_Custode_ des richesses merveilleuses nous fait monter au-dessus même du
calvaire, dans les combles de la chapelle haute, toute d'argent et d'or,
que les Grecs ont établie en ce lieu. Et il nous arrête là, dans une
sorte d'antique couloir, bas de plafond et demi-obscur, la règle absolue
interdisant l'entrée du Trésor; devant nous est dressée une table
recouverte d'un tapis blanc et on commence à nous apporter une à une les
pièces d'ancienne orfèvrerie,--tandis que, sous nos pieds, aux étages
d'en dessous, les cierges brûlent, l'encens fume et les éternelles
prières chantent. A chaque tour, il en a son faix, d'or et de
pierreries, le prêtre aux longs cheveux de femme qui est préposé au
va-et-vient entre nous et le Trésor: dons sans prix, faits, dans l'élan
des reconnaissances mystiques ou dans le remords des crimes, par des
rois et des reines du temps passé; grands évangiles dont les couvertures
sont d'épaisses plaques d'or alourdies de diamants et de rubis; étuis de
plomb ou de fer, imitant des têtes de scaphandres, qui contiennent des
tiares d'or surchargées d'émaux et de pierres précieuses. Il y a aussi
des icones, des plateaux, des buires et des ciboires. Il y a une
quantité de croix--pour bénir les foules, avec de lents gestes
d'évêques, aux jours de pompes superbes; chacune d'elle renferme, au
milieu d'un amas de pierres enchâssées, un petit morceau du bois où fut
cloué Jésus; la plus singulière de toutes, qui semble en cristal vert,
est composée d'énormes émeraudes qu'un sertissage très fin réunit en les
laissant transparentes. Certain reliquaire gothique--bien mutilé et dont
l'inquiétante provenance ne doit pas être recherchée--est taillé en
forme de coeur dans un seul bloc de cristal de roche, avec entourage
d'émeraudes; quand on le prend dans la main, on croirait tenir un glaçon
très lourd.
Jadis, avec mes idées calvinistes, j'englobais dans une même réprobation
la magnificence des autels et celle des prêtres. Aujourd'hui, si le
faste des vêtements sacerdotaux me paraît toujours antichrétien, j'en
arrive à admettre cet emploi des pierreries--petites choses qui sont ce
que notre monde contient de plus précieux et de plus dangereusement
convoité; je comprends mieux ce besoin de les sacrifier comme des riens
perdus et d'en faire des écrins d'une valeur folle, pour des évangiles,
pour des fragments, vrais ou supposés tels, de la croix du Christ.
* * * * *
Dans l'après-midi de ce même jour, un vent de Kamsin se lève, et le
ciel, troublé de sable et de poussière, se fait sinistrement jaune;--ce
sont les déserts encore proches, qui se rappellent à nous;--on voit,
comme au travers d'une brume sèche qui estompe tout, les grisailles
dorées de la ville aux innombrables petites coupoles, et les grisailles
plus blanches des montagnes bibliques d'alentour. Les distances et les
proportions des choses semblent doublées. Du vague s'épand sur la terre,
tandis que le soleil, qui ne rayonne plus, dessine tout rond dans le
ciel un disque d'astre mort.
Sous cette même demi-lueur jaune d'éclipse, revenant le soir du mont des
Oliviers, je longe, par la route toujours solitaire, les remparts de
Jérusalem, les grands remparts moroses; sur leurs parois rudes et
frustes, de loin en loin, le sceau, la signature arabe se lit sous la
forme d'une petite rosace géométrique d'un dessin exquis, en relief
encore délicat parmi les vieilles pierres usées; c'est comme pour dire
aux passants que ceux qui ont élevé ces farouches défenses sont les
mêmes qui savent ajourer des dentelles merveilleuses aux murs des
mosquées et des palais.
Dans mon chemin isolé, je ne croise qu'un groupe de vieux Turcs, en
longues robes, barbes blanches et turbans verts, qui se racontent des
choses sombres et anciennes, en égrenant des chapelets d'ambre. Et c'est
comme un tableau des temps musulmans antérieurs, sous ce voile coutumier
fait de poussière et de sable...
Cependant, de la ville, tout à coup le carillon des cloches chrétiennes
s'envole, surprenant ici, aujourd'hui, et comme dépaysé en plein Islam.
XX
Vendredi, 13 avril.
Dans trois jours, je dois quitter Jérusalem, me rendre en Galilée, où
m'attirent surtout les bords déserts du lac de Génésareth.
Aujourd'hui, des visites de remerciement et d'adieu au Patriarche des
Grecs, aux Pères dominicains, aux Dames de Sion, à tant d'aimables et
charmants mystiques, absorbés par la ville sainte, qui vivent ici dans
leurs contemplations, ou s'occupent à exhumer du sol gardien la
Jérusalem du Christ et à élever des églises, à couvrir de blancs
sanctuaires, toujours plus nombreux, ce lieu d'adoration.
