arrivés à cette porte de la ville qui donne sur la vallée des morts; les
chrétiens l'appellent porte Saint-Étienne, et les Arabes, porte de
Madame-Marie. Elle est fermée naturellement, et dure à ouvrir, lourde,
bardée de fer. Deux des sentinelles du poste de nuit, que le janissaire
réveille, la font tourner sur ses gonds énormes. Lentement elle s'ouvre,
en grinçant dans tout ce silence,--et alors, de l'obscurité où nous
sommes, c'est, dans un éblouissement, la soudaine apparition d'un
immense et immobile pays spectral, tout de blancheurs, tout de pierres
blanches sous des flots d'une vague lumière blanche: la vallée de
Josaphat et le Gethsémani, figés sous la lune de minuit!...
Au-dessous de nous, la vallée se creuse, remplie du peuple infini des
tombes, et en face, sur le versant opposé au nôtre, le Gethsémani monte;
dans tout ce blanc de la montagne, les oliviers se dessinent eu taches
noires, les cyprès en larmes noires; les couvents s'étagent; la grande
église russe, avec ses coupoles de Kremlin qui se superposent, a pris,
dans l'éloignement et sous la lune, un air de pagode indoue; l'ensemble,
enveloppé de rayons pâles, est charmant cette nuit comme une vision
asiatique, mais n'évoque aucune pensée chrétienne. Et c'est un peu plus
loin, là-bas, en dehors de tous ces enclos de prêtres et de moines, que
j'ai souhaité d'aller...
Mais, au dernier moment, une crainte toujours plus grande m'éloigne de
ce lieu, où je sens que je ne trouverai rien. Pour retarder encore
l'instant des dernières déceptions désolées, je vais d'abord errer
longuement dans tout ce silence, suivre au hasard le lit du Cédron,
attendre que peut-être un peu plus d'apaisement recueilli descende enfin
en moi-même...
* * * * *
Au coeur de la vallée, à présent, nous arrivons devant les trois grands
monolithes d'Absalon, de saint Jacques et de Josaphat, au pied de ces
assises de roches dans lesquels ils ont été taillés et où s'ouvrent,
béantes, tant d'entrées de sépulcres. Tout ce lugubre ensemble s'avance
et se dresse, sous la blanche lune, avec des contours nets et cassants;
on dirait des choses depuis longtemps finies, desséchées, qui ne
tiennent qu'à force de tranquillité dans l'air, comme ces momies qu'un
souffle suffit à émietter... Vallée de la mort, sol rempli d'os et de
poussière d'hommes, temple silencieux du néant, où le son même des
trompettes apocalyptiques ne pourrait plus que se glacer et mourir... Et
tandis que nous subissons l'oppression des alentours, tandis qu'un
effroi immobilisant sort d'entre les colonnes funéraires, monte des
profonds trous noirs, voici que, de l'un des grands tombeaux, s'échappe
aussi tout à coup le bruit d'une toux humaine, qui semble partie de très
loin et de très bas, grossie et répercutée dans des sonorités de dessous
terre... Le janissaire s'arrête, frémissant de peur,--et il est pourtant
un brave, qui a eu le cou traversé de balles, aux côtés du grand Osman
Pacha, le Ghazi, à la glorieuse défense de Plevna. «Oh! dit-il, il y a
des hommes couchés là dedans! .. On me retrouverait fou, moi, le
lendemain matin... Quels hommes faut-il qu'ils soient, mon Dieu, pour
dormir là!...» Sans doute, tout simplement des Bédouins bergers, remisés
dans ces vieux sépulcres vides avec leurs moutons; mais il doit
s'imaginer des vampires, des sorciers évocateurs de spectres. Et c'était
si imprévu, d'ailleurs, au milieu de ce silence, que j'en ai tremblé
comme lui.
* * * * *
Allons, l'heure passe. Il est déjà plus tard, sans doute, qu'il n'était
quand le Christ fit là-haut sa prière d'agonie, puisque, vers minuit, il
fut saisi par la troupe armée. Remontons lentement vers le Gethsémani...
Toujours rien, cependant, au fond de mon âme attentive et anxieuse; rien
que la vague influence de la lune et des tombes, l'instinctif effroi de
tout ce pays blanc...
