Dans une famille, la mère n'est pas toujours la confidente de ses
filles; c'est quelquefois le père qu'elles choisissent; c'était le cas
chez les Adeline, où Berthe, tout en aimant sa mère tendrement, avait
plus de liberté et plus d'expansion avec son père.
Occupée, affairée, appartenant à tous; madame Adeline n'avait jamais pu
perdre son temps dans les longs bavardages où se plaisent les enfants.
Quand, toute petite, Berthe venait dans le bureau pour embrasser sa
maman et se faire embrasser, celle-ci ne la renvoyait point, mais elle
ne se laissait pas caresser aussi longtemps que l'enfant l'aurait voulu;
elle ne la gardait pas dans ses bras, elle ne la dodelinait pas comme
la petite le demandait, sinon en paroles franches, au moins avec des
regards attendris et ces mouvements enveloppants où les enfants sont si
habiles et si persévérants. Après un baiser affectueusement donné, la
mère reprenait la plume et se remettait au travail; ses minutes étaient
comptées.
Au contraire, Berthe avait toujours trouvé son père entièrement à elle,
sans que jamais il lui répondit le mot qu'elle était habituée à entendre
chez sa mère: «Laisse-moi travailler.» Il n'avait pas à travailler, lui,
lorsqu'elle voulait jouer, et quoi qu'il eût à faire, il ne le faisait
que lorsqu'elle lui en laissait la liberté; et bien souvent même il
commençait sans attendre qu'elle vînt à lui. Avec cela s'ingéniant à lui
plaire en tout; enfant, lorsqu'elle n'était qu'une enfant; jeune homme,
lorsqu'elle était devenue jeune fille. Que de parties de cache-cache
avec elle derrière les pièces de drap et dans les armoires! Que de
visites aux quinze ou vingt poupées composant la famille de Berthe, qui
toutes, avaient un nom et une histoire qu'il s'était donné la peine
d'apprendre sans en rien oublier, et sans jamais confondre entre eux
un seul de ses petits-fils ou une de ses petites-filles. L'âge n'avait
point affaibli cette passion de Berthe pour ses poupées, et, en rentrant
du couvent, elle avait repris avec elles ses jeux d'enfant aussi
sérieusement, aussi maternellement que lorsqu'elle n'était qu'une
gamine, ne se fâchant point des moqueries de sa grand'mère et de sa
mère, mais sachant gré à son père de la prendre au sérieux et de la
défendre.
--Ne la raille point, répétait-il, les petites filles qui aiment le plus
tendrement leurs poupées sont les mêmes qui plus tard aiment le plus
tendrement leurs enfants; on est mère à tout âge.
Il ne s'en tenait point aux paroles et quelquefois il voulait bien
encore, comme dix ans auparavant, faire le «monsieur qui vient en
visite», le «médecin», et surtout le «grand-papa» qui revient de Paris
les poches pleines de surprises pour les enfants de sa fille.
Dans ces conditions, il était donc tout naturel qu'Adeline se chargeât
de parler à Berthe de la demande de Michel Debs; il avait assez souvent
joué le rôle du «notaire» ou de l'«ami de la famille», venant entretenir
la «maman» de projets de mariage à propos de Toto ou de Popo, pour
remplir ce rôle sérieusement et faire pour de bon le «papa.»
Le lendemain matin, le vent de la nuit était tombé, et quand, à huit
heures, le père et la fille montèrent dans la vieille calèche, le ciel
était clair, sans nuages, avec des teintes roses et vertes du côté du
levant comme on en voit souvent, en novembre, après les grandes pluies
d'ouest. Bien que le cocher fût sur son siège, on ne partit pas tout
de suite, parce qu'il fallait arrimer le déjeuner dans le coffre de
derrière et c'était à quoi s'occupait madame Adeline, aidée de Léonie.
Il ne restait pas de domestiques au Thuit pendant l'hiver et, lorsqu'on
devait y manger, il fallait emporter les provisions qu'on voulait
ajouter aux oeufs frais de la fermière. Enfin le coffre fut fermé.
--Bon voyage!
--A ce soir!
Et de la rue Saint-Etienne la calèche passa dans la rue de l'Hospice
pour gagner la côte du Bourgtheroulde; comme le temps était doux, les
glaces n'avaient point été fermées; en tournant au coin de la rue du
Thuit-Anger, Adeline aperçut Michel Debs qui venait en sens contraire.
--Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici? dit-il.
--Il faut le lui demander, répondit Berthe en riant.
