C'était dans les dîners auxquels l'invitait «son cher collègue»
qu'Adeline avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, l'homme
du monde le plus affable et le plus aimable qu'il eût jamais rencontré,
Comment, dans ce jeune homme élégant et distingué, d'une politesse
exquise, de grandes manières, reconnaître «Frédéric», l'ancien croupier
de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'idée, alors même qu'on
l'aurait entendu prononcer les mots sacramentels: «Messieurs, faites
votre jeu; le jeu est fait», qui d'ailleurs ne lui échappaient point,
car on ne jouait pas chez Raphaëlle.
Ils étaient fort agréables, ces dîners, où, à l'exception du vicomte de
Mussidan et du père de la maîtresse de la maison, un ancien militaire
de belle prestance et décoré, on ne rencontrait que des collègues avec
lesquels on continuait les conversations commencées au Palais-Bourbon;
aussi était-il rare que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas
acceptées avec empressement: c'était avenue d'Antin, à deux pas de la
Chambre, que demeurait Raphaëlle; en sortant après la séance, on était
tout de suite chez elle; et le soir, après le dîner, une promenade sous
les arbres des Champs-Elysées, avant de rentrer chez soi, aidait la
digestion des bonnes choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on
avait bus.
Car on mangeait de bonnes choses dans cette maison hospitalière, et même
on n'y mangeait que de très bonnes choses. Pendant qu'il était préfet
de la Gironde, M. de Cheylus s'était fait de nombreux amis dans son
département, et ceux-ci se rappelaient de temps en temps à son souvenir
par l'envoi d'une caisse de ces vins de propriétaire qu'on ne trouve
pas dans le commerce. De son côté, Raphaëlle qui pendant son passage à
travers la haute noce avait appris à apprécier la bonne chère, savait
quelle lassitude éprouvent ceux que les invitations accablent, en
s'asseyant tous les soirs devant le même dîner--celui qui sort des
quatre ou cinq grandes cuisines où un certain monde fait ses
commandes, comme un autre fait les siennes au Bon Marché ou à la Belle
Jardinière--et ce n'était point ce menu banal qu'elle offrait à ses
convives. Pendant huit jours à l'avance, quand elle avait décidé de
donner un dîner, elle faisait essayer par son cordon bleu, qui était une
femme de mérite, les mets qu'elle voulait servir à ses hôtes; et ceux-là
seuls qui étaient supérieurement réussis paraissaient sur sa table.
Que demander encore?
Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait sa satisfaction à
son compagnon de route, par un mot qui bien souvent avait été répété:
--Décidément on dîne bien chez les gueuses.
Et comme il n'était pas rare que celui qui s'exprimait ainsi fût un bon
provincial, c'était avec une pointe de vanité libertine qu'il lâchait
son mot; à Carpentras on ne faisait pas de ces petites débauches même
quand on était l'honneur du barreau de cette ville célèbre, et à Elbeuf
non plus, quand même on était la gloire de la fabrique elbeuvienne.
Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique insinuait que M.
Hurpin, le père de la maîtresse de maison, qui se carrait à table
avec une si belle prestance, était bien vulgaire, et que sa manie de
présenter son épaule gauche décorée du ruban rouge, quand on parlait
d'honneur, était insupportable; que ses observations, lorsqu'il en
lâchait, ce qui d'ailleurs était rare, car il n'ouvrait guère la bouche
que pour manger, étaient stupides ou grossières, mais ces critiques ne
portaient pas.
--Vous avez beau dire, mon cher, on dîne très bien chez les gueuses; et
ce coquin de Cheylus est bien heureux!
Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un mot sur son compte:
Charmant! Il était la joie et la jeunesse de ces dîners. Il en était le
champagne--le mot avait été dit par l'honneur du barreau de Carpentras,
qui se connaissait en esprit. Si le comte de Cheylus avait un
inépuisable répertoire d'anecdotes curieuses et salées sur le monde du
second Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il renouvelait tous
les jours sur le monde actuel; il savait tout, il disait tout, et vous
révélait un Paris qu'on ne soupçonnait même pas. Avec cela bon enfant,
discret, modeste, ne se vantant jamais de sa fortune ni de ses aïeux. Si
quelquefois le hasard de la conversation amenait le nom d'Ernest Faré,
l'auteur dramatique qui était son beau-frère, il ne s'en parait point
davantage, malgré les brillants succès que celui-ci avait obtenus en
ces dernières années; tout au contraire, il laissait entendre, mais à
demi-mot et discrètement, qu'il avait espéré un autre mariage pour sa
soeur, héritière d'une des belles fortunes du Midi.