Des fanaux arrivent là-bas, une vingtaine au moins; des gens viennent de
la direction d'Ophel et se hâtent, courant presque... Nous n'avions
prévu personne cependant, à de telles heures. «Ah! dit le janissaire
avec dégoût, des juifs!... Ils viennent enterrer un mort!» En effet, je
reconnais ces silhouettes spéciales, ces longues robes étriquées et ces
bonnets de fourrure. (On sait que chez eux c'est l'usage, à n'importe
quel moment du jour ou de la nuit, de faire disparaître tout de suite,
comme chose immonde, les cadavres à peine froids.) Et ils se dépêchent,
comme des gens qui accompliraient clandestinement une mauvaise besogne,
d'enfouir celui-là.
* * * * *
Et enfin, après tant d'hésitations qui ont allongé ma route, c'est le
Gethsémani maintenant, ses oliviers et ses tristes pierres. Près du
couvent endormi des Franciscains, je suis monté et je m'arrête, dans un
lieu que les hommes destructeurs ont laissé à peu près tel qu'il a dû
être aux anciens jours.
Je dis au janissaire, pour être seul: «Assieds-toi et reste là; tu
m'attendras un peu longtemps, une heure peut-être, jusqu'à ce que je
t'appelle.» Puis, je m'éloigne de lui assez pour ne plus le voir et,
contre les racines d'un olivier, je m'étends sur la terre.
Cependant, aucun sentiment particulier ne se dégage encore des choses.
C'est un endroit quelconque, un peu étrange seulement.
En même temps que moi, ont semblé monter, là-bas en face, sur le versant
opposé de la vallée des morts, les murailles de Jérusalem; le ravin, au
fond duquel passe le Cédron, m'en sépare; le ravin, ce soir vaporeux et
blanc, sous l'excès des rayons lunaires; et, au-dessus de ces bas-fonds
d'un aspect de nuages, ces murailles se tiennent à la même hauteur que
le lieu où je suis, suspendues, dirait-on, et chimériques.--D'ici,
pendant la nuit d'agonie, le Christ dut les regarder; sur le ciel, elles
traçaient leur pareille grande ligne droite; moins crénelées sans doute,
en ces temps, parce qu'elles n'étaient pas sarrasines, et dépassées par
le faîte de ce temple merveilleux et dominateur que nous n'imaginons
plus. Cette nuit, au-dessus de leurs créneaux, n'apparaît ni une
habitation humaine ni une lumière; mais seul le dôme de la mosquée
d'Omar, sur lequel la lune jette des luisants bleuâtres et que le
croissant de Mahomet surmonte. Près de moi, dans mes alentours
immédiats, c'est l'absolue solitude; c'est la montagne pierreuse, qui
participe à l'immense rayonnement blanc du ciel, qui est comme pénétrée
de lumière de lune et où les rares oliviers projettent leurs ombres en
grêles petits dessins noirs.
La clameur des chiens de Jérusalem, qui la nuit est incessante comme
dans toutes les villes turques, s'entendait à peine d'en bas, du fond de
la vallée; mais ici elle m'arrive, lointaine, sonore et légère; des
échos sans doute la déplacent, car elle semble partir d'en haut, tomber
du ciel. Et de temps à autre s'y mêle le cri plus rapproché, l'appel en
sourdine d'un oiseau nocturne.
* * * * *
Contre l'olivier, mon front lassé s'appuie et se frappe. J'attends je ne
sais quoi d'indéfini que je n'espère pas,--et rien ne vient à moi, et je
reste le coeur fermé, sans même un instant de détente un peu douce,
comme, au Saint-Sépulcre le jour de l'arrivée.
Pourtant, ma prière inexprimée était suppliante et profonde,--et j'étais
venu de «la grande tribulation», de l'abîme d'angoisse...
Non, rien; personne ne me voit, personne ne m'écoute, personne ne me
répond...
J'attends,--et les instants passent, et c'est l'évanouissement des
derniers espoirs confus, c'est le néant des néants où je me sens
tomber...
* * * * *
Alors, la voix brusque tout à coup, et presque mauvaise, j'appelle le
janissaire qui docilement veillait là-bas: «Viens, c'est fini,
rentrons!»
Et, l'âme plus déçue, vide à jamais, amère et presque révoltée, je
redescends vers la vieille porte garnie de fer, pour rentrer dans
Jérusalem.
* * * * *
Les soldats de garde l'avaient laissée entr'ouverte, cette porte, à
cause de nous, et j'y passe le premier, poussant un peu de l'épaule le
battant lourd.
