--Sainte-Hélène! soupira Édith, dont les yeux devinrent humides.
--Oui, répondit Sidney en suivant avec intérêt, sur la figure d'Édith,
l'effet produit par ce mot magique.
--Oh! quel affreux séjour! continua Édith en joignant les mains.
--N'est-ce pas, bien affreux? répliqua sir Arthur Sidney, les yeux
toujours fixés sur Édith.
--Ce serait une cruauté que de déporter là le crime!
--Et on y a déporté le génie! dit sir Benedict Arundell en se mêlant à
la conversation.
--Quelle honte pour notre nation! poursuivit Sidney comme en lui-même,
et absorbé dans une rêverie profonde. Mais... patience!...
Et il s'arrêta comme s'il avait peur d'en trop dire; puis il reprit sa
physionomie impassible.
Seulement, au bout de quelques minutes de contemplation, il fit dire au
capitaine Peppercul qu'il eût à mettre un canot à la mer, et rentra dans
la cabine avec Édith et sir Benedict Arundell.
La conversation qu'ils eurent ensemble, la voici. Sidney prit la main
d'Édith en présence de Benedict et lui dit:
--Vous m'avez donné le pouvoir d'user de votre dévouement et de votre
intelligence pour le but que je poursuis; vous avez promis d'avoir en
moi la confiance la plus aveugle et de marcher les yeux fermés sur la
route où je vous poserai, dût-il y avoir un abîme au bout.
--Je l'ai dit; ma vie vous appartient, répondit la jeune femme.
--Bien! continua sir Arthur Sidney; il ne s'agit pas maintenant de
quelque chose de si grave. Le moment est venu de quitter ce costume de
mousse; allez dans votre chambre, où j'ai fait préparer tout ce qu'il
faut.
Édith se leva et sortit.
Sir Arthur Sidney resté seul avec Benedict, se croisa, comme pour
contenir les mouvements de son coeur, les bras sur la poitrine; puis
il les ouvrit à son ami et lui dit:
--Frère, en cas que nous ne nous revoyions pas en ce monde,
embrassons-nous!
Benedict s'avança vers Sidney; et les deux amis se tinrent quelques
minutes les bras enlacés.
--Quand tout sera prêt, dit Sidney en entraînant Benedict près du
sabord, tu couperas ce petit arbre qui se tord et s'échevèle au vent sur
le sommet de cette roche noire; on le voit de loin en mer. Je vais aux
îles de Tristan d'Acuna, ou sur la côte d'Afrique, à l'embouchure de la
rivière de Coanza; c'est plus près, pour construire mon canot. Il me
faut deux mois. Dans deux mois, _la Belle-Jenny_ croisera dans ces
parages et nous frapperons le grand coup.
--Ah! l'histoire s'en étonnera, répondit Benedict, et jamais...
Il allait en dire plus long lorsque Édith entra.
Benedict et Sidney restèrent comme surpris de sa beauté. Son costume
d'homme avait empêché jusqu'à ce jour les deux amis, absorbés, l'un par
une grande pensée, l'autre par un grand chagrin, de remarquer à quel
point miss Édith était adorable et charmante.
Le temps écoulé avait, sinon apaisé, du moins adouci la douleur de la
jeune femme; de cette horrible catastrophe, il ne restait d'autre trace
qu'une pâleur délicate sur les joues, qu'une légère teinte azurée aux
tempes attendries, qui augmentaient encore l'élégance de cette charmante
figure, en y rendant en quelque sorte l'âme visible.
Elle était habillée avec la simplicité la plus fraîche; une robe blanche
de mousseline des Indes parsemée de petites fleurs à peine visibles
dessinait sa taille jeune et souple, et se massait sur les hanches à
plis abondants; un chapeau de fine paille de Manille garni de rubans
roses encadrait le délicieux ovale de sa tête, et une échappe de Chine
se drapait sur ses épaules.
Sous le regard d'admiration de Sidney et de Benedict, miss Édith sentit
monter une faible rougeur à ses joues décolorées: la femme renaissait en
elle.
--Vous êtes charmante ainsi, ne put s'empêcher de dire Sidney;
maintenant, vous allez descendre à terre avec Benedict. Vous serez sa
soeur ou sa femme: sa femme vaut mieux, j'y pense, et c'est ce titre
que vous porterez. Vous prendrez une maison de ville à James-Town, et
une maison de campagne aussi près de Longwood que possible; plus tard,
Benedict vous dira ce que vous aurez à faire.
--J'obéirai, répondit la jeune femme, un peu troublée par cette idée de
passer pour la femme de Benedict et de vivre seule, sous le même toit,
avec un homme jeune et beau.
