Nous avons quitté _la Belle-Jenny_ débusquant de la Tamise et gagnant la
haute mer. Le but du voyage, le capitaine l'ignorait sans doute; car,
lorsque les grandes vagues du large commencèrent à laver le bordage du
navire, il demanda respectueusement à Sidney, rêveusement assis sur un
tas de cordages roulés:
--Maître, où donc allons-nous?
--Vous le saurez quand nous serons arrivés, cher capitaine Peppercul.
--Oh! je ne le demande pas par curiosité, reprit le capitaine; mais le
timonier est là qui attend pour pousser à droite ou à gauche la roue de
son gouvernail.
--C'est juste, répliqua sir Arthur Sidney avec un léger sourire, sans
toutefois indiquer de destination.
--Le vent, continua Peppercul, a sauté depuis hier, il fait un temps
superbe pour sortir de la Manche et entrer dans l'Océan: si pourtant
vous avez affaire dans la Baltique ou près du pôle, en louvoyant et en
courant des bordées, on tâchera d'arriver.
--Puisque le vent nous pousse hors de la Manche, dit Sidney avec un air
d'insouciance admirablement joué s'il n'était pas vrai, laissons faire
le vent!
Le capitaine donna aussitôt les ordres pour qu'on fît tomber _la
Belle-Jenny_ dans le lit de la brise. En un clin d'oeil les voiles
furent orientées, et le navire, pris en poupe par un souffle vif et
soutenu, s'avança rapidement entre deux crêtes d'écume.
Voyant que Sidney gardait le silence, Peppercul ne jugea pas à propos de
faire d'effort pour soutenir la conversation et se retira
respectueusement à quelque distance.
Jack, l'ami de Mackgill, était en train de faire une épissure à une
corde, lorsque Sidney l'appela.
--Faites monter dans ma cabine la femme que nous avons recueillie cette
nuit.
--Je vais l'apporter sur-le-champ à Sa Seigneurie, répondit Jack en
plongeant par une écoutille comme un diable d'opéra qui disparaît dans
le gouffre d'une trappe.
Pendant que Jack allait chercher Édith couchée dans un hamac sous les
profondeurs de l'entre-pont, Sidney, le front incliné par une
préoccupation soucieuse, se dirigeait vers sa cabine pour s'y trouver en
même temps que la jeune femme.
Ce ne fut pas cette ombre convulsive dont la blancheur perçait les
ténèbres qu'encadra la porte de la cabine en s'ouvrant, mais un jeune
homme mince et de taille moyenne, vêtu d'une cotte et d'une chemise de
mousse: ses traits délicats et fins se dessinaient dans un ovale d'une
pâleur extrême; ses yeux marbrés luisaient fiévreusement, et sa bouche,
abandonnée des couleurs de la vie, tranchait à peine sur le ton du reste
de la peau. Une certaine confusion perçait à travers sa tristesse, et,
lorsque Sidney leva les yeux vers lui, une légère rougeur pommela ses
joues.
Un certain étonnement se peignit dans le regard de Sidney, qui attendait
une femme et voyait paraître un mousse. Mais Jack, qui marchait derrière
le prétendu jeune homme, comprit cette surprise et la fit cesser.
--Madame n'était, lorsque nous l'avons tirée de l'eau, vêtue que d'un
simple peignoir de mousseline, et, comme nous n'avons pas ici un
assortiment de vêtements de femme, j'ai mis à côté de son hamac cette
chemise de laine rouge et cette cotte goudronnée. Voilà pourquoi la
femme repêchée se trouve être un joli mousse.
--C'est bien, Jack; laissez-nous, dit sir Arthur Sidney avec un signe
impératif.
Sidney, resté seul avec Édith, fixa sur elle un oeil scrutateur aussi
perçant que celui de l'aigle; ce n'était pas un regard, c'était comme un
jet lumineux qui semblait aller chercher, à travers le crâne ou la
poitrine, l'idée dans la cervelle et le sentiment dans le coeur.
Édith resta impassible pendant cet examen, qui lui fut sans doute
favorable, car, Sidney se leva avec la même politesse respectueuse que
s'il eût été dans un salon. Il lui prit la main par le bout des doigts,
et lui dit, en la conduisant vers le divan garni de coussins qui
occupait le coin de la cabine:
--Madame, daignez vous asseoir; vous paraissez faible et souffrante, et,
pour qui n'a pas le pied marin, il n'est pas facile de rester debout.
