Le cheval accroché au passage par Volmerange était de noble race et
léger comme le vent; en quelques minutes, il emporta son cavalier hors
du centre de la bataille, ou plutôt de la boucherie, car ce n'était plus
qu'un massacre confus d'éléphants, de chevaux et d'hommes. La déroute
était complète.
Pendant quelque temps, Volmerange entendit hurler les éléphants dans le
lointain, et vit, sur le terrain rougi par les reflets du bois incendié,
galoper devant lui l'ombre de son cheval comme un monstre
fantasmagorique qu'il aurait poursuivi; le cheval lui-même s'irritait de
cette ombre difforme, s'élançait avec fureur et penchait la tête pour
la saisir aux dents.
Peu à peu les fuyards qui, dans les premiers élans de la course de
Volmerange, galopaient à ses côtés, étaient restés en arrière: le cri
des éléphants ne se faisait plus entendre, et la nuit avait repris sa
couleur bleuâtre. Volmerange courait toujours à fond de train le long du
Godaveri. Son cheval, avec un instinct merveilleux, évitait les
fondrières, sautait par-dessus les troncs d'arbres renversés, devinait
les terrains peu solides, et cela, sans ralentir aucunement sa rapidité.
Après avoir mis cinq ou six lieues entre le champ de bataille et lui,
Volmerange diminua le train de sa monture, et, guidé par une lumière qui
brillait au bord du fleuve, il arriva à la cabane d'un pêcheur occupé à
raccommoder ses filets, et qui se prosterna devant lui après l'avoir
aidé à descendre de cheval.
Un banc recouvert de saptaparna s'adossait à la hutte; le comte s'y
assit, et, s'adressant au pêcheur en idiome indostani, il lui demanda
s'il ne pourrait lui donner d'autres vêtements et lui procurer une
barque pour descendre le fleuve.
--Je le puis, répondit le pêcheur, qui avait reconnu sa qualité à ses
insignes; mais Votre Seigneurie ne voudra peut-être pas revêtir l'humble
habit d'un pauvre Indien de la dernière caste, d'un misérable soudra
qui n'est pas digne de balayer avec son front la poussière de votre
chemin.
--Plus l'habit sera misérable, plus il me convient dit Volmerange en
entrant dans la cabane.
Aidé par le pêcheur, il se débarrassa de son costume guerrier et revêtit
le modeste sayon, sous lequel il eût été difficile de reconnaître le
brillant chef de l'insurrection. Le pêcheur, par surcroît de prudence,
lui conseilla de se brunir la figure et les mains avec du jus de
coloquinte, car son teint un peu blanc aurait pu le trahir.
Ces précautions prises, le pêcheur détacha sa barque, et le cheval, qui
s'était avancé jusqu'au bord de l'eau, voyant qu'on n'avait plus besoin
de lui, s'élança, après avoir humé l'air bruyamment, du côté de la
colline où se trouvait sans doute son pâturage.
Nous ne suivrons pas jour par jour Volmerange dans sa navigation, qui
fut longue; bornons-nous à dire qu'il regagna heureusement la côte, et,
après avoir récompensé le pêcheur avec une des pierres précieuses qui
ornaient la poignée de son sabre, il monta sur un vaisseau français qui
naviguait dans le golfe du Bengale et s'était arrêté à l'embouchure du
fleuve pour faire de l'eau.
Comme il revenait seul, ou tout au plus accompagné par le souvenir de
deux femmes mortes, Édith noyée par lui et Priyamvada tuée à ses côtés
par une balle, il ne mit pas, à beaucoup près, quoique la distance fût
grande, le même temps à revenir en Europe qu'Édith et sir Benedict
Arundell.
Une force secrète le ramenait malgré lui à Londres, d'où tant de raisons
auraient dû l'éloigner. Peut-être obéissait-il à ce magnétisme singulier
que les hommes ressentent comme les animaux, et qui les fait revenir au
même endroit après chaque violente attaque de la destinée qui les en a
fait sortir, comme des taureaux dans la place, qui retournent toujours à
leur _querencia_ jusqu'à ce qu'ils meurent.