--Ce n'est pas la peine.
On se salua, et pour la première fois, Adeline remarqua qu'il y avait
dans le regard de Michel comme dans le mouvement de sa tête et le geste
de son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait en rien au
salut de tout le monde; comment n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?
--Est-ce que Michel Debs savait que nous devions aller au Thuit ce
matin? demanda Adeline lorsqu'ils furent passés.
--Comment l'aurait-il su?
--Tu aurais pu le lui dire hier au soir.
Berthe ne répondit pas.
Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien sur Michel,
Adeline se demanda s'il ne devait pas profiter de l'occasion pour le
continuer; mais il ne s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva
que dans cette voiture il n'aurait pas toute la liberté qu'il lui
fallait: c'était la vie de sa fille, son bonheur qui allaient se
décider, l'émotion lui serrait le coeur; l'heure présente était
si différente de celle qu'autrefois, dans ses moments de rêveries
ambitieuses, il avait espéré!
Comme depuis longtemps déjà il gardait le silence, absorbé dans ses
pensées, Berthe le provoqua à parler.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu n'es donc pas heureux
d'aller au Thuit?
C'était une ouverture, il voulut la saisir, sinon pour l'entretenir tout
de suite de Michel, au moins pour la préparer à se prononcer sur sa
demande en connaissance de cause; il ne suffisait pas en effet de
lui dire: «Michel Debs, l'associé de la maison Eck et Debs, désire
t'épouser»; il fallait aussi qu'elle sût à l'avance dans quelles
conditions Michel se présentait et l'intérêt matériel qu'il pouvait y
avoir pour elle à l'accepter; ce n'était pas du tout la même chose de
refuser ce mariage alors qu'elle croyait à la fortune de ses parents,
que de le refuser en sachant cette fortune gravement compromise.
--Il a été un temps, dit-il, où je n'avais pas de plus grand plaisir que
d'aller au Thuit. C'est là que j'ai appris à marcher. C'est là que tu
as fait tes premiers pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les
terres, il n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas un chemin ou un
sentier qui n'ait son souvenir. Depuis dix-huit ans je n'ai pas planté
un arbre, je n'ai pas fait une amélioration, un embellissement sans me
dire que ce serait pour toi. Et maintenant... je me demande si je ne
vais pas être obligé de le vendre.
--Vendre le Thuit!
--Il faut que tu saches la vérité, si pénible qu'elle puisse être pour
toi: nos affaires vont mal, très mal, et si nous ne sommes pas ruinés,
il faut avouer que nous sommes gênés; la crise que nous traversons et
les faillites nous ont mis dans une situation difficile. J'espère en
sortir, mais il est possible aussi que le contraire arrive. Quant au
Thuit, hypothéqué déjà lorsque j'ai dû rembourser ta grand'maman, il l'a
été depuis pour toute sa valeur, et avec la dépréciation qui a frappé
la terre en Normandie, il nous coûte aujourd'hui plus qu'il ne nous
rapporte; si la situation s'aggrave, il n'est que trop certain que nous
ne pourrons pas le garder. Voilà pourquoi je n'ai plus le même plaisir
qu'autrefois à aller dans cette terre que j'aimais non seulement pour
moi, mais encore pour toi; où j'arrangeais ta vie avec ton mari, tes
enfants... et nous-mêmes devenus vieux. Ne sens-tu pas combien la pensée
de m'en séparer m'attriste?
Berthe prit la main de son père et l'embrassant tendrement:
--Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.
Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un chemin coupant à
travers des sillons de blé qui, nouvellement ensemencés, commençaient à
se couvrir d'une tendre verdure; à une courte distance sur la droite se
détachait sur le fond sombre d'une futaie la façade blanche et rouge
d'une grande maison: c'était le château du Thuit, qui, par la masse
de sa construction en pierre et en brique, par ses hauts combles en
ardoises, par ses cheminées élancées, écrasait les bâtiments de la ferme
groupés à l'entour dans une belle cour du Roumois plantée de pommiers et
de poiriers puissants comme des chênes.
--C'était bien vraiment en bon père de famille que je soignais tout
cela! dit-il en promenant çà et là un regard attristé.
Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là. On avait vu la
voiture venir de loin dans la plaine nue, et le fermier, sa femme et ses
deux enfants étaient accourus pour recevoir leur maître.
Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants, dont l'un avait
quatre ans et l'autre cinq et qu'elle aimait comme des poupées, les prit
par la main.
--Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière, je leur apporte des
gâteaux.
