Après cette lecture, le comte, fou de douleur et de rage, se mit à
parcourir le parc en tous sens, à la recherche de l'être mystérieux qui
avait, pendant son assoupissement, jeté sur ses genoux les lettres
d'Édith et la formule du pacte qui le liait à un pouvoir inconnu.
En vain il battit les allées, les contre-allées, les recoins de
bosquets, il ne put rien découvrir. Il est vrai que la nuit était sombre
et que de vagues reflets de lanternes éloignées le guidaient seuls dans
sa poursuite.
Las de cette course insensée, il sortit du parc, et se dirigea sans trop
savoir où il allait, du côté de Primerose-Hill.
Les maisons s'éclaircissaient, les champs commençaient à se mêler à la
ville, et bientôt il se trouva dans la campagne, gravissant les
premières pentes de la colline.
Toutes ces marches et contre-marches avaient pris du temps, et l'aurore
tardive de novembre jetait de vagues lueurs dans le ciel, que jonchaient
de grands nuages éventrés, gigantesques cadavres restés sur le champ de
bataille de la tempête. Rien ne ressemblait moins à l'Aurore aux doigts
de rose d'Homère que ce sinistre lever du soleil britannique.
Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui frissonnait à l'aigre brise
du matin, déjà veuf de plus de la moitié de ses feuilles, et reprit dans
sa poche les lettres à moitié lacérées d'Édith, qu'il y avait plongées
par un mouvement machinal: tout en ne lui laissant aucun doute sur son
malheur, elles étaient d'un style contraint, et la passion ne s'y
exprimait qu'avec des formes embarrassées; on eût dit que la jeune femme
avait cédé plutôt à une fascination involontaire qu'à une sympathie.
Cette lecture envenimait encore les plaies de Volmerange; mais il avait
besoin de la faire pour légitimer sa vengeance à ses propres yeux; après
son action violente et terrible, un doute lui venait, non sur la
certitude de la faute, mais sur la légitimité de la punition; cette
forme blanche, descendant à travers l'ombre vers le gouffre noir du
fleuve, lui passait toujours devant les yeux comme un remords visible.
Il se demandait s'il n'avait pas outrepassé son droit d'époux et de
gentilhomme, en infligeant une mort affreuse à un être jeune et charmant
à peine au seuil de la vie. Quelque coupable que fût Édith, elle était
tellement punie, qu'elle devenait innocente.
Qui lui eût dit le matin que le soir il serait meurtrier, lui eût
produit l'effet d'un fou; et cependant il venait d'immoler
impitoyablement une femme sans défense, une femme dont il avait juré à
la face du ciel et des hommes d'être le protecteur. La terrible
exécution qu'il avait faite, bien que juste d'après les lois du point
d'honneur, l'épouvantait et lui apparaissait dans son horrible gravité;
et d'ailleurs, sa vengeance n'eût-elle pas dû commencer par le complice
d'Édith? Cédant à la colère aveugle, il s'était ôté, en tuant la
coupable, tout moyen de remonter à la source du crime. C'était l'infâme
séducteur dont il aurait dû arracher le nom à Édith et qu'il eût eu
plaisir à torturer lentement et avec la plus ingénieuse barbarie, car
une mort prompte n'eût pas assouvi sa vengeance.
Puis, songeant aux liens qui l'attachaient à l'association mystérieuse
dont nos lecteurs ont put voir la formule de serment, il s'indignait de
cette autorité revendiquée après plusieurs années de silence, et, bien
que le serment ne lui eût pas été extorqué il sentait son indépendance
se révolter contre cette prétention de disposer de lui.--Il avait juré,
il est vrai, mais dans l'enthousiasme de la jeunesse, de mettre toute
ses forces et toute son intelligence au service de l'idée commune; mais
fallait-il pour cela abjurer les sentiments de son coeur, cesser
d'être homme et devenir comme un bâton dans la main cachée?
Il lui semblait saisir une coïncidence étrange entre le déshonneur
d'Édith et ce rappel au serment prononcé. N'avait-on pas voulu, par ce
coup terrible, le détacher des choses humaines, et profiter de son
désespoir pour le jeter à corps perdu dans les entreprises impossibles?
