A peine le frugal repas de sir Benedict Arundell était-il achevé, que la
trappe s'ouvrit, et que les quatre gaillards dont nous avons déjà décrit
l'entrée par le souterrain défilèrent silencieusement du trou.
L'un d'eux échangea avec Saunders quelques paroles dans une langue
bizarre, auxquelles Benedict ne put rien comprendre, et où les phrases
paraissaient composées d'un seul mot, comme les idiomes que l'on ne
possède pas. C'était du gaélique mêlé, pour plus d'obscurité, d'un
certain nombre de mots d'argot.
Deux des nouveaux venus s'approchèrent de la trappe, et Saunders,
s'avançant vers sir Benedict Arundell, lui dit:
--Si Votre Grâce avait la complaisance de nous suivre, je crois que
l'heure de partir est arrivée.
--De partir? s'écria Arundell en se reculant par un mouvement instinctif
à quelques pas de la trappe.
--J'espère, dit Saunders avec une insistance polie, que milord
comprendra qu'il vaut mieux venir avec nous sans résistance. Nous sommes
cinq, tous vigoureux, tous bien armés, il n'y a pas de lutte possible.
Il faut que nous exécutions les ordres qu'on nous a donnés; au besoin,
nous emploierions la force, avec tous les ménagements imaginables, car
nous ne voulons vous faire aucun mal.
--Je vous suis, répondit Arundell voyant bien qu'il n'y avait pas moyen
de faire autrement, et pensant, à part lui, qu'il aurait plus de chance
de s'échapper une fois dehors.
La petite troupe s'engloutit successivement dans la noire ouverture, où
Saunders disparut le dernier, conduisant Benedict momentanément résigné.
On descendit une vingtaine de marches, et l'on arriva à la grille qui
avait arrêté les projets d'évasion d'Arundell.
Là, Saunders dit au lord:
--Je vais être obligé de vous bâillonner, ce qui me fâcherait infiniment
à moins que vous me promettiez, sur votre parole d'honneur, de ne point
crier, de ne point appeler à l'aide; je ne voudrais pas vous museler
comme un veau qui pleure sa nourrice.
Comme en définitive le résultat devait être le même, rendu muet par un
bâillon ou par sa parole, Arundell promit le silence.
--Je ne vous demande pas de ne pas essayer de vous échapper, cela me
regarde, dit Saunders en remettant le bâillon dans sa poche et en tirant
la clef qui devait ouvrir la grille.
Un des matelots approcha la lanterne, et la clef, introduite dans la
serrure rouillée par l'humidité du lieu, eût eu peine à faire jouer les
ressorts intérieurs, maniée par une main moins vigoureuse que celle de
Saunders.
Elle fit les trois tours obligés, et la lourde grille, poussée par deux
matelots, grinça sur ses gonds avec un bruit enroué.
Les matelots s'assirent sur leurs bancs et posèrent leurs avirons sur
les bords de la yole, dans une symétrie parfaite, attendant le signal de
nage. Saunders s'assit au gouvernail ayant Benedict à son côté.
Au moment où la barque, cédant à l'impulsion des rames, se mettait en
mouvement, un rayon égaré de la lanterne ébaucha vaguement vers la
poupe de la yole une sombre figure enveloppée d'un manteau rejeté sur
l'épaule et coiffée d'un chapeau rabattu sur les yeux; mais Saunders
éteignit la lanterne et tout rentra dans l'ombre.
Au bout de quelques minutes, l'embarcation déboucha du sombre canal dans
les eaux de la Tamise.
Le brouillard, déchiré par le vent, fuyait en lambeaux comme une étoffe
que la tempête emporte, dans un ciel bas, écrasé et noir comme la voûte
d'un tombeau qu'enfument les torches des visiteurs; cette coupole
sinistre où des veines moins sombres figuraient les lézardes, semblait
près de s'écrouler par immenses blocs sur la ville endormie, dont la
silhouette d'ébène posée en scie de chaque côté du fleuve n'était plus
piquée que de rares étincelles de lumière.
C'était une nuit horrible que cette nuit.