Le factionnaire alors, tiré en sursaut de quelque somnolent rêve, me met
la main au collet et jette le cri d'alarme, tandis que je me retourne,
dans un mouvement de défense irréfléchie, pour le prendre à la gorge, me
sentant d'ailleurs en ce moment irrité et dur, prêt à toutes les
instinctives violences. Pendant deux indécises secondes, nous nous
maintenons ainsi dans l'obscurité. Les hommes du poste accourent et le
janissaire intervient. De part et d'autre, on se reconnaît et on sourit.
Vu à la lueur d'un fanal qu'on apporte, il a l'air naïf et bon, ce
soldat turc qui m'a arrêté. Il s'excuse, craignant que je ne fasse une
plainte; mais je lui tends la main au contraire: c'est moi qui suis dans
mon tort; j'aurais dû laisser le janissaire me précéder avec le mot de
passe.
En pleine nuit, nous remontons au quartier de Jaffa, par cette longue
Voie Douloureuse, qui n'est plus pour moi qu'une rue quelconque, un peu
plus sinistre que les autres, dans une vieille ville d'Orient.
XXII
Dimanche, 15 avril.
Mon dernier jour à Jérusalem, la fin de ce décevant pèlerinage qui,
d'heure en heure presque, s'est toujours de plus en plus glacé.
Je m'éveille sous l'impression pénible et dure de la précédente nuit,
dans le sentiment, d'abord confus, de je ne sais quoi de fini, ou
d'irrémissible, ou d'implacable... Et, de tous côtés, les messes
sonnent, les carillons joyeux du dimanche emplissent l'air,--à la
glorification de ce Christ que je n'ai pas su trouver. Dans les rues,
éclairées au gai soleil du printemps, défilent des cortèges de petites
filles allant aux églises sous la conduite des Soeurs, des bataillons de
petits garçons en fez et en longue robe orientale, sous la conduite des
Frères. Et les femmes chrétiennes de Jérusalem passent aussi, drapées à
la turque dans des voiles blancs, et les femmes de Bethléem en hennin
garni de pièces d'argent ou d'or, courant toutes où les cloches les
appellent.
Maintenant, sous mes fenêtres, la rue entière vibre d'un même cri
strident, comme poussé à la fois par des milliers de martinets en
délire. Je reconnais ce cri d'allégresse commun à toutes les Mauresques
et à toutes les Arabes, ce «you, you, you!» sauvage dont elles
accompagnent les danses et les fêtes. Mais c'est pour le Christ encore,
cette fois. C'est un pèlerinage de femmes arrivées du fond de
l'Abyssinie, qui font ce matin leur entrée dans la ville sainte et qui
la saluent à pleine voix suivant la coutume antique. Vêtues comme les
Bédouines du désert, de robes noires et de voiles noirs, elles
s'avancent comme une funéraire théorie, comme une traînée de deuil sur
les pavés ensoleillés. De minute en minute, elles reprennent leur grand
cri aigu, et des prêtres de leur rite, noirs comme elles de robe et de
visage, qui les attendaient sur le parcours, répondent chaque fois, avec
un geste pour bénir: «Que votre retour soit heureux!» Graves,
concentrées dans leur rêve, elles marchent sans broncher sous les
regards rieurs et imbéciles de quelques modernes touristes accoudés aux
fenêtres. Je les suis des yeux longtemps, les fantômes à voix de
crécelle: tout au bout de la rue là-bas, elles tournent,--et c'est au
Saint-Sépulcre qu'elles vont tout droit, de leur pas délibéré et rapide,
dans le premier élan de leur extase barbare.
* * * * *
Avant de quitter Jérusalem, je veux aujourd'hui pénétrer une dernière
fois dans l'enceinte sacrée des musulmans, revoir la merveilleuse
mosquée d'Omar, en rester au moins--faute de mieux, hélas!--sur le
souvenir de cette splendeur.
En s'y rendant, il faut passer devant le Saint-Sépulcre, aux abords
duquel, plus que jamais aujourd'hui, la foule se presse. Et, passant là,
je veux y entrer aussi, pour l'adieu.
