La Maman, relevant ses lunettes, la regarda longuement

--Qu'est-ce qui ne va pas!

--Mais rien.

Autrefois, la Maman ne se serait pas contentée de cette réponse, car

évidemment, puisqu'il n'y avait pas d'erreur de caisse, quelque chose

préoccupait sa bru; mais depuis qu'elle s'était fait rembourser sa part

de propriété dans la maison de commerce, elle n'avait plus la même

liberté de parole. Ce remboursement ne s'était pas fait sans résistance,

sinon chez Adeline soumis à la volonté de sa mère, au moins chez madame

Adeline. Qu'une mère avec deux enfants donnât la moitié de sa fortune

à l'un de ses fils, il n'y avait rien à dire, mais qu'elle voulût la

donner entière en dépouillant ainsi l'un pour l'autre, ce n'était

pas juste. Et la bru s'était expliquée là-dessus avec la belle-mère

nettement. De ce jour, les relations entre elles avaient changé de

caractère. Quand la Maman possédait la moitié de la maison de commerce,

elle était une associée, et on lui devait les comptes qu'on rend à un

associé. Sa part remboursée, les inventaires ne lui avaient plus été

communiqués, les comptes ne lui avaient plus été rendus. Qu'eût-elle pu

demander? elle n'était plus rien dans cette maison. À la vérité, son

fils semblait s'entretenir aussi librement avec elle qu'autrefois, mais

le fils et la bru faisaient deux; d'ailleurs, c'était sur certains

sujets seulement que cette liberté se montrait; sur la marche des

affaires, ils étaient avec elle aussi réservés l'un que l'autre. Quand

elle insistait près de Constant, il répondait invariablement que les

choses allaient aussi bien qu'elles pouvaient aller; mais l'embarras et

même la réticence se laissait voir dans ses réponses. Et alors, avec

inquiétude, avec remords, elle se demandait si, en enlevant douze cent

mille francs à son fils, elle ne l'avait pas mis dans une situation

critique: les affaires allaient si mal, on parlait si souvent de

faillites; les acheteurs qu'elle était habituée à voir autrefois

venaient maintenant si rarement à Elbeuf. Si encore elle avait pu

rejeter sur sa bru la responsabilité de cette situation, c'eût été un

soulagement pour elle. Mais, malgré l'envie qu'elle en avait, cela

ne semblait pas possible. Jamais, il fallait bien le reconnaître, la

fabrique n'avait été dirigée avec plus d'intelligence et plus d'ordre;

la surveillance était de tous les instants du haut jusqu'en bas, aussi

bien pour les grandes que pour les petites choses; et dans tous les

services on trouvait de ces économies ingénieuses que seules les femmes

savent appliquer sans rien désorganiser et sans soulever des plaintes.

Elle n'avait pas pu insister, il avait fallu que, se contentant de ce

rien, elle reprît la lecture de son journal: cependant, il était certain

qu'il se passait quelque chose de grave; jamais elle n'avait vu sa bru

aussi nerveuse, et cela était caractéristique chez une femme calme

d'ordinaire, qui mieux que personne savait se posséder, et ne dire comme

ne laisser paraître que ce qu'elle voulait bien.

Cependant, si absorbée qu'elle voulût être dans sa lecture, elle ne

pouvait pas ne pas entendre les coups de plume qui rayaient le papier; à

un certain moment, n'y tenant plus, elle risqua encore une question:

--Est-ce que vous craignez quelque nouvelle faillite?

--MM. Bouteillier frères ont suspendu leurs payements.

Madame Adeline reprit ses comptes en femme qui voudrait n'être pas

interrompue; mais l'angoisse de la Maman l'emporta.

--Vous êtes engagée avec eux pour une grosse somme?

--Assez grosse.

--Et elle vous manque pour votre échéance?

--Constant doit m'apporter les fonds.

