L'éclat de rire était si naturel et le mot qui l'accompagnait sortait si
spontanément du coeur que la preuve était faite: l'affaiblissement de
préjugé dont Adeline avait parlé à sa femme se réalisait: féroce chez la
grand'mère, résistant encore chez la mère, il n'existait plus chez la
fille; il avait si bien disparu qu'elle en riait. «Qu'est-ce que tu veux
que ça me fasse qu'il soit juif?»
--Si cela ne te fait rien qu'il soit juif, dit Adeline après un moment
de réflexion, il n'en est pas de même pour ta grand'mère.
--Elle est opposée à M. Debs, n'est-ce pas? demanda Berthe d'une voix
qui tremblait.
--Peux-tu en douter?
--Et maman?
--Ta mère n'avait jamais pensé à ce mariage, mais elle n'y fera pas
d'opposition si de ton côté tu le désires?
--Et toi, papa?
Cela fut demandé d'une voix douce et émue qui remua le coeur du père.
--Tu sais bien que je ne veux que ce que tu veux.
Elle se serra contre lui.
--C'est justement pour cela qu'il faut que tu t'expliques franchement.
Tu dois comprendre que ce n'est pas pour t'obliger à te confesser que je
te presse; que ce n'est pas pour lire dans ton coeur et pour te forcer,
sans un intérêt majeur, à y lire toi-même. Je sens très bien que c'est
un sujet délicat sur lequel une jeune fille à l'âme innocente comme
l'est la tienne voudrait ne pas se prononcer et sur lequel un père,
crois-le bien, voudrait n'avoir pas à appuyer. Mais il le faut.
--Je n'ai rien à te cacher.
--J'en suis certain et c'est ce qui me fait insister: depuis que tu as
commencé à grandir, je t'ai mariée déjà bien des fois, mais jamais sans
que nous soyons d'accord. C'est pour voir si maintenant cet accord
existe que je te demande de me parler à coeur ouvert. Est-ce donc
impossible?
--Oh! non.
--Qui prendras-tu pour confident, si ce n'est ton père? Où en
trouveras-tu un qui t'écoute avec plus de sympathie?
Ils marchèrent quelques instants silencieusement et quittèrent la futaie
pour entrer dans la forêt.
--Eh bien? demanda-t-il, voyant qu'elle ne se décidait point et voulant
l'encourager.
Mais ce ne fut pas une réponse qu'il obtint, ce fut une nouvelle
question:
--Pour voir si l'accord dont tu parles existe, ne peux-tu me dire ce que
tu penses toi-même de M. Debs?
--Je n'en pense que du bien; c'est un honnête garçon.
--N'est-ce pas?
--Travailleur.
--N'est-ce pas?
--Aimable, doux, sympathique à tous les points de vue.
--Alors il te plaît?
--Je t'ai mariée en espérance avec des maris qui ne valaient certes pas
celui-là.
Elle regardait son père avec un visage rayonnant, devinant ses paroles
avant qu'il eût achevé de les prononcer.
--Je sais bien que dans un mariage il n'y a pas que le mari, il y a le
mariage lui-même, dit-elle.
--Et ce n'est pas du tout la même chose.
--Serais-tu aussi favorable au mariage que tu l'es à M. Debs, le mari?
--Tu m'interroges quand c'est à toi de répondre.
--Oh! je t'en prie, papa, cher petit père!
Il ne lui avait jamais résisté, même quand elle demandait l'impossible.
Elle lui sourit tendrement:
--Qui prendras-tu pour confidente, si ce n'est ta fille?
--Gamine!
--Je t'en prie, réponds-moi franchement!
--Eh bien! non! je ne suis pas aussi favorable au mariage qu'au mari.
Evidemment, elle ne s'attendait pas du tout à cette réponse; elle pâlit
et resta un moment sans trouver une parole.
--Tu as des raisons pour t'y opposer? dit-elle enfin.