--Faut que je les _débraude_, dit la mère.
--Je les _débrauderai_ moi-même, répondit Berthe, qui voulait bien
parler normand avec les paysans.
En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à fond, les peigna,
les attifa, et à table en plaça un à sa droite et l'autre à sa gauche,
de façon à les bien surveiller--ce qui n'était pas inutile, car avec
leur gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point encore adoucie,
ils voulaient commencer par les gâteaux.
Adeline, assis vis-à-vis de sa fille, la regardait s'occuper de ces deux
gamins, et à voir les prévenances, les attentions qu'elle avait pour
eux en leur disant de douces paroles à l'accent maternel, il
s'attendrissait.
--Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle à se marier
plus tard? Ne serait-elle pas privée d'enfants, elle qui les aimait si
tendrement?
A un certain moment, il exprima tout haut cette pensée, au moins en
partie:
--Quelle bonne mère tu ferais! dit-il.
Ce fut le mot auquel il revint lorsque, après le déjeuner, ils sortirent
seuls dans le jardin, et par la futaie gagnèrent la forêt. Il avait pris
le bras de sa fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombées
des hêtres, marchant sur le velours des mousses, ils allaient lentement
côte à côte, lui ému par ce qu'il avait à dire, elle troublée et
angoissée par cette émotion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux
tourments de leur situation.
--Quand je disais tout à l'heure que tu ferais une bonne mère, te
doutes-tu que ce n'était pas une allusion à un fait en l'air?
Elle le regarda toute surprise, sans comprendre, et cependant en
rougissant.
--As-tu deviné pourquoi M. Eck est venu hier soir? continua-t-il.
Elle leva encore les yeux sur lui un court instant, puis vivement les
baissant:
--Fais comme si je l'avais deviné, murmura-t-elle.
--Ah! petite fille, petite fille! dit-il en souriant de cette réponse
féminine.
Elle lui serra le bras par un mouvement d'impatience involontaire.
--Eh bien, il est venu demander ta main pour Michel Debs.
--Ah!
--C'est là tout ce que tu dis?
--Qu'est-ce que maman lui a répondu?
--Qu'elle m'en parlerait.
--Et toi, qu'est-ce que tu as dit à maman?
--Que je t'en parlerais; car avant nous et les raisons de convenance, il
y a toi et les raisons de sentiment; pour que nous répondions, ta mère
et moi, il faut donc que d'abord tu répondes toi-même.
Cependant, après un moment de silence, ce ne fut pas une réponse qu'elle
adressa à son père, ce fut une nouvelle question.
Est-ce que M. Debs sait que nous sommes..., c'est-à-dire est-ce qu'il
connaît la vérité sur la situation de tes affaires?
--Je l'ignore; cependant il est probable que s'il ne sait pas toute la
vérité, il la soupçonne en partie; dans le monde des affaires, il n'est
personne à Elbeuf qui ne sache que notre situation n'est pas aujourd'hui
ce qu'elle était il y a quelques années. Mais quel rapport cela a-t-il
avec la réponse que je te demande?
--Ah! papa!
--C'est naïf, ce que je dis?
Elle lui secoua le bras doucement, par un geste de mutinerie caressante.
--Si M. Debs, sachant que tes affaires ne vont pas bien, demande
néanmoins ma main, c'est... qu'il m'aime.
--Ah! j'y suis.
--Dame!
--Et cela te fait plaisir?
--Tu demandes des choses...
--Alors tu ne soupçonnais pas qu'il t'aimât?
--Je ne soupçonnais pas... c'est-à-dire que je voyais bien que M. Debs
était très aimable avec moi; partout où j'allais, je le rencontrais;
toujours je trouvais ses yeux fixés sur moi très... tendrement; il avait
en me parlant des intonations d'une douceur qu'il n'avait pas avec les
autres, ni avec Marie qui est mieux que moi, ni avec Claire qui est dans
une situation de fortune supérieure à la nôtre, ni avec Suzanne, ni avec
Madeleine, mais... les choses n'avaient jamais été plus loin.
--Maintenant elles ont marché, et il dépend de toi qu'elles en restent
là s'il ne te plaît point.
--Je ne dis pas cela.
--Dis-tu qu'il te plaît?
--Il est très bien.
Devant ces réticences il revint à son idée: peut-être ne voulait-elle
pas de ce mariage, et n'osait-elle pas l'avouer; il fallait lui venir en
aide:
--Il est vrai qu'il est juif.
Elle se mit à rire franchement:
--Et qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il soit juif?