Le soulagement qu'éprouva la Maman l'empêcha de remarquer le ton de

cette réponse: quand son fils devait faire une chose, il la faisait,

on pouvait être tranquille. La suspension de payement des frères

Bouteillier suffisait et au delà pour expliquer l'état nerveux de madame

Adeline; ils étaient parmi les meilleurs clients de la maison, les plus

anciens, les plus fidèles, et leur disparition se traduirait par une

diminution de vente importante. Sans doute cela était fâcheux, mais non

irrémédiable; elle avait foi dans la maison de son fils au même point

que dans la fortune d'Elbeuf, et n'admettait pas que la crise qu'on

traversait ne dût bientôt prendre fin; les beaux jours qu'elle avait

vus reviendraient, il n'y avait qu'à attendre. Elle demandait à Dieu de

vivre jusque-là; si après avoir sauvé l'honneur des Adeline elle pouvait

voir la solidité de leur maison assurée, elle serait contente et

mourrait en paix. Depuis soixante-cinq ans elle n'avait pas manqué une

seule fois, excepté pendant ses couches, la messe de sept heures à

Saint-Étienne, où, par sa piété, elle avait fait l'édification de

plusieurs générations de dévotes, mais jamais on ne l'avait vue prier

avec autant de ferveur que depuis que les affaires de son fils lui

semblaient en danger. Bien qu'elle ne quittât pas son fauteuil roulant

et ne pût pas se prosterner â genoux, au mouvement de ses lèvres et à

l'exaltation de son regard on sentait l'ardeur de sa prière. Ses yeux ne

quittaient pas la verrière où saint Roch, patron des cardeurs, tisse,

avec des ouvriers, du drap sur un métier des vieux temps et c'était lui

qu'elle implorait particulièrement pour son fils comme pour son pays

natal.

La plume de madame Adeline continuait à courir sur son brouillon quand

dans la cour on entendit un bruit de pas. Qui pouvait venir? Il semblait

qu'il y eût deux personnes. Les pas s'arrêtèrent â la porte du bureau,

où discrètement on frappa quelques coups.

--Ma tante, faut-il ouvrir? demanda Léonie, se levant avec

l'empressement d'un enfant qui saisit toutes les occasions d'interrompre

un travail ennuyeux.

--Mais, sans doute, répondit madame Adeline, bien qu'un peu surprise

qu'à cette heure on frappât â cette porte et non à celle de

l'appartement.

Les verrous furent promptement tirés et la porte s'ouvrit.

-Ah! c'est M. Eck et M. Michel, dit Léonie.

C'était en effet le chef de la maison Eck et Debs, le père Eck, comme on

l'appelait à Elbeuf, accompagné d'un de ses neveux.

--_Ponchour, matemoiselle_, dit le père Eck avec son plus pur accent

alsacien et en entrant dans le bureau, suivi de son neveu.

L'oncle était un homme de soixante ans environ, rond de corps et rond de

manières, court de jambes et court de bras, à la physionomie ouverte,

gaie et fine, dont les cheveux frisés, le nez busqué et le teint mat

trahissaient tout de suite l'origine sémitique; le neveu, au contraire,

était un beau jeune homme élancé, avec des yeux de velours, et des dents

blanches qui avaient l'éclat de la nacre entre des lèvres sanguines et

une barbe noire frisée.

--_Ponchour, mestames Ateline_, continua M. Eck, _Ponchour, matemoiselle

Perthe_.

Ce dernier bonjour fut accompagné d'une révérence.

-_Gomment_, continua-t-il, M. _Ateline_ n'est _bas_-là, je _groyais_

qu'il _tevait refenir te ponne_ heure; et, en _foyant te_ la lumière au

_pureau_, j'ai _gru_ que c'était lui qui _trafaillait; foilà gomment_

j'ai frappé à cette _borte_; excusez-moi, _mestames_.

Ce fut une affaire de leur trouver des sièges, car le bureau était

meublé avec une simplicité véritablement antique: une table en bois

noir, deux pupitres, des rayons en sapin régnant tout autour de la pièce

pour les registres et la collection des échantillons de toutes les

étoffes fabriquées par la maison depuis près de cent ans, quatre chaises

en paille, et c'était tout; pendant deux cents ans, cela avait suffi à

plus de trois cent millions d'affaires.

C'était après la guerre que les Eck et Debs, établis jusque-là en

Alsace, avaient quitté leur pays pour venir créer à Elbeuf une grande

manufacture de «draps lisses, élasticotines, façonnés noirs et

couleurs», comme disaient leurs en-têtes, où s'accomplissaient, sans

le secours d'aucun intermédiaire, toutes les opérations par lesquelles

passe la laine brute pour être transformée en drap prêt à être livré

à l'acheteur, et tout de suite ils étaient entrés en relations avec

Constant Adeline, que son caractère autant que sa position mettaient

au-dessus de l'envie et de la jalousie, et auprès de qui ils avaient

trouvé un accueil plus libéral qu'auprès de beaucoup d'autres

fabricants. Sans arriver à l'amitié, ces relations s'étaient continuées,

s'étendant même aux familles. A la vérité, madame Adeline mère n'avait

point vu madame Eck mère, une vieille femme de quatre-vingts ans, aussi

fervente dans la religion juive qu'elle pouvait l'être dans la sienne;

mais mesdames Eck et Debs faisaient à madame Constant Adeline des

visites que celle-ci leur rendait, et les enfants, les deux frères Eck

et les trois frères Debs avaient plus d'une fois dansé avec Berthe.

