VIII

Dans une famille, la mère n'est pas toujours la confidente de ses

filles; c'est quelquefois le père qu'elles choisissent; c'était le cas

chez les Adeline, où Berthe, tout en aimant sa mère tendrement, avait

plus de liberté et plus d'expansion avec son père.

Occupée, affairée, appartenant à tous; madame Adeline n'avait jamais pu

perdre son temps dans les longs bavardages où se plaisent les enfants.

Quand, toute petite, Berthe venait dans le bureau pour embrasser sa

maman et se faire embrasser, celle-ci ne la renvoyait point, mais elle

ne se laissait pas caresser aussi longtemps que l'enfant l'aurait voulu;

elle ne la gardait pas dans ses bras, elle ne la dodelinait pas comme

la petite le demandait, sinon en paroles franches, au moins avec des

regards attendris et ces mouvements enveloppants où les enfants sont si

habiles et si persévérants. Après un baiser affectueusement donné, la

mère reprenait la plume et se remettait au travail; ses minutes étaient

comptées.

Au contraire, Berthe avait toujours trouvé son père entièrement à elle,

sans que jamais il lui répondit le mot qu'elle était habituée à entendre

chez sa mère: «Laisse-moi travailler.» Il n'avait pas à travailler, lui,

lorsqu'elle voulait jouer, et quoi qu'il eût à faire, il ne le faisait

que lorsqu'elle lui en laissait la liberté; et bien souvent même il

commençait sans attendre qu'elle vînt à lui. Avec cela s'ingéniant à lui

plaire en tout; enfant, lorsqu'elle n'était qu'une enfant; jeune homme,

lorsqu'elle était devenue jeune fille. Que de parties de cache-cache

avec elle derrière les pièces de drap et dans les armoires! Que de

visites aux quinze ou vingt poupées composant la famille de Berthe, qui

toutes, avaient un nom et une histoire qu'il s'était donné la peine

d'apprendre sans en rien oublier, et sans jamais confondre entre eux

un seul de ses petits-fils ou une de ses petites-filles. L'âge n'avait

point affaibli cette passion de Berthe pour ses poupées, et, en rentrant

du couvent, elle avait repris avec elles ses jeux d'enfant aussi

sérieusement, aussi maternellement que lorsqu'elle n'était qu'une

gamine, ne se fâchant point des moqueries de sa grand'mère et de sa

mère, mais sachant gré à son père de la prendre au sérieux et de la

défendre.

--Ne la raille point, répétait-il, les petites filles qui aiment le plus

tendrement leurs poupées sont les mêmes qui plus tard aiment le plus

tendrement leurs enfants; on est mère à tout âge.

Il ne s'en tenait point aux paroles et quelquefois il voulait bien

encore, comme dix ans auparavant, faire le «monsieur qui vient en

visite», le «médecin», et surtout le «grand-papa» qui revient de Paris

les poches pleines de surprises pour les enfants de sa fille.

Dans ces conditions, il était donc tout naturel qu'Adeline se chargeât

de parler à Berthe de la demande de Michel Debs; il avait assez souvent

joué le rôle du «notaire» ou de l'«ami de la famille», venant entretenir

la «maman» de projets de mariage à propos de Toto ou de Popo, pour

remplir ce rôle sérieusement et faire pour de bon le «papa.»

Le lendemain matin, le vent de la nuit était tombé, et quand, à huit

heures, le père et la fille montèrent dans la vieille calèche, le ciel

était clair, sans nuages, avec des teintes roses et vertes du côté du

levant comme on en voit souvent, en novembre, après les grandes pluies

d'ouest. Bien que le cocher fût sur son siège, on ne partit pas tout

de suite, parce qu'il fallait arrimer le déjeuner dans le coffre de

derrière et c'était à quoi s'occupait madame Adeline, aidée de Léonie.

Il ne restait pas de domestiques au Thuit pendant l'hiver et, lorsqu'on

devait y manger, il fallait emporter les provisions qu'on voulait

ajouter aux oeufs frais de la fermière. Enfin le coffre fut fermé.

--Bon voyage!

--A ce soir!

Et de la rue Saint-Etienne la calèche passa dans la rue de l'Hospice

pour gagner la côte du Bourgtheroulde; comme le temps était doux, les

glaces n'avaient point été fermées; en tournant au coin de la rue du

Thuit-Anger, Adeline aperçut Michel Debs qui venait en sens contraire.

--Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici? dit-il.

--Il faut le lui demander, répondit Berthe en riant.