En effet, _la Belle-Jenny_, la bride sur le cou, faisait des foulées
dans la mer comme un cheval fougueux, et le niveau du plancher se
déplaçait à chaque instant.
Conduite par Sidney, Édith se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit
sur le divan.
Il y eut un instant de silence que rompit Sidney de sa voix harmonieuse
et calme, rendue plus douce par un accent de pitié.
--Je ne vous demanderai pas, madame, si c'est un crime ou un désespoir
qui vous a précipitée dans la Tamise par cette affreuse nuit de tempête:
un miracle a fait passer à côté de vous une barque remplie de gens qui
se hâtaient dans l'ombre vers une oeuvre mystérieuse. Vous êtes tombée
du ciel au milieu de leur secret; par le coup de théâtre le plus
imprévu, vous avez déjoué les précautions les mieux prises, et vous avez
vu ce que nul ne doit voir ni redire; un coup de rame vous rendait au
gouffre. Mes hommes n'attendaient qu'un signe.
--Oh! pourquoi ne l'avez-vous pas fait? interrompit Édith, en portant
ses mains diaphanes à ses yeux rougis.
--Je ne l'ai pas fait, continua Sydney, car quelque chose a crié en moi,
et il m'a semblé que replonger dans la mort l'être qu'un hasard
merveilleux rattachait à la vie, eût été une barbarie froide, une espèce
d'impiété envers le destin. Mais, je ne dois pas vous le cacher, cette
existence que je vous ai rendue, il m'est interdit de vous en laisser la
libre disposition, au moins jusqu'à l'achèvement de la grande oeuvre
à laquelle je travaille: le vaisseau qui nous emporte ne doit s'arrêter
que dans les mers les plus lointaines. Jusque-là, vous serez morte pour
tout le monde.
--Ne craignez rien, milord, je n'ai pas envie de ressusciter.
--Cet habit que vous avez pris, continua Sidney, vous le garderez
quelque temps. Plus tard, quand il faudra le quitter, je vous le dirai.
N'ayez aucune crainte. Malgré nos airs sinistres et ténébreux, nous
sommes d'honnêtes gens, nous tendons à un grand but.
Et, en disant ces mots, les yeux de Sydney resplendirent, son front
rayonna, ses traits s'illuminèrent; mais bientôt, comme honteux de cette
effusion, il reprit son regard tranquille et son attitude froide:
--Fiez-vous à ma loyauté, madame; je ne vous aurai pas retirée de la
mort pour l'infamie, et, puisqu'un assassinat ou un suicide vous ont
jetée au fleuve, il faut que vous en sortiez radieuse et réconciliée;
avec moi, les dangers seront glorieux, et, si vous succombez à la tâche,
les siècles vous béniront.
--Oh! oui! répondit Édith, maintenant que tous les fils qui me liaient à
l'existence ont été brisés, je sens que je ne puis vivre que pour le
dévouement; moi, mes jours sont finis, je n'ai plus de but ni d'espoir,
aucune raison d'être: tout m'est impossible, même la mort, puisque Dieu
m'a suspendue sur le gouffre sans m'y laisser enfoncer. Disposez de
votre servante, substituez votre volonté à la mienne, mettez votre âme
dans mon coeur vide, soyez ma pensée; je m'abjure dès aujourd'hui,
j'oublie qui j'ai été, qui je suis; je désapprendrai jusqu'à mon nom; je
prendrai celui que vous m'imposerez; un fantôme, cela se baptise comme
on veut; je me tiendrai debout, et j'irai jusqu'au jour où vous me
direz: «Spectre, je n'ai plus besoin de toi, recouche-toi dans ta
tombe.»
--Je t'accepte, dit Arthur Sidney d'un ton solennel et presque
religieux, toi qui te donnes sans réserve et te voues au but inconnu
avec ardeur et foi, ô pauvre jeune âme brisée! Je te promets, à défaut
de bonheur, au moins le repos.--Désormais, vous habiterez cette petite
chambre à côté de ma cabine, et, aux yeux de l'équipage, qui ne vous a
pas vue dans vos habits de femme, vous passerez pour mon mousse.
