III

Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle n'en était pas moins

assez simple: Adeline, embarrassé dans ses affaires, aurait de la peine

à rendre les cinquante mille francs, et alors on exploitait adroitement

sa situation.

Mais pour que cette exploitation fût possible, il fallait qu'elle fût

menée d'une main légère, sans quoi il regimberait, et, en voyant où

on voulait le conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu le

prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui avait réussi une fois,

échouerait infailliblement si on l'employait de nouveau: ce serait folie

de vouloir encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier, qui

lui avait forcé la main, elle n'eût assurément pas procédé de cette

façon; cela n'était pas dans sa manière; quand elle avait réussi une

affaire, ç'avait toujours été par la douceur, par l'enveloppement, en

prenant son temps, ses précautions et ses distances, et ceux dont elle

avait triomphé étaient plus forts que ce bon bourgeois. Il est vrai

qu'alors elle opérait elle-même; tandis que maintenant elle était bien

forcée de s'en remettre aux autres qui, eux, n'avaient point une main de

femme: on serait vraiment bien venu de proposer à cet honnête provincial

une association avec une ex-comédienne! Il fallait qu'elle se tînt dans

la coulisse et que Frédéric seul parût en scène. Heureusement, elle

pouvait lui faire répéter son rôle et au besoin le souffler; il était

intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin, félin; il

irait.

Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée de fonder un cercle

à Paris, ils n'avaient pas laissé passer un jour sans travailler à son

organisation. L'appartement même où ils l'installeraient était choisi

et dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise, comme

s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un magasin quelconque: avenue de

l'Opéra, en plein Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire,

lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour venir y tenter sa

dernière chance; superbe avec ses vingt fenêtres de façade au premier

étage sur l'avenue; luxueux à éblouir un étranger, et en même temps

assez sévère pour disposer à la confiance le naïf qui monterait son

escalier sonore. Il importait de ne pas laisser échapper cette occasion

unique, car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire à un

locataire qui ne marchande pas, le propriétaire se lasserait d'attendre

et de sacrifier à un avenir douteux un présent certain. Ils avaient bien

essayé sur lui le système de la participation mis en oeuvre par eux

avec tous ceux qui devaient prendre part à leur affaire: tapissiers,

marchands de tableaux, cuisiniers, marchands de vins; c'est-à-dire qu'en

plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur les vertigineux

bénéfices de la cagnotte; mais ce mirage irrésistible pour des

fournisseurs plus ou moins gênés avait échoué avec ce bourgeois de Paris

assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et assez défiant pour

n'avoir pas une foi aveugle dans la probité de ceux qui gardent les

clefs de cette cagnotte.

Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne pas perdre une

heure.

A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouvé chez lui un billet «du

charmant vicomte» le prévenant que, le lendemain, aurait lieu aux

Français une première représentation qui serait une des grandes

premières de la saison, celle d'une comédie de son beau-frère Faré, et

que, pour cette représentation, il était heureux de mettre un fauteuil

d'orchestre à sa disposition.

«Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur, que j'ai eu de la

peine à obtenir ce billet, si courus qu'ils soient. J'aurais voulu me

donner le plaisir de vaincre des difficultés pour vous; mais la vérité

m'oblige à déclarer que je ne les ai point rencontrées. Au premier mot

que j'ai adressé, à mon beau-frère pour le prier d'ajouter un fauteuil à

celui qu'il me donnait, il a cependant répondu nettement par un refus,

mais quand j'ai prononcé votre nom, ce refus s'est changé en la plus

gracieuse des offres.--Dites bien à M. Adeline--ce sont les propres

paroles de mon beau-frère que je vous rapporte--que je considérerai

comme un honneur qu'il veuille bien assister à ma pièce; avec un public

composé d'hommes comme lui, on aurait de l'originalité et l'on oserait

aller jusqu'au bout de son originalité.»

Adeline n'était point un habitué des premières, et s'il voyait une pièce

c'était ordinairement lorsque le chiffre de la centième lui permettait

de s'aventurer sans trop de risques, de même que, s'il allait au

Salon de peinture, c'était après que les médailles étaient données et

affichées; mais comment refuser cette invitation qui, faite dans cette

forme, était vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique.

Si les théâtres, au lieu de se laisser envahir par les filles,

composaient mieux leur salle de première représentation, le niveau de

l'art ne tarderait pas à s'élever,--c'était une observation qu'il avait

présentée lui-même plus d'une fois à la commission du budget lors de

la discussion de la subvention des théâtres, et il lui plaisait de la

retrouver dans la lettre du «cher vicomte»,--qui, bien évidemment,

répétait les paroles mêmes de Paré.

La salle était brillante, c'était bien une grande première, comme

l'avait annoncé Frédéric, qui, placé à côté d'Adeline, lui nomma le

Tout-Paris qu'ils avaient devant les yeux. Le député n'était pas assez

provincial pour ne pas connaître les noms que Frédéric dévidait comme un

montreur de figures de cire, mais c'était la première fois qu'il voyait

la plupart de ces célébrités, vraies ou fausses, et qu'il entendait les

histoires qu'on racontait sur elles à demi-mot. Tous ces noms et toutes

ces histoires défilaient sur les lèvres de Frédéric, légèrement; pour

deux seulement il insista: sa soeur, madame Faré, cachée au fond d'une

baignoire, et le colonel Chamberlain, le riche Américain, qui occupait

une avant-scène avec sa femme.

Bien qu'on aperçût difficilement madame Faré, Adeline cependant la vit

assez pour remarquer la grâce et le charme de sa physionomie; il en fit

compliment à Frédéric, qui répondit aussitôt:

--Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne peut la voir sans se

laisser gagner par elle; ma soeur est réellement une charmeuse, et je

le sais mieux que personne, puisque l'expérience en a été faite à mes

dépens. Mon frère et moi, nous étions les héritiers d'une tante que

nous avons dans le Midi, à Cordes, et qui devait nous laisser à chacun

quelque chose comme deux millions; sans que nous ayons rien fait pour

lui déplaire et sans que notre petite soeur ait rien fait de son côté

pour nous nuire, ma tante a, par contrat de mariage, fait donation

de toute sa fortune... à sa nièce, simplement parce que celle-ci l'a

charmée. Cela est vif, n'est-ce pas? mais ce qui l'est bien plus encore,

c'est que ni mon frère ni moi nous n'avons eu un seul instant un mauvais

sentiment contre notre soeur, l'aimant après comme nous l'aimions

auparavant. Il est vrai que dans notre famille nous avons le malheur

de ne jamais nous inquiéter des choses d'argent. Pour moi, ce que je

regrette dans cet héritage, c'est une vieille maison, construite par

notre aïeul Guillaume de Puylaurens, qui fut ministre du dernier comte

de Toulouse; laquelle maison, par un miracle, est restée telle qu'elle

était du temps de notre aïeul; j'avoue que j'aurais aimé à passer un

mois de villégiature dans une maison du treizième siècle, meublée de

meubles de l'époque.

Adeline avait déjà entendu quelques allusions à cet héritage perdu, mais

c'était la première fois qu'on lui en faisait l'histoire complète, et la

présence de l'héroïne la rendait plus saisissante: vraiment le vicomte

était bon enfant de n'en avoir pas voulu à sa soeur, et aussi bien

désintéressé: il fallait, comme il le disait, que les choses d'argent

eussent peu d'intérêt pour lui, et comme son frère était dans le même

cas, il y avait là sans doute une disposition héréditaire.

L'histoire du colonel Chamberlain occupa l'entr'acte suivant, mais

celle-là ne touchait en rien Frédéric, et s'il la raconta, ce fut

évidemment pour le plaisir de conter et pour amuser son voisin.

--Vous ne savez peut-être pas que c'est chez Raphaëlle que ce colonel,

maintenant si connu, a fait pour la première fois parler de lui à Paris.

C'était il y a quelques années.

Il se garda de préciser l'année--1867--ce qui eût un peu trop vieilli

Raphaëlle.

--C'était il y a quelques années, Raphaëlle, qui était déjà une

comédienne de grand talent, donnait une soirée. Le colonel, qui arrivait

d'Amérique, fut conduit chez elle, où il se rencontra avec un joueur

dont vous avez sûrement entendu parler: Amenzaga, célèbre pour avoir

fait sauter les banques du Rhin.

Quand Amenzaga était quelque part, on jouait, qu'on en eût ou qu'on n'en

eût pas envie. On joua donc, et en quelques minutes le colonel avait

perdu trois cent mille francs, ou plutôt Amenzaga lui avait volé trois

cent mille francs. Naturellement le colonel ne s'était aperçu de rien,

mais un curieux avait vu le tour d'Amenzaga, qui opérait au moyen de

portées ou de séquences, c'est-à-dire de cartes préparées à l'avance

et ajoutées au talon. On se jeta sur Amenzaga, on lui déchira ses

vêtements, et on lui reprit l'argent qu'il avait volé; enfin un scandale

épouvantable. Depuis ce jour on ne joue plus chez Raphaëlle, car, en

femme d'expérience, elle sait que partout où il y a des joueurs il peut

se glisser des filous, si sévère qu'on soit sur les invitations. Le soir

où ce scandale est arrivé, elle avait, à l'exception d'Amenzaga, l'élite

du monde parisien, la fine fleur du panier, et cependant... l'histoire

du colonel. Je n'en sais pas de plus instructive et qui prouve mieux

l'urgence qu'il y a à rétablir les jeux, ou tout au moins à ouvrir des

cercles dans lesquels les joueurs puissent jouer avec une sécurité

complète. Si j'étais député, ce serait une question qui m'occuperait.

--Rétablir les jeux! c'est bien grave!

--C'est plus grave encore de les interdire. Je comprends que l'entrée

des maisons de jeu ne soit pas libre, et là-dessus je suis d'accord avec

vous. Mais comme le jeu est une passion que la loi ne peut pas plus

supprimer que les autres passions, je voudrais qu'on offrît à ceux qui

en sont affligés d'honnêtes lieux de réunion où ils seraient assurés de

n'être pas volés. C'est une question de moralité, de salubrité publique.

Songez donc que dans les cercles autorisés ou tolérés la police n'a rien

à voir et ne pénètre pas, de sorte que, si les directeurs de ces cercles

ne sont pas honnêtes, les joueurs y sont volés comme dans un bois,

sans que personne vienne à leur secours. Or, ces directeurs sont-ils

honnêtes?

Le rideau en se levant coupa court à ce discours, qui ne recommença pas

ce soir-là, car Adeline s'était laissé prendre à l'intérêt de la pièce,

et il se donnait à elle tout entier, heureux d'applaudir au succès du

beau-frère de son ami. Quand de longs applaudissements saluèrent le nom

de Faré, il se passa cela de caractéristique dans le coeur d'Adeline que

sa sympathie et son amitié pour Frédéric de Mussidan s'en trouvèrent

augmentés.

Deux jours après, comme Adeline sortait de chez lui un soir pour faire

une courte promenade avant de se coucher, il se trouva face à face avec

Frédéric, qui par hasard passait rue Tronchet, se promenant aussi, et

tous deux bras dessus bras dessous, ils s'en allèrent flâner sur les

boulevards: le temps était doux, les passants se montraient assez rares,

on pouvait causer librement.

Cette rareté des passants fournit à Frédéric le point de départ pour ce

qu'il voulait dire:

--N'êtes-vous point frappé, mon cher député, de la transformation qui

s'opère à Paris? Il n'est pas dix heures, et nous avons déjà vu je ne

sais combien de magasins qui ont fermé leur devanture et éteint leur

gaz. Certainement il y a du monde sur les trottoirs, mais vous voyez

qu'on n'est plus coudoyé et bousculé comme autrefois. Il y a là un

changement qui, me semble-t-il, doit inquiéter un homme de gouvernement

comme vous.

--Que voulez-vous que le gouvernement fasse à cela?

--Il pourrait faire beaucoup: c'est un fait, n'est-ce pas, que Paris

perd de son élégance, de son mouvement, de son bruit, et qu'il n'est

plus l'auberge du monde qu'il a été? On ne s'amuse plus. Il n'y a

plus personne pour donner le ton, et dans notre monde de plus en plus

bourgeois, il n'y a plus que des bourgeois qui s'ennuient bourgeoisement

et qui ennuient les autres. Cela est grave, très grave, pour la

prospérité du pays et pour la fortune publique, car c'est une des causes

de la crise commerciale dont tout le monde souffre, les riches comme les

pauvres. Pour la crise que traverse votre industrie, les explications

ne vous manquent point, n'est-ce pas? c'est le remède que vous n'avez

point. Eh bien, un des remèdes à ce mal serait de rendre à Paris son

animation d'autrefois. Que se passait-il quand des quatre parties du

monde les étrangers affluaient à Paris pour s'y amuser et y faire la

fête? c'est que pendant leur séjour ici ils achetaient tous les objets

de luxe dont ils avaient besoin chez eux: leurs meubles, leurs bijoux,

leurs vêtements. C'était du drap d'Elbeuf que nos tailleurs employaient

pour ces vêtements, c'était avec des soieries et des velours de Lyon que

nos couturières habillaient leurs femmes. Rentrés dans leurs pays, ils

y exhibaient fièrement leurs achats, et, pour les imiter, leurs

compatriotes demandaient à la France des produits français. D'où la

fortune d'Elbeuf, de Lyon et des autres villes de fabrique. Voilà

pourquoi il faut ramener les étrangers à Paris; et pour cela il n'y a

qu'un moyen efficace: en faire une ville de plaisir, où chacun trouve

à s'amuser selon ses goûts plus que partout ailleurs,--afin de ne pas

aller ailleurs. Pour moi, j'ai des idées là-dessus, dont je vous ferai

part un jour ou l'autre, quand elles seront mûres. Assurément mon nom,

ma famille, mes ancêtres, mon éducation, mes convictions, mes

principes devraient m'empêcher de travailler à la consolidation du

gouvernement,--mais l'intérêt de la France avant tout.

Baccara · 第 16 / 47 题