Descendant toujours, nous voici, dans le noir d'une voûte de pierres,

arrivés à cette porte de la ville qui donne sur la vallée des morts; les

chrétiens l'appellent porte Saint-Étienne, et les Arabes, porte de

Madame-Marie. Elle est fermée naturellement, et dure à ouvrir, lourde,

bardée de fer. Deux des sentinelles du poste de nuit, que le janissaire

réveille, la font tourner sur ses gonds énormes. Lentement elle s'ouvre,

en grinçant dans tout ce silence,--et alors, de l'obscurité où nous

sommes, c'est, dans un éblouissement, la soudaine apparition d'un

immense et immobile pays spectral, tout de blancheurs, tout de pierres

blanches sous des flots d'une vague lumière blanche: la vallée de

Josaphat et le Gethsémani, figés sous la lune de minuit!...

Au-dessous de nous, la vallée se creuse, remplie du peuple infini des

tombes, et en face, sur le versant opposé au nôtre, le Gethsémani monte;

dans tout ce blanc de la montagne, les oliviers se dessinent eu taches

noires, les cyprès en larmes noires; les couvents s'étagent; la grande

église russe, avec ses coupoles de Kremlin qui se superposent, a pris,

dans l'éloignement et sous la lune, un air de pagode indoue; l'ensemble,

enveloppé de rayons pâles, est charmant cette nuit comme une vision

asiatique, mais n'évoque aucune pensée chrétienne. Et c'est un peu plus

loin, là-bas, en dehors de tous ces enclos de prêtres et de moines, que

j'ai souhaité d'aller...

Mais, au dernier moment, une crainte toujours plus grande m'éloigne de

ce lieu, où je sens que je ne trouverai rien. Pour retarder encore

l'instant des dernières déceptions désolées, je vais d'abord errer

longuement dans tout ce silence, suivre au hasard le lit du Cédron,

attendre que peut-être un peu plus d'apaisement recueilli descende enfin

en moi-même...

* * * * *

Au coeur de la vallée, à présent, nous arrivons devant les trois grands

monolithes d'Absalon, de saint Jacques et de Josaphat, au pied de ces

assises de roches dans lesquels ils ont été taillés et où s'ouvrent,

béantes, tant d'entrées de sépulcres. Tout ce lugubre ensemble s'avance

et se dresse, sous la blanche lune, avec des contours nets et cassants;

on dirait des choses depuis longtemps finies, desséchées, qui ne

tiennent qu'à force de tranquillité dans l'air, comme ces momies qu'un

souffle suffit à émietter... Vallée de la mort, sol rempli d'os et de

poussière d'hommes, temple silencieux du néant, où le son même des

trompettes apocalyptiques ne pourrait plus que se glacer et mourir... Et

tandis que nous subissons l'oppression des alentours, tandis qu'un

effroi immobilisant sort d'entre les colonnes funéraires, monte des

profonds trous noirs, voici que, de l'un des grands tombeaux, s'échappe

aussi tout à coup le bruit d'une toux humaine, qui semble partie de très

loin et de très bas, grossie et répercutée dans des sonorités de dessous

terre... Le janissaire s'arrête, frémissant de peur,--et il est pourtant

un brave, qui a eu le cou traversé de balles, aux côtés du grand Osman

Pacha, le Ghazi, à la glorieuse défense de Plevna. «Oh! dit-il, il y a

des hommes couchés là dedans! .. On me retrouverait fou, moi, le

lendemain matin... Quels hommes faut-il qu'ils soient, mon Dieu, pour

dormir là!...» Sans doute, tout simplement des Bédouins bergers, remisés

dans ces vieux sépulcres vides avec leurs moutons; mais il doit

s'imaginer des vampires, des sorciers évocateurs de spectres. Et c'était

si imprévu, d'ailleurs, au milieu de ce silence, que j'en ai tremblé

comme lui.

* * * * *

Allons, l'heure passe. Il est déjà plus tard, sans doute, qu'il n'était

quand le Christ fit là-haut sa prière d'agonie, puisque, vers minuit, il

fut saisi par la troupe armée. Remontons lentement vers le Gethsémani...

Toujours rien, cependant, au fond de mon âme attentive et anxieuse; rien

que la vague influence de la lune et des tombes, l'instinctif effroi de

tout ce pays blanc...