Les politesses échangées, le père Eck prit son air bonhomme, et,

regardant le cahier sur lequel madame Adeline faisait ses chiffres:

--_Touchours à l'oufrage, matame Ateline_, dit-il, je _foutrais bien

afoir_ une _embloyée gomme fous_ et... au même _brix_.

Et il partit d'un formidable éclat de rire, car il était toujours le

premier à sonner la fanfare pour ses plaisanteries, sans s'inquiéter de

savoir s'il n'était pas quelquefois le seul à les trouver drôles.

Mais ses éclats de rire se calmaient comme ils partaient, c'est-à-dire

instantanément; il prit une figure grave, presque désolée:

--_A brobos, matame Ateline, afez-fous tes noufelles_ de MM. Bouteillier

frères? demanda-t-il.

--J'en ai reçu ce matin.

--_Fous safez_ qu'ils _susbendent_ leurs _bayements_?

--C'est ce qu'on m'écrit.

--Est-ce que _fous_ étiez engagés _afec_ eux?

--Malheureusement. Et vous?

--Nous? Oh! non. Ils auraient _pien foulu_, mais nous n'avons _bas

foulu_, nous. _Tebuis_ trois ans, ils ne _m'insbiraient blus gonfiance_;

c'était _tes chens_ qui menaient _drop_ de _drain: abbardement_ aux

Champs-Élysées, château aux _enfirons_ de _Baris, filla_ à Trouville,

_séchour_ à Cannes pendant l'hiver, cela ne _bouvait bas turer_.

Il y eut un silence; le père Eck paraissait assez gêné, et madame

Adeline l'était aussi jusqu'à un certain point, se demandant ce que

pouvait signifier cette visite insolite; elle voulut lui venir en aide:

--Est-ce que vous êtes satisfait de vos nouveaux procédés de teinture?

demanda-t-elle en portant la conversation sur un sujet de leur métier,

qui pouvait fournir une inépuisable matière et que d'ailleurs elle était

bien aise de tirer au clair.

--Oh! _drès satisvait_.

--Et cela vous revient vraiment moins cher que, chez MM. Blay?

Il ouvrit la bouche pour répondre, puis il la referma, et ce fut

seulement après quelques secondes de réflexion qu'il se décida:

--_Matame Ateline, matame Adeline_, je ne _beux bas fous tire,

l'infentaire_ n'a _bas_ été _vait_.

Cela fut répondu avec une bonhomie si parfaite qu'on aurait pu croire

à sa sincérité, mais il la compromit malheureusement en se hâtant de

changer de sujet.

--Quand _fous foutrez fenir_ à la maison, _chaurai_ le _blaisir_ de

_fous_ montrer ça; mais ce que je _foutrais pien fous_ montrer, c'est

nos nouveaux métiers-fixes à _filer_; c'est _fraiment_ une _pelle

infention_; seulement _tepuis_ un an que nous les avons installés, tous

les fils cassaient, nous allions faire _bour_ cinquante mille _vrancs_

de _véraille_, quand mon _betit_ Michel a _drouvé_ un _bervectionnement_

aussi simple que _barvait_; il faut voir ça; je lui ai fait _brendre_ un

_prefet_. Il a vraiment le _chénie_ de la mécanique, ce garçon-là.

--Est-ce que M. Michel va directement exploiter son brevet?

--Il le _fentra_; tous les Eck, tous les Debs restent ensemble,

_touchoure_.

--Ce qu'on appelle à Elbeuf les Cocodès, dit Michel en riant et en

répétant une plaisanterie qui était spirituelle à Elbeuf.

Il y eut encore un silence, puis M. Eck se levant, vint auprès de madame

Adeline:

--Est-ce que je _bourrais fous tire_ un mot en _barticulier_?

Passant la première, madame Adeline le conduisit dans le salon.

Baccara · 第 7 / 47 题