--Il y a des raisons qui lui sont contraires.
--Des raisons... graves?
--Malheureusement.
--Qui te sont personnelles?
--Qui viennent de ta grand'mère et de notre situation.
--Mais on peut se marier, dit-elle vivement avec feu, sans abjurer sa
religion; la femme d'un juif ne devient pas juive; un juif qui épouse
une chrétienne ne se fait pas chrétien; chacun garde sa foi.
--C'est à ta grand'mère qu'il faut faire comprendre cela, et ce n'est
pas chose facile; me le dire à moi, c'est prêcher un converti; tu sais
comme ta grand'mère est rigoureuse pour tout ce qui touche à sa foi, et,
d'autre part, elle est d'une époque où les juifs étaient victimes de
préjugés qui pour elle ont conservé toute leur force.
Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin bourbeux les obligea à se
séparer; sur le sol plat et argileux, l'eau de la nuit ne s'était point
écoulée et elle formait çà et là des flaques jaunes qu'il fallait
tourner ou sauter.
--Et quelles sont les raisons qui viennent de notre situation?
demanda-t-elle.
--Tu les as pressenties tout à l'heure en me demandant si Michel Debs
savait la vérité sur nos affaires. S'il connaît la vérité et veut
t'épouser, c'est, comme tu le dis très bien, qu'il t'aime, et qu'avant
la fortune il fait passer la femme. Il t'épouse pour toi, non pour ta
dot; pour ta beauté, pour tes qualités, parce que tu lui plais, enfin
parce qu'il t'aime.
--Cela est possible, n'est-ce pas?
--Assurément; mais le contraire aussi est possible; c'est-à-dire que,
tout en étant sensible à tes qualités, Michel Debs peut l'être aussi à
la fortune qui semble devoir te revenir un jour; au lieu d'un mariage
d'amour tel que nous le supposons dans le premier cas, il s'agit alors
simplement d'un mariage de convenance: l'un des associés de la maison
Eck et Debs trouve que c'est une bonne affaire d'épouser la fille de
Constant Adeline et il la demande. Note bien, mon enfant, que je ne dis
pas que cela soit, mais simplement que cela peut être. Alors que se
passe-t-il quand il apprend que cette affaire, au lieu d'être bonne,
comme il le croyait, est médiocre ou même mauvaise? Il ne la fait point,
n'est-ce pas? et c'est un mariage manqué. Je ne voudrais pas de mariage
manqué pour toi. Et je n'en voudrais pas pour nous. Pour toi ce serait
humiliant; pour nous ce serait désastreux. C'est quand le crédit d'une
maison est ébranlé qu'il faut de la prudence; et ce ne serait point être
prudent que de nous exposer à donner un aliment aux bavardages du monde.
N'entends-tu pas ce qu'on ne manquerait pas de dire: «Pourquoi Michel
Debs n'a-t-il pas épousé Berthe Adeline?--Parce qu'il n'a pas voulu
d'une fille ruinée.» Parler couramment de la ruine d'une maison dont les
affaires sont embarrassées, c'est la précipiter. Voilà pourquoi, avant
de répondre à M. Eck, j'ai voulu t'interroger et te demander de me
dire franchement si tu désires ce mariage. Tu comprends que s'il t'est
indifférent et que si tu ne vois en Michel Debs qu'un mari comme un
autre, auquel tu n'as pas de raisons particulières pour tenir, il est
sage de répondre par un refus: nous échappons ainsi à une lutte avec ta
grand'mère; et d'autre part nous évitons les dangers du mariage manqué.
Au contraire, si Michel te plaît, si tu vois en lui le mari qui doit
assurer le bonheur de ta vie, il ne s'agit plus de se dérober, il faut
aborder la situation en face, si périlleuse qu'elle puisse être pour toi
comme pour nous, affronter le mécontentement de ta grand'mère, et courir
aussi l'aventure d'un refus de Michel Debs ne trouvant pas la dot sur
laquelle il comptait... peut-être.