Des fanaux arrivent là-bas, une vingtaine au moins; des gens viennent de

la direction d'Ophel et se hâtent, courant presque... Nous n'avions

prévu personne cependant, à de telles heures. «Ah! dit le janissaire

avec dégoût, des juifs!... Ils viennent enterrer un mort!» En effet, je

reconnais ces silhouettes spéciales, ces longues robes étriquées et ces

bonnets de fourrure. (On sait que chez eux c'est l'usage, à n'importe

quel moment du jour ou de la nuit, de faire disparaître tout de suite,

comme chose immonde, les cadavres à peine froids.) Et ils se dépêchent,

comme des gens qui accompliraient clandestinement une mauvaise besogne,

d'enfouir celui-là.

* * * * *

Et enfin, après tant d'hésitations qui ont allongé ma route, c'est le

Gethsémani maintenant, ses oliviers et ses tristes pierres. Près du

couvent endormi des Franciscains, je suis monté et je m'arrête, dans un

lieu que les hommes destructeurs ont laissé à peu près tel qu'il a dû

être aux anciens jours.

Je dis au janissaire, pour être seul: «Assieds-toi et reste là; tu

m'attendras un peu longtemps, une heure peut-être, jusqu'à ce que je

t'appelle.» Puis, je m'éloigne de lui assez pour ne plus le voir et,

contre les racines d'un olivier, je m'étends sur la terre.

Cependant, aucun sentiment particulier ne se dégage encore des choses.

C'est un endroit quelconque, un peu étrange seulement.

En même temps que moi, ont semblé monter, là-bas en face, sur le versant

opposé de la vallée des morts, les murailles de Jérusalem; le ravin, au

fond duquel passe le Cédron, m'en sépare; le ravin, ce soir vaporeux et

blanc, sous l'excès des rayons lunaires; et, au-dessus de ces bas-fonds

d'un aspect de nuages, ces murailles se tiennent à la même hauteur que

le lieu où je suis, suspendues, dirait-on, et chimériques.--D'ici,

pendant la nuit d'agonie, le Christ dut les regarder; sur le ciel, elles

traçaient leur pareille grande ligne droite; moins crénelées sans doute,

en ces temps, parce qu'elles n'étaient pas sarrasines, et dépassées par

le faîte de ce temple merveilleux et dominateur que nous n'imaginons

plus. Cette nuit, au-dessus de leurs créneaux, n'apparaît ni une

habitation humaine ni une lumière; mais seul le dôme de la mosquée

d'Omar, sur lequel la lune jette des luisants bleuâtres et que le

croissant de Mahomet surmonte. Près de moi, dans mes alentours

immédiats, c'est l'absolue solitude; c'est la montagne pierreuse, qui

participe à l'immense rayonnement blanc du ciel, qui est comme pénétrée

de lumière de lune et où les rares oliviers projettent leurs ombres en

grêles petits dessins noirs.

La clameur des chiens de Jérusalem, qui la nuit est incessante comme

dans toutes les villes turques, s'entendait à peine d'en bas, du fond de

la vallée; mais ici elle m'arrive, lointaine, sonore et légère; des

échos sans doute la déplacent, car elle semble partir d'en haut, tomber

du ciel. Et de temps à autre s'y mêle le cri plus rapproché, l'appel en

sourdine d'un oiseau nocturne.

* * * * *

Contre l'olivier, mon front lassé s'appuie et se frappe. J'attends je ne

sais quoi d'indéfini que je n'espère pas,--et rien ne vient à moi, et je

reste le coeur fermé, sans même un instant de détente un peu douce,

comme, au Saint-Sépulcre le jour de l'arrivée.

Pourtant, ma prière inexprimée était suppliante et profonde,--et j'étais

venu de «la grande tribulation», de l'abîme d'angoisse...

Non, rien; personne ne me voit, personne ne m'écoute, personne ne me

répond...

J'attends,--et les instants passent, et c'est l'évanouissement des

derniers espoirs confus, c'est le néant des néants où je me sens

tomber...

* * * * *

Alors, la voix brusque tout à coup, et presque mauvaise, j'appelle le

janissaire qui docilement veillait là-bas: «Viens, c'est fini,

rentrons!»

Et, l'âme plus déçue, vide à jamais, amère et presque révoltée, je

redescends vers la vieille porte garnie de fer, pour rentrer dans

Jérusalem.