Édith fut installée dans un étroit réduit, et son office, plus apparent
que réel, se bornait à chercher un livre pour Sidney ou à lui apporter
sa longue-vue; le reste du temps, appuyée sur le bastingage ou perchée
dans le trinquet de gabie, elle noyait ses regards dans les nuages
infinis, et contemplait l'Océan, qui lui paraissait petit à côté de son
chagrin.
Le vaisseau fuyait toujours, enfermé dans ce cercle d'airain que
l'horizon de la mer trace autour des navires. Le soleil se levait et se
couchait: les chevaux blancs secouaient leurs folles crinières; les
marsouins jouaient au triton et à la sirène dans le sillage; de temps à
autre, une bande grisâtre, bordée d'écume, émergeait, loin, bien loin,
sur la gauche de _la Belle-Jenny_, avec l'apparence d'un banc de nuages
colorés par un rayon; des albatros, berçant leur sommeil avec leur vol,
planaient au-dessus des mâts ou rasaient les vagues, une aile dans l'eau
et l'autre dans l'air; à mesure qu'on avançait, le ciel était plus clair
et les brumes du nord restaient en arrière comme des coureurs
essoufflés.
Mais bientôt tout disparut: plus d'oiseaux, plus de silhouettes de côtes
lointaines; rien que la mer et le ciel avec leur grandeur monotone et
leur agitation stérile. La chanson vénitienne, dans son admirable
mélancolie, dit qu'il est triste de s'en aller sur la mer sans amour.
C'est vrai et c'est beau; l'amour seul peut remplir l'infini! Mais sans
doute la barcarolle n'entendait pas un amour sans espoir et brisé comme
celui d'Édith pour Volmerange. Une grande tristesse envahit la pauvre
jeune femme; elle ne pouvait s'empêcher de songer à la vie heureuse
qu'elle aurait pu mener, et pour laquelle Dieu et la société l'avaient
faite, et qu'une complication d'intrigues scélérates lui rendait
impossible: elle pensait aussi à lord et à lady Harley, au désespoir
affreux de ce noble père et de cette respectable mère, et des larmes
coulaient silencieusement sur son beau et pâle visage, larmes plus
amères que l'Océan où elles tombaient.
Contradiction bizarre, mais qui n'étonnera pas les femmes, elle aimait
davantage Volmerange depuis cette nuit terrible: tant de violence
prouvait aussi tant de passion! Cette rigueur implacable lui plaisait;
plus d'indulgence eût témoigné de la froideur: il faut bien aimer pour
se croire le droit de mort! Quelles espérances de bonheur Volmerange
avait-il donc fondées sur elle, qu'il n'avait pu en supporter la ruine?
que faisait-il maintenant, désespéré, bourrelé de remords, forcé de fuir
sans doute? Quel effet avait produit dans le monde cette catastrophe
sinistre et mystérieuse? Telles étaient les questions toujours les mêmes
et résolues de cent manières que se posait Édith, tandis que _la
Belle-Jenny_, tantôt poussée par une brise carabinée, tantôt ramassant
dans ses toiles jusqu'au plus languissant souffle d'air, s'acheminait
vers son but mystérieux.
Benedict, de son côté, pensait beaucoup à miss Amabel, et toutes les
fois qu'il passait sur le pont à côté d'Édith, ils se regardaient
tristement, et leurs chagrins se reconnaissaient.
Enfin on arriva en vue de Madère, et Sidney envoya un canot à la ville
pour renouveler ses provisions et acheter une garde-robe complète de
femme à Édith. Robes, linge, châles, chapeaux, rien n'y manquait; on eût
dit un trousseau de jeune mariée. Cependant on ne lui fit pas quitter
ses habits de mousse.
Soit qu'il crût devoir se soumettre au serment rappelé, soit que Sidney
l'eût véritablement conquis à ses idées, Benedict ne s'était plus
révolté contre cet enlèvement étrange qui l'avait arraché au bonheur
d'une manière si soudaine, et il ne paraissait pas avoir conservé de
rancune contre son ami.