La Tamise roulait des vagues comme une mer; les amarres des bateaux se
tendaient avec des craquements pénibles comme ceux des nerfs d'un
patient étiré sur un chevalet. Les embarcations s'entre-choquaient en
rendant des sons lugubres; et l'eau pesante retombait sur elle-même avec
un soupir d'oppression et d'épuisement, comme celui qui sort d'une
poitrine sur laquelle s'est assis le cauchemar. Le vent poussait des
plaintes semblables aux cris d'un enfant qu'égorgent des sorcières pour
leur oeuvre sans nom; et sur cet ensemble de bruits plaintifs,
indéfinissables et sinistres, planait, comme un tonnerre sourd, la
rumeur lointaine des vagues regagnant leur gîte.
Les édifices qui longent le fleuve, magasins, entrepôts, usines aux
longs obélisques panachés de flammes, débarcadères aux larges rampes,
églises élevant au-dessus des maisons leurs vieilles flèches normandes
ou leurs campaniles d'imitation classique, perdaient dans l'ombre ce que
le jour peut y faire trouver de mesquin et prenaient des proportions
cyclopéennes et colossales. Les toits devenaient des terrasses
orientales, les cheminées des obélisques et des phares; l'enseigne
gigantesque en lettres découpées faisait l'effet de la balustrade trouée
à jour d'un balcon aérien; et le tout, sombre, immense, confus, semblait
une Ninive sur quoi passait le nuage de la colère de Dieu.--Un graveur à
la manière noire en eût fait, avec quelques rayons de lumière livide,
une de ces effrayantes estampes bibliques où les Anglais excellent.
Sir Benedict Arundell, voyant la barque raser le bord d'assez près, et
sentant moins serrés les doigts dont Saunders lui entourait le bras
comme d'un anneau de fer, crut pouvoir tromper la surveillance de son
gardien, et fit un soubresaut si brusque, que la yole en faillit
chavirer; il avait presque franchi le bord, ses pieds touchaient la
surface de l'eau, et quelques brassées à peine le séparaient du rivage;
mais la main vigoureuse de Saunders, l'enserrant comme une tenaille de
fer, le ramena à sa place, et, par une pesée d'une force immense, le fit
rasseoir.
Pendant cet épisode rapide comme la pensée, l'inconnu, immobile et
silencieux à la proue, s'était levé, étendant les bras comme pour porter
secours à Saunders; les quatre rameurs n'étaient pas de trop pour lutter
contre le tourbillonnement des ondes et maintenir la yole en équilibre.
Dans ce mouvement, les plis de son manteau s'étaient dérangés, et
Benedict avait cru reconnaître les traits de son ami Sidney. Mais
l'homme ramena le pan de son manteau sur son épaule, de manière que le
pli supérieur lui cachât le nez. Les yeux étaient ensevelis dans la
pénombre projetée par les larges bords du chapeau, et l'identité du
personnage était de nouveau devenue impénétrable.
Cependant la tempête augmentait, le vent furieux semblait prendre des
filaments de pluie et les décocher de son arc en sifflant comme des
flèches glacées; une brume d'eau courait dans l'air, et l'écume des
vagues, arrachée par lanières, s'éparpillait phosphorescente à travers
l'obscurité. La houle était si forte, qu'elle dépassait souvent le
bordage de la barque, et que les rameurs, les pieds appuyés contre les
tasreaux, le corps renversé en arrière et pesant de tout leur poids sur
les avirons, avaient toute la peine du monde à maintenir l'esquif dans
sa direction.
Cachée entre deux énormes vagues, la yole passa inaperçue devant le
bureau de police, dont le fanal rouge semblait à moitié endormi, comme
un oeil aviné.
--Il vente à décorner Satan! murmura Saunders.
Et, voyant que Benedict frissonnait sous son mince habit noir, il lui
jeta sur le dos un coin de caban grossier qu'il ramassa avec son pied au
fond de la barque.
--Il est certain, reprit-il, qu'avec un temps pareil, nous ne
rencontrerons pas beaucoup de canots flânant sur la Tamise. Nous sommes
favorisés par le temps, et même un peu trop favorisés, ajouta-t-il en
recevant en plein dans la figure l'écume d'une vague qui déferlait.