--Qui dit que M. Debs est un homme d'argent?
--Ce n'est pas moi; mais tu conviendras qu'il est possible qu'il le
soit; si tu as des raisons pour croire qu'il ne l'est pas, dis-les; tu
vois que, par la force même des choses, nous voilà ramenés au point d'où
nous sommes partis et que tu es obligée de répondre franchement, puisque
ce sont tes sentiments qui dicteront notre conduite.
Et oui, sans doute, elle voyait que la force des choses les avait
ramenés au point d'où ils étaient partis, mais la situation n'était
plus du tout la même pour elle, agrandie qu'elle était, rendue plus
solennelle par les paroles de son père: si un sentiment de retenue
féminine et de pudeur filiale lui avait fermé les lèvres, maintenant
elle devait les ouvrir loyalement et sans réticences; elle le devait
pour son père, elle le devait pour elle-même.
--Certainement, dit-elle, il ne s'est jamais rien passé entre M. Debs et
moi qui ressemble même de très loin à ce que j'ai lu dans les livres;
il ne m'a pas sauvé la vie au bord du gave écumeux pendant notre voyage
dans les Pyrénées, où il ne nous accompagnait pas d'ailleurs; il n'est
jamais venu non plus soupirer sous mon balcon, puisque nous n'avons pas
de balcon; il ne m'a pas fait remettre des lettres par des soubrettes
dont on paye le silence avec de l'or; mais, cependant, il est vrai que,
dans les projets de mariage que moi aussi j'ai faits de mon côté pendant
que du tien tu en faisais d'autres, j'ai pensé à lui; tu ne sais
peut-être pas qu'on se marie beaucoup au couvent, c'est même à ça qu'on
passe son temps, eh bien, quand, dans le grand jardin de la rue du
Maulévrier, je parlais de mon mari à mes amies, il avait les yeux
noirs, la barbe frisée, les cheveux ondulés de... enfin c'était Michel.
Pourquoi? Il ne faut pas me le demander; je ne le sais pas, et rien de
la part de Michel ne pouvait me donner à penser qu'il voudrait m'épouser
un jour. Mais moi, j'avais plaisir à me dire que je l'épouserais; on est
très hardi en imagination et aussi en conversation; quand toutes vos
amies ont des maris à revendre, il faut bien en avoir un aussi, et on le
prend où l'on peut.
--Il ne t'avait jamais rien dit?
--Oh! papa, pense donc que je n'étais qu'une gamine et que lui était
déjà un jeune homme.
--Et quand tu es rentrée du couvent?
--Il s'est passé ce que je t'ai dit; j'ai bien vu que je ne lui étais
pas indifférente... et que je lui plaisais.
Il voulut lui venir en aide:
--Et tu en as été heureuse?
--Dame!
--L'as-tu ou ne l'as-tu pas été?
--Puisque c'était la continuation de ce que j'avais si souvent combiné,
je ne pouvais pas ne pas être satisfaite.
--Satisfaite seulement?
--Heureuse, si tu veux.
--Et lui as-tu laissé voir ce que tu éprouvais?
--Peux-tu croire!
--Enfin, pour qu'il demande ta main, il faut bien qu'il pense que tu ne
le refuseras point.
--Je l'espère, sans cela il ne serait pas du tout le mari que j'ai vu en
lui, ce serait la fille de la maison Adeline qu'il rechercherait, ce ne
serait pas moi, et c'est pour moi que je veux être épousée. Ce n'est pas
à ta fortune que devaient s'adresser ces yeux tendres.
Ces quelques mots ouvraient à Adeline une espérance sur laquelle il se
jeta:
--De sorte que, pour toi, si Michel ne trouvait pas la dot sur laquelle
il doit compter, il ne se retirerait pas.