Il se rappelait une phrase prononcée jadis par un des membres influents
de l'association: «Dieu a mis la femme sur la terre, de peur que l'homme
ne fît de trop grandes choses.» En lui découvrant l'indignité de celle
qu'il aimait, sans doute on avait pensé le convaincre, sans réplique, de
la maxime de Shakespeare: «Fragilité, c'est le nom de la femme,» et le
faire renoncer pour toujours à ses trompeuses amorces.
--Oh! disait-il dans sa pensée, à qui se fier désormais, si le front
ment comme la bouche, si la candeur trompe, si la pudeur n'est qu'un
masque, si l'étincelle céleste n'est qu'un reflet de l'enfer, si le
coeur de la rose est plein de poison, si la couronne virginale ceint
des cheveux dénoués par la débauche... Édith! Édith! oh! je t'avais
confié sans crainte et sans défiance l'honneur de mon antique maison;
j'aurais cru que tu aurais transmis pur le sang des vieux chevaliers et
le sang royal de l'Inde qui coule dans nos veines. Et cependant elle
m'aimait, j'en suis sûr, s'écria-t-il en frappant violemment son genou
avec son poing; non, son doux regard disait vrai; sa voix avait l'accent
de l'amour sincère; il y a là-dessous quelque machination horrible. Mais
a-t-elle nié l'accusation une seule fois? a-t-elle prononcé un mot pour
sa défense? Elle est coupable... coupable... coupable..., continua-t-il
en répétant le mot avec l'insistance monotone des gens qui sentent leurs
idées s'échapper et qui raccrochent à la dernière syllabe prononcée,
comme un rameau sauveur leur raison qui se noie.
Des larmes coulaient le long de ses joues une à une, silencieusement et
sans interruption; il ne pensait même pas à les essuyer, et répétait
d'un air fou et comme un vague refrain de ballade:
--Elle est coupable, coupable, coupable!
Le jour s'était levé tout à fait, et, des hauteurs de Primerose-Hill, la
vue s'étendait sur la ville de Londres, qui commençait à fumer comme une
chaudière en ébullition: c'était un spectacle plein de grandeur et de
magnificence. De larges traînées de brouillard bleuâtre indiquaient le
cours de la Tamise, et ça et là s'élançaient de la brume les flèches
pointues des églises indiquées par un rayon de lumière oblique.
Les deux tours de Westminster ébauchaient leurs masses noires presque en
ligne directe; le duc d'York posait, imperceptible poupée sur sa mince
colonne; puis, à gauche, le monument du feu élevait vers le ciel ses
flammes de bronze doré, la Tour groupait sa botte de donjons, Saint-Paul
arrondissait sa coupole flanquée de deux campaniles; l'ombre et le clair
jouaient sur ces vagues de maisons interrompues de loin en loin par
l'îlot verdâtre d'un parc ou d'un square avec une grandeur et une
majesté dignes de l'Océan; mais Volmerange, quoique ses yeux immobiles
parussent contempler ce panorama merveilleux avec la plus profonde
attention, ne voyait absolument rien: l'ombre pâle d'Édith lui
interceptait tout ce spectacle.
Sa fureur était tombée, et il se trouvait dans un tel état de
prostration, qu'un enfant eût eu raison de lui en ce moment-là; toute
sa vitalité avait été épuisée dans cette projection immense; il s'était
vidé dans son crime. Il essaya de se lever, mais ses genoux se
dérobaient sous lui, un nuage s'abaissa sur ses yeux; ses tempes se
couvrirent d'une sueur froide; il retomba au pied de son arbre.
Au même instant passait sur la route un homme d'une apparence honnête et
d'une mise simple, mais qui n'excluait pas la confortabilité, une de ces
figures que l'on verrait mille fois sans les reconnaître, tant elles
savent porter habilement le masque et le domino de la foule.
L'homme s'approcha de Volmerange, qui, excédé d'émotion et de fatigue,
glacé par l'air de la nuit était près de s'évanouir.
