Nous profiterons de ce que _la Belle-Jenny_ s'avance, poussée par un bon
vent, et file dix noeuds à l'heure pour faire dans notre récit
quelques pas rétrogrades mais nécessaires. Nous devons expliquer comment
miss Édith se trouvait au milieu de la Tamise par cette nuit de tempête,
près d'être engloutie sous les eaux au lieu d'être dans l'ombre tiède et
parfumée de la chambre nuptiale, frémissante sous le baiser d'un époux
aimé.
On se rappelle sans doute qu'un homme d'apparence misérable avait remis
au comte de Volmerange un pli cacheté à la sortie de l'église.
Ce pli, le comte, tout entier à d'autres soins, l'avait laissé dans sa
poche, sans l'ouvrir, se réservant d'en prendre connaissance plus tard
et l'avait oublié dans les émotions de cette journée. Mais, le soir,
resté seul un instant, pendant que les femmes d'Édith la déshabillaient
et lui passaient son peignoir de nuit, il sentit craquer ce papier dans
sa poche, et, par un mouvement machinal, il le décacheta et le lut.
Au même moment, on vint lui dire qu'il pouvait entrer dans la chambre
d'Édith.--Il se leva tout d'une pièce comme la statue du Commandeur
interpellée par Lenorello pour le souper de don Juan. Son poing crispé
froissait le papier fatal, une pâleur mortelle couvrait son visage, où
luisaient dans un orbe ensanglanté ses prunelles d'un bleu dur, et ses
talons tombaient pesamment sur le parquet comme des talons de marbre;
alourdi sous le poids d'un malheur écrasant, il marquait ses pas comme
l'apparition sculptée.
Édith, protégée par l'ombre transparente des rideaux cachait à demi sa
tête dans son oreiller garni de dentelle. La craintive rougeur de la
vierge attendant l'époux ne colorait pas ses joues abandonnées par le
sang et d'une blancheur telle, qu'on pouvait à peine les distinguer de
la taie de batiste sur laquelle elles reposaient.
Elle flottait dans une perplexité terrible: la conscience de sa faute
l'agitait, et elle ne savait quelle résolution prendre. Vingt fois
l'aveu était venu sur le bord de ses lèvres, sans pouvoir les franchir.
Rien n'amenait cette confidence étrange. Cette liaison improbable,
résultat d'une fascination presque surnaturelle, était restée
profondément ignorée: tout le monde autour d'Édith avait une confiance
si sereine dans sa pureté, que parfois elle-même doutait de l'avoir
perdue. Aucune ouverture ne provoquait une pareille confidence: ses
rougeurs, ses pâleurs, ses silences étaient pris pour ces inquiétudes
virginales qui tourmentent les jeunes filles aux approches de leur
mariage; l'amour même légitime a ses troubles, et les larmes sont à
l'ordre du jour dans les yeux des jeunes fiancées.
Chaque jour elle se disait: «Il faut que je parle,» et le jour se
passait sans qu'elle eût parlé, les préparatifs s'avançaient sans
qu'elle osât s'y opposer, et la révélation devenait de plus en plus
impossible. Édith aimait Volmerange, et, bien que son caractère fût
d'une loyauté parfaite et que l'ombre d'une fausseté lui répugnât, elle
n'avait pas la force de porter elle-même ce coup de hache à sa félicité.
Elle s'était sentie lâche devant ce malheur. Et, comme tous les gens
perdus qui comptent sur un incident impossible pour les tirer d'une
situation désespérée, elle avait laissé les choses aller; maintenant,
le moment terrible était arrivé, et, comme une colombe tapie à terre qui
entend bruire autour d'elle le vol circulaire de l'autour, elle
attendait, palpitante d'inquiétude et de terreur. Il lui semblait alors
qu'elle aurait dû tout dire, repousser Volmerange, ne pas accepter ce
bonheur dont elle n'était pas digne. Mais il était trop tard.