Oh! s'il était seul! Mais il ne l'est pas; il a sa grand'mère, sa mère,
son oncle. Me laisserais-tu épouser un jeune homme qui n'aurait rien...
que ses beaux yeux? Est-ce que c'est tout de suite que tu vas dire que
tu ne peux pas me donner de dot?
--Il le faut bien.
--Alors, demain, Michel peut n'être plus... qu'un étranger pour moi!
Ce fut d'une voix tremblante qu'elle prononça ces quelques mots, avec un
accent qui remua Adeline.
--Comme tu es émue!
--C'est qu'il n'y a pas que de l'humiliation dans un mariage manqué.
Ce cri de douleur était l'aveu le plus éloquent et le plus formel
qu'elle pût faire.
Traversant le chemin, il vint à elle et, la prenant dans son bras, il
l'embrassa tendrement.
--Eh bien, il ne manquera pas, rassure-toi, ma chérie.
--Comment?
--Cela, je n'en sais rien; mais nous chercherons, nous trouverons.
Est-ce que tu peux être malheureuse par nous, par moi?
--Il faut répondre.
--Certainement, certainement.
--Que veux-tu répondre?
Le Normand se retrouva:
--Il y a réponse et réponse; si je disais ce soir au père Eck que je
ne peux pas te donner demain une dot, peut-être arriverions-nous à
une rupture; mais ce qui me serait impossible demain sera sans doute
possible dans un délai... quelconque: les affaires n'iront pas toujours
aussi mal; nous nous relèverons; ta mère a des idées; il n'y a qu'à
gagner du temps.
--Oh! je ne suis pas pressée de me marier.
--C'est cela même: tu n'es pas pressée; nous gagnerons du temps; avec le
temps tout s'arrange; ton mariage avec Michel se fera, je te le promets.
X
De l'endroit où ils s'étaient arrêtés en plein bois, ils apercevaient
de petites colonnes de fumée bleuâtre qui montaient droit à travers les
branches nues des grands arbres.
--Nous voici arrivés, dit Adeline! je vais voir où en sont les
bûcherons, et tout de suite nous rentrerons à Elbeuf, de façon à ce que
je puisse aller ce soir même chez M. Eck.
Sous bois on entendait des coups de hache et de temps en temps
des éclats de branches avec un bruit sourd sur la terre qui
tremblait,--celui d'un grand arbre abattu.
--Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant dans la vente où les
bûcherons travaillaient; malheureusement les bois se vendent si mal
maintenant!
Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers et ils revinrent
rapidement au château, où tout de suite les chevaux furent attelés. Il
n'était pas trois heures; ils pouvaient être à Elbeuf avant la nuit.
Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan qu'il avait fait le
matin en venant; seulement il le reprit dans un sens contraire: en
allant au Thuit, tout était compromis; en rentrant à Elbeuf, rien
n'était désespéré, loin de là. Et il entassait preuves sur preuves pour
démontrer qu'avec du temps il trouverait la dot qu'on offrirait au père
Eck.
--Elle ne sera peut-être pas ce qu'il croit, mais enfin elle sera
suffisante pour qu'il ne puisse pas se retirer. Tu verras, ma chérie, tu
verras.
Et il énumérait ce qu'elle verrait. Ce n'était pas seulement la
situation de la maison d'Elbeuf qui devait s'améliorer; à Paris on lui
avait proposé d'entrer dans de grandes affaires où ses connaissances
commerciales pouvaient rendre des services, et il avait toujours refusé,
parce qu'il voulait se tenir à l'écart de tout ce qui touchait à la
spéculation; il accepterait ces propositions; le temps des scrupules
était passé; ces affaires étaient honorables, c'était par excès de
délicatesse, c'était aussi par amour du repos et de l'indépendance qu'il
n'avait point voulu s'y associer; il ne penserait plus à lui; il ne
penserait qu'à elle; le premier devoir du père de famille, c'est
d'assurer le bonheur de ses enfants, et il n'est pas de devoir plus
sacré que celui-là. A plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en
avant pour des combinaisons ministérielles, et toujours par amour du
repos et de l'indépendance il s'en était retiré. Maintenant il se
laisserait faire: fille de ministre, c'était un titre à mettre dans la
corbeille de mariage.