Les passages des ponts étaient surtout effrayants. L'eau s'engouffrait
sous les arches en sombres cataractes avec un bruit terrible et un
rejaillissement épouvantable; la rafale qui soufflait en sens inverse
contrariait, sans pouvoir l'arrêter, la course furieuse des vagues
creusées en tourbillon et rendues folles par cette résistance dans
l'étroit passage des piles dont l'obstacle faisait refluer leurs masses.
Le vent mugissait, l'eau sifflait et grondait, et les échos humides des
arches répercutaient ces bruits en les rendant plus effrayants encore.
La barque, dirigée avec un tact miraculeux et une perspicacité presque
inconcevable à travers cette nuit profonde, enfilait juste au milieu de
l'arche la plus sûre, et se précipitait dans le gouffre comme une paille
emportée par la chute du Niagara ou le tourbillon du Maëlstrom; puis
elle ressortait de l'autre côté, pimpante, coquette et fière, et certes
elle en avait bien le droit.
Comme elle passait le pont de Blackfriars, une forme blanche venant d'en
haut traversa rapidement l'axe de l'arcade et vint tomber sur l'eau
comme une plume de cygne, à peu de distance de l'embarcation.
Ce flocon se débattit, et deux bras de femme s'agitèrent au-dessus d'une
jupe ballonnée par la chute. Lorsque la barque, suivant son impulsion,
passa près de ce pâle fantôme, flottant sur l'eau noire comme une elfe
ou une nixe des légendes allemandes, deux mains désespérées
s'accrochèrent au bordage avec une si grande force nerveuse, quoique
faibles et délicates, que leurs ongles d'agate entrèrent dans le bois
comme des griffes de fer.
Si quelqu'un dans la barque eût eu l'idée de relever les yeux, et
surtout si la nuit eût été moins opaque, on aurait pu entrevoir
vaguement une forme humaine penchée au parapet du pont.
La yole s'inclina subitement de ce côté, embarqua une lame, et eût
chaviré si les rameurs ne se fussent portés immédiatement de l'autre.
Une tête effarée et si pâle qu'on pouvait la discerner, malgré
l'épaisseur de la nuit, se montra sur le bord de la barque, à travers un
ruissellement de cheveux détrempés; ses deux prunelles dilatées
luisaient comme des globes d'argent bruni, et de ses lèvres violettes,
avec un accent inexprimable, jaillirent ces mots:
--Sauvez-moi! sauvez-moi!
--Que faire? dit Saunders. Si elle continue ainsi, elle va nous faire
tourner ou entraver notre marche; et pourtant ce serait dur de lui
couper les mains, car il n'y aurait pas d'autre moyen de la faire lâcher
et de lui replonger la tête dans cette vilaine eau noire qui lui fait si
grand'peur.
--Ce serait un crime abominable, dit Benedict en saisissant les bras de
l'infortunée et en s'efforçant de l'attirer dans le bateau.
Tous les rameurs se jetèrent à l'autre bord, et, comme l'homme
mystérieux placé à la poupe ne fit aucune observation, Saunders aida
Benedict dans l'opération du sauvetage; et bientôt, passée par-dessus le
bord, la femme entra dans la barque, et s'assit ou plutôt s'affaissa aux
pieds de Benedict.
La marche de la barque, un instant retardée par cet incident, fut
accélérée pour regagner le temps perdu, et bientôt on laissa en arrière
le pont de Londres, et la yole fila avec plus de rapidité que la flèche
au milieu des rangées de navires, dont les espars se heurtaient avec un
cliquetis lugubre, et dont les poulies, tracassées par le vent,
piaulaient comme des oiseaux de nuit.
Le silence le plus profond régnait dans la barque, les rameurs
semblaient retenir leur souffle, les rames garnies de linges entraient
dans l'eau muette, comme si elles se fussent baignées dans un
brouillard, et le seul bruit qu'on entendît, c'était le claquement des
dents de la pauvre femme qui frissonnait dans ses vêtements mouillés.