--Qu'avez-vous, monsieur? lui dit le passant d'un air d'intérêt. Vous
êtes bien pâle et paraissez souffrir.
--Oh! rien, une faiblesse, un étourdissement passager, répondit le comte
d'une voix presque éteinte.
--Je bénis l'heureux hasard qui m'a fait passer par ici; je suis médecin
et je rendais visite à une de mes pratiques de Primerose-Hill: j'ai ici
de quoi vous réconforter, dit l'homme en tirant de sa poche un petit
portefeuille assez semblable à la trousse des chirurgiens, et dont il
sortit un flacon qui paraissait contenir des sels.
--En effet, je ne me sens pas bien, murmura Volmerange en laissant
tomber sa tête.
L'officieux passant déboucha le flacon, d'où s'exhala une odeur
pénétrante, et le mit sous le nez du malade. Mais la substance qu'il
renfermait ne produisit pas l'effet qu'on en eût dû attendre; au lieu de
sortir de son évanouissement, Volmerange semblait s'y plonger plus
avant, et les efforts qu'il avait faits pour aspirer l'odeur excitante
paraissaient avoir épuisé le peu de force qui lui restaient.
Le passant, qui s'était intitulé médecin, bien qu'il vit la pamoison du
malade se prolonger, continuait à lui tenir sous les narines le flacon
qu'il eût dû retirer, voyant son effet inutile.
A la syncope paraissait avoir succédé la léthargie. Volmerange, les bras
flottants, le tronc affaissé, la tête vacillante d'une épaule à l'autre,
n'était plus qu'une statue inerte.
--Précieuse invention! murmura le bizarre médecin, très satisfait du
singulier résultat de son assistance. Le voilà dans un état convenable;
il ne sait plus s'il est au ciel, sur terre ou en enfer; on peut le
prendre et l'emporter sans qu'il s'en aperçoive plus qu'un ballot ou un
mort de huit jours. Il irait en Chine comme cela. Mais avisons s'il
passe quelque voiture où je puisse le loger.
Et il s'élança au milieu de la route, comme pour voir de plus loin.
Il n'eut pas besoin de rester longtemps à son poste d'observation. Une
voiture de place se dirigeant vers Londres d'un train inconnu aux
cochers de fiacre continentaux apparut avec un rayonnement et un
tonnerre de roues à l'horizon du chemin.
Le prétendu médecin fit signe au cocher. La voiture était vide, et
l'automédon fit approcher son char du tertre où gisait Volmerange.
--Aidez-moi, dit le faux médecin, à mettre ce gentilhomme dans votre
voiture; il a trop bu à souper de vins d'Espagne et de France, et il
s'est endormi sous cet arbre dans sa petite promenade matinale. Je le
connais et vais le conduire chez lui.
Le cocher aida le passant à loger Volmerange dans le cab sans faire la
moindre observation, car le fait d'un gentilhomme ivre n'est pas assez
rare pour étonner. Seulement, le cocher, en remontant sur son siège,
soupira mélancoliquement en lui-même à cette réflexion:
--Est-il heureux ce lord, d'être gris de si bonne heure.
Cette axiome formulé, il lança son cheval dans la direction indiquée par
l'homme qui lui avait désigné une maison située le long d'un de ces
_roads_ qui succèdent aux rues sur les confins de Londres.
Au bout de quelques minutes, la voiture s'arrêta devant un mur dans
lequel était coupée une petite porte verte dont le bouton de cuivre
reluisait comme l'or. Des arbres à moitié effeuillés, qui dépassaient le
chaperon de la muraille, indiquaient qu'un jardin assez vaste séparait
la maison de la rue.
L'homme qui avait administré à M. de Volmerange le cordial à l'effet
stupéfiant tira le bouton et sonna plusieurs fois, séparant ses coups
par des intervalles qui paraissaient avoir une signification réglée
d'avance.
Un domestique vint ouvrir; l'homme lui dit deux mots à l'oreille; le
domestique rentra dans la maison, et bientôt reparut suivi de deux
compagnons à teint olivâtre et à figure bizarre, qui prirent Volmerange
et l'emportèrent dans un pavillon de forme ronde, formant au coin du
corps de logis une de ces tourelles assez fréquentes dans l'architecture
anglaise.