Il faut dire aussi, pour la justification d'Édith, qu'elle était
coupable, mais non dégradée; elle avait une de ces natures que le mal
peut atteindre et ne saurait pénétrer, comme ces marbres que la boue
salit, mais ne tache pas, et qu'un flot du ciel fait paraître plus purs
et plus blancs que jamais. Sa chute n'avait que de nobles motifs. Xavier
avait joué près d'Édith la comédie du malheur; il s'était prétendu
opprimé, méconnu, forcé de rester dans son humble sphère par les
invincibles préjugés de l'aristocratie, et avait soutenu que la fille de
lord Harley ne pouvait aimer qu'un lord, pair d'Angleterre, à la mode et
jouissant d'une immense fortune. Ces choses, dites simplement, d'un air
résigné et froid, avec des yeux brûlant d'une passion contenue,
provoquaient la nature noble et chevaleresque d'Édith à quelque folie de
dévouement consolateur.
Elle avait voulu jouer le rôle de la Providence pour ce génie obscur,
pour cet ange exilé qui n'était qu'un démon; puis elle s'était donnée,
prenant de la pitié pour de l'amour: la passion vraie de Volmerange lui
avait bientôt fait sentir à quel point elle s'était trompée; et,
d'ailleurs, Xavier sûr de son triomphe, n'avait pas tardé à se
démasquer, et, loin de s'opposer, comme on aurait pu le croire, à
l'union d'Édith et de Volmerange, il l'avait en quelque sorte exigée de
celle-ci dans quelque dessein sinistre et ténébreux impossible à
comprendre. En outre, Volmerange était si éperdument amoureux d'Édith,
qu'un semblable aveu eût pu faire craindre pour sa raison. Édith,
jusqu'à un certain point, pouvait se croire encore digne d'être aimée
d'un homme d'honneur, et son silence n'était pas une perfidie.
Quand Volmerange entra, Édith comprit qu'elle était perdue; le comte
s'approcha du lit avec une lenteur automatique et tendit le papier au
visage de la jeune fille éperdue et pelotonnée dans ses couvertures par
un mouvement de crainte instinctif.
--Dites, s'écria le comte d'une voix étranglée et avec une espèce de
râle strident, dites que l'assertion contenue dans cette lettre est
fausse, et je vous croirai, dût la lumière m'aveugler les yeux.
La pauvre Édith, demi-folle de peur, s'était redressée, et, l'oeil
hagard, les lèvres tremblantes, les joues sans couleur, comme si on lui
eût présenté la tête de Méduse, regardait le papier où flamboyait sa
condamnation de ce regard vide et terne de la démence.
Dans le brusque mouvement qu'elle avait fait, le lien qui retenait ses
cheveux s'était rompu, et ses boucles noires pleuvaient sur ses épaules
et sur sa gorge, dont elles faisaient encore ressortir la blancheur
inanimée.
Desdémone ne dut pas se dresser plus effrayée et plus pâle sous la
question sinistre du More de Venise; et bien que Volmerange n'eût pas le
teint couleur de bistre, il n'en avait pas moins l'air terrible et
farouche.
Il y eut un moment de silence plein d'attente, d'angoisse et de terreur.
Au dehors, la tempête mugissait; des grains de pluie fouettaient les
vitres. Le vent semblait appuyer son genou sur la fenêtre et y faire des
pesées comme pour entrer, curieux d'assister à cette scène nocturne. La
maison, battue par l'orage, tremblait sur ses fondements, les portes
craquaient dans leurs chambranles, des plaintes confuses couraient dans
les corridors; la lampe à demi baissée pour les mystères de la nuit
nuptiale, se ravivait par instants et jetait des clartés blafardes. Tout
augmentait l'épouvante de la situation.
La pendule sonna deux heures. Son timbre, d'ordinaire si clair, si
argentin, résonnait lugubrement.
Volmerange se pencha sur le lit, grinçant des dents, l'oeil plein
d'éclairs, saisit le bras d'Édith avec une brutalité impérieuse, et
réitéra sa phrase d'un ton bref et fiévreusement saccadé. Une écume de
rage moussait à ses lèvres, qu'il avait mordues si fort pendant la
minute de silence, que le sang en avait jailli.
La jeune fille, en voyant si près d'elle ce visage dont la beauté
admirable ne pouvait s'effacer même dans les contractions de la fureur
et rappelait la face d'un archange irrité, sentit ses forces
l'abandonner, le vertige de l'évanouissement passa sur ses yeux, et elle
aurait perdu connaissance si une violente secousse ne l'eût fait revenir
à elle.