Ils restaient ensemble de longues journées dans la cabine, accoudés à la
table suspendue, couverte de papiers et d'instruments de mathématiques;
sir Arthur Sidney, après de longues méditations, traçait sur une ardoise
des dessins compliqués remplis de chiffres algébriques et de lettres de
renvoi que Benedict recopiait au lavis en les épurant et en leur donnant
toute la précision désirable; quelquefois, avant de les traduire sur le
papier, il faisait à Sidney des observations que celui-ci écoutait avec
une attention profonde, et qui amenaient quelque changement dans le plan
primitif.
Bientôt, du plan, les deux amis passèrent à l'exécution d'un modèle
réduit. Ils taillaient gravement de petites pièces de bois longues comme
le doigt, et dont il eût été difficile de deviner la destination; quand
tout fut taillé, Sidney réunit avec beaucoup d'adresse les morceaux
séparés et numérotés que lui tendait Benedict, qui paraissait, lui
aussi, attacher un vif intérêt à l'opération. De ce travail acharné d'un
mois, il résulta un canot d'un pied de long, tout à fait pareil en
dehors à ceux qui composent ces flottilles que les enfants font flotter
sur les bassins des parcs ou des jardins royaux, mais au dedans rempli
de rouages, de tubes et de cloisons.
Ce résultat, puéril en apparence, sembla réjouir beaucoup les deux amis,
et Sidney poussa un soupir de satisfaction en posant la dernière
planchette.
--Je crois que nous avons réussi, dit Sidney, autant qu'on peut être sûr
d'une chose par la théorie.
--Il faudra l'essayer, répondit sir Benedict Arundell.
--Rien n'est plus facile, répliqua Sidney en frappant un coup sur un
timbre placé près de lui.
Suscité des profondeurs de la cambuse, où il était en train de faire
avec un ami des études comparatives sur la force spécifique de l'arack
et du rhum, Jack apparut bientôt sur le seuil de la porte et attendit,
en tournant son chapeau dans ses doigts, les ordres de sir Arthur
Sidney.
--Apporte-nous une baille pleine d'eau, dit Sidney à Jack, qui, surpris
de cet ordre bizarre, ne put s'empêcher de se le faire répéter.
--Votre Honneur a bien dit une baille pleine d'eau?
--Oui. Qu'y a-t-il là qui t'étonne? répliqua Sidney.
--Rien, milord; je croyais avoir mal entendu, répondit Jack, et je cours
chercher l'objet demandé.
Quelques minutes après, Jack reparu, portant avec son ami Mackgill une
cuve remplie, qui fut délicatement posée à l'entrée de la chambre.
Quand les deux matelots se furent retirés, Sidney prit délicatement la
petite chaloupe et la posa sur l'eau avec le sérieux d'un enfant qui
croit lancer un vaisseau de guerre dans une cuvette.
Chose singulière, le canot, au lieu de flotter, comme on devait s'y
attendre, s'enfonça graduellement et s'engloutit sous l'eau de la
baille, ce qui parut charmer beaucoup Sidney et Benedict, bien
qu'ordinairement les barques ne soient pas faites pour sombrer. Sidney,
plein d'enthousiasme en remarquant que le petit canot n'allait pas
jusqu'au fond de la cuve, s'écria:
--Regardez, Benedict, comme il se maintient à cette profondeur; mes
calculs étaient justes. Oh! maintenant, je suis sûr de tout.
Et ses yeux brillèrent, et sa narine se dilata enflée d'un souffle de
noble orgueil; mais bientôt, reprenant son sang-froid habituel, il
releva sa manche, plongea son bras nu dans l'eau et en retira la petite
chaloupe, qu'il serra précieusement après l'avoir fait égoutter.
Le succès de cette opération parut aussi faire beaucoup de plaisir à
Benedict, et, à dater de ce jour, un rayon d'espérance égaya sa
tristesse. Quant à la pauvre Édith, qui n'était pas dans le secret du
canot, sa mélancolie s'était tournée en résignation morne. Comme nous
l'avons dit, elle n'avait guère d'autre distraction que le spectacle de
l'immensité.
Le voyage durait depuis près de trois mois et ne semblait pas près de
finir. Les Canaries, les îles du cap Vert, avaient fui bien loin à
l'horizon; en passant à l'île de l'Ascension, Mackgill et Jack, envoyés,
dans la chaloupe, à la grotte aux renseignements, trouvèrent, dans la
bouteille suspendue à la voûte, un papier roulé et couvert de signes
énigmatiques, qu'ils portèrent à sir Arthur Sidney.
