions du vicomte, pas plus d'ailleurs qu'à
les refuser; il fallait voir, attendre, s'éclairer, prendre avis de ceux
qui savaient ce que lui-même ignorait.
De ceux qu'il pouvait consulter à ce sujet, personne n'était plus
autorisé pour lui répondre que son collègue le comte de Cheylus, si bien
au courant de la vie parisienne. Puisque la présidence de ce cercle lui
avait été proposée, il connaissait l'affaire et l'avait pesée avec ses
bons et ses mauvais côtés. Il fallait donc l'interroger; ce qu'il fit le
lendemain même.
--Et vous hésitez? s'écria M. de Cheylus, quand il lui eut rapporté la
proposition du vicomte. J'avoue que je n'ai pas eu vos scrupules, et
que, quand l'affaire m'a été proposée, j'ai tout de suite demandé
l'autorisation au préfet de police... qui tout de suite me l'a refusée.
--Est-il indiscret de vous demander les raisons qu'il vous a données
pour expliquer son refus?
--Pas du tout; il m'a dit qu'avec moi pour président, ce cercle
deviendrait en quelques mois un tripot; que j'étais trop faible, trop
indulgent, trop aimable: que je serais trompé, débordé, en un mot tout
ce qu'on peut trouver quand on ne veut pas donner les raisons vraies
d'un refus.
--Et ces raisons vraies?
--Vous les devinez sans peine. On ne voulait pas donner un moyen
d'influence à un adversaire; et, d'autre part, on ne voulait pas se
faire accuser d'accorder à un ennemi une faveur qu'on refusait à des
amis.
--Alors?
--Si vous voulez me prendre dans votre comité, j'accepte. Que vous dire
de plus?
Ce que M. de Cheylus ne voulait pas dire de plus, c'est que, sans être
jaloux de Frédéric,--il n'avait jamais eu la naïveté d'être jaloux,--il
commençait à trouver que le vicomte tenait beaucoup trop de place dans
la maison de Raphaëlle, et que le meilleur moyen de se débarrasser de
lui était de lui faire avoir un cercle où il passerait ses journées
et... ses nuits.