Puis, par une de ces humilités des âmes pures, toujours injustes pour
elles-mêmes, elle se dit qu'elle n'avait pas le droit de trouver cette
situation équivoque, et qu'après tout, la maîtresse de Xavier ne devait
pas avoir tant de scrupules.
--Allons, dit Sidney en prenant Édith par la main et la conduisant à sir
Benedict Arundell, jeunes époux, il est temps de partir; le canot
attend, les rames parées.
Puis, souriant de ce sourire plein de sérénité qui lui était propre, il
dit à son ami:
--Avoue que, si je t'ai ôté une femme, je t'en rends une qui n'est pas
moins belle.
Benedict pâlit à cette phrase, peut-être maladroite de Sidney; mais il
se contint, car il savait que rien n'était plus éloigné de là pensée
d'Arthur qu'une raillerie même la plus innocente; et, regardant miss
Édith, il ne put s'empêcher de trouver qu'elle n'était pas inférieure en
beauté à miss Amabel Vyvyan.
Édith, sans en avoir la conscience bien distincte, éprouvait un certain
plaisir à être vêtue avec les habits de son sexe. Ces blanches
draperies, ce fin chapeau de paille, ces noeuds de ruban l'égayaient
malgré elle. L'idée de débarquer lui était agréable. Une longue
traversée est si ennuyeuse, que la terre même la plus aride et la plus
inhospitalière vous paraît un séjour préférable à celui du navire; et,
depuis trois mois, Édith n'avait vu que le ciel et l'eau.
En se trouvant assise à l'arrière du canot, à côté de sir Benedict
Arundell, elle éprouva comme un sentiment de bien-être et de délivrance,
et un rayon plus clair illumina sa belle figure ordinairement si
mélancolique.
La mer était assez calme et le canot, poussé par six vigoureux avirons,
s'avançait rapidement du côté de la terre.
On aborda, et Benedict tendit la main à Édith pour sauter hors du canot.
Jack et Saunders chargèrent sur les épaules de pauvres diables basanés
et cuivrés les caisses que sir Arthur Sidney avait fait remplir de tous
les objets nécessaires à l'installation du jeune ménage.
Saunders eut bientôt trouvé par la ville une maison convenable où le
jeune couple, après avoir satisfait les autorités en leur montrant des
papiers parfaitement en règle fournis par le prévoyant Sidney, s'établit
sous le nom de M. et Mme Smith.
D'après la fable répandue par Jack, Mme Smith, qui se rendait aux
Indes avec son mari pour y visiter de grandes propriétés d'indigo et
d'opium qu'ils y possédaient, s'était trouvée extrêmement fatiguée par
la mer et avait demandé un mois ou deux de repos sur la première terre
habitable qu'on rencontrerait, avant de reprendre le voyage si pénible
pour elle.
Le soir même, sir Arthur Sidney fit remettre à la voile, et _la
Belle-Jenny_ eut bientôt disparu dans les profondeurs bleues de
l'horizon. Benedict, accoudé à la fenêtre de son nouveau logement, qui
donnait sur la mer, suivit le bâtiment qui s'amoindrissait jusqu'à ce
qu'il pût être caché par l'aile d'une mouette.
La maison habitée par les faux époux reproduisait une maison de Chersea
ou de Ramsgate, avec cette obstination particulière à la race anglaise,
que rien ne peut faire dévier, ni l'éloignement ni le climat; les
murailles étaient de cette brique jaune qui poursuit à Londres l'oeil
de l'étranger, et les distributions intérieures étaient exactement les
mêmes que si la maison eût été bâtie dans Temple-Bar ou à côté de
Trinity-Church. La seule concession faite au climat consistait en une
marquise rayée de bleu qui ombrageait la porte d'entrée, et dans la
substitution des nattes des Philippines aux tapis de laine.
Dans le jardin aride et sec, une allée de tamarins dont les feuillages,
découpés en fine dentelle vert-de-grisée, tremblaient au moindre vent,
jetait un peu d'ombre sur le sable pulvérulent où languissaient quelques
pauvres fleurs altérées à qui un jardinier malais prodiguait des soins
malheureux.
Ce fut une impression singulière pour sir Benedict Arundell et miss
Édith lorsqu'ils se trouvèrent seuls à table, placés conjugalement en
face l'un de l'autre et servis par un domestique silencieux. Cette
intimité soudaine, née de la supposition de leur mariage et parfaitement
naturelle dans cette hypothèse, les étonnait, les effrayait, et
peut-être les charmait à leur insu.
La combinaison d'événements bizarres qui avait amené cette situation
impossible ne s'était peut-être pas produite une fois depuis que la
terre accomplit sa révolution autour du soleil, et encore n'en
connaissaient-ils pas toute l'étrangeté; car Arundell et miss Édith
ignoraient qu'ils fussent, l'un un mari sans femme, l'autre une femme
sans mari. Benedict, détourné par Sidney, n'était point entré dans
l'église de Sainte-Margareth, et sous le noir porche les deux blanches
fiancées s'étaient seules rencontrées.
Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se trouvaient à deux mille lieues de
leur patrie, sur ce triste îlot de Saint-Hélène, par suite de la froide
symétrie d'un plan mystérieux, obligés de vivre jour et nuit sous le
même toit..., tous deux jeunes et beaux, et sans amour.
Le repas fini, ils visitèrent la maison plus en détail, et s'aperçurent
qu'il n'y avait qu'une seule chambre à coucher. Édith rougit dans sa
pudeur anglaise, et Benedict, arrêté sur le seuil et comprenant
l'embarras de sa prétendue femme, dit:
--Je ferai accrocher un hamac pour moi dans la chambre d'en haut.
Édith, rassurée, sourit doucement et jeta son écharpe sur le lit en
signe de prise de possession.
Ensuite ils descendirent au jardin, où ils se promenèrent dans la longue
allée des tamarins avec cette volupté de gens, qui, depuis trois mois,
ont pour limite à leurs pas le tillac étroit d'un navire. Le bras
d'Édith s'appuyait sur celui d'Arundell, car elle chancelait,
déshabituée de la marche par cette longue traversée; et certes, c'eût
été pour Amabel et Volmerange un spectacle incompréhensible que ce
couple parcourant cette allée solitaire avec un air d'intimité
conjugale.
Quelques jours se passèrent de la sorte. Édith était convenue vis-à-vis
d'elle-même de regarder Benedict comme un frère; Benedict, de son côté,
l'acceptait comme une soeur. Cependant un charme plus vif qu'ils ne
le croyaient les attirait l'un vers l'autre, et ils passaient presque
toujours leurs journées ensemble.
Ils finirent par se faire des confidences. Benedict raconta à Édith son
amour pour Amabel, et la façon dont il en avait été séparé; Édith lui
apprit son mariage à la funèbre église de Sainte-Margareth.
--Quoi! cette voiture qui a croisé la mienne devant le portail, c'était
la vôtre.
--Oui, répondit la jeune femme.
--Étrange coïncidence: le mariage que tout semblait préparer n'a pu se
faire; ceux qui devaient être unis sont séparés, ceux qui devaient être
séparés sont unis; les couples se défont et se reforment en dépit des
choix et des volontés: nous qui n'avons pas d'amour l'un pour l'autre,
car nos coeurs sont donnés, nous voici dans la même maison, seuls,
libres; et nous sommes à des milliers de lieues des êtres que nous
chérissons et que nous ne reverrons peut-être jamais.
--C'est vrai, répondit la jeune femme rêveuse: la destinée a d'étranges
caprices.
Les faux époux avaient désormais un de ces commodes sujets de
conversation où les inclinations naissantes trouvent les moyens de faire
ces aveux indirects que l'on peut confirmer ou rétracter suivant qu'ils
réussissent. Benedict parlait d'Amabel et de sa beauté en termes qui, à
la rigueur, pouvaient s'appliquer aussi à Édith. Il s'exhalait en
regrets et peignait sa passion avec les traits les plus vifs et les
couleurs les plus brûlantes. La jeune femme, attentive, intéressée au
plus haut point, écoutait cette éloquence passionnée avec d'autant moins
de scrupule qu'elle ne s'adressait pas directement à elle.
Elle y répondait par des protestations d'amour pour Volmerange, dont
elle reconnaissait avoir justement mérité la colère, ayant manqué de
franchise avec lui. Dans ces entretiens ambigus, chacun montrait sa
sensibilité, sa tendresse, sa puissance de dévouement, et déployait sans
crainte tous les trésors de son âme. A l'abri des noms d'Amabel et de
Volmerange, ils se livraient à des subtilités de métaphysique amoureuse.
Leur passion inconnue d'eux-mêmes, et cachée par ce masque, usait de la
liberté du bal travesti. Insensiblement, Édith prenait la place d'Amabel
et Benedict celle de Volmerange.
Ils n'avaient pas, il est juste de le dire, la conscience de cette
substitution, et s'abandonnaient d'autant plus volontiers au charme qui
les entraînait l'un vers l'autre qu'ils le jugeaient sans danger et se
croyaient sûrs de ne pas s'aimer: vous auriez demandé à Benedict s'il
aimait toujours autant miss Amabel, il aurait répondu: «Oui!» dans toute
la sincérité de son coeur. Édith, interpellée, aurait juré également
que sa passion pour Volmerange n'était diminuée en rien.