* * * * *

Les soldats de garde l'avaient laissée entr'ouverte, cette porte, à

cause de nous, et j'y passe le premier, poussant un peu de l'épaule le

battant lourd.

Le factionnaire alors, tiré en sursaut de quelque somnolent rêve, me met

la main au collet et jette le cri d'alarme, tandis que je me retourne,

dans un mouvement de défense irréfléchie, pour le prendre à la gorge, me

sentant d'ailleurs en ce moment irrité et dur, prêt à toutes les

instinctives violences. Pendant deux indécises secondes, nous nous

maintenons ainsi dans l'obscurité. Les hommes du poste accourent et le

janissaire intervient. De part et d'autre, on se reconnaît et on sourit.

Vu à la lueur d'un fanal qu'on apporte, il a l'air naïf et bon, ce

soldat turc qui m'a arrêté. Il s'excuse, craignant que je ne fasse une

plainte; mais je lui tends la main au contraire: c'est moi qui suis dans

mon tort; j'aurais dû laisser le janissaire me précéder avec le mot de

passe.

En pleine nuit, nous remontons au quartier de Jaffa, par cette longue

Voie Douloureuse, qui n'est plus pour moi qu'une rue quelconque, un peu

plus sinistre que les autres, dans une vieille ville d'Orient.

XXII

Dimanche, 15 avril.

Mon dernier jour à Jérusalem, la fin de ce décevant pèlerinage qui,

d'heure en heure presque, s'est toujours de plus en plus glacé.

Je m'éveille sous l'impression pénible et dure de la précédente nuit,

dans le sentiment, d'abord confus, de je ne sais quoi de fini, ou

d'irrémissible, ou d'implacable... Et, de tous côtés, les messes

sonnent, les carillons joyeux du dimanche emplissent l'air,--à la

glorification de ce Christ que je n'ai pas su trouver. Dans les rues,

éclairées au gai soleil du printemps, défilent des cortèges de petites

filles allant aux églises sous la conduite des Soeurs, des bataillons de

petits garçons en fez et en longue robe orientale, sous la conduite des

Frères. Et les femmes chrétiennes de Jérusalem passent aussi, drapées à

la turque dans des voiles blancs, et les femmes de Bethléem en hennin

garni de pièces d'argent ou d'or, courant toutes où les cloches les

appellent.

Maintenant, sous mes fenêtres, la rue entière vibre d'un même cri

strident, comme poussé à la fois par des milliers de martinets en

délire. Je reconnais ce cri d'allégresse commun à toutes les Mauresques

et à toutes les Arabes, ce «you, you, you!» sauvage dont elles

accompagnent les danses et les fêtes. Mais c'est pour le Christ encore,

cette fois. C'est un pèlerinage de femmes arrivées du fond de

l'Abyssinie, qui font ce matin leur entrée dans la ville sainte et qui

la saluent à pleine voix suivant la coutume antique. Vêtues comme les

Bédouines du désert, de robes noires et de voiles noirs, elles

s'avancent comme une funéraire théorie, comme une traînée de deuil sur

les pavés ensoleillés. De minute en minute, elles reprennent leur grand

cri aigu, et des prêtres de leur rite, noirs comme elles de robe et de

visage, qui les attendaient sur le parcours, répondent chaque fois, avec

un geste pour bénir: «Que votre retour soit heureux!» Graves,

concentrées dans leur rêve, elles marchent sans broncher sous les

regards rieurs et imbéciles de quelques modernes touristes accoudés aux

fenêtres. Je les suis des yeux longtemps, les fantômes à voix de

crécelle: tout au bout de la rue là-bas, elles tournent,--et c'est au

Saint-Sépulcre qu'elles vont tout droit, de leur pas délibéré et rapide,

dans le premier élan de leur extase barbare.

* * * * *

Avant de quitter Jérusalem, je veux aujourd'hui pénétrer une dernière

fois dans l'enceinte sacrée des musulmans, revoir la merveilleuse

mosquée d'Omar, en rester au moins--faute de mieux, hélas!--sur le

souvenir de cette splendeur.

En s'y rendant, il faut passer devant le Saint-Sépulcre, aux abords

duquel, plus que jamais aujourd'hui, la foule se presse. Et, passant là,

je veux y entrer aussi, pour l'adieu.