Le cocher, largement payé, s'en alla, trouvant l'aventure toute simple;
il avait dans la nuit reporté chez eux ou ailleurs quatre ducs ou
marquis dans un état pour le moins aussi problématique que celui de
Volmerange.
L'homme au flacon, ayant achevé sa mission, se retira aussi, après avoir
écrit sur un carré de papier, qu'il déchira de son portefeuille,
quelques mots moitié en chiffres, moitié en caractères d'une langue
inconnue, qu'il remit au domestique qui était venu ouvrir.
La maison dans laquelle on avait apporté Volmerange avait un aspect
d'élégance et de richesse qui excluait toute idée de vol et de
guet-apens. Une véranda blanche et rose jetait son ombre découpée sur un
perron de marbre blanc; des glaces sans tain, et d'une seule pièce,
posées au-dessus des cheminées, laissaient transparaître d'énormes vases
de la Chine remplis de fleura. La cage de cristal d'une serre immense
dans laquelle le salon paraissait se continuer, tenait sous cloche une
vraie forêt vierge; les lataniers, les bambous, les tulipiers, les
jamroses, les lianes, les passiflores, les pamplemousses, les raquettes
s'y épanouissaient avec une violence toute tropicale, brandissant les
dards, les coutelas, les griffes de leurs feuillages monstrueux et
féroces, faisant éclater leurs calices comme des bombes de parfums et de
couleurs, et palpiter les pétales de leurs fleurs comme les ailes des
papillons de Cachemyr.
Les deux laquais basanés déposèrent sur un divan Volmerange toujours
endormi, et se retirèrent en silence, n'ayant pas l'air autrement
surpris de l'arrivée de ce personnage, que sans doute ils voyaient pour
la première fois.
Il y avait déjà quelques minutes qu'il reposait, toujours sous
l'influence du narcotique, et personne ne paraissait.
La pièce où il avait été déposé offrait, dans son ameublement d'une
simplicité élégante, quelques particularités qui eussent pu guider les
suppositions de l'observateur; une fine natte indienne recouvrait le
plancher, et sur la cheminée se contournait une idole de la Trimourti
mystique représentant Brahma, Wishnou et Shiva; un bouclier de peau
d'éléphant, un sabre courbe, un krick malais et deux javelines formaient
trophée le long de la muraille. Ces détails caractéristiques, et moins
bizarres à Londres que partout ailleurs, semblaient indiquer la demeure
d'un nabab enrichi à Calcutta ou d'un civilien haut employé de la
Compagnie des Indes.
Bientôt une portière de brocart se souleva et donna passage à une figure
étrange: c'était un vieillard de haute taille, un peu courbé, qui
s'avançait en s'appuyant sur un bâton aussi blanc que l'ivoire; sa face
maigre, desséchée et comme momifiée, avait la teinte du cuir de Cordoue
ou du tabac de la Havane; de larges orbites de bistre cerclaient ses
yeux creux et brillants comme des yeux d'animal, et dont l'âge n'avait
pas amorti une seule étincelle; son nez, courbé en bec d'aigle, était
presque ossifié, et ses cartilages endurcis luisaient comme un os; ses
joues caves, sillonnées de rides profondes, adhéraient aux mâchoires, et
ses lèvres bridaient sur des dents que l'usage du bétel avait rendues
jaunes comme de l'or; les jointures des mains, presque pareilles à
celles des orangs-outangs, se plissaient transversalement comme le
cou-de-pied des bottes à la hussarde.
Une petite perruque rousse, de celles dites de chiendent, recouvrait
cette tête hâlée, brûlée et comme calcinée par le soleil, couvant les
passions et le feu dévorant d'une idée fixe; sous le bord de cette
perruque scintillaient deux anneaux d'or mordant le lobe d'une oreille
semblable à un bout de vieux cuir.