Mais, le péristyle franchi, quand je tente de contourner le grand
kiosque de marbre, des soldats turcs en armes me barrent le passage. Ce
sont eux qui maintiennent l'ordre ici, qui font respecter, le sabre à la
main, les conventions séculaires entre les chrétiens des confessions
ennemies. Et aujourd'hui, la place est aux Abyssins et aux Cophtes;
couvert d'ornements d'un archaïsme étrange, un évêque au visage noir
officie pour des centaines de pèlerins noirs, qui chantent en voix
suraiguë, en fausset de Muézin. Je n'ai le droit de regarder que de loin
ce qui se passe devant les autels, mais tout cela est inquiétant,
idolâtre et sauvage; on dirait, dans les âges passés, le culte de
quelque Isis ou de quelque Baal...
* * * * *
Autant cette place du Saint-Sépulcre, constamment ouverte à tous, est
étroite, écrasée et sombre, autant il y a d'espace, de vide et de
silence, là-bas, autour de la mosquée bleue.
Depuis quinze jours que je n'étais venu dans ce désert de l'Enceinte
Sacrée, le printemps y a travaillé beaucoup; entre les vieilles dalles
blanches, l'herbe a monté, les coquelicots et les marguerites ont fleuri
avec une profusion nouvelle.
Aujourd'hui, sous les quelques arbres centenaires, groupés çà et là au
hasard, sont assises à l'ombre, les pieds dans les fleurs, des femmes
arabes qui, à notre approche, se voilent jusqu'aux yeux. Mais l'espace
est si grand, que leur présence y est comme perdue, et c'est la solitude
quand même.
Aux abords immédiats de la mosquée, où les dalles sont plus intactes, où
l'herbe est moins haute et plus rare, il y a une morne réverbération de
soleil sur le pavage blanc et sur les édicules secondaires, portiques ou
mirhabs, dont le sanctuaire est entouré.
A cette plus grande lumière d'aujourd'hui, elle semble avoir vieilli,
l'incomparable mosquée d'Omar. Elle garde toujours le brillant de ses
marbres et de ses ors, les reflets changeants de ses mosaïques, les
transparences de pierreries de ses verrières; mais ses treize siècles se
lisent, à je ne sais quoi de déjeté, de poussiéreux que le soleil
accentue; elle a l'éclat atténué des belles choses près de finir; elle
fait l'effet presque de ces vieux brocarts somptueux, qui tiennent
encore, mais qu'on oserait à peine toucher.
Sous le grand rocher noir qui est au centre, on peut descendre, par des
marches de marbre, dans une sorte de grotte obscure et infiniment
sainte, à laquelle se rattache une légende mahométane sur l'ange
Gabriel. La voûte, très basse, en est polie par le frottement des mains
où des têtes humaines,--et là encore, on prend conscience d'années sans
nombre.
* * * * *
Les sanctuaires des musulmans ne causent jamais, comme les sanctuaires
chrétiens, l'émotion douce qui amène les larmes; mais ils conseillent
les détachements apaisés et les résignations sages; ils sont les asiles
de repos où l'on regarde passer la vie avec l'indifférence de la mort.
En particulier, tout ce silencieux Haram-ech-Chérif, avec sa mélancolie
et sa magnificence, est bien le lieu de rêve qui n'émeut pas, qui
n'attendrit pas, mais qui seulement calme et enchante. Et, pour moi, il
est le refuge qui convient le mieux aujourd'hui;--de même que cet Islam
vers lequel j'avais incliné jadis, pourrait, compris d'une certaine
manière, devenir plus tard la forme religieuse extérieure, toute
d'imagination et d'art, dans laquelle s'envelopperait mon incroyance.
XXIII
_O crux, ave spes unica!_
Lundi, 16 avril.
Ce matin, nos chevaux sellés, nos cantines fermées, nous allions quitter
Jérusalem et continuer notre route à travers la Galilée, vers Damas la
ville sarrasine, pour au moins nous distraire et nous étourdir au charme
de mort des choses orientales.
Mais une pluie glacée commence à tomber d'un ciel tout noir. Et c'est le
retour subit de l'hiver, avec un grand vent gémissant, des torrents
d'eau et de grêle.
Alors, nous décidons de remettre à demain ce départ.
* * * * *
La journée se passe, comme celle de notre arrivée ici, au coin du feu et
au milieu de gens quelconques, dans l'écoeurant ennui d'un salon d'hôtel
par temps de pluie, entre les éternels marchands d'objets de piété et
les odieuses petites tables de lecture où posent les derniers journaux
d'Europe.