On sortit enfin de la ville de navires dont les quartiers se groupent à
partir du pont de Londres jusqu'à l'île des Chiens, et les rameurs
enfoncèrent avec plus de vigueur et moins de précaution leurs avirons
dans l'eau moins turbulente, car la fureur de l'orage s'était un peu
abattue.
Certes, Benedict, qui avait étendu un pan du surtout que lui avait prêté
Saunders sur les épaules de la malheureuse jeune femme vêtue seulement
de mousseline blanche, ne se doutait pas qu'il l'eût déjà vue une fois
dans la journée sous le porche de Sainte-Margareth, où la manche de son
habit avait effleuré le voile de dentelles qui la couvrait; et
certainement la pauvre Édith Harley--car c'était elle--n'aurait pas cru
que l'homme aux pieds duquel, par cette nuit glacée, elle se tordait en
sanglotant, était l'heureux Benedict Arundell.
Un étrange destin réunissait dans cette barque frêle, au milieu d'un
ouragan, le mari sans femme, la femme sans mari. Une combinaison
capricieuse, désunissant les couples que tout semblait assortir, en
faisait un autre de leurs parties brisées et disjointes.
X
La yole nagea encore quelque temps, jusqu'à la hauteur de Gravesend, à
peu près. La tempête s'était un peu apaisée, et le ciel, quoique
toujours menaçant, laissait entrevoir quelques étoiles dans le bleu noir
de la nuit, à travers les déchirures élargies des nuages. Les vagues,
remuées jusque dans leurs profondeurs, s'agitaient lourdement et
déferlaient en lames pesantes sur les berges du fleuve évasé en bras de
mer; le vent grommelait en s'éloignant, comme un chien hargneux et
poltron qui vient de recevoir un coup de pied.
Une coque noir, surmontée d'espars déliés comme des fils d'araignée,
sortit de l'eau, et se dessina vaguement dans l'obscurité.
C'était _la Belle-Jenny_ à l'ancre, et masquée jusque-là par un coude du
fleuve. Tout semblait dormir à son bord: les écoutilles étaient
soigneusement fermées; pas une lumière, pas un mouvement, rien que le
cri des poulies fouettées par les derniers souffles de la rafale; ce
sommeil était trop profond pour être naturel. En effet, _la Belle-Jenny_
ne dormait que d'un oeil, car la yole ne fut pas plus tôt dans ses
eaux, qu'une tête se leva au-dessus du bastingage, et, se penchant vers
le fleuve, murmura d'une voix basse mais distincte:
--Ohé! là-bas, de la yole! ohé! est-ce vous?
--Oui, répondit sur le même ton Saunders, et voici le mot de passe: «Le
crabe marche de travers, mais il arrive.»
--Sage maxime, ajouta Mackgill en se présentant au sommet de l'échelle.
Le canot s'était rangé tout à fait sur le flanc de _la Belle-Jenny_, et
Saunders, tenant toujours d'une main le bras d'Arundell, et de l'autre
empoignant une des cordes de tire-veille, commença à gravir l'échelle
escarpée. Arundell eut un instant l'idée de se laisser tomber; mais la
main de Saunders l'étreignait comme un étau, et, d'ailleurs, les autres
compagnons, montant immédiatement après lui, avaient les doigts à la
hauteur de ses talons, et l'eussent probablement retenu. Il eût pu
aussi rouler dans le canot resté en bas.
Toute tentative d'évasion était donc impossible; il continua son
ascension aussi lentement que s'il eût monté les échelons de la potence,
car il sentait que chaque pas qu'il faisait l'éloignait d'une immensité
de miss Amabel. Son transport, opéré avec tant de précaution et de
mystère sur un vaisseau qui semblait l'attendre, annonçait un projet
médité depuis longtemps; tous ces agents silencieux obéissaient à une
volonté dont le but restait impénétrable pour lui. Que voulait-on faire
de sa personne? l'emmener dans une région lointaine, le retenir en otage
pour une rançon de ses parents et de ses amis? Aurait-il été la victime
à Londres d'une de ces troupes de trabucaires qui emmènent leurs
prisonniers dans la montagne, sauf à envoyer à la ville une oreille du
captif en manière de sommation?