A voir ce spectre jaune, plissé, feuilleté comme un livre, si sec, que
ses jointures craquaient en marchant, comme celles des genoux de don
Pèdre, on l'aurait cru, non pas centenaire, mais millenaire. Il accusait
un nombre d'années fabuleux, et pourtant ses prunelles, seuls points
vivants dans sa face morte, étincelaient de jeunesse. Toute la vigueur
de ce corps anéanti, et conservé sur terre par une volonté puissante,
s'y était réfugiée.
Si Volmerange eût pu secouer l'invincible torpeur qui l'accablait et le
retenait dans un sommeil hébété, il eût frémi en voyant cet être
fantastique glisser vers lui avec une allure de fantôme, et il se serait
cru en proie aux épouvantements du cauchemar: malgré son large habit
noir, sa culotte et ses bas de soie que n'eût pas désavoués un ministre
prêt à monter en chaire, costume tout à fait contraire à l'emploi
d'apparition, le vieillard semblait arriver directement de l'autre
monde.
Aucun sentiment de malveillance ne paraissait cependant l'animer, et il
se dirigea du côté du divan d'un air aussi visiblement satisfait que le
permettaient son teint de pharaon empaillé et les milliers de rides que
dessinait son sourire dans sa figure antédiluvienne.
Il tenait encore à la main le papier sur lequel l'homme, en remettant
Volmerange au domestique, avait griffonné quelques lignes en signes
mystérieux, et le contenu sans doute était de nature à lui être
agréable, car, en le relisant une dernière fois avant de le jeter au
feu, il dit a demi voix:
--Vraiment ce garçon est très intelligent; il faudra que j'avise à
récompenser son zèle.
Cela dit, il s'assit près de Volmerange, attendant que l'effet du
narcotique se dissipât; mais, voyant que le jeune comte ne s'éveillait
pas encore, il appela ses laquais basanés et le fit déposer sur un lit
de repos dans une salle voisine.
Cette salle, ornée et meublée avec une extrême magnificence, rappelait
les fabuleuses splendeurs des contes orientaux. Aucun palais
d'Haïderabad ou de Bénarès n'en contenait assurément un plus riche et
plus splendide.
De légères colonnes de marbre blanc, entourées d'un cep de vigne, dont
les feuilles étaient figurées par des semences d'émeraudes et les
grappes par des grenats, soutenaient un plafond fouillé, ciselé,
découpé, écartelé de mille caissons pleins de fleurs, d'étoiles,
d'ornements fantastiques et touffus comme la voûte d'une forêt.
Sur les murailles courait une frise contenant les principaux mystères de
la théogonie indienne: on y voyait taillé tout un monde de dieux à
trompe d'éléphant, à bras de polype, tenant à la main des lotus, des
sceptres, des fléaux; des monstres, moitié hommes, moitié animaux, aux
membres feuillus et contournés en arabesques, symboles mystérieux de
profondes pouces cosmogoniques. Malgré leur roideur hiératique et la
naïveté enfantine de leur exécution, ces sculptures avaient une vie
étrange, les complications de leurs enlacements les faisaient fourmiller
à l'oeil, et leur donnaient comme une espèce de mouvement immobile.
De larges portières de damas broché d'or tombaient à plis puissants, et
remplissaient l'interstice des colonnes.
Un tapis, que ses dessins compliqués et ses palmettes de mille couleurs
faisaient ressembler à un châle de cachemire tissu pour les épaules
d'une géante, couvrait le plancher de sa moelleuse épaisseur.
Autour de la salle régnait un divan bas, couvert d'une de ces étoffes
merveilleuses où l'Inde semble attacher avec de la soie les nuances
brillantes de son ciel et de ses fleurs.
Un jour doux et laiteux, tamisé par des vitres dépolies, versait à ces
magnificences asiatiques des lueurs vagues, estompées encore par un
imperceptible nuage de fumée bleuâtre provenant des parfums brûlés sur
les cassolettes aux quatre coins de la salle, et donnait à cette salle,
déjà surprenante par elle-même, un aspect tout à fait féerique. Derrière
cette gaze vaporeuse, les ors, les grenats, les cristaux, les saillies
des sculptures, avaient des phosphorescences et des illuminations
subites de l'effet le plus bizarre. Un morceau de bas-relief frisé par
la lumière semblait se mettre en marche, une colonne pivoter sur
elle-même et se tordre en spirale, et, soit que les aromes des fleurs
exotiques, jaillissant des grands vases, eussent un effet vertigineux,
soit que les parfums des cassolettes continssent quelques-unes de ces
préparations enivrantes dont l'Inde a l'habitude et le secret, au bout
de quelques minutes tout prenait, dans cette salle fouillée en pagode,
la physionomie indécise et changeante des objets entrevus dans le rêve.