Il lui sembla que son bras, arraché, allait quitter son épaule.
Volmerange l'avait jetée à bas du lit.
Elle était au milieu de la chambre; un second choc la fit tomber à
genoux.
--C'est bien, dit Volmerange, vous allez mourir.
Et il se mit à courir comme un forcené autour de la chambre, cherchant
quelque arme pour exécuter sa menace.
--Oh! monsieur ne me faites pas de mal! murmura Édith d'une voix
agonisante.
Volmerange cherchait toujours;--une chambre nuptiale n'est pas
ordinairement fournie de poignards, pistolets, casse-têtes et autres
instruments de destruction.
--Tonnerre et sang! grinçait-il en tournant comme une bête fauve,
serai-je obligé de lui briser la cervelle à l'angle d'un meuble, de
l'étrangler de mes mains, de lui ouvrir les veines avec mes ongles, de
l'étouffer sous le matelas de mon lit de noces? Ah! ah! ce serait
charmant, continua-t-il avec un rire de démence. Jolie scène! très
dramatique, très shakespearienne, en vérité!
Et il s'avança vers Édith qui, toujours agenouillée, les bras pendants,
les mains ouvertes, la tête penchée sur sa poitrine, les cheveux
ruisselants, restait dans la position de la Madeleine de Canova. En
voyant se rapprocher ce furieux, mue par un suprême instinct de
conservation, la pauvre enfant se releva comme si elle eût été poussée
par un ressort, courut à la porte de glace qui donnait sur le jardin,
l'ouvrit avec cette adresse machinale des somnambules ou des gens dans
une position désespérée, et s'élança, portée par les ailes de la peur,
dans les noires allées du jardin, suivie de Volmerange.
Elle ne sentait pas sous ses pieds délicats et nus l'empreinte du
gravier et des coquillages; les branches, chargées de pluie,
fouettaient son visage et ses épaules nues, et semblaient vouloir la
retenir par les plis de son peignoir; le souffle ardent de Volmerange
haletait presque sur sa nuque, et plusieurs fois les mains du furieux
tendues l'avaient presque atteinte.
Elle arriva ainsi au parapet de la terrasse, qu'elle franchit, laissant
aux griffes de fer de l'artichaut de serrurerie posé là ce fragment de
mousseline, seul vestige laissé aux conjectures de lord et de lady
Harley.
Son mari fut presque aussitôt qu'elle dans la rue, et la poursuite
continua.
Les forces commençaient à manquer à la pauvre Édith. Ses genoux se
choquaient, ses artères sifflaient dans ses tempes, sa poitrine
haletait. Elle avait déjà parcouru, dans cette course de biche traquée,
une ou deux rues désertes à cause de l'heure avancée et de l'orage: et,
quand même un passant attardé se fût trouvé là, il ne lui aurait pas
porté secours, la prenant pour quelque fille de joie se sauvant après
une rixe de quelque orgie nocturne, ou poursuivie pour quelque vol.
Dans sa fuite, elle était arrivée près de la Tamise, au bout du pont de
Blackfriars, qu'elle se mit à traverser d'un pas essoufflé et ralenti.
A peu près au milieu, au bout de ses forces et de son haleine, les
pieds meurtris, son peignoir de nuit souillé de fange et collé à son
corps brûlant et transi par les derniers pleurs de la tempête, elle
s'arrêta et s'appuya contre le parapet, résolue à ne pas disputer plus
longtemps sa vie à la fureur de Volmerange. Après tout, c'était encore
une douceur de mourir par lui, puisqu'elle ne pouvait vivre pour lui.
Le comte, l'ayant rejointe, la saisit par les deux bras et lui dit:
--Jurez-moi que le contenu de la lettre est faux.
Édith, qui avait repris, après avoir cédé à ce mouvement de terreur
physique, toute sa dignité naturelle, répondit:
--La lettre a dit vrai. Je ne sauverai pas ma vie par un mensonge.
Volmerange la souleva comme une plume, la balança quelques secondes hors
du parapet sur le gouffre noir.
L'eau invisible rugissait et tourbillonnait sous l'arche; jamais nuit
plus épaisse n'avait pesé sur la Tamise.