--Ce n'est pas la peine.

On se salua, et pour la première fois, Adeline remarqua qu'il y avait

dans le regard de Michel comme dans le mouvement de sa tête et le geste

de son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait en rien au

salut de tout le monde; comment n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?

--Est-ce que Michel Debs savait que nous devions aller au Thuit ce

matin? demanda Adeline lorsqu'ils furent passés.

--Comment l'aurait-il su?

--Tu aurais pu le lui dire hier au soir.

Berthe ne répondit pas.

Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien sur Michel,

Adeline se demanda s'il ne devait pas profiter de l'occasion pour le

continuer; mais il ne s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva

que dans cette voiture il n'aurait pas toute la liberté qu'il lui

fallait: c'était la vie de sa fille, son bonheur qui allaient se

décider, l'émotion lui serrait le coeur; l'heure présente était

si différente de celle qu'autrefois, dans ses moments de rêveries

ambitieuses, il avait espéré!

Comme depuis longtemps déjà il gardait le silence, absorbé dans ses

pensées, Berthe le provoqua à parler.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu n'es donc pas heureux

d'aller au Thuit?

C'était une ouverture, il voulut la saisir, sinon pour l'entretenir tout

de suite de Michel, au moins pour la préparer à se prononcer sur sa

demande en connaissance de cause; il ne suffisait pas en effet de

lui dire: «Michel Debs, l'associé de la maison Eck et Debs, désire

t'épouser»; il fallait aussi qu'elle sût à l'avance dans quelles

conditions Michel se présentait et l'intérêt matériel qu'il pouvait y

avoir pour elle à l'accepter; ce n'était pas du tout la même chose de

refuser ce mariage alors qu'elle croyait à la fortune de ses parents,

que de le refuser en sachant cette fortune gravement compromise.

--Il a été un temps, dit-il, où je n'avais pas de plus grand plaisir que

d'aller au Thuit. C'est là que j'ai appris à marcher. C'est là que tu

as fait tes premiers pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les

terres, il n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas un chemin ou un

sentier qui n'ait son souvenir. Depuis dix-huit ans je n'ai pas planté

un arbre, je n'ai pas fait une amélioration, un embellissement sans me

dire que ce serait pour toi. Et maintenant... je me demande si je ne

vais pas être obligé de le vendre.

--Vendre le Thuit!

--Il faut que tu saches la vérité, si pénible qu'elle puisse être pour

toi: nos affaires vont mal, très mal, et si nous ne sommes pas ruinés,

il faut avouer que nous sommes gênés; la crise que nous traversons et

les faillites nous ont mis dans une situation difficile. J'espère en

sortir, mais il est possible aussi que le contraire arrive. Quant au

Thuit, hypothéqué déjà lorsque j'ai dû rembourser ta grand'maman, il l'a

été depuis pour toute sa valeur, et avec la dépréciation qui a frappé

la terre en Normandie, il nous coûte aujourd'hui plus qu'il ne nous

rapporte; si la situation s'aggrave, il n'est que trop certain que nous

ne pourrons pas le garder. Voilà pourquoi je n'ai plus le même plaisir

qu'autrefois à aller dans cette terre que j'aimais non seulement pour

moi, mais encore pour toi; où j'arrangeais ta vie avec ton mari, tes

enfants... et nous-mêmes devenus vieux. Ne sens-tu pas combien la pensée

de m'en séparer m'attriste?

Berthe prit la main de son père et l'embrassant tendrement:

--Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.

Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un chemin coupant à

travers des sillons de blé qui, nouvellement ensemencés, commençaient à

se couvrir d'une tendre verdure; à une courte distance sur la droite se

détachait sur le fond sombre d'une futaie la façade blanche et rouge

d'une grande maison: c'était le château du Thuit, qui, par la masse

de sa construction en pierre et en brique, par ses hauts combles en

ardoises, par ses cheminées élancées, écrasait les bâtiments de la ferme

groupés à l'entour dans une belle cour du Roumois plantée de pommiers et

de poiriers puissants comme des chênes.

--C'était bien vraiment en bon père de famille que je soignais tout

cela! dit-il en promenant çà et là un regard attristé.

Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là. On avait vu la

voiture venir de loin dans la plaine nue, et le fermier, sa femme et ses

deux enfants étaient accourus pour recevoir leur maître.

Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants, dont l'un avait

quatre ans et l'autre cinq et qu'elle aimait comme des poupées, les prit

par la main.

--Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière, je leur apporte des

gâteaux.

--Faut que je les _débraude_, dit la mère.