Quelques semaines s'écoulèrent comme par enchantement.--Avant de se
quitter le soir, ils se donnaient fraternellement la main, et cependant
chacun rentrait dans sa chambre avec un soupir et une espèce de
tristesse indéfinissable. Une fois, Benedict dit en riant à miss Édith:
--Madame Smith, je réclame mes droits d'époux, et désire vous donner un
baiser sur le front.
La jeune femme se pencha sans rien dire, et présenta sa tête soumise aux
lèvres de Benedict; le baiser porta moitié sur la peau satinée de son
front, moitié sur ses cheveux soyeux et parfumés.
Puis, par un mouvement de biche effarouchée, elle rentra brusquement
dans sa chambre dont elle ferma la porte.
Cette nuit-là, Benedict dormit assez mal.
Tout cela n'empêchait pas les instructions de sir Sidney d'être suivies
à la lettre. Une maison de campagne, aussi voisine que le permettait la
surveillance anglaise de l'habitation de l'illustre prisonnier, avait
été louée, et la prétendue Mme Smith s'y retira, prétextant que
l'air lui manquait dans cette étroite résidence de James-Town.
Benedict resta à la ville quelques jours, s'occupant en apparence
d'affaires de commerce.
Édith, comme Benedict le lui avait recommandé, accompagnée d'une
servante mulâtresse, faisait chaque jour à la même heure une promenade
qu'elle poussait aussi près que possible de Longwood.
--Ne manquez pas surtout d'avoir à la main ou sur votre chapeau de
paille un bouquet de violettes, lui avait dit Benedict en la quittant.
Et, comme le jardin de la maison de campagne en contenait une
plate-bande, rien n'était plus facile à suivre que cet ordre.
Pendant plusieurs jours, la promenade d'Édith, fut inutile. Le
prisonnier, malade, affaibli, ne sortait plus.
Impatient de savoir le résultat des courses d'Édith, et peut-être aussi
poussé par un autre motif, sir Benedict Arundell était venu la rejoindre
à la campagne, et, chaque fois qu'elle rentrait de sa promenade, il
l'interrogeait ardemment; mais la réponse était toujours la même.
--Je n'ai rien vu que les aigles planant dans l'air, et les albatros
coupant l'eau avec leur aile.
Enfin, un jour, au détour du chemin, Édith se trouva face à face avec le
captif impérial, qui semblait marcher avec peine, suivi à distance de
ses fidèles, et gardé de loin par des sentinelles rouges. Une pâleur de
marbre couvrait ses traits amaigris et qui, sculptés par la douleur,
avaient repris les belles lignes de leur jeunesse.
Il regarda Édith, et, souriant avec cette grâce ineffable à qui rien ne
résistait, il fit deux ou trois pas vers elle et la salua.
En présence de ce dieu tombé, Édith, qui, devant l'empereur rayonnant et
fulgurant, eût peut-être conservé son énergie, se troubla, pâlit, et fut
presque sur le point de se trouver mal.
Le héros s'avança vers elle et lui dit d'une voix grave et douce, comme
un Olympien qui parlerait à un mortel:
--Madame, rassurez-vous.
Et, remarquant le bouquet de violettes qu'elle tenait à la main:
--Il y a longtemps que je n'en ai vu de si fraîches.
Par un mouvement machinal, Édith s'inclina et les lui tendit.
--Elles sentent bon, mais moins bon que celles de France, dit le César
en rendant les fleurs à la jeune femme après les avoir respirées.
Puis il salua avec une noblesse majestueuse et reprit sa route.
Éblouie de cette vision impériale, Édith revint à la maison de campagne;
et, à l'interrogation de Benedict, elle répondit:
--Enfin, je l'ai vu!
--Qu'a-t-il dit? Répétez-le syllabe pour syllabe.
--Il a dit que ces violettes sentaient bon, mais sentaient moins bon que
celles de France. Voilà tout.
Benedict pâlit un peu, tant l'émotion que cette phrase si simple lui
causa était grande.
Sans faire d'observation, il prit une lunette d'approche, une hache et
se dirigea vers la roche où l'arbre désigné par sir Arthur Sidney
tordait sa silhouette bizarre.
Il regarda avec sa lunette.
Un petit point blanc imperceptible--était-ce une mouette ou un flocon
d'écume?--piquait seul l'immensité bleue de l'Océan.
--C'est bien, dit Benedict.
Et il porta la hache dans le pied de l'arbre.
En deux ou trois coups, le tronc fut tranché, et l'arbre roula du haut
du rocher jusque dans la mer avec un son lugubre et sourd.