La fin malheureuse de Priyamvada, quoique, dans le tumulte des
événements, il n'eût pas eu le temps de la pleurer comme elle le
méritait, avait beaucoup frappé le comte. Il se voyait comme circonvenu
par une espèce de noire fatalité, et se résolut à vivre solitairement,
de peur de porter malheur à ceux qu'il aimerait.
Il vivait donc isolé, ne sortant que le soir, ou n'allant que dans les
endroits déserts, non qu'il eût besoin de se cacher, car, avant de
partir pour l'Inde, il avait envoyé à lord et lady Harley les lettres
d'Édith, avec ces mots au bas: _Justice est faite_. Cette fable avait
été répandue par la famille que la jeune femme, emmenée en Italie par
le comte pour savourer incognito les joies de la lune de miel, était
morte à Naples, d'une fièvre gagnée dans les marais Pontins.
Cela n'avait rien de précisément invraisemblable, et le monde, qui ne
s'occupe pas beaucoup de ceux qu'il ne voit pas, s'était contenté de
cette raison spécieuse, que la douleur de lord et de lady Harley rendait
d'ailleurs très croyable.
Un soir, le comte de Volmerange se promenait dans la partie la plus
déserte d'Hyde-Park.
Une jeune femme, suivie à quelque distance d'un domestique en livrée et
dont la mise élégante et riche annonçait une personne appartenant à la
plus haute aristocratie, marchait d'un pas léger le long de la pièce
d'eau qui s'étend dans cet endroit solitaire du parc où ne passent
ordinairement que les amoureux, les poètes et les mélancoliques, et
quelquefois aussi les voleurs; car un homme de fort mauvaise mine,
sortant tout à coup d'un massif d'arbres, s'élança vers elle, et,
saisissant son châle, que retenait une forte épingle de pierreries, fit
des efforts pour arracher ce riche tissu.
Le domestique accourut; mais un coup de poing appliqué en pleine face,
d'après les plus saines règles de la boxe, l'envoya rouler à quatre
pas, le nez saignant et la bouche meurtrie.
Le voleur tirait toujours le châle à lui et la jeune femme, presque
étranglée, pouvait à peine appeler au secours par de faibles cris
étouffés dans sa gorge.
Arrivé au détour de l'allée, Volmerange vit le groupe aux prises, et,
d'un bond tombant au milieu de l'aventure, rétablit l'équilibre par un
coup de canne en travers qui coupa la figure du voleur comme un coup de
sabre, et le fit s'enfuir, hurlant de douleur malgré l'intérêt qu'il
avait à se taire.
La jeune femme avait éprouvé une frayeur si vive, qu'elle chancelait sur
ses jambes et que Volmerange fut obligé d'abandonner la poursuite du
larron pour le soin de la soutenir.
Lorsqu'elle fut un peu revenue à elle, Volmerange allait se retirer
après avoir salué gravement; mais la jeune femme, étendant la main,
l'arrêta dans son mouvement de retraite et lui dit d'une voix timide et
suppliante:
--Oh! monsieur, soyez chevaleresque jusqu'au bout, et daignez me
reconduire à ma voiture. Mon pauvre garde du corps Daniel est en assez
piteux état, et je crains que, me voyant seule de nouveau, les
malfaiteurs ne reviennent à la charge.
Il n'y avait guère moyen de dire non à une demande formulée ainsi; et,
bien que Volmerange se fût bien promis de ne plus s'occuper désormais
d'aucune femme, il ne put s'empêcher d'offrir assez gracieusement, pour
un misanthrope qui s'était proposé de dépasser les sauvageries de Timon
d'Athènes, le bras qu'on lui demandait avec une instance que la frayeur
rendait presque caressante.
La voiture stationnait à un endroit assez éloigné du parc, en sorte que
le trajet à parcourir pour la rejoindre donna aux deux personnes, si
brusquement mises en rapport, le moyen de faire une espèce de
connaissance.
Une femme avec qui vous avez fait deux cents pas, la sentant sur votre
bras, palpitante d'une forte émotion, appuyant sa main parce que ses
pieds tremblent, n'est plus une inconnue pour vous.