Berthe écoutait suspendue aux yeux de son père, son coeur serré se
dilatait, l'espérance, la foi en l'avenir lui revenaient: il ne pouvait
pas se tromper; ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se
réaliserait. Elle renaissait. Était-elle une femme d'argent, était-elle
désintéressée? Elle n'en savait rien, n'ayant jamais eu à examiner ces
questions. Mais le coup qui l'avait frappée le matin l'avait anéantie,
et ç'avait même été pour ne pas trahir le trouble de ses pensées qu'elle
avait tenu à avoir à sa table ses deux filleuls. S'occupant d'eux, elle
pouvait ne point penser à elle.
Lorsque madame Adeline les vit revenir, elle fut surprise de ce retour
si prompt, ne les attendant que pour dîner.
--Déjà!
Cela ne pouvait qu'augmenter son impatience de savoir ce qui s'était dit
entre le père et la fille, mais malgré l'envie qu'elle en avait, il
lui était impossible d'interroger son mari, la Maman étant là dans son
fauteuil.
--Comme tu es mouillé! dit-elle en le regardant; il faut changer de
chaussures, je vais monter avec toi.
Aussitôt qu'ils furent dans leur chambre, elle ferma la porte:
--Eh bien?
--Elle l'aime.
--Elle te l'a dit?
--Elle a fait mieux que de me le dire, elle me l'a avoué dans un cri de
douleur en voyant qu'elle pouvait ne pas devenir sa femme.
--Est-ce possible! s'écria-t-elle avec stupeur.
--Il faut t'habituer à ne plus voir en elle une enfant, c'est une jeune
fille.
Il rapporta tout ce qui s'était dit entre Berthe et lui.
--Et maintenant? demanda madame Adeline, bouleversée.
Il expliqua son plan.
--Et après? quand nous aurons gagné du temps, le mariage sera-t-il
assuré?
--Il sera facilité.
--Je t'en prie, Constant, réfléchis avant d'abandonner la vie qui a
été la tienne jusqu'à ce jour: tu n'es pas l'homme des affaires de
spéculation; tu as trop de droiture, trop de loyauté.
--Crois-tu que je m'aventurerais et ne prendrais pas toutes les
garanties?
--Et toi, crois-tu donc que les coquins ne sont pas plus forts que les
honnêtes gens? serais-tu le premier qui, malgré son intelligence et sa
prudence, se laisserait tromper et entraîner.
--Faut-il donc ne rien faire? Sois bien certaine que je n'accepterai que
des affaires sûres.
--Ce ne sont pas les affaires sûres qui donnent les gros gains.
--Enfin, je te promets de ne rien entreprendre sans te consulter; j'ai
laissé passer des centaines d'occasions qui nous auraient donné une
fortune considérable, je veux profiter de celles qui se présenteront
maintenant, voilà tout.
--Le temps est passé des belles occasions; tu le sais mieux que moi.
--Je vais chez le père Eck, dit-il pour couper court à ces observations,
cela n'engage à rien de prendre du temps.
Adeline trouva Berthe dans le vestibule; elle ne lui dit rien, mais en
l'embrassant elle lui serra la main dans une étreinte où elle avait mis
toutes ses espérances et aussi l'émotion attendrie de sa reconnaissance.
La fabrique des Eck et Debs n'est pas dans le vieil Elbeuf, mais dans
le nouveau, celui qui confine à Caudebec, là, où de vastes espaces
permettaient après la guerre, la libre construction d'un établissement
industriel tel qu'on le comprend aujourd'hui: isolé, d'accès commode,
avec des dégagements, un sol stable reposant sur une couche d'eau
facile à atteindre et assez abondante pour le lavage des laines et le
dégraissage ainsi que le foulage des draps en pièces. Construite en
briques rouges et blanches, elle occupe entièrement un îlot de terrain
compris entre quatre rues se coupant à angle droit; sur trois de ces
rues se dressent ses hautes murailles percées de larges châssis vitrés,
et sur la quatrième s'ouvre, entre les bureaux et les magasins surmontés
de l'appartement particulier de M. Eck, la grande porte qui laisse voir
une cour carrée au fond de laquelle le balancier de la machine lève et
abaisse ses deux bras.