--Et la femme, qu'en allons-nous faire? dit Saunders, qui était resté
dans le canot, après avoir confié sir Benedict Arundell aux soins de
Jack et de Mackgill, à l'homme au manteau, toujours assis près de la
poupe. La rejeter à l'eau après l'avoir sauvée, ce serait dur.
--Qu'on la monte là-haut, répondit brièvement l'homme embossé dans sa
cape.
Édith avait écouté ce dialogue, où sa vie s'agitait, comme si la
question ne l'eût pas regardée; elle tremblait convulsivement, et les
bourdonnements de la folie passaient dans sa tête traversée
d'éblouissements fébriles; elle se laissa prendre et emporter comme un
enfant malade par sa nourrice.
Saunders, habitué à de plus lourds fardeaux, gravit l'échelle vacillante
avec la légèreté d'un chat, et eut bientôt déposé sur le pont miss
Édith, qu'il adossa contre le mât, car elle se soutenait à peine, et ses
membres inertes, n'étant plus guidés par aucune volonté, flottaient
comme au hasard. L'homme au manteau ordonna à Saunders de la conduire
sous l'entrepont, dans un endroit d'où elle ne pût rien voir et où elle
ne pût pas être vue.
L'ordre fut aussitôt exécuté, et le pont de _la Belle-Jenny_, redevenu
désert, ne résonna bientôt plus que sous les pas de l'homme au manteau,
qui se promenait sur le tillac, épiant la direction du vent; car
Benedict avait aussitôt été conduit dans la cabine d'arrière par Jack et
Mackgill, et soigneusement enfermé dans sa nouvelle prison.
Sa cabine était ornée avec assez d'élégance; le lit, caché par de courts
rideaux de damas s'enfonçait dans un cadre de bois des îles. Un divan de
crin noir, une table suspendue de manière que son niveau ne fût pas
dérangé par le roulis, une petite lampe enclavée au plafond en
formaient l'ameublement; mais la fenêtre, à laquelle Benedict courut
d'abord, était faite d'un rond de verre dépoli joint avec une précision
parfaite et d'une épaisseur à ne laisser ni transparence ni espoir
d'évasion. La porte paraissait également bien fermée.
Arundell, voyant que tout essai de fuite était impossible, alla
s'asseoir dans l'angle du divan et resta là sans pensée et sans rêve,
subissant son sort avec la patience morne du sauvage ou de l'animal
captif: des suppositions, il était las d'en faire; des projets, ils
étaient inutiles. Perspicacité, intelligence, résolution, rien ne
pouvait servir. Enveloppé d'inextricables réseaux, par un ennemi
inconnu, pauvre mouche prise dans la toile d'une araignée mystérieuse,
il ne pouvait, en se débattant, qu'enchevêtrer ses ailes encore
davantage, et que faire redoubler les fils qui le retenaient. Jouet d'un
guet-apens horrible ou d'une trahison infâme, il lui fallait attendre
son sort en silence. Fatigué des événements et des émotions de cette
journée terrible, malgré son désir de rester éveillé pour observer les
choses qui allaient se passer, il sentait malgré lui ses paupières
s'appesantir. Quoique son esprit veillât son corps dormait.
Pendant ce temps, la brise avait sauté, et le capitaine Peppercul, en
train de déguster à petites gorgées un gallon plein de rhum pour se
préserver du brouillard humide, interrompit cette douce occupation, et,
sur l'avis de l'inconnu au manteau noir, qui avait observé les rhumbs du
vent avec la sagacité d'un homme expérimenté aux choses de la mer, monta
sur le pont en chancelant un peu. Comme le brouillard était extrêmement
humide ce soir-là, en mortel plein de prudence, il s'était extrêmement
prémuni. Mais le digne capitaine Peppercul n'était pas un gaillard à
péricliter pour une mesure de spiritueux, et deux ou trois bouffées
d'air frais lui eurent bientôt rendu tout son sang-froid.
--Capitaine, la marée nous favorise, le vent a changé, il faut mettre le
cap sur la pleine mer; notre expédition en Angleterre est finie, dit
l'homme au manteau en voyant paraître Peppercul.