Évidemment, si ces convives avaient connu la bohème parisienne, ils
auraient su que ce vieux militaire, qui tenait si bellement sa place à
la table de sa fille, était simplement un ancien garde municipal, décoré
à l'ancienneté, et non officier, comme ils l'avaient entendu dire; de
même ils auraient su que le vicomte de Mussidan avait d'autres raisons
que la modestie et la discrétion pour ne point parler de sa fortune;
mais ils ne la connaissaient point, cette bohème, et s'en tenaient à
ce qu'ils voyaient, à ce qu'ils entendaient, n'ayant pas d'intérêt
à chercher s'il se cachait quelque choses de mystérieux sous les
apparences.
--On dîne bien chez les gueuses.
Il y avait là un fait, et il était inutile d'aller au delà: de quoi se
seraient-ils inquiétés? Si quelquefois on se demandait qu'elle était la
situation vraie du comte de Cheylus et du vicomte de Mussidan dans la
maison, on traitait la question en riant comme en un pareil sujet il
convient à des gens qui voient clair.
--Pauvre comte de Cheylus!
--Dame, mon cher, que voulez-vous? à son âge!
Et l'on se faisait un plaisir de demander «au cher collègue» des
nouvelles du jeune vicomte.
Le soir où le jeune vicomte avait reconduit Adeline rue Tronchet, en
parlant de la faillite des frères Bouteillier, il était revenu vivement
avenue d'Antin, après avoir mis le député chez lui, et il avait trouvé
Raphaëlle l'attendant devant le feu.
--Comme tu as été longtemps! s'écria-t-elle en venant à lui. Est-ce
fini, au moins?
--Non.
--Parce que?
--Ah! parce que!
--Tu n'as pas fait ce que je t'ai dit?
--Exactement.
--Eh bien, alors?
--Il s'est défendu.
--L'imbécile!
--C'était gros.
--Il fallait profiter de l'occasion; c'est pour cela que je t'ai tout de
suite lâché sur lui.
--Sans doute, mais peut-être aurait-elle gagné à être préparée.
--C'est quand j'ai compris, à son air plus encore qu'à ses paroles,
combien cette faillite l'atteignait gravement, que l'idée m'en est
venue. Si nous attendions, il pouvait se tourner d'un autre côté et nous
trouvions la place prise.
--Je ne dis pas que tu as tort, mais l'affaire n'en était pas moins
délicate.
--Enfin, comment la chose s'est-elle passée? Que lui as-tu dit? Que
t'a-t-il répondu?
Il s'était approché du feu et il présentait un pied à la flamme.
--Comme tu es mouillé! dit-elle.
--Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors, et pourtant je l'ai
accompagné comme si j'avais conduit un aveugle; j'ai eu toutes les
peines du monde à l'empêcher de prendre une voiture.
--Je vais te donner tes pantoufles.
Elle ouvrit une armoire et resta assez longtemps penchée, cherchant.
--Ne te trompe pas, dit-il.
Elle se retourna, et le regardant avec l'air qu'on prend au théâtre pour
traduire la dignité outragée:
--Crois-tu qu'il a les siennes ici? répliqua-telle.
--Enfin, il y a trop longtemps qu'il est ici, ce préfet déplumé.
--Sois tranquille, il n'y restera pas longtemps quand nous n'aurons plus
besoin de lui.
Elle avait trouvé les pantoufles, elle revint à lui, et l'ayant fait
asseoir, elle s'agenouilla pour le déchausser.
--Maintenant, raconte, dit-elle, en s'asseyant contre lui sur une petite
chaise basse.
--En sortant, j'ai tout de suite mis la conversation sur les faillites,
et à ce propos, je lui ai dit les choses les plus éloquentes sur
l'infamie des commerçants qui font faillite tranquillement pour ne pas
payer leurs dettes, alors que nous, gens du monde, nous nous brûlons la
cervelle. Le sujet prêtait, j'ai démanché là-dessus.
--Et notre homme?
--Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu: il s'est mis à
m'expliquer qu'on ne faisait pas faillite tranquillement, qu'il n'y
avait pas de plus grande douleur pour un commerçant, etc., etc. Alors
voyant ça, je me suis retourné et j'ai dit comme lui,--le contraire de
ce que je disais.