Aussi Volmerange, qui avait eu le temps de remarquer la beauté de la
jeune femme et de deviner son esprit aux quelques phrases échangées
pendant la route, ralentit involontairement le pas, lorsqu'il vit,
arrêtée près d'une des portes du parc, la voiture étincelante de vernis
et splendidement armoriée au marchepied de laquelle on devait se
quitter.
--Me refuseriez-vous cette grâce, dit-elle, après s'être installée dans
sa boîte de satin, et avant que le valet de pied eût refermé la
portière, de savoir le nom de mon libérateur? Je suis miss Amabel
Vyvyan.
--Et moi, je me nomme le comte de Volmerange, répondit-il en faisant une
profonde inclination.
Miss Amabel Vyvyan, car c'était elle, faisait tous les jours, à la mode
des jeunes Anglaises, une promenade à pied dans cette portion du parc,
et, quoique cet événement eût dû la dégoûter de ses excursions
pédestres, elle revint le lendemain à l'heure accoutumée.
Peut-être avait-elle un vague pressentiment que la protection, en cas
d'accident, ne lui manquerait pas, car elle prit la même allée que la
veille, et longea comme d'habitude la _Serpentine river_. Sans bien s'en
rendre compte, elle voulait donner une récompense délicate au courage de
Volmerange, et cette récompense, c'était de lui fournir l'occasion de la
voir encore une fois.
Probablement, de son côté, Volmerange eut l'idée que miss Amabel Vyvyan
n'était pas en sûreté, malgré le laquais qui la suivait de loin, dans
cette partie de Hyde-Park, car il vint se promener le lendemain à cet
endroit juste à la même heure.
Ni l'un ni l'autre ne parurent étonnés de se revoir, et ils causèrent
quelque temps ensemble, peut-être quelques minutes de plus que les
strictes convenances ne le permettaient, et Volmerange, de crainte de
mauvaise rencontre, reconduisit miss Amabel jusqu'à sa voiture.
Au bout de quelque temps, le comte fut présenté dans les règles à lady
Eleanor Braybrooke, qui le trouva charmant et le vit avec plaisir faire
chez elle de fréquentes et longues visites; car la positive lady
trouvait que miss Amabel poussait trop loin la fidélité à son veuvage
imaginaire.
Ce que nous avons à dire blesse la poétique des romans qui n'admet qu'un
amour unique, éternel, mais ceci n'est pas un roman; miss Amabel Vyvyan,
qui avait sincèrement cru que, Benedict disparu ou mort, elle ne
pourrait jamais aimer personne, fut toute surprise lorsqu'elle sentit
battre ce coeur qu'elle pensait à tout jamais éteint sous la cendre
d'une première déception. Le nom du comte de Volmerange annoncé par le
valet de chambre avait toujours le privilège de faire monter un peu de
rose aux joues de camélia de miss Amabel.
Le soir, lorsque, après deux ou trois heures de charmante causerie avec
Volmerange, elle noyait sa tête dans son oreiller de point d'Angleterre,
et se livrait à ce petit examen de conscience que fait avant de
s'endormir toute jolie femme sur les coquetteries de la journée, elle
trouvait qu'elle avait répondu par un regard indulgent à une oeillade
ardente, disserté trop longtemps sur des points de métaphysique
amoureuse, et pas retiré assez vite ses doigts de la poignée de main
d'adieu. Lorsqu'elle était tout à fait endormie, ses rêves était hantés
plutôt par l'image de Volmerange que par celle de Benedict.
Les deux couples de Sainte-Margareth avaient fait un chassé croisé
physique et moral, et, par une espèce de symétrie bizarre, lorsque
Benedict aimait Édith, miss Amabel Vyvyan aimait Volmerange, qui le lui
rendait. Le hasard, dans ces combinaisons renversées, semblait se faire
un jeu de contrarier la volonté humaine. Aucune union projetée ne
s'était accomplie, nul serment juré n'avait été tenu.
Les caractères, en apparence faits pour s'entendre, s'étaient épris de
leurs contraires. Au plan rationnel de ces existences, un pouvoir
inconnu avait substitué un scénario fantasque, extravagant, décousu;
l'unité de lieu et d'action avait été violée par ce grand romantique qui
arrange les drames humains, et qu'on nomme l'imprévu.