--Entendre, c'est obéir, répondit celui-ci en parodiant à son insu la
formule du dévouement oriental; car l'homme au manteau paraissait lui
inspirer un respect mélangé de crainte, quoique de sa nature le
capitaine Peppercul ne fût ni servile ni poltron.
L'ordre fut donné d'appareiller. Les barres d'anspect furent placées
dans l'arbre du cabestan, et les matelot pesant dessus de toute la force
de leurs bras et de leur poitrine, commencèrent leur manège circulaire
en poussant sur un rythme plaintif ce singulier gloussement composé de
la plainte du vent, du sanglot de la lame, du cri de la mouette, et dans
lequel l'inquiétude de la nature semble se mêler à l'effort humain.
L'ancre dérapait, et déjà, plusieurs tours de chaîne s'enroulaient au
tambour et mouillaient le pont de leur dégoût.
A ces piaulements bizarres, aux piétinements réguliers qui les
accompagnaient, Benedict qui déjà ébauchait un rêve plein de
catastrophes étranges et d'apparitions sinistres, vague image de ses
aventures de la journée, comprit qu'on levait l'ancre et qu'on allait
partir. Quoique ce détail n'aggravât pas beaucoup sa situation et qu'il
lui fût, au fond, assez indifférent d'être captif dans une prison
immobile ou dans une prison voyageuse, il se sentit pris d'une
incommensurable tristesse: être prisonnier en Angleterre, sur un sol
peuplé de ses amis qui le cherchaient, vivre dans l'air que respirait
Amabel, c'était encore une consolation; il ne pouvait plus compter sur
les efforts de ses parents et de ses connaissances pour le retrouver.
Comment suivre sa trace dans ce sillage qui se referme aussitôt en
tourbillonnant? Amabel était à jamais perdue pour lui!
Les cris singuliers continuaient toujours, et bientôt l'ancre relevée
fut attachée aux amures; les matelots, grimpés sur les huniers et sur
leurs vergues, déferlèrent les voiles, qui s'ouvrirent à la brise en
palpitant avec bruit, comme des ailes d'oiseau de mer qui voudraient
s'envoler; mais, retenues par les écoutes elles se creusèrent,
s'arrondirent, et, donnant leur impulsion à _la Belle-Jenny_, la firent
gracieusement pencher dans son sillage.
Mackgill, debout près de l'habitacle de la boussole, éclairée par une
lueur tremblotante, tenait la roue du gouvernail, et, guidant _la
Belle-Jenny_, aussi sensible à l'impulsion qu'un cheval à bouche
délicate à l'action du mors et de la bride, il la redressait,
l'infléchissait, évitant les rencontres des navires et des barques, que
les approches du jour commençaient à faire sortir de leur torpeur et qui
se croisaient en tous sens sur le large fleuve.
Le matin commençait à se lever; des lignes de lumière blafarde
sillonnaient les épais bancs de nuages. Les feux rouges de
bateaux-phares pâlissaient sensiblement, éteints par les lueurs du jour
naissant; les rives du fleuve, à peine visibles, reculaient à l'horizon,
et les eaux jaunes, bouillonnaient en larmes plus larges. L'approche de
la haute mer se faisait sentir, et _la Belle-Jenny_, bercée par le
roulis, enfonçait et relevait sa proue entourée d'un flot d'écume.
Benedict, à moitié assoupi, se tenait accoudé sur son oreiller de crin
lorsqu'un craquement de la porte le réveilla tout à fait.
Le panneau glissa dans la rainure, et l'homme au manteau noir parut sur
le seuil de la cabine.
La chambre était sombre, et Benedict ne put tout de suite distinguer les
traits de celui qui venait ainsi troubler sa solitude; l'ombre du grand
chapeau voilait encore sa figure, et les plis du manteau dissimulaient
sa taille.
Cependant l'intention du nouveau survenant ne parut pas être de
prolonger plus longtemps son incognito, car il s'avança sous la petite
lampe qui brûlait encore, jeta en arrière sa cape, ôta son chapeau, et
découvrit aux regards surpris d'Arundell la tête de sir Arthur Sidney.