Dans trois jours, je vais partir, et mon anxieux pèlerinage, depuis si
longtemps souhaité, remis d'année en année par une instinctive crainte,
sera fini, tombé comme une goutte d'eau inutile dans l'immense gouffre
des choses passées qui s'oublient. Et je n'aurai rien trouvé de ce que
j'avais presque espéré, pour mes frères et pour moi-même, rien de ce que
j'avais presque attendu avec une illogique confiance d'enfant...
Rien!... Des traditions vaines, que la moindre étude vient démentir:
dans les cultes, un faste séculaire, auquel les yeux seuls
s'intéressent, comme au coloris des choses orientales; et des
idolâtries--touchantes peut-être jusqu'aux larmes--mais puériles et
inadmissibles!... Oh! qui sondera mon angoisse infinie, aux heures du
recueillement des soirs, aux heures de l'implacable clairvoyance des
matins!... Quelque chose des espérances ancestrales subsistait donc
encore au fond de moi-même, puisque, devant cette inanité de mes
dernières prières, j'éprouve ici, sous une forme nouvelle et plus
décisive, le sentiment de la mort... Et il n'est donc remplaçable par
quoi que ce soit au monde, le Christ, quand une fois on a vécu par
Lui,--puisque jamais, même aux époques les plus enténébrées de ma
jeunesse finie, jamais dans les suprêmes lassitudes, jamais dans
l'horreur des séparations ou des ensevelissements, je n'avais connu
comme aujourd'hui cet effroi devant le vide indiscuté, absolu,
éternel...
* * * * *
A la tombée du jour, je redescends vers le Cédron pour refaire encore
une fois--le coeur bien fermé cependant--le trajet du Christ, de la
ville au Gethsémani.
C'est l'heure où des mélancolies, presque des terreurs, sans forme et
sans nom, vont s'épandre sur cette vallée du jugement dernier. A un
tournant du chemin, elle se découvre, silencieuse et profonde. J'y
arrive par le côté de l'Islam, qui est déjà dans une ombre presque
crépusculaire, quand, en face, les myriades de tombes juives, les ruines
de Siloë et d'Ophel, avec leurs cavernes et leurs sépulcres,
resplendissent encore dans une rouge fantasmagorie; chaque soir, depuis
toujours, il en va de même--et c'est l'inverse des matins, où le rose
des aurores commence par envahir le côté musulman, tandis que le côté
d'Israël tarde à s'éclairer; entre les deux zones de cimetières qui se
regardent, c'est sans trêve le même jeu, les mêmes alternances de
lumière renouvelées indéfiniment.
Ce soir, elle est vide, à son ordinaire, la vallée de Josaphat; à peine,
dans toute son étendue, apercevrait-on, çà et là accroché au flanc des
collines, quelque berger bédouin gardant des chèvres. Elle est vide et
sombrement recueillie. A travers son silence, des appels d'oiseaux,--et
puis, en différents points des lointains, le petit martelage sec et
sonore des sculpteurs de tombes, éternellement occupés ici à la vaine
besogne de graver des noms sur des pierres; les cimetières de cette
vallée ne chôment jamais et la terre y travaille jour et nuit à absorber
des cadavres. D'abord je m'étais arrêté pour la regarder d'en haut, de
l'angle surplombant des murailles du temple. Maintenant, j'y descends,
plongeant dans les tristesses d'en bas, par les petits sentiers envahis
d'herbes et piqués d'anémones rouges; la grande ombre des remparts de
Jérusalem y descend avec moi, semble m'y suivre, très vite allongée, à
mesure que le soleil s'en va. Au milieu des tombes, c'est, de jour en
jour, un plus grand luxe de fleurs--un luxe du reste qui sera très
éphémère, en ce pays tout de suite desséché, tout de suite brûlé dès le
printemps.
J'ai devant moi maintenant les trois mausolées si étrangement funèbres,
les tombeaux de saint Jacques, d'Absalon et de Josaphat, les trois
grands monolithes de granit rougeâtre qui président à l'assemblée des
pierres tombales. Et, à deux pas, il y a l'antique chaussée par où l'on
franchit le lit du Cédron pour monter au Gethsémani... Mais à quoi bon
continuer de ce côté? à quoi bon retourner là-haut, à la vague poursuite
du fantôme qui m'a fui? Le Gethsémani est un lieu quelconque, froid et
vide; rien ne flotte au-dessus de ses pierres, rien n'y passe qu'un
souffle de printemps propice aux asphodèles et aux anémones... Alors, je
m'arrête encore, cette fois pour rebrousser chemin,--et tout à coup
c'est en moi l'éveil d'un sentiment nouveau, qui est presque de la
rancune contre ce Christ, que je cherchais et qui s'est dérobé:
enfantillage de barbare, legs des vieux temps naïfs; me voici comme ces
simples qui promettent des dons terrestres à leurs Dieux, ou bien leur
vouent des petites haines. Et, de découvrir ce sentiment-là, au fond du
triste moi composite qu'ont produit les générations et les siècles, je
souris moi-même d'une très ironique pitié.