Lady Braybrooke, qui avait à coeur de voir Amabel mariée, après ce
qu'elle appelait l'affront de Benedict, ne cessait de vanter Volmerange
à sa nièce; ces éloges étaient naturellement accompagnés d'anathèmes
contre le premier fiancé. Rien de formel n'avait encore été prononcé, et
cependant les coeurs s'étaient entendus. Volmerange était soupirant en
pied; il donnait le bras à lady Eleanor Braybrooke, et, lorsque la tante
et la nièce allaient au théâtre, il avait toujours une place au fond de
la loge derrière miss Amabel; et, il faut l'avouer, les plus belles
décorations, les scènes les plus pathétiques avaient beaucoup de peine à
faire lever ses yeux, occupés à suivre les lignes onduleuses du col
d'Amabel et de ses blanches épaules; aussi, quoi qu'il allât souvent au
théâtre, personne n'était moins au fait du répertoire, et lady Eleanor
Braybrooke s'étonnait quelquefois qu'un jeune homme si intelligent
profitât si peu des belles choses qu'il paraissait écouter avec tant
d'attention.
Amabel avait bien, de temps à autre, de vagues appréhensions que
Benedict ne reparût subitement et ne vint lui reprocher sa trahison; car
aucune femme n'admet qu'on puisse lui être infidèle, bien qu'elle ne
manque jamais d'excellentes raisons pour justifier de son côté une
pareille faute; mais les mois passaient, et l'obscurité la plus profonde
planait toujours sur la mystérieuse disparition de Benedict. La jeune
femme s'était donc rassurée peu à peu à l'endroit de cette revendication
posthume, et commençait à aimer Volmerange sans trop d'épouvante.
Celui-ci avait oublié tout à fait Édith et même Priyamvada.
Ses aventures avec cette dernière lui produisaient l'effet d'une
hallucination d'opium. Ce teint doré, ces yeux peints, ces colliers de
perles, ces parfums exotiques, ces promenades à dos d'éléphant, ces
rendez-vous dans les pagodes, ces batailles à travers les forêts barrées
de lianes, toutes ces scènes étranges semblaient au comte des souvenirs
qui n'appartenaient pas à la réalité.
Si Priyamvada eût vécu, toute charmante qu'elle était, elle eût
certainement embarrassé Volmerange. Qu'eût-on dit, au bal d'Almack,
d'une femme qui avait des boucles d'oreilles dans le nez et un tatouage
de garotchana sur le front?
Cependant le comte ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de
tristesse en pensant à la beauté parfaite, à l'amour ardent et au
dévouement sans bornes de la pauvre Indienne: ces qualités, quoiqu'un
peu excentriques et choquantes, valaient bien un regret.
Pendant toutes ces alternatives, miss Édith et sir Benedict Arundell,
que nous avons laissés sur la jetée de Calais, s'étaient embarqués et
étaient arrivés en Angleterre.
Avant d'entrer dans Londres, ils s'étaient séparés, et avaient pris
chacun une maison dans un square retiré de Londres. La fiction du
mariage de M. et Mme Smith ne pouvait être soutenue plus longtemps,
et, d'ailleurs, miss Édith Harley n'était-elle pas comtesse de
Volmerange, et sir Benedict Arundell l'époux de miss Amabel Vyvyan, ou
peu s'en faut? Ne venaient-ils pas de Sainte-Hélène avec l'idée de
rentrer dans le giron conjugal? Ne fallait-il pas aussi pousser jusqu'au
bout l'épreuve philosophique?
Volmerange avait reçu un billet d'Amabel, qui lui demandait de venir la
prendre avec sa tante, pour aller au concert de la princesse ***. Il
était tout habillé et prêt à partir, lorsque son valet de chambre vint
lui dire qu'une femme voilée demandait à parler à Sa Seigneurie.
--Une femme voilée! quelle singulière visite à pareille heure! Il y a
pourtant longtemps que je ne hante plus les coulisses de Drury-Lane, et
nous ne sommes pas dans la saison de l'Opéra. Qui diable cela peut-il
être? Une mère à principes qui vient me proposer sa fille pour
demoiselle de compagnie?
--Milord, que répondrai-je à cette dame? dit le valet de chambre en
insistant pour avoir une réponse.
--Dites-lui qu'elle écrive son nom et ce qu'elle demande sur sa carte.
--C'est ce que j'ai eu l'honneur de lui dire, répondit le valet; mais
elle a prétendu qu'elle désirait ne pas se nommer et ne voulait parler
qu'à vous-même.
--Est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie? demanda le comte par excès
de précaution.
--Milord, autant qu'on peut juger de la beauté d'une femme voilée, elle
est jolie, et, à la souplesse de sa démarche, on peut juger qu'elle est
jeune.
Le comte jeta les yeux sur la pendule et vit qu'il pouvait disposer,
d'une demi-heure avant de se rendre chez Amabel, et il dit au valet de
chambre d'introduire la dame mystérieuse.
Cette visite singulière, cette insistance à ne pas se nommer, ce voile
soigneusement rabattu, tout cela avait une tournure romanesque faite
pour séduire l'imagination assez vive du comte. Cependant il éprouvait
malgré lui une espèce de terreur vague et de frisson involontaire;--il
se vit par hasard dans une glace et se trouva pâle.
La pièce où le comte se tenait était vaste, d'un luxe sévère, éclairée
par une seule lampe dont la lumière, concentrée sur un seul point,
laissait le reste de la chambre dans l'ombre. Il pleuvait, et la pluie
battait les vitres avec un tintement qui rappelait une certaine nuit de
tempête...
Une attente anxieuse contrastant avec la légèreté de ses réponses au
valet de chambre poignait le coeur de Volmerange; et, lorsque la porte
s'ouvrit pour donner passage à l'inconnue, le léger craquement des gonds
lui fit faire un soubresaut nerveux.
L'ombre baignait la porte: le comte ne put d'abord bien distinguer la
femme qui venait d'entrer.
Avec la politesse d'un gentleman qu'il était, il fit trois pas au-devant
d'elle.
La lumière de la lampe éclairait alors en plein la nouvelle venue.
Le valet de chambre avait bien jugé: ce n'était pas une laideur, mais
bien un secret ou une pudeur que recouvrait le voile.
La beauté traversait confusément le tissu, comme un feu qui brille
derrière une toile métallique. On ne la voyait pas, mais on la sentait
belle.
Elle était vêtue d'une longue robe blanche, qui s'arrangeait à petits
plis fins et fripés comme ceux des draperies de Phidias, et sur laquelle
tranchaient, avec une grâce coquette et funèbre, les réseaux noirs des
dentelles de la mantille.
--Madame, dit Volmerange, ne relèverez-vous pas ce voile? Puisque vous
avez la confiance de venir chez moi à cette heure, ces précautions sont
inutiles; votre secret ne court aucun danger; vous me cachez votre nom,
laissez-moi voir au moins, votre figure.
--Vous le voulez? répondit l'inconnue d'une voix douce et pénétrante.
Cette voix _connue_ fit courir un frisson dans les cheveux de
Volmerange.
La dame, d'une main blanche, fluette, et dont la forme réveillait mille
souvenirs dans la mémoire du comte, commença à remonter lentement les
plis noirs de la dentelle.
D'abord apparut un menton charmant marqué d'un petit signe qui remplit
Volmerange de trouble, puis une bouche d'un rose vivace qui porta sa
terreur au plus haut point, et ensuite un nez grec et d'adorables yeux
bruns qui le rendirent fou d'épouvante.
Tenant ainsi son voile relevé au-dessus de sa tête avec sa belle main de
marbre, dans une attitude digne d'une statue antique, elle s'offrait
placidement aux regards égarés de Volmerange, qui s'était reculé de
trois pas et tremblait comme la feuille.
--Oh! râla-t-il d'une voix sourde, qui êtes-vous donc?
--Je suis lady Édith, comtesse de Volmerange.
--Non, tu mens; tu es un spectre! ta robe doit être mouillée, tu sors de
la Tamise; va-t'en! laisse-moi! Je t'ai noyée, tu le sais bien, comme
j'en avais le droit. Ah! ah! quelle étrange aventure! est-ce que Dolfos
va revenir aussi? Ce serait très drôle! dit le comte en éclatant de
rire.
Il était fou.