Arundell ne put retenir un cri de surprise.
Sir Arthur Sidney resta parfaitement calme en face de son ami, et comme
s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire. Les rayons de la lampe,
jouant sur les luisants satinés de son front lui faisaient, comme une
espèce d'auréole. Son regard était plein de calme, et ses traits
exprimaient la sérénité la plus parfaite.
--Quoi! c'est vous, sir Arthur!
--Moi, revenu ce matin des Indes.
--Que signifie tout ceci, Arthur? s'écria Benedict ne pouvant plus
douter de l'identité de Sidney.
--Cela signifie, répondit tranquillement Sidney, que je n'avais pas
donné mon consentement à ce mariage, et qu'il a bien fallu l'empêcher.
Voilà tout. Je vous demande pardon des moyens employés. Je n'en avais
pas d'autres, j'ai pris ceux-là.
--Quelle prétention étrange! répliqua Benedict, décontenancé par la
simplicité froide de la réponse. Êtes-vous mon père, mon oncle, mon
tuteur, pour vous arroger de tels droits sur moi?
--Je suis plus que tout cela, je suis votre ami, répondit gravement
Sidney.
--Singulière façon de le montrer, que de détruire le bonheur de ma vie
et de me plonger dans le plus affreux désespoir!
--Le chagrin passera, dit Arthur; les peines des amoureux ne sont pas de
longue durée, le vent les emporte comme des plumes de mouette sur la
mer. D'ailleurs, vous ne vous apparteniez pas, continua-il en tirant de
sa poche un papier qu'il déploya devant Benedict.
Ce papier déjà jauni semblait écrit depuis longtemps, il était cassé à
ses plis. L'écriture qu'il contenait avait dû changer de couleur; les
caractères en étaient roussâtres, on eût dit que, pour les tracer, le
sang avait servi d'encre.
A l'aspect de ce papier d'apparence cabalistique, et qui ne ressemblait
pas mal à la cédule d'un pacte avec le diable, sir Benedict Arundell
parut embarrassé et garda le silence.
--Est-ce bien là votre signature? dit Sidney en tenant le papier à la
hauteur des yeux de Benedict.
--Oui, c'est bien mon nom et mon parafe, répondit sir Benedict Arundell
d'un ton résigné.
--Avez-vous librement posé là votre nom de gentilhomme?
--Je ne puis dire qu'on m'ait forcé, répondit Arundell; oui, j'ai mis là
mon nom, plein d'enthousiasme et de foi.
--Et c'est un serment formidable que celui que renferme cette lettre.
Vous avez juré par tout ce qui peut lier sur cette terre où nous sommes,
par le Dieu qui créa les mondes, par le démon qui les veut détruire, par
le ciel et l'enfer, par l'honneur de votre père et la vertu de votre
mère, par votre sang de gentilhomme, par votre âme de chrétien, par
votre parole d'homme libre, par la mémoire des héros et des saints, sur
l'Évangile et sur l'épée, et, au cas où notre religion ne serait qu'une
erreur, par le feu et l'eau, sources de la vie, par les forces secrètes
de la nature, par les étoiles, mystérieuses régulatrices des destinées,
par Chronos et par Jupiter, par l'Achéron et par le Styx, qui autrefois
liait les dieux. S'il est au monde une formule plus irrévocable, je
l'ignore; mais quand vous avez écrit ces lignes, vous avez cherché tout
ce qu'il y a de plus redoutable et de plus sacré pour donner de la force
au serment que ce papier contient.
--C'est vrai, répondit Arundell.
--J'avais besoin de vous, continua Sidney, et, en vertu des droits que
cet écrit me donne, je suis venu vous chercher, puisque vous ne veniez
pas.
Benedict, comme accablé, baissa la tête et ne répondit point.
--Lorsque vous serez plus calme, continua Sidney, je vous dirai ce que
j'attends de vous et ce que vous avez à faire.
Cela dit, sir Arthur se retira, fermant après lui le panneau à
coulisses, et _la Belle-Jenny_, poussée par un bon vent, entra dans la
pleine mer.