Mais, le péristyle franchi, quand je tente de contourner le grand

kiosque de marbre, des soldats turcs en armes me barrent le passage. Ce

sont eux qui maintiennent l'ordre ici, qui font respecter, le sabre à la

main, les conventions séculaires entre les chrétiens des confessions

ennemies. Et aujourd'hui, la place est aux Abyssins et aux Cophtes;

couvert d'ornements d'un archaïsme étrange, un évêque au visage noir

officie pour des centaines de pèlerins noirs, qui chantent en voix

suraiguë, en fausset de Muézin. Je n'ai le droit de regarder que de loin

ce qui se passe devant les autels, mais tout cela est inquiétant,

idolâtre et sauvage; on dirait, dans les âges passés, le culte de

quelque Isis ou de quelque Baal...

* * * * *

Autant cette place du Saint-Sépulcre, constamment ouverte à tous, est

étroite, écrasée et sombre, autant il y a d'espace, de vide et de

silence, là-bas, autour de la mosquée bleue.

Depuis quinze jours que je n'étais venu dans ce désert de l'Enceinte

Sacrée, le printemps y a travaillé beaucoup; entre les vieilles dalles

blanches, l'herbe a monté, les coquelicots et les marguerites ont fleuri

avec une profusion nouvelle.

Aujourd'hui, sous les quelques arbres centenaires, groupés çà et là au

hasard, sont assises à l'ombre, les pieds dans les fleurs, des femmes

arabes qui, à notre approche, se voilent jusqu'aux yeux. Mais l'espace

est si grand, que leur présence y est comme perdue, et c'est la solitude

quand même.

Aux abords immédiats de la mosquée, où les dalles sont plus intactes, où

l'herbe est moins haute et plus rare, il y a une morne réverbération de

soleil sur le pavage blanc et sur les édicules secondaires, portiques ou

mirhabs, dont le sanctuaire est entouré.

A cette plus grande lumière d'aujourd'hui, elle semble avoir vieilli,

l'incomparable mosquée d'Omar. Elle garde toujours le brillant de ses

marbres et de ses ors, les reflets changeants de ses mosaïques, les

transparences de pierreries de ses verrières; mais ses treize siècles se

lisent, à je ne sais quoi de déjeté, de poussiéreux que le soleil

accentue; elle a l'éclat atténué des belles choses près de finir; elle

fait l'effet presque de ces vieux brocarts somptueux, qui tiennent

encore, mais qu'on oserait à peine toucher.

Sous le grand rocher noir qui est au centre, on peut descendre, par des

marches de marbre, dans une sorte de grotte obscure et infiniment

sainte, à laquelle se rattache une légende mahométane sur l'ange

Gabriel. La voûte, très basse, en est polie par le frottement des mains

où des têtes humaines,--et là encore, on prend conscience d'années sans

nombre.

* * * * *

Les sanctuaires des musulmans ne causent jamais, comme les sanctuaires

chrétiens, l'émotion douce qui amène les larmes; mais ils conseillent

les détachements apaisés et les résignations sages; ils sont les asiles

de repos où l'on regarde passer la vie avec l'indifférence de la mort.

En particulier, tout ce silencieux Haram-ech-Chérif, avec sa mélancolie

et sa magnificence, est bien le lieu de rêve qui n'émeut pas, qui

n'attendrit pas, mais qui seulement calme et enchante. Et, pour moi, il

est le refuge qui convient le mieux aujourd'hui;--de même que cet Islam

vers lequel j'avais incliné jadis, pourrait, compris d'une certaine

manière, devenir plus tard la forme religieuse extérieure, toute

d'imagination et d'art, dans laquelle s'envelopperait mon incroyance.

XXIII

_O crux, ave spes unica!_

Lundi, 16 avril.

Ce matin, nos chevaux sellés, nos cantines fermées, nous allions quitter

Jérusalem et continuer notre route à travers la Galilée, vers Damas la

ville sarrasine, pour au moins nous distraire et nous étourdir au charme

de mort des choses orientales.

Mais une pluie glacée commence à tomber d'un ciel tout noir. Et c'est le

retour subit de l'hiver, avec un grand vent gémissant, des torrents

d'eau et de grêle.

Alors, nous décidons de remettre à demain ce départ.

* * * * *

La journée se passe, comme celle de notre arrivée ici, au coin du feu et

au milieu de gens quelconques, dans l'écoeurant ennui d'un salon d'hôtel

par temps de pluie, entre les éternels marchands d'objets de piété et

les odieuses petites tables de lecture où posent les derniers journaux

d'Europe.

