XIX

--Et Benedict qui me laisse sans nouvelles! Que peut-il donc être

arrivé? Quel obstacle imprévu a fait manquer notre plan si bien

concerté? se disait sir Arthur en arpentant l'étroite plate-forme pour

réchauffer ses membres glacés par la fraîcheur de la nuit. Oh! mon Dieu!

vivre si longtemps d'une idée, d'une espérance, s'y consacrer avec le

dévouement le plus absolu, l'abnégation la plus entière, renoncer pour

elle à l'amour, à la famille, à l'amitié! pour alimenter sa flamme, lui

offrir en holocauste tous les sentiments humains, lui faire le sacrifice

de son génie, mettre à son service la puissance d'une volonté

inflexible, des forces qui renverseraient le monde, et puis, au moment

de la réalisation, être misérablement empêché par je ne sais quel

obstacle imbécile: hier une tempête absurde, ce matin un incident niais

que je ne connais pas, une clef qui ne s'ajuste pas à la serrure, un

soldat séduit à qui il vient des scrupules après avoir touché l'argent

et qui veut le double, moins que cela peut-être, car nul ne peut prévoir

les mille résistances bêtes des choses aux idées et de la matière à

l'esprit.

Tout en débitant ce monologue intérieur, Sidney gesticulait fébrilement.

Tout à coup, il s'arrêta, croisa les bras sur sa poitrine et resta

quelques instants dans une attitude de rêverie profonde.

--Si le hasard avait une volonté! Oh! reprit-il après une pause, la

mienne la vaincra.

Pendant que Sidney se livrait à ses pensées, Jack et Saunders,

personnages beaucoup moins rêveurs, faisaient passer leur chique de leur

joue droite à leur joue gauche et réciproquement, et regardaient la mer

de cet oeil attentif et distrait en apparence avec lequel le matelot

ne peut s'empêcher d'observer, même lorsqu'il est à l'abri de ses

atteintes, l'élément dont sa vie dépend.

La tempête s'était calmée, et le canot, la proue ensablée et maintenu

par le câble, n'était plus soulevé du côté de la poupe que par des

ondulations assoupies.

--Allons, Saunders, grimpe le long de cette roche et mets-toi en vigie

là-haut. Toi, Jack, entre dans le canot et pompe l'eau qui peut avoir

pénétré dans la cabine.

Les deux matelots se séparèrent pour exécuter les ordres de Sidney. L'un

monta et l'autre descendit.

L'idée qu'un homme eût pu se hisser au sommet de cet escarpement eût

d'abord paru absurde; mais, en y regardant de plus près, la roche était

moins verticale qu'elle ne le paraissait d'abord. Des pentes formaient

rampe, des repos semblaient avoir été ménagés par la main industrieuse

de la nature. Aux endroits les moins accessibles, des broussailles, des

ronces ou des filaments de plantes offraient des points d'appui. Aussi

Saunders eut-il bien vite opéré son ascension; mais la campagne était

déserte au loin, et il fit signe à Sidney qu'il ne découvrait rien.

Jack eut bien vite vidé le canot, qui n'avait pas souffert d'avaries,

malgré les rudes secousses de la veille.

Si l'empereur venait, rien encore n'était perdu.

Mais la journée se passa sans que personne parût; ce que souffrit Sidney

pendant ces mortelles heures d'attente, nul ne peut l'exprimer. Vers le

milieu de la journée, il se dit:

--Ce sera pour ce soir; sans doute la tempête d'hier aura fait penser

que je ne viendrais pas. Le vent était si fort et la mer si affreuse!

C'est cela! il faut que je sois bien stupide de n'avoir pas d'abord

pensé à cette raison: en effet, il n'y avait qu'un fou comme moi qui pût

se risquer par un temps pareil.

Cette idée le soutint jusqu'au soir. Il reprit même assez de calme pour

manger un peu de biscuit et avaler une gorgée de rhum, que Jack tira

pour lui de la cabine du canot.

Saunders n'avait rien aperçu du haut de son observatoire. _La

Belle-Jenny_, inquiète de ne pas voir rentrer le canot, s'était

rapprochée de l'île peut-être plus que la prudence ne le permettait et

courait des bordées en faisant des signaux.

--Quoique je sois en proie à la plus poignante inquiétude, pensait

Sidney, Benedict a bien fait de ne pas venir m'apprendre la cause de ce

retard; ces allées et venues auraient pu exciter les soupçons; la

surveillance est si active dans cette île damnée! La moindre imprudence

eût compromis cette occasion suprême.

La journée, s'écoula dans ces alternatives pour Sidney, avec des transes

et des angoisses si vives, que les mèches de cheveux de ses tempes en

devinrent blanches.

Le soir arriva et le soleil s'enfonça degré par degré à l'autre bout de

la mer, après avoir traversé plusieurs étages de nuées comme une bombe

crève les planchers d'un édifice. La sanglante traînée de ses reflets

s'allongea sur le fourmillement lumineux des flots, puis s'éteignit, et

la nuit tomba avec cette rapidité particulière aux régions tropicales.

Ces heures noires semblèrent à Sidney plus longues que des milliers

d'éternités, et il faut renoncer à peindre une nuit pareille; l'attente,

l'inquiétude, la rage, le désespoir, les suppositions les plus opposées

prirent pour champ de bataille l'âme du malheureux Sidney et y

trépignèrent jusqu'au matin en luttant ensemble.

Une idée traversa le coeur de Sidney, et il se sentit froid dans sa

poitrine comme au contact d'une lame de poignard.

--L'empereur se serait-il défié de moi? s'écria-t-il. C'est juste, je

suis Anglais, poursuivit-il avec un rire amer et qui touchait presque à

la folie. Ou serait-il plus malade?

Et, sans prendre aucune précaution, au risque de couler dix fois dans la

mer, des pieds, des mains se suspendant aux saillies et aux

broussailles, enfonçant ses ongles dans les parois lisses, il parvint en

quelques minutes au faîte du rocher, et, de là, se mit à courir dans la

direction de Longwood.

Les alentours de la résidence présentaient un aspect inaccoutumé. La

tempête de la nuit précédente avait arraché et brisé tous les arbres,

qui gisaient le feuillage souillé et les racines en l'air. Je ne sais

quoi de sombre, de solennel et d'irréparable planait sur l'humble

édifice, autour duquel se manifestait une activité discrète, une

silencieuse agitation.

Les sentinelles, appuyées sur leur mousquet, n'envoyaient plus de

qui-vive, et semblaient s'être relâchées de leur surveillance. Immobiles

à leur place, elles accomplissaient nonchalamment un devoir inutile,

plutôt par obéissance à la consigne militaire que par nécessité.

Des officiers passèrent près d'elles et ne leur reprochèrent pas leur

négligence. Des habitants de l'île allaient et venaient sans être

empêchés, et Sidney put franchir la ligne de surveillance, et personne

ne prit garde à lui.

Il approcha de Longwood; des hommes et des femmes, suspendant leurs pas,

parlant à demi voix, l'air consterné, entraient dans l'habitation et en

ressortaient au bout de quelques minutes, plus pâles qu'auparavant et

les yeux rougis.

Sir Arthur Sidney, le coeur serré d'affreux pressentiments, les jambes

chancelantes, s'appuyant au mur de la main, vacillant et comme ivre du

vin de sa douleur, suivit le flot de la foule sans trop savoir ce qu'il

faisait.

Après quelques détours, un spectacle d'une majesté navrante s'offrit à

ses yeux.

Couché dans son manteau de guerre plutôt comme un soldat qui se repose

pour la victoire du lendemain que comme un corps acquitté de la vie,

Napoléon, étendu sur son lit de parade, revêtu de l'uniforme des

chasseurs de la garde, la poitrine couverte de décorations et de plaques

étincelantes, sa bonne épée allongée près de son flanc en amie fidèle,

faisait son premier rêve d'éternité. Une singulière expression de

sérénité et de délivrance planait sur son masque de marbre pâle, que les

convulsions de l'agonie avaient respecté. Tout ce que l'ivresse du

triomphe ou la douleur du revers, les fatigues de la pensée ou de la

souffrance peuvent laisser de traces matérielles ou misérables sur le

visage humain, s'était évanoui.

Ce n'était plus le cadavre d'un homme, mais la statue d'un dieu:

l'enveloppe terrestre touchée par la mort laissait transparaître la

portion céleste; le cachot était devenu un temple et la chambre funèbre

un Olympe. Christ sur sa croix, Prométhée sur son roc, n'eurent pas une

tête plus noble et plus belle.

Grande âme impériale, oh! qu'avez-vous vu pendant ces premières heures

de votre immortalité? Qui osa venir à votre rencontre pour vous mener à

Dieu! Alexandre, Charlemagne, Jules-César, votre bien-aimé Lannes, qui

n'invoquait que vous en mourant, ou encore votre cher Duroc, ou bien

quelque pauvre grenadier obscur de votre vieille garde, qui a trouvé son

sang bien payé en voyant que vous saviez son nom?

A cette vue, Sidney eut un éblouissement, les ailes du vertige battirent

à grand bruit dans sa tête. Il fit quelques pas en chancelant, et,

tombant à genoux à côté du lit de parade, il baisa cette main glacée qui

avait tenu le sceptre du monde;--on le laissa faire, les baisers ne

ressuscitent pas;--seulement, comme il restait un peu trop longtemps

abîmé dans sa douleur, on le poussa avec la crosse d'un fusil pour qu'il

fît place à d'autres.

Il sortit livide, anéanti, pouvant à peine se traîner, plus semblable à

un fantôme qu'à un homme, vieilli de vingt ans en une minute; ses yeux

hagards erraient autour de lui, tantôt vagues, tantôt se fixant sur un

objet insignifiant avec une opiniâtreté puérile. L'empereur mort, Sidney

s'étonnait d'être encore vivant. Il trouvait étrange que le soleil

éclairât encore, que les montagnes n'eussent pas changé leurs formes,

et que la nature continuât son oeuvre! Quant à lui, il était faible

comme après une longue maladie, le jour lui faisait baisser les

paupières, l'air l'étourdissait. Ses facultés, tendues depuis si

longtemps vers le même but, s'étaient brisées subitement; cette volonté

si ferme, si puissante, n'avait plus de nord et palpitait comme une

boussole affolée; un immense écroulement s'était fait en lui.

Son corps, par un vague ressouvenir, le mena vers la maison de campagne

d'Édith; il poussa la barrière du jardin, entra dans le parloir et

s'affaissa sur une chaise sans dire une seule parole. Édith, dont une

robe noire faisait encore ressortir la pâleur, s'avança vers lui

silencieusement et lui prit la main.

A ce témoignage de sympathie, les larmes de Sidney, qui ne demandaient

qu'à jaillir, se firent jour avec impétuosité à travers les doigts de la

main restée libre, dont il s'était couvert les yeux. Benedict entra dans

ce moment et expliqua à Sidney comment il ne s'était pas trouvé au

rendez-vous: il avait été interrogé et retenu à cause des soupçons

éveillés par ses démarches. La mort de l'empereur et l'absence de toutes

preuves l'avaient fait relâcher aussitôt.

Ces explications, Sidney ne les écoutait guère. Elles n'avaient

désormais plus de but.

Il resta encore deux jours dans l'île, et, voulant se rassasier de sa

douleur jusqu'au bout, il suivit le cortège funèbre dans la vallée du

Fermain, où descend du pic de Diane ce ruisseau qui plaisait à

l'empereur et où s'inclinent les saules dont les feuilles sacrées se

sont éparpillées depuis sur l'univers. Il regarda les soldats anglais

porter le cercueil sur leurs épaules, il le vit descendre dans la fosse

maçonnée, et ne se retira que lorsque la pierre étroite et longue se fut

abaissée sur la noire ouverture.

Par tous ces détails funèbres, attentivement suivis, il voulait se

convaincre de la réalité de son malheur: il avait peur de croire, dans

quelque temps, que l'empereur n'était pas mort; il sentait déjà cette

chimère lui naître dans l'esprit, bien qu'il l'eût vu mort sur son lit

de parade et qu'il eût touché sa main glacée; il voulait avoir à opposer

à son rêve l'image des funérailles et du tombeau.

Comme il remontait la colline du côté d'Hutsgate, il se retourna une

dernière fois pour voir, sous le pâle ombrage des saules, la pierre

neuve et blanche, et dit:

--Mon âme est enterrée avec ce corps.

Au même moment, un homme vêtu de deuil et parlant anglais avec l'accent

de France tendit un papier à Sidney et lui dit:

--De la part de celui qui n'est plus, prenez ceci.

Sidney ouvrit l'enveloppe cachetée de noir.

Elle contenait une petite mèche de cheveux soyeux et fins, et un billet

où étaient écrits ces mots:

«Consolez-vous, nul ne peut prévaloir contre Dieu.

«N.»

Quand Sidney releva les yeux, l'homme qui lui avait remis le papier

avait disparu.

Sir Arthur Sidney s'assit sur le revers de la colline et tomba dans une

rêverie profonde. Quand il se releva, sa figure avait repris une

expression plus calme; un changement s'était opéré dans son esprit. Il

retourna chez Benedict et lui dit:

--Pardon, ô toi que j'ai détourné du bonheur pour t'associer à mon

oeuvre chimérique! je te rends ton serment.

Et il tira de son portefeuille la feuille jaunie, qu'il déchira et jeta

aux pieds de Benedict.

--Retourne en Europe, tu es libre, aucun lien ne te rattache plus à

notre association mystérieuse. Suis la pente de ton coeur, sois

heureux! Ne cherche pas à raturer le livre du destin; d'autres mains que

les nôtres tiennent les fils des événements, et peut-être ce qui nous

paraît injuste est-il l'équité suprême! Quant à moi, le char de ma vie

est sorti de son ornière et ne peut plus y rentrer: je n'étais bon qu'à

une chose. Cette chose est manquée, c'est fini: que l'on m'enterre

aujourd'hui ou après-demain ou plus tard, peu importe, je suis mort.

Idée, sentiment, volonté, tout a fui, tout s'est évaporé. Maintenant,

bonne Édith, tâchez de vous trouver un motif de vivre... Peut-être

est-il déjà trouvé?

Ici, sir Arthur Sidney regarda fixement Édith, qui ne pût s'empêcher de

rougir un peu.

--Aimez quelqu'un ou quelque chose, un homme, un enfant, un chien, une

espèce de fleurs, mais jamais une idée, c'est trop dangereux.

Ces paroles prononcées, Sidney serra les mains de son ami et reprit le

chemin de la roche noire, où Saunders et Jack, qui avaient usé leur

provision de tabac, commençaient à s'ennuyer beaucoup.

Arundell et miss Édith, restés seuls dans l'île, ne pressèrent pas leur

départ autant qu'on aurait pu le croire d'abord, bien que Sainte-Hélène

soit un séjour maussade. Édith, jetée à la mer par son mari, n'avait pas

grande hâte de retourner en Europe; Benedict, quoiqu'il se prétendît et

se crût toujours extrêmement amoureux d'Amabel, ne s'ennuyait nullement

dans ce cottage, qu'un marchand de la Cité eût trouvé inconfortable,

mais qu'éclairait la présence d'Édith. La jeune femme s'étonnait de son

côté de penser si peu à Volmerange, et tous deux faisaient des efforts

incroyables pour retenir dans leur coeur ces amours qui s'échappaient.

Déjà Benedict ne retrouvait plus dans sa mémoire les traits charmants de

sa belle fiancée; il s'y mêlait toujours quelque chose d'Édith; tantôt

le doux regard voilé, tantôt le sourire tendre et mélancolique: ces deux

images finirent par s'embrouiller tout à fait. Il en était de même pour

Édith. Dans ses rêveries, quand elle évoquait Volmerange, c'était bien

souvent Benedict qui paraissait. Au bout de quelque temps même,

Volmerange se refusa complètement à l'appel: Édith commençait à trouver

qu'un mari qui noyait sa femme aussi sommairement n'était peut-être pas

l'idéal des époux.

Cela n'empêchait pas les deux jeunes gens de se promettre, dans leur

conversation, une grande joie de leur retour à Londres, où Benedict

finirait d'épouser Amabel, et miss Édith, suffisamment punie, se

réconcilierait avec son terrible mari.

Ces entretiens, commencés gaiement, finissaient en général d'une manière

assez mélancolique. Benedict trouvait désagréable l'idée d'Édith

retournant chez Volmerange; Édith était médiocrement charmée en pensant

au bonheur qui attendait son ami près de miss Vyvyan.

Telles étaient les pensées qui occupaient le jeune couple à

Sainte-Hélène, et, à deux pas de la maison, le saule pleurait sur la

plus grande tombe du monde, si toutefois il y a une différence entre les

tombeaux.

Cette nuance de sentiment les occupait bien plus que le contre-coup de

cette mort sur les destinées de la terre, et même, lorsque, le soir ils

allaient à la vallée du Fermain contempler la tombe du titan, écouter le

ruisseau bruire à l'angle de la pierre funèbre et voir le vent emporter

les feuilles pâles de l'arbre mélancolique, c'était à eux-mêmes qu'ils

songeaient. Une boucle de cheveux se déroulant sur le col d'Édith, en

faisant ressortir par son vigoureux ton châtain la pâleur rose de sa

joue, distrayait Benedict des vastes pensées que doit inspirer la tombe

du plus illustre des capitaines, et le regard admiratif de Benedict

séchait promptement dans les beaux yeux d'Édith les larmes qu'y faisait

naître le souvenir du grand captif.

Ils avaient d'abord pensé à écrire en Angleterre pour prévenir de leur

retour; mais ils se ravisèrent et se dirent qu'il valait mieux tomber

inopinément au milieu de la douleur générale. C'était une expérience

philosophique à faire: on jugerait ainsi de la force et de la sincérité

des regrets. On verrait si la place laissée vide était déjà remplie, ou

si la fidélité avait été gardée en Europe comme en Afrique: Amabel

devait être en pleurs, Volmerange dévoré de remords. Cependant, s'il

n'en était pas ainsi! si miss Vyvyan, choquée de l'inexplicable

disparition de Benedict, lui avait retiré son coeur! et si Volmerange

n'éprouvait pas le moindre regret d'avoir laissé choir sa femme dans la

Tamise! Quel parti prendre? Nos deux innocents tartuffes n'osaient pas

convenir, dans leur for intérieur, qu'ils en seraient enchantés, et que

le parti à prendre serait de continuer à s'aimer en se l'avouant, comme

ils l'avaient fait depuis deux mois sans se l'avouer.

Ils laissèrent passer un ou deux vaisseaux allant de Calcutta à Londres,

et enfin ils se décidèrent à monter sur le troisième, fin voilier, en

bois de teck, doublé, cloué et chevillé en cuivre, qui les mit en six

semaines à Cadix, d'où ils continuèrent leur voyage par terre, visitant

l'Andalousie, Séville, Grenade, Cordoue, sous cette commode dénomination

de M. et Mme Smith. Tout le monde les croyait mariés. Quelques

mauvaises langues, en les voyant si unis, prétendaient que c'étaient

deux jeunes amants qui promenaient la lune de miel de leur bonheur.

Leurs oreillers seuls savaient la vérité; ils étaient éperdument

amoureux, et l'ange de la pudeur eût pu assister à leur vie. Seulement,

ils ne se dépêchaient guère de revenir, et, de mosquée en cathédrale,

d'alcazar en palais, de tertulia en course de taureaux, ils mirent

quatre mois à traverser l'Espagne, et arrivèrent à Paris juste pour la

saison d'hiver. Quand ils n'eurent plus de prétextes plausibles à se

donner pour tarder encore, comme ils étaient très consciencieux, un soir

ils se dirent: «Ne serait-il pas temps d'aller à Londres et de voir si

nous sommes aimés et pardonnés, ou remplacés et maudits?»

L'idée de revoir ce qu'ils prétendaient aimer le mieux au monde les

rendit si tristes, qu'ils se sentirent près de fondre en larmes et de se

jeter dans les bras l'un de l'autre pour ne plus se quitter. Mais la

position devenait embarrassante, et sir Benedict Arundell ne pouvait

plus toujours s'appeler M. Smith et lady Édith Harley, comtesse de

Volmerange, Mme Smith, nom tout à fait prosaïque et vulgaire.

Le lendemain, ils demandèrent des chevaux de poste pour Calais, et,

quelques heures après, ils attendaient sur la jetée le départ du

paquebot.

Partie carrée · 第 22 / 25 题