Le personnage bizarre dont nous avons tout à l'heure esquissé les traits
venait de reparaître après une courte absence, mais il était débarrassé
de ses habits noirs et de sa défroque européenne; un turban artistement
roulé avait remplacé sur son crâne rasé la perruque de chiendent; deux
lignes blanches faites avec de la poussière consacrée rayaient son front
fauve; un anneau de brillants scintillait suspendu à sa cloison nasale;
une robe de mousseline descendait de ses épaules à ses pieds avec des
plis droits auxquels le corps qu'ils recouvraient n'imprimait pas la
moindre inflexion, tant était grande la maigreur du vieillard.
Cette tête cuivrée entre ce gros turban et cette longue robe blanche
produisait le contraste le plus étrange. Ces deux blancheurs avaient
rendu à ce masque bistré son obscurité indienne.
On eût dit un dévot sortant de la caverne d'Elephanta ou de la pagode de
Jaggernaut, pour la solennité de la promenade du char aux roues
sanglantes.
Il se tenait debout à côté du lit de repos, épiant le moment où, la
force de la drogue soporifique n'agissant plus, Volmerange se
réveillerait de son assoupissement.
Déjà celui-ci avait à demi soulevé ses paupières, et, à travers
l'interstice de ses cils, aperçu vaguement les colonnes aériennes, le
plafond vertigineux de la salle, et le vieil Indien planté près de lui
comme un fantôme, le regardant avec ces yeux obstinés dont vous
poursuivent les personnages des rêves; mais il n'avait pas pris ce qu'il
voyait pour un retour à la vie réelle, et il se croyait encore errant
dans les chimériques pays du sommeil. S'être évanoui au pied d'un arbre
sur la colline de Primerose-Hill, et revenir à soi sur un divan de
cachemire, dans une salle du palais d'Aureng-Zeb, au fin fond de l'Inde,
à trois mille lieues de l'endroit où l'on a perdu connaissance, il y
aurait eu de quoi étonner un cerveau moins ébranlé que celui de
Volmerange. Il restait donc immobile, ne sachant s'il veillait ou s'il
dormait, et cherchant a renouer le fil rompu de ses idées. Enfin, se
décidant à ouvrir complètement les yeux, il promena autour de lui son
regard étonné et ne put pas, cette fois, se refuser à l'évidence.
L'endroit où il se trouvait, quoique très fantastique, n'appartenait en
rien à l'architecture du rêve: c'était par la main des hommes et non par
celles des esprits qui peuplent le sommeil de merveilles impalpables,
que ces colonnes avaient été cannelées, ces plafonds peints, ces
bas-reliefs fouillés. Il ne reposait pas sur un banc de nuages, mais sur
un lit authentique. Il voyait bien là-bas une énorme pivoine de la Chine
épanouir sa touffe écarlate, dans un pot de porcelaine du Japon. Les
parfums chatouillaient son nerf olfactif d'un arome bien réel. La figure
de l'Indien, quoique digne des pinceaux de la fantaisie nocturne,
présentait des ombres et des clairs parfaitement appréciables, et se
modelait d'une façon toute positive. Il n'y avait pas moyen de douter.
Se soulevant sur le coude, Volmerange adressa au long fantôme blanc la
question classique en pareil cas, et dit comme un héros de tragédie
sortant de son égarement:
--Où suis-je?
--Dans un lieu où vous êtes le maître, répondit l'Indien en s'inclinant
avec respect.
A ce moment, un frisson de clochettes se fit entendre derrière un
rideau; les anneaux grincèrent sur leurs tringles, et un troisième
personnage pénétra dans la salle.