* * * * *

Puis, vers le soir, les averses calmées, je m'en vais par les ruelles

tristes où les toits s'égouttent; sous le ciel encore tourmenté, je me

dirige vers le Saint-Sépulcre une dernière fois, ramené vers ce lieu par

un sentiment qui ne se définit plus.

C'est l'heure plus désolée du crépuscule, l'heure où les lampes de nuit

n'éclairent pas encore les basiliques, où tout est laissé dans

l'obscurité,--et d'ailleurs presque sans surveillance, comme si, en

pareil lieu, des profanations, des sacrilèges ne pouvaient jamais être

osés.

Près de l'entrée, sur la «pierre de l'onction», une mère a posé son

enfant de quelques mois et, avec un sourire de joie confiante, elle l'y

fait rouler doucement, pour que toutes les parties de son petit corps

aient touché le marbre saint.

Plus loin, il fait sombre, sombre,--et je vais à tâtons, frôlant des

groupes indistincts, qui marchent sans bruit. Contre les piliers, contre

les colonnes, des masses noires effondrées indiquent la présence des

mendiants, des estropiés, des paralytiques, qui sont ici des hôtes

éternels. Au-dessous du nuage d'encens qui, là-haut, recueille encore un

peu de la lumière des coupoles, l'odeur de cadavre traîne, pesante et

fade.

Par les détours, qui me sont familiers à présent, je refais jusqu'en

bas, jusqu'à l'étrange crypte profonde de sainte Hélène, le même trajet

qu'au lendemain de mon arrivée à Jérusalem, mais avec un coeur

infiniment différent et plus durci, où l'émotion première, hélas! ne se

retrouve pas.

Ensuite, revenu près du Sépulcre, je monte presque involontairement

l'escalier qui mène à la chapelle haute, sur le Golgotha...

* * * * *

Et là même pourtant, dans ce lieu des extases et des sanglots, il ne me

semble pas que rien en moi puisse s'émouvoir encore. Tranquillement,

j'examine l'autel, les trois croix dressées, les trois grandes images

des pâles crucifiés qui se détachent en avant d'une sorte d'arc-en-ciel

de vermeil; puis, le plafond très bas, naïvement peint comme un ciel

bleu où sont des étoiles d'or et des anges, et des lunes à figure

d'homme contemplant la terre. Une pénombre persiste, malgré les cierges

et les lampes, dans cette chapelle cependant très petite. Il est tard,

et il n'y a plus en ce moment que quelques femmes, assises, en pleurs,

dans les coins obscurs.

Mais des gens, avant de quitter le Saint-Sépulcre, continuent de monter

ici un à un, pour se prosterner et prier. Je m'appuie à un pilier voisin

de l'autel et je les regarde venir.

D'abord paraît un jeune soldat cosaque, l'air martial et superbe, qui se

traîne à genoux sous le retable pour baiser la place où fut plantée,

dans le roc du Calvaire, la croix de Jésus.

Des femmes de je ne sais quel pays, en longs voiles noirs, lui

succèdent, qui, les bras levés, les mains ouvertes, prient avec larmes,

en une langue et suivant des rites inconnus.

Une pauvre vieille arrive ensuite, humble, discrète, qui d'abord se met

à genoux un peu loin, comme n'osant pas; de son ballot de pèlerine, elle

tire son Évangile, ses lunettes, un petit cierge qu'elle allume, et elle

s'avance enfin, après une révérence ancienne, pour commencer ses

génuflexions et ses prières.

Il y a des intervalles de solitude et de silence, pendant lesquels

s'entend à peine, derrière moi, un bruit léger de sanglots.

Et, de nouveau, d'autres viennent encore, qui ont les mêmes yeux

d'humilité et de foi...

Après tout, on a bien fait de marquer ce lieu précis, même si c'est une

pieuse imposture; pour les _travaillés_ et les _chargés_, il y a une

indicible joie à venir pleurer là. Et d'ailleurs, si le Christ les voit,

ces pauvres prosternés qui prient, que lui importe l'erreur sur la

place, pourvu que leur coeur se fonde de reconnaissance et d'amour, sur

ce rocher, en souvenir de son agonie.