* * * * *
Revenu sur mes pas, je remonte dans la partie musulmane de la vallée,
par ces escarpements des collines de l'ouest que couronne la longue
muraille de Jérusalem, dentelée de créneaux sur le ciel jaune. Et je
marche là, au hasard, parmi les petites pyramides mystérieusement
sculptées, parmi les petits kiosques funéraires, aux fines ogives, qui
vieillissent et s'écroulent. C'est la partie exquise de la vallée de
Josaphat, toute cette zone des cimetières arabes, en pente rapide depuis
le pied des grands remparts du Haram-ech-Chérif jusqu'aux profondeurs où
le Cédron se cache.
La lumière s'en va. Et les pâtres bédouins rentrent vers Siloë, avec de
mélancoliques ritournelles de musette... Sur la fin de mon errante
promenade, je me souviens que c'est aujourd'hui vendredi; alors une
curiosité de désoeuvré me ramène, à travers les solitudes de la ville
basse, jusqu'à ce mur des pleurs où j'étais vendredi dernier.
Dans les ruelles qui y conduisent, encombrées de chiens morts, de chats
morts, d'immondices de toute sorte, je rencontre une foule qui s'y rend
aussi, par intérêt moqueur, tout un pèlerinage napolitain escorté de
moines, hommes et femmes ayant sur la poitrine la croix rouge, comme ces
hordes bruyantes qui, dans notre Midi français, se rendent à Lourdes.
Au pied du mur du Temple, j'arrive avec ce flot profane. Vieilles robes
de velours, vieilles papillotes grises, vieilles mains levées pour
maudire, ils sont là fidèlement, les anciens d'Israël, qui bientôt s'en
iront féconder les herbes de la vallée de Josaphat; moins nombreux que
la dernière fois, cependant, et moins tranquilles aussi pour chanter les
lamentations de leur prophète. Avant nous, qui entrons comme une
invasion, déjà une bande d'enfants arabes était là pour les tourmenter:
des petits déguisés en bêtes, en chiens, sous des sacs de toile bise, et
venant à quatre pattes, avec des rires fous, leur aboyer dans les
jambes. Ce soir, ils me font une pitié profonde quand même, les vieux
dos voûtés, les longs nez pâles et les mauvais yeux...
* * * * *
Là-bas, dans les quartiers que j'habite, dans la rue des Chrétiens et
dans l'odieux faubourg de Jaffa où fument des usines, sur la route de la
gare et dans les corridors de l'hôtel, je trouve, à la nuit tombante, un
encombrement de gens nouveaux de tous les coins de l'Europe, vomis par
le petit chemin de fer de la côte; pour la plupart déplaisants et
vulgaires, touristes sans respect ou pèlerins des classes moyennes, dont
la dévotion de routine est pour me glacer davantage encore.--Tout ce
côté de Jérusalem a pris une banalité de banlieue parisienne.
XXI
Samedi, 14 avril.
Éveillé au son coutumier des trompettes turques, je reprends conscience
de la vie au milieu du tapage d'un hôtel quelconque, portes qui battent,
discussions rauques en allemand ou en anglais, malles que l'on traîne
lourdement dans des corridors encombrés. Et c'est ici la ville sainte!
Et après-demain je la quitterai, pour n'y plus revenir, sans y avoir
aperçu la lueur que j'avais souhaitée, sans y avoir trouvé même un
instant de recueillement véritable...
Depuis ces derniers jours, dans ces clairvoyances navrées des matins, où
je sens que tout m'échappe, de chers visages morts me réapparaissent
comme pour me dire l'adieu suprême. Oh! je vivais sans espérance
pourtant, ou du moins il me le semblait,--comme à tant d'autres qui sont
en cela mes frères: on s'imagine ne plus rien croire, mais tout au fond
de l'âme subsiste encore obscurément quelque chose de la douce confiance
des ancêtres. Et maintenant que le Christ est tout à fait inexistant,
tout à fait perdu, les figures vénérées et chéries, qui s'étaient
endormies en Lui, me font l'effet de s'en être allées à sa suite, de
s'en être allées dans un recul plus effacé; je les ai perdues, elles
aussi, davantage, sous une plus définitive poussière. Après la vie,
comme dans la vie, pour moi tout est fini plus inexorablement...
* * * * *
Je dois passer mes heures d'aujