Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle n'en était pas moins
assez simple: Adeline, embarrassé dans ses affaires, aurait de la peine
à rendre les cinquante mille francs, et alors on exploitait adroitement
sa situation.
Mais pour que cette exploitation fût possible, il fallait qu'elle fût
menée d'une main légère, sans quoi il regimberait, et, en voyant où
on voulait le conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu le
prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui avait réussi une fois,
échouerait infailliblement si on l'employait de nouveau: ce serait folie
de vouloir encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier, qui
lui avait forcé la main, elle n'eût assurément pas procédé de cette
façon; cela n'était pas dans sa manière; quand elle avait réussi une
affaire, ç'avait toujours été par la douceur, par l'enveloppement, en
prenant son temps, ses précautions et ses distances, et ceux dont elle
avait triomphé étaient plus forts que ce bon bourgeois. Il est vrai
qu'alors elle opérait elle-même; tandis que maintenant elle était bien
forcée de s'en remettre aux autres qui, eux, n'avaient point une main de
femme: on serait vraiment bien venu de proposer à cet honnête provincial
une association avec une ex-comédienne! Il fallait qu'elle se tînt dans
la coulisse et que Frédéric seul parût en scène. Heureusement, elle
pouvait lui faire répéter son rôle et au besoin le souffler; il était
intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin, félin; il
irait.
Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée de fonder un cercle
à Paris, ils n'avaient pas laissé passer un jour sans travailler à son
organisation. L'appartement même où ils l'installeraient était choisi
et dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise, comme
s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un magasin quelconque: avenue de
l'Opéra, en plein Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire,
lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour venir y tenter sa
dernière chance; superbe avec ses vingt fenêtres de façade au premier
étage sur l'avenue; luxueux à éblouir un étranger, et en même temps
assez sévère pour disposer à la confiance le naïf qui monterait son
escalier sonore. Il importait de ne pas laisser échapper cette occasion
unique, car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire à un
locataire qui ne marchande pas, le propriétaire se lasserait d'attendre
et de sacrifier à un avenir douteux un présent certain. Ils avaient bien
essayé sur lui le système de la participation mis en oeuvre par eux
avec tous ceux qui devaient prendre part à leur affaire: tapissiers,
marchands de tableaux, cuisiniers, marchands de vins; c'est-à-dire qu'en
plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur les vertigineux
bénéfices de la cagnotte; mais ce mirage irrésistible pour des
fournisseurs plus ou moins gênés avait échoué avec ce bourgeois de Paris
assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et assez défiant pour
n'avoir pas une foi aveugle dans la probité de ceux qui gardent les
clefs de cette cagnotte.
Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne pas perdre une
heure.
A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouvé chez lui un billet «du
charmant vicomte» le prévenant que, le lendemain, aurait lieu aux
Français une première représentation qui serait une des grandes
premières de la saison, celle d'une comédie de son beau-frère Faré, et
que, pour cette représentation, il était heureux de mettre un fauteuil
d'orchestre à sa disposition.
«Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur, que j'ai eu de la
peine à obtenir ce billet, si courus qu'ils soient. J'aurais voulu me
donner le plaisir de vaincre des difficultés pour vous; mais la vérité
m'oblige à déclarer que je ne les ai point rencontrées. Au premier mot
que j'ai adressé, à mon beau-frère pour le prier d'ajouter un fauteuil à
celui qu'il me donnait, il a cependant répondu nettement par un refus,
mais quand j'ai prononcé votre nom, ce refus s'est changé en la plus
gracieuse des offres.--Dites bien à M. Adeline--ce sont les propres
paroles de mon beau-frère que je vous rapporte--que je considérerai
comme un honneur qu'il veuille bien assister à ma pièce; avec un public
composé d'hommes comme lui, on aurait de l'originalité et l'on oserait
aller jusqu'au bout de son originalité.»
Adeline n'était point un habitué des premières, et s'il voyait une pièce
c'était ordinairement lorsque le chiffre de la centième lui permettait
de s'aventurer sans trop de risques, de même que, s'il allait au
Salon de peinture, c'était après que les médailles étaient données et
affichées; mais comment refuser cette invitation qui, faite dans cette
forme, était vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique.
Si les théâtres, au lieu de se laisser envahir par les filles,
composaient mieux leur salle de première représentation, le niveau de
l'art ne tarderait pas à s'élever,--c'était une observation qu'il avait
présentée lui-même plus d'une fois à la commission du budget lors de
la discussion de la subvention des théâtres, et il lui plaisait de la
retrouver dans la lettre du «cher vicomte»,--qui, bien évidemment,
répétait les paroles mêmes de Paré.
La salle était brillante, c'était bien une grande première, comme
l'avait annoncé Frédéric, qui, placé à côté d'Adeline, lui nomma le
Tout-Paris qu'ils avaient devant les yeux. Le député n'était pas assez
provincial pour ne pas connaître les noms que Frédéric dévidait comme un
montreur de figures de cire, mais c'était la première fois qu'il voyait
la plupart de ces célébrités, vraies ou fausses, et qu'il entendait les
histoires qu'on racontait sur elles à demi-mot. Tous ces noms et toutes
ces histoires défilaient sur les lèvres de Frédéric, légèrement; pour
deux seulement il insista: sa soeur, madame Faré, cachée au fond d'une
baignoire, et le colonel Chamberlain, le riche Américain, qui occupait
une avant-scène avec sa femme.
Bien qu'on aperçût difficilement madame Faré, Adeline cependant la vit
assez pour remarquer la grâce et le charme de sa physionomie; il en fit
compliment à Frédéric, qui répondit aussitôt:
--Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne peut la voir sans se
laisser gagner par elle; ma soeur est réellement une charmeuse, et je
le sais mieux que personne, puisque l'expérience en a été faite à mes
dépens. Mon frère et moi, nous étions les héritiers d'une tante que
nous avons dans le Midi, à Cordes, et qui devait nous laisser à chacun
quelque chose comme deux millions; sans que nous ayons rien fait pour
lui déplaire et sans que notre petite soeur ait rien fait de son côté
pour nous nuire, ma tante a, par contrat de mariage, fait donation
de toute sa fortune... à sa nièce, simplement parce que celle-ci l'a
charmée. Cela est vif, n'est-ce pas? mais ce qui l'est bien plus encore,
c'est que ni mon frère ni moi nous n'avons eu un seul instant un mauvais
sentiment contre notre soeur, l'aimant après comme nous l'aimions
auparavant. Il est vrai que dans notre famille nous avons le malheur
de ne jamais nous inquiéter des choses d'argent. Pour moi, ce que je
regrette dans cet héritage, c'est une vieille maison, construite par
notre aïeul Guillaume de Puylaurens, qui fut ministre du dernier comte
de Toulouse; laquelle maison, par un miracle, est restée telle qu'elle
était du temps de notre aïeul; j'avoue que j'aurais aimé à passer un
mois de villégiature dans une maison du treizième siècle, meublée de
meubles de l'époque.
Adeline avait déjà entendu quelques allusions à cet héritage perdu, mais
c'était la première fois qu'on lui en faisait l'histoire complète, et la
présence de l'héroïne la rendait plus saisissante: vraiment le vicomte
était bon enfant de n'en avoir pas voulu à sa soeur, et aussi bien
désintéressé: il fallait, comme il le disait, que les choses d'argent
eussent peu d'intérêt pour lui, et comme son frère était dans le même
cas, il y avait là sans doute une disposition héréditaire.
L'histoire du colonel Chamberlain occupa l'entr'acte suivant, mais
celle-là ne touchait en rien Frédéric, et s'il la raconta, ce fut
évidemment pour le plaisir de conter et pour amuser son voisin.
--Vous ne savez peut-être pas que c'est chez Raphaëlle que ce colonel,
maintenant si connu, a fait pour la première fois parler de lui à Paris.
C'était il y a quelques années.
Il se garda de préciser l'année--1867--ce qui eût un peu trop vieilli
Raphaëlle.
--C'était il y a quelques années, Raphaëlle, qui était déjà une
comédienne de grand talent, donnait une soirée. Le colonel, qui arrivait
d'Amérique, fut conduit chez elle, où il se rencontra avec un joueur
dont vous avez sûrement entendu parler: Amenzaga, célèbre pour avoir
fait sauter les banques du Rhin.
Quand Amenzaga était quelque part, on jouait, qu'on en eût ou qu'on n'en
eût pas envie. On joua donc, et en quelques minutes le colonel avait
perdu trois cent mille francs, ou plutôt Amenzaga lui avait volé trois
cent mille francs. Naturellement le colonel ne s'était aperçu de rien,
mais un curieux avait vu le tour d'Amenzaga, qui opérait au moyen de
portées ou de séquences, c'est-à-dire de cartes préparées à l'avance
et ajoutées au talon. On se jeta sur Amenzaga, on lui déchira ses
vêtements, et on lui reprit l'argent qu'il avait volé; enfin un scandale
épouvantable. Depuis ce jour on ne joue plus chez Raphaëlle, car, en
femme d'expérience, elle sait que partout où il y a des joueurs il peut
se glisser des filous, si sévère qu'on soit sur les invitations. Le soir
où ce scandale est arrivé, elle avait, à l'exception d'Amenzaga, l'élite
du monde parisien, la fine fleur du panier, et cependant... l'histoire
du colonel. Je n'en sais pas de plus instructive et qui prouve mieux
l'urgence qu'il y a à rétablir les jeux, ou tout au moins à ouvrir des
cercles dans lesquels les joueurs puissent jouer avec une sécurité
complète. Si j'étais député, ce serait une question qui m'occuperait.