Quand Adeline arriva à la porte, il faisait nuit noire depuis longtemps
déjà, mais par les fenêtres tombaient des nappes de lumière qui
éclairaient la rue au loin; les métiers battaient, les broches
tournaient, de la cour montait le ronflement des machines en marche,
et dans le ruisseau coulait une petite rivière d'eaux laiteuses qui
fumaient.
Quand Adeline ouvrit la porte du bureau, il aperçut le père Eck
travaillant avec ses deux fils et un de ses neveux autour de lui penchés
sur leurs pupitres.
--Quelle force vraiment que l'association! dit-il en serrant la main au
père Eck et en saluant les jeunes gens affectueusement.
--Les autres sont _tans_ la fabrique, dit le père Eck, à leur poste.
Devant les jeunes gens, Adeline voulut donner un prétexte à sa visite:
--Je viens voir vos métiers fixes, ma femme m'a dit que vous en étiez
satisfait.
--Très satisfait; je _fais_ appeler Michel pour qu'il _fous_ les montre,
c'est son affaire.
Il pressa le bouton d'une sonnerie électrique et Michel ne tarda pas à
arriver; en apercevant Adeline, il s'arrêta un court instant avec un
mouvement de surprise et d'hésitation.
--C'est M. _Ateline_ qui _fient foir_ nos métiers fixes, dit le père
Eck.
Tout en suivant Adeline et son oncle, Michel se demandait si c'était
vraiment le désir de voir les métiers fixes qui était la cause de cette
visite: ce serait bien étrange après la demande adressée la veille à
madame Adeline! Mais, si anxieux qu'il fût, il ne pouvait qu'attendre.
Aussi les explications qu'il donna à Adeline sur les perfectionnements
qu'il avait apportés à ces métiers manquèrent-elles de clarté: son
esprit était ailleurs.
Heureusement son oncle lui vint en aide:
--_Fous foyez_, mon cher monsieur _Ateline_, avec _teux_ cents broches
ces métiers _broduisent_ presque autant que les _renfideurs_ avec quatre
cents broches.
Il est vrai que si Michel était distrait en parlant, Adeline ne l'était
pas moins en écoutant: l'un ne savait pas bien ce qu'il disait, l'autre
ne pensait guère à ce qu'il entendait.
--Il est vraiment très bien, se disait Adeline en examinant Michel; je
ne l'avais jamais vu si beau garçon.
--Il n'a pas du tout l'air mal disposé pour moi, se disait Michel en
regardant le père de Berthe à la dérobée.
Et les broches tournaient toujours avec leur ronflement, tandis que le
père Eck appuyait sur les _berfectionnements_ de son _betit_ Michel.
Enfin on quitta les métiers fixes et les renvideurs, Adeline et le père
Eck marchant côte à côte, tandis que Michel restait en arrière pour se
dérober: il était évident qu'on ne parlerait pas devant lui, le mieux
était donc qu'il leur laissât la liberté du tête-à-tête.
Comme ils traversaient un atelier, le père Eck prit une bande de drap
divisée en petits carrés de diverses couleurs.
--Que _tites-fous_ de ça? demanda-t-il.
Ça, c'était une bande d'échantillons que les fabricants de nouveautés
essayent pour chercher le modèle qu'ils adopteront.
--Je dis qu'avec cela vous allez me tuer.
Le père Eck donna un coup de coude à Adeline et, se haussant vers lui en
mettant une main devant sa bouche pour n'être point entendu des ouvriers
auprès desquels ils passaient:
--_Fous_ tuer, nous, oh non, au _gontraire_.