--Je les _débrauderai_ moi-même, répondit Berthe, qui voulait bien

parler normand avec les paysans.

En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à fond, les peigna,

les attifa, et à table en plaça un à sa droite et l'autre à sa gauche,

de façon à les bien surveiller--ce qui n'était pas inutile, car avec

leur gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point encore adoucie,

ils voulaient commencer par les gâteaux.

Adeline, assis vis-à-vis de sa fille, la regardait s'occuper de ces deux

gamins, et à voir les prévenances, les attentions qu'elle avait pour

eux en leur disant de douces paroles à l'accent maternel, il

s'attendrissait.

--Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle à se marier

plus tard? Ne serait-elle pas privée d'enfants, elle qui les aimait si

tendrement?

A un certain moment, il exprima tout haut cette pensée, au moins en

partie:

--Quelle bonne mère tu ferais! dit-il.

Ce fut le mot auquel il revint lorsque, après le déjeuner, ils sortirent

seuls dans le jardin, et par la futaie gagnèrent la forêt. Il avait pris

le bras de sa fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombées

des hêtres, marchant sur le velours des mousses, ils allaient lentement

côte à côte, lui ému par ce qu'il avait à dire, elle troublée et

angoissée par cette émotion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux

tourments de leur situation.

--Quand je disais tout à l'heure que tu ferais une bonne mère, te

doutes-tu que ce n'était pas une allusion à un fait en l'air?

Elle le regarda toute surprise, sans comprendre, et cependant en

rougissant.

--As-tu deviné pourquoi M. Eck est venu hier soir? continua-t-il.

Elle leva encore les yeux sur lui un court instant, puis vivement les

baissant:

--Fais comme si je l'avais deviné, murmura-t-elle.

--Ah! petite fille, petite fille! dit-il en souriant de cette réponse

féminine.

Elle lui serra le bras par un mouvement d'impatience involontaire.

--Eh bien, il est venu demander ta main pour Michel Debs.

--Ah!

--C'est là tout ce que tu dis?

--Qu'est-ce que maman lui a répondu?

--Qu'elle m'en parlerait.

--Et toi, qu'est-ce que tu as dit à maman?

--Que je t'en parlerais; car avant nous et les raisons de convenance, il

y a toi et les raisons de sentiment; pour que nous répondions, ta mère

et moi, il faut donc que d'abord tu répondes toi-même.

Cependant, après un moment de silence, ce ne fut pas une réponse qu'elle

adressa à son père, ce fut une nouvelle question.

Est-ce que M. Debs sait que nous sommes..., c'est-à-dire est-ce qu'il

connaît la vérité sur la situation de tes affaires?

--Je l'ignore; cependant il est probable que s'il ne sait pas toute la

vérité, il la soupçonne en partie; dans le monde des affaires, il n'est

personne à Elbeuf qui ne sache que notre situation n'est pas aujourd'hui

ce qu'elle était il y a quelques années. Mais quel rapport cela a-t-il

avec la réponse que je te demande?

--Ah! papa!

--C'est naïf, ce que je dis?

Elle lui secoua le bras doucement, par un geste de mutinerie caressante.

--Si M. Debs, sachant que tes affaires ne vont pas bien, demande

néanmoins ma main, c'est... qu'il m'aime.

--Ah! j'y suis.

--Dame!

--Et cela te fait plaisir?

--Tu demandes des choses...

--Alors tu ne soupçonnais pas qu'il t'aimât?

--Je ne soupçonnais pas... c'est-à-dire que je voyais bien que M. Debs

était très aimable avec moi; partout où j'allais, je le rencontrais;

toujours je trouvais ses yeux fixés sur moi très... tendrement; il avait

en me parlant des intonations d'une douceur qu'il n'avait pas avec les

autres, ni avec Marie qui est mieux que moi, ni avec Claire qui est dans

une situation de fortune supérieure à la nôtre, ni avec Suzanne, ni avec

Madeleine, mais... les choses n'avaient jamais été plus loin.

--Maintenant elles ont marché, et il dépend de toi qu'elles en restent

là s'il ne te plaît point.

--Je ne dis pas cela.

--Dis-tu qu'il te plaît?

--Il est très bien.

Devant ces réticences il revint à son idée: peut-être ne voulait-elle

pas de ce mariage, et n'osait-elle pas l'avouer; il fallait lui venir en

aide:

--Il est vrai qu'il est juif.

Elle se mit à rire franchement:

--Et qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il soit juif?

Baccara · 第 12 / 47 题