Oh! ils ont choisi la bonne part, ceux-là qui, sans comprendre,

adorent... Et faire comme eux ne serait peut-être pas tout à fait

impossible encore aux plus compliqués et plus clairvoyants que nous

sommes; faire comme eux, non plus par simplicité--car on ne redevient

pas simple, hélas!--mais au contraire par un effort supérieur de notre

raisonnement. Car les dogmes inadmissibles, les symboles vénérables,

mais vieillis, tout cela n'est pas le Christ, n'est que l'héritage des

précédentes générations naïves,--et l'inanité de ces choses ne prouve

rien contre lui. Lui, demeure inexplicable toujours et quand même, pour

qui prend la peine de sonder en conscience les textes de l'Écriture; et

alors, tant que l'énigme subsiste, l'espoir peut durer aussi. Oh! ils

sont bornés et puérilement présomptueux, ceux qui se contentent des

objections fournies par l'étroite logique humaine, pour oser conclure

quoi que ce soit, dans un sens ou dans l'autre, au milieu de

l'insondable mystère de tout...

Je sais bien, il y a l'infini de l'espace, de la matière et des mondes,

que l'Évangile semble n'avoir pas soupçonné... Et même, dans l'hypothèse

admise d'un Dieu s'occupant du rien qu'est la Terre, s'occupant des plus

infimes riens individuels que nous sommes, tant de difficultés

subsistent encore: en premier lieu, la multitude des âmes amoncelées

depuis la nuit des origines, et puis ces âmes inférieures qui se

tiennent au-dessous de nous, vagues et inquiétantes, sur les limites mal

déterminées de l'animalité...

Le Mal et la Mort, nous arrivons presque à admettre qu'ils soient

nécessaires, comme pierres de touche où s'éprouvent les âmes;--et puis,

sans cela, il n'y aurait pas la sublime pitié.

La Rédemption déroute notre raison davantage, et, pour ma part, je ne

sais plus voir la nécessité de ce moyen; les graves paroles sur ce sujet

inscrites en lettres d'or au couronnement de la mosquée d'Omar sont la

précise formule de mon doute: «Lorsque Dieu a décidé une chose, il n'a

qu'à dire: Sois, et elle est.» Mais le Christ--(oh! ce que je vais

énoncer semblera bien impie à plusieurs)--le Christ, en tant que fait

homme, et homme de son époque, n'avait peut-être encore, sur son rôle de

messie, que la vision symbolique en harmonie avec l'esprit de l'Orient

ancien et avec les livres sacrés antérieurs à sa venue. Et les

Évangiles, en nous transmettant ce qu'il disait de lui-même, ont pu nous

l'obscurcir encore. Il n'était pas chargé de soulever pour nous le voile

des causes et des fins inconnaissables, mais peut-être d'apporter

seulement au petit groupe humain une lueur, une indication certaine de

durée et de revoir en attendant les révélations plus complètes d'après

la mort. Qu'importe, mon Dieu, un peu plus d'incompréhensible ou un peu

moins, puisque, par nous-mêmes, nous ne déchiffrerons seulement jamais

le pourquoi de notre existence. Sous l'entassement des nébuleuses

images, rayonne quand même la parole d'amour et la parole de vie!

Or cette parole, que Lui seul, sur notre petite terre perdue, a osé

prononcer,--et avec une certitude infiniment mystérieuse,--si on nous la

reprend, il n'y a plus rien; sans cette croix et cette promesse

éclairant le monde, tout n'est plus qu'agitation vaine dans de la nuit,

remuement de larves en marche vers la mort... Ils ne me contrediront

pas, ceux qui ont une fois dans leur vie connu le véritable

amour,--j'entends le plus pur, celui qu'on a pour une mère, pour un

fils, pour un frère. Les autres, les indifférents, les cyniques ou les

superbes, je parle ici plus que jamais une langue inintelligible pour

eux...

* * * * *

Dans la chapelle imprégnée de larmes, où l'air est comme doucement

alourdi par les prières des siècles, je repasse en moi-même ces choses

déjà cent fois pensées... Mais, pour adorer sans comprendre, comme ces

simples qui viennent ici,--et qui sont les sages, les logiques de ce

monde,--il faut sans doute une intuition et un élan du coeur qu'ils ont

encore et que je n'ai plus...

Derrière moi, maintenant, résonne un bruit particulier de heurt sur le

marbre des dalles: un vieil homme à cheveux blancs est là, agenouillé,

qui se frappe le front par terre.

Jérusalem · 第 9 / 10 段