Ils sortirent dans la cour.
--_Fous afez_ à me _barler_, n'est-ce _bas_? demanda le père Eck.
--Oui.
--Les métiers, c'était un _brétexte_; je _fais fous_ conduire dans mon
_pureau_.
Si Adeline était hésitant pour prendre une résolution, il ne l'était
jamais pour l'exécuter.
--Ma femme m'a fait part de votre demande, dit-il aussitôt qu'ils furent
installés dans le bureau particulier du père Eck, et nous en sommes fort
honorés.
--C'est moi, c'est nous qui serions honorés de nous allier à _fotre_
famille, madame _Adeline_ a _tû fous tire_ que c'est le _put_ de mon
_ampition_.
--J'aurais voulu vous apporter une réponse catégorique et conforme à
nos sentiments, ceux de ma femme et les miens, qui sont favorables à ce
mariage....
--Ah! mon cher monsieur _Ateline_!
--Malheureusement nous sommes, à cause de ma mère, obligé à de grands
ménagements; vous savez quelle est la sévérité de ses principes
religieux.
--Je sais par ma mère ce que _beut_ être cette sevérité; et je _fous
afoue_ que je ne lui ai _bas_ même _barlé_ de ce mariage, qui pour nous
n'est pas moins difficile que pour vous, car c'est la première fois que
l'un _te_ nous pense à épouser une chrétienne: il a fallu l'amour de
Michel pour me décider moi-même; vous savez le préjugé, la tradition, la
fierté!
--Vous comprenez donc que nous hésitions avant d'en parler à ma mère; il
faut des précautions, des préparations, sans quoi nous nous heurterions
à un refus formel.
--Je _gomprends_.
--Il est bon aussi que les jeunes gens se connaissent mieux; ma fille
n'a que dix-huit ans, et j'ai toujours désiré ne pas la marier trop
jeune.
--Chez nous, _fous safez_, on se marie _cheune_; ma mère s'est mariée à
quinze ans.
--Enfin je vous demande du temps.
--Oh! _barfaitement_, nos _cheunes chens beuvent_ attendre; moi j'ai
_pien_ été _viancé_ avec ma femme pendant cinq ans, et quand nous nous
sommes mariés j'aurais _pien_ attendu encore.
Il dit cela avec son bon rire.
A ce moment on entendit une main tourner le bouton de la porte du
bureau.
--N'_endrez bas_, n'_endrez bras_! s'écria M. Eck, n'_endrez bas_, hein!
Cependant la porte s'ouvrit devant une petite vieille vêtue de noir,
avec un châle sur les épaules, le front caché par un bandeau de velours
posé en avant de son bonnet d'Alsacienne; son visage tout ridé avait
un air d'austérité et d'autorité corrigé par une expression affable:
c'était madame Eck.
--J'ai cru que c'était un _gommis_! s'écria le père Eck, est se levant
vivement, pour aller au-devant d'elle avec toutes les marques du regret
et du respect.
--C'est bien, dit-elle, il n'y a pas de faute.
Et tout de suite s'adressant à Adeline:
--J'ai appris que vous étiez dans la maison et je suis descendue pour
vous exprimer toute ma reconnaissance au sujet des paroles que vous avez
prononcées sur la tombe de mon gendre; j'aurais voulu le faire depuis
longtemps déjà, mais vous savez que je ne sors pas. Pardonnez-moi de
vous avoir dérangé, je vous laisse à vos affaires.
--Et elle sortit, marchant avec raideur, redressant sa petite taille
courbée.
--Ah! _Monsieur Ateline, Monsieur Ateline_, s'écria le père Eck quand la
porte fut refermée, ma mère vient de faire pour _fous_ ce que je ne lui
ai _chamais fu_ faire _bour bersonne_; ça _fa pien_, ça _fa pien_!