* * * * *
Puis, vers le soir, les averses calmées, je m'en vais par les ruelles
tristes où les toits s'égouttent; sous le ciel encore tourmenté, je me
dirige vers le Saint-Sépulcre une dernière fois, ramené vers ce lieu par
un sentiment qui ne se définit plus.
C'est l'heure plus désolée du crépuscule, l'heure où les lampes de nuit
n'éclairent pas encore les basiliques, où tout est laissé dans
l'obscurité,--et d'ailleurs presque sans surveillance, comme si, en
pareil lieu, des profanations, des sacrilèges ne pouvaient jamais être
osés.
Près de l'entrée, sur la «pierre de l'onction», une mère a posé son
enfant de quelques mois et, avec un sourire de joie confiante, elle l'y
fait rouler doucement, pour que toutes les parties de son petit corps
aient touché le marbre saint.
Plus loin, il fait sombre, sombre,--et je vais à tâtons, frôlant des
groupes indistincts, qui marchent sans bruit. Contre les piliers, contre
les colonnes, des masses noires effondrées indiquent la présence des
mendiants, des estropiés, des paralytiques, qui sont ici des hôtes
éternels. Au-dessous du nuage d'encens qui, là-haut, recueille encore un
peu de la lumière des coupoles, l'odeur de cadavre traîne, pesante et
fade.
Par les détours, qui me sont familiers à présent, je refais jusqu'en
bas, jusqu'à l'étrange crypte profonde de sainte Hélène, le même trajet
qu'au lendemain de mon arrivée à Jérusalem, mais avec un coeur
infiniment différent et plus durci, où l'émotion première, hélas! ne se
retrouve pas.
Ensuite, revenu près du Sépulcre, je monte presque involontairement
l'escalier qui mène à la chapelle haute, sur le Golgotha...
* * * * *
Et là même pourtant, dans ce lieu des extases et des sanglots, il ne me
semble pas que rien en moi puisse s'émouvoir encore. Tranquillement,
j'examine l'autel, les trois croix dressées, les trois grandes images
des pâles crucifiés qui se détachent en avant d'une sorte d'arc-en-ciel
de vermeil; puis, le plafond très bas, naïvement peint comme un ciel
bleu où sont des étoiles d'or et des anges, et des lunes à figure
d'homme contemplant la terre. Une pénombre persiste, malgré les cierges
et les lampes, dans cette chapelle cependant très petite. Il est tard,
et il n'y a plus en ce moment que quelques femmes, assises, en pleurs,
dans les coins obscurs.
Mais des gens, avant de quitter le Saint-Sépulcre, continuent de monter
ici un à un, pour se prosterner et prier. Je m'appuie à un pilier voisin
de l'autel et je les regarde venir.
D'abord paraît un jeune soldat cosaque, l'air martial et superbe, qui se
traîne à genoux sous le retable pour baiser la place où fut plantée,
dans le roc du Calvaire, la croix de Jésus.
Des femmes de je ne sais quel pays, en longs voiles noirs, lui
succèdent, qui, les bras levés, les mains ouvertes, prient avec larmes,
en une langue et suivant des rites inconnus.
Une pauvre vieille arrive ensuite, humble, discrète, qui d'abord se met
à genoux un peu loin, comme n'osant pas; de son ballot de pèlerine, elle
tire son Évangile, ses lunettes, un petit cierge qu'elle allume, et elle
s'avance enfin, après une révérence ancienne, pour commencer ses
génuflexions et ses prières.
Il y a des intervalles de solitude et de silence, pendant lesquels
s'entend à peine, derrière moi, un bruit léger de sanglots.
Et, de nouveau, d'autres viennent encore, qui ont les mêmes yeux
d'humilité et de foi...
Après tout, on a bien fait de marquer ce lieu précis, même si c'est une
pieuse imposture; pour les _travaillés_ et les _chargés_, il y a une
indicible joie à venir pleurer là. Et d'ailleurs, si le Christ les voit,
ces pauvres prosternés qui prient, que lui importe l'erreur sur la
place, pourvu que leur coeur se fonde de reconnaissance et d'amour, sur
ce rocher, en souvenir de son agonie.
Oh! ils ont choisi la bonne part, ceux-là qui, sans comprendre,
adorent... Et faire comme eux ne serait peut-être pas tout à fait
impossible encore aux plus compliqués et plus clairvoyants que nous
sommes; faire comme eux, non plus par simplicité--car on ne redevient
pas simple, hélas!--mais au contraire par un effort supérieur de notre
raisonnement. Car les dogmes inadmissibles, les symboles vénérables,
mais vieillis, tout cela n'est pas le Christ, n'est que l'héritage des
précédentes générations naïves,--et l'inanité de ces choses ne prouve
rien contre lui. Lui, demeure inexplicable toujours et quand même, pour
qui prend la peine de sonder en conscience les textes de l'Écriture; et
alors, tant que l'énigme subsiste, l'espoir peut durer aussi. Oh! ils
sont bornés et puérilement présomptueux, ceux qui se contentent des
objections fournies par l'étroite logique humaine, pour oser conclure
quoi que ce soit, dans un sens ou dans l'autre, au milieu de
l'insondable mystère de tout...
Je sais bien, il y a l'infini de l'espace, de la matière et des mondes,
que l'Évangile semble n'avoir pas soupçonné... Et même, dans l'hypothèse
admise d'un Dieu s'occupant du rien qu'est la Terre, s'occupant des plus
infimes riens individuels que nous sommes, tant de difficultés
subsistent encore: en premier lieu, la multitude des âmes amoncelées
depuis la nuit des origines, et puis ces âmes inférieures qui se
tiennent au-dessous de nous, vagues et inquiétantes, sur les limites mal
déterminées de l'animalité...
Le Mal et la Mort, nous arrivons presque à admettre qu'ils soient
nécessaires, comme pierres de touche où s'éprouvent les âmes;--et puis,
sans cela, il n'y aurait pas la sublime pitié.
La Rédemption déroute notre raison davantage, et, pour ma part, je ne
sais plus voir la nécessité de ce moyen; les graves paroles sur ce sujet
inscrites en lettres d'or au couronnement de la mosquée d'Omar sont la
précise formule de mon doute: «Lorsque Dieu a décidé une chose, il n'a
qu'à dire: Sois, et elle est.» Mais le Christ--(oh! ce que je vais
énoncer semblera bien impie à plusieurs)--le Christ, en tant que fait
homme, et homme de son époque, n'avait peut-être encore, sur son rôle de
messie, que la vision symbolique en harmonie avec l'esprit de l'Orient
ancien et avec les livres sacrés antérieurs à sa venue. Et les
Évangiles, en nous transmettant ce qu'il disait de lui-même, ont pu nous
l'obscurcir encore. Il n'était pas chargé de soulever pour nous le voile
des causes et des fins inconnaissables, mais peut-être d'apporter
seulement au petit groupe humain une lueur, une indication certaine de
durée et de revoir en attendant les révélations plus complètes d'après
la mort. Qu'importe, mon Dieu, un peu plus d'incompréhensible ou un peu
moins, puisque, par nous-mêmes, nous ne déchiffrerons seulement jamais
le pourquoi de notre existence. Sous l'entassement des nébuleuses
images, rayonne quand même la parole d'amour et la parole de vie!
Or cette parole, que Lui seul, sur notre petite terre perdue, a osé
prononcer,--et avec une certitude infiniment mystérieuse,--si on nous la
reprend, il n'y a plus rien; sans cette croix et cette promesse
éclairant le monde, tout n'est plus qu'agitation vaine dans de la nuit,
remuement de larves en marche vers la mort... Ils ne me contrediront
pas, ceux qui ont une fois dans leur vie connu le véritable
amour,--j'entends le plus pur, celui qu'on a pour une mère, pour un
fils, pour un frère. Les autres, les indifférents, les cyniques ou les
superbes, je parle ici plus que jamais une langue inintelligible pour
eux...
* * * * *
Dans la chapelle imprégnée de larmes, où l'air est comme doucement
alourdi par les prières des siècles, je repasse en moi-même ces choses
déjà cent fois pensées... Mais, pour adorer sans comprendre, comme ces
simples qui viennent ici,--et qui sont les sages, les logiques de ce
monde,--il faut sans doute une intuition et un élan du coeur qu'ils ont
encore et que je n'ai plus...
Derrière moi, maintenant, résonne un bruit particulier de heurt sur le
marbre des dalles: un vieil homme à cheveux blancs est là, agenouillé,
qui se frappe le front par terre.