--Sombre abîme, garde à toujours le secret du déshonneur de Volmerange!
dit le comte, le corps à moitié hors du pont.
Puis il ouvrit les mains...
Une plainte faible comme un soupir de colombe étouffée fut la dernière
prière d'Édith. Le vent poussa comme un long sanglot de désespoir, et
un léger flocon blanc descendit dans la brume épaisse, comme une plume
arrachée de l'aile d'un cygne, et tomba dans le fleuve, sans que, de
cette hauteur, l'on pût entendre le bruit de sa chute, couvert par le
murmure de l'eau, le craquement des barques, les jérémiades de la
rafale, et tous ces mille bruits par lesquels se plaint la nature dans
une nuit de tempête.
--A l'autre, maintenant!... dit Volmerange en retournant sur ses pas. Il
faut que je le trouve, fût-il caché au fond du dernier cercle de
l'enfer.
Et il s'enfonça dans le dédale des rues, d'un pas rapide et plein de
résolution.
Entraîné par la rapidité du récit, nous n'avons pas dit qu'un homme
qu'on aurait pu prendre pour une ombre portée se tenait collé à la
muraille de la maison du comte de Volmerange. Veillait-il là pour son
compte ou pour celui d'un autre? C'est ce que nous ne savons pas encore.
Était-ce un voleur, un amant ou un espion, un ennemi ou un ami?
Pressentait-il la catastrophe qui devait arriver, et avait-il voulu y
assister invisible témoin? Toutes ces questions, nous ne sommes pas
encore à même de les résoudre. Ce que nous pouvons dire, c'est que le
rôdeur nocturne vit Édith sauter la terrasse du jardin, Volmerange la
poursuivre et la jeter dans la Tamise, sans intervenir dans cette scène
affreuse, dont il s'était contenté d'être le spectateur lointain et
silencieux. Quand Volmerange, sa vengeance accomplie, rentra dans le
coeur de la ville, l'ombre le suivit de loin, réglant son pas sur le
sien, de façon à ne pas le perdre de vue et ne pas en être remarqué.
La tête perdue, le coeur plein de rage et de regrets, Volmerange
marcha ainsi jusqu'à Regent's-Park, où, accablé de fatigue, de douleur
et de désespoir, il se laissa tomber sur un banc, au pied d'un arbre,
dans l'état le plus complet de prostration; ses idées l'abandonnaient et
sa tête vacillait sur ses épaules; sa taille vigoureuse fléchissait; il
tomba dans ce morne assoupissement par lequel la nature, lasse de
souffrir, se refuse aux tortures morales ou physiques.
Pendant qu'il sommeillait, l'ombre noire s'approcha de lui d'un pas si
léger, si furtif, si souple, qu'elle ne déplaçait pas un grain de sable
et qu'elle ne courbait pas un brin de gazon; elle posa sur les genoux de
Volmerange un papier de forme bizarre et une enveloppe pleine de
lettres, puis se retira plus doucement encore et se cacha derrière les
arbres, avec lesquels elle se confondit bientôt.
Quelque léger qu'eut été le mouvement, il réveilla Volmerange, qui vit
le papier et l'enveloppe posés si mystérieusement sur ses genoux, et
courut sous une lanterne.
L'enveloppe contenait des lettres d'Édith prouvant sa faute. Le papier
était ainsi conçu:
«Je jure de ne jamais disposer de moi, de ne m'engager dans aucun lien,
ceux du mariage et autres et de me tenir toujours libre pour la junte
suprême: je le jure par le Dieu qui créa les mondes, par le démon qui
veut les détruire, par le ciel et l'enfer, par l'honneur de mon père et
la vertu de ma mère, par mon sang de gentilhomme, par mon âme de
chrétien, par ma parole d'homme libre, par la mémoire des héros et des
saints, par l'Évangile et par l'épée, et, au cas où notre religion ne
serait qu'une erreur, par le feu et par l'eau, sources de la vie, par
les forces secrètes de la nature, par les étoiles, mystérieuses
régulatrices des destinées, par Chronos et par Jupiter, par l'Achéron et
par le Styx qui autrefois liait les dieux.
«Signé de mon sang,
«VOLMERANGE.»