--Es-tu gentil?
Elle lui baisa la main.
--J'ai compris cette douleur, je l'ai partagée. Quel drame que celui
qui se joue dans le crâne d'un commerçant faisant ses additions! Quelle
situation! J'avais mon pont. Une faillite en entraîne dix autres, et,
par le fait d'un seul commerçant, dix autres sont menacés, alors même
qu'ils sont les plus solides. Tu vois la scène sans que je te la file.
C'est à ce moment que j'ai mis à profit les leçons de Barthelasse et que
je me suis rappelé l'exemple de ce vieux coquin, qui, sans avoir jamais
prêté un sou à personne, a passé sa vie à offrir tout ce qu'il possède à
tout le monde. Je n'ai pas offert tout ce que je possède à notre homme,
c'eût été trop.
--Tu es adorable.
--...Mais j'ai été heureux de mettre à sa disposition une cinquantaine
de mille francs... et même plus s'il en avait besoin.
--Et il a refusé?
--Parfaitement.
--Tu n'as pas insisté?
--Tant que j'ai pu; je me suis même fâché; ce refus était une offense à
ma sympathie, à mon amitié, enfin tout ce qu'on peut dire.
--Il n'en a donc pas besoin?
--Crois-tu que mon enquête à Elbeuf a été mal menée? il est gêné, très
gêné; s'il marche encore, il ne peut pas tarder à s'arrêter. Tandis
que ses concurrents, les fabricants moins haut placés que lui, se
sont conformés aux exigences du commerce et ont produit ce qu'on leur
demandait, il s'est entêté à fabriquer le genre de sa maison, et on n'en
veut plus, du genre de sa maison; il faisait bien, il veut continuer à
bien faire; c'est grand, c'est noble, c'est sublime, seulement ça l'a
mené où il est arrivé.
--Alors comment n'a-t-il pas accepté ton offre?
--Affaire de dignité; un homme comme lui n'accepte pas un prêt qu'il n'a
pas demandé: il aurait fallu qu'à mon éloquence s'ajoutât la musique des
_fafiots_.
Elle réfléchit un moment:
--Il faut recommencer.
--Toi?
--Non, toi.
--J'en arrive.
--Tu y retourneras, et dès demain matin; seulement cette fois tu pourras
jouer du _fafiot_. Je vais te signer un chèque de cinquante mille
francs; tu iras le toucher demain matin, à l'ouverture des bureaux, et
aussitôt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que tu as pensé à lui
toute la nuit et que tu lui apportes les cinquante mille francs que tu
lui as proposés, que c'est te fâcher de les refuser, enfin tout ce qui
te passera par la tête.
--Il aura de la défiance.
--De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien demandé; quand plus tard
il verra qu'on lui demande quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne
pourra plus se dépêtrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique des
_fafiots_; tu l'auras; à toi d'en jouer de manière à réussir. Le moment
est décisif, profitons-en. Jamais nous ne retrouverons un homme comme
ce brave provincial qui, tout naïf qu'il soit, n'en a pas moins de
l'influence à la Chambre et, ce qui vaut mieux, auprès des gens du
gouvernement. Ce n'est pas à lui qu'on pourra répondre comme à ce pauvre
Cheylus.
--Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-là?
--On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je l'ai pris. Nous avons
Adeline, ne le laissons pas nous échapper des mains. Où retrouver son
pareil? Il n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne,
il n'a que des relations politiques; il a des amis à la Chambre; on le
croit riche; tout le monde l'estime; il a de l'honorabilité à revendre
et à couvrir dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard fait
qu'il se trouve dans une position embarrassée, où nous pouvons l'aider.
Prenons-le de force. Fais-moi un reçu de cinquante mille francs, je
signe le chèque.
Il ne se montra pas offusqué de cette demande de reçu, et tout de suite
il l'écrivit sur une petite table volante qu'elle lui apporta pour qu'il
n'eût pas à se déranger.
--Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, je me charge de te
réveiller à temps.
En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures, et, après s'être
habillé, il partit pour aller toucher les 50,000 francs au Crédit
lyonnais, où, depuis un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion
d'être employés.
Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie toute différente de
celle de la veille, disait qu'il avait réussi.
Elle lui prit les deux mains follement:
--Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles; nous le tenons.
Et elle l'entraîna.