--Rétablir les jeux! c'est bien grave!
--C'est plus grave encore de les interdire. Je comprends que l'entrée
des maisons de jeu ne soit pas libre, et là-dessus je suis d'accord avec
vous. Mais comme le jeu est une passion que la loi ne peut pas plus
supprimer que les autres passions, je voudrais qu'on offrît à ceux qui
en sont affligés d'honnêtes lieux de réunion où ils seraient assurés de
n'être pas volés. C'est une question de moralité, de salubrité publique.
Songez donc que dans les cercles autorisés ou tolérés la police n'a rien
à voir et ne pénètre pas, de sorte que, si les directeurs de ces cercles
ne sont pas honnêtes, les joueurs y sont volés comme dans un bois,
sans que personne vienne à leur secours. Or, ces directeurs sont-ils
honnêtes?
Le rideau en se levant coupa court à ce discours, qui ne recommença pas
ce soir-là, car Adeline s'était laissé prendre à l'intérêt de la pièce,
et il se donnait à elle tout entier, heureux d'applaudir au succès du
beau-frère de son ami. Quand de longs applaudissements saluèrent le nom
de Faré, il se passa cela de caractéristique dans le coeur d'Adeline que
sa sympathie et son amitié pour Frédéric de Mussidan s'en trouvèrent
augmentés.
Deux jours après, comme Adeline sortait de chez lui un soir pour faire
une courte promenade avant de se coucher, il se trouva face à face avec
Frédéric, qui par hasard passait rue Tronchet, se promenant aussi, et
tous deux bras dessus bras dessous, ils s'en allèrent flâner sur les
boulevards: le temps était doux, les passants se montraient assez rares,
on pouvait causer librement.
Cette rareté des passants fournit à Frédéric le point de départ pour ce
qu'il voulait dire:
--N'êtes-vous point frappé, mon cher député, de la transformation qui
s'opère à Paris? Il n'est pas dix heures, et nous avons déjà vu je ne
sais combien de magasins qui ont fermé leur devanture et éteint leur
gaz. Certainement il y a du monde sur les trottoirs, mais vous voyez
qu'on n'est plus coudoyé et bousculé comme autrefois. Il y a là un
changement qui, me semble-t-il, doit inquiéter un homme de gouvernement
comme vous.
--Que voulez-vous que le gouvernement fasse à cela?
--Il pourrait faire beaucoup: c'est un fait, n'est-ce pas, que Paris
perd de son élégance, de son mouvement, de son bruit, et qu'il n'est
plus l'auberge du monde qu'il a été? On ne s'amuse plus. Il n'y a
plus personne pour donner le ton, et dans notre monde de plus en plus
bourgeois, il n'y a plus que des bourgeois qui s'ennuient bourgeoisement
et qui ennuient les autres. Cela est grave, très grave, pour la
prospérité du pays et pour la fortune publique, car c'est une des causes
de la crise commerciale dont tout le monde souffre, les riches comme les
pauvres. Pour la crise que traverse votre industrie, les explications
ne vous manquent point, n'est-ce pas? c'est le remède que vous n'avez
point. Eh bien, un des remèdes à ce mal serait de rendre à Paris son
animation d'autrefois. Que se passait-il quand des quatre parties du
monde les étrangers affluaient à Paris pour s'y amuser et y faire la
fête? c'est que pendant leur séjour ici ils achetaient tous les objets
de luxe dont ils avaient besoin chez eux: leurs meubles, leurs bijoux,
leurs vêtements. C'était du drap d'Elbeuf que nos tailleurs employaient
pour ces vêtements, c'était avec des soieries et des velours de Lyon que
nos couturières habillaient leurs femmes. Rentrés dans leurs pays, ils
y exhibaient fièrement leurs achats, et, pour les imiter, leurs
compatriotes demandaient à la France des produits français. D'où la
fortune d'Elbeuf, de Lyon et des autres villes de fabrique. Voilà
pourquoi il faut ramener les étrangers à Paris; et pour cela il n'y a
qu'un moyen efficace: en faire une ville de plaisir, où chacun trouve
à s'amuser selon ses goûts plus que partout ailleurs,--afin de ne pas
aller ailleurs. Pour moi, j'ai des idées là-dessus, dont je vous ferai
part un jour ou l'autre, quand elles seront mûres. Assurément mon nom,
ma famille, mes ancêtres, mon éducation, mes convictions, mes
principes devraient m'empêcher de travailler à la consolidation du
gouvernement,--mais l'intérêt de la France avant tout.