Sir Arthur lut couramment ce grimoire effroyable, après avoir posé
dessus un papier découpé en grille qu'il tira de son portefeuille, et
parut satisfait du contenu de la note hiéroglyphique, car il dit à
Benedict.
--C'est bien; tout va comme je veux.
L'île de l'Ascension dépassée, au bout de quelques jours de navigation,
une espèce de nuage grisâtre commença à sortir de la mer comme un flocon
de brume pompé par le soleil.
Bientôt le nuage devint un peu plus opaque, et ses contours se
dessinèrent plus nettement à l'horizon clair; avec la longue-vue, on
pouvait en discerner la silhouette.
Ce n'était pas un nuage assurément.
C'était la terre; c'était une île; elle s'élevait graduellement du sein
des eaux, ne montrant encore, à cause de la déclivité de la mer, que la
découpure de ses montagnes. Mais, bientôt, on la vit tout entière,
immobile et sombre, au milieu de l'immensité, avec sa pâle ceinture
d'écume.
D'énormes rochers à pic de deux mille pieds de haut faisaient
surplomber leurs masses volcaniques sur la mer qui battait leur base et
se roulait, échevelée et folle de colère, dans les anfractuosités
creusées par ses attaques: on eût dit qu'elle avait conscience de ce
qu'elle faisait tant les flots revenaient à la charge avec acharnement.
Ces immenses masses granitiques, estompées à leur pied par un brouillard
d'écume, avaient la tête baignée de nuages mêlés de rayons. Leurs
escarpements gigantesques, leurs flancs décharnés, où la lave des
volcans refroidis traçait des sillons pareils à des cicatrices de
blessures anciennes; leurs cimes effritées par les pluies torrentielles,
présentaient un tableau d'une majesté sauvage et sinistre: ils avaient
l'air grandiosement horrible.
Ces rochers paraissaient tombés là du ciel le jour de l'escalade des
géants; ils étaient encore tout écornés et tout brûlés des éclats de la
foudre. Quelque chose de surhumain devait s'y passer, une vengeance
inouïe, un supplice à rappeler les croix du Caucase, et l'on cherchait
involontairement sur quelque cime la silhouette colossale d'un Prométhée
enchaîné.
Pour peu que la fantaisie eût voulu s'y prêter, une nuée ouverte en
aile, qui palpitait au-dessus d'une crête vaguement ébréchée en forme
humaine, figurait suffisamment le vautour.
En effet, un Prométhée, aussi grand que l'autre, mugissait là, cloué
depuis cinq ans par la Force et la Puissance, comme dans la tragédie
d'Eschyle.
Tout l'équipage était sur le pont. Sir Arthur Sidney contemplait l'île
noire avec un regard indéfinissable où il y avait de la honte, de la
douleur et de l'espoir. Muet, il serrait la main de Benedict, debout à
côté de lui et qui paraissait aussi pénétré d'une vive émotion. Le
capitaine Peppercul avait laissé à moitié vide un gallon plein de rhum,
ce qui était pour lui le plus haut signe de perturbation morale.
L'ordre fut donné de jeter l'ancre en face de la ville dont les maisons
grisâtres se dessinaient au fond de la grande déchirure des montagnes
ouvertes à ce seul endroit, car partout elles entourent l'île comme une
ceinture de tours et de bastions.
Édith, qui, à bord de _la Belle-Jenny_, avait vécu dans un isolement
parfait et ne s'était nullement rendu compte de la marche du navire,
émue de curiosité à l'aspect de cette terre, s'approcha timidement de
sir Arthur Sidney, qui, ne pouvant détacher ses regards du spectacle
offert à ses yeux, lui posa le bout des doigts sur le bras, car il ne
faisait aucune attention à elle, et lui dit d'une voix un peu
tremblante, car jamais elle ne lui adressait la parole la première:
--Milord, comment s'appelle cette île?
--Cette île, répondit sir Arthur Sidney en sortant de sa rêverie et avec
un accent singulier, cette île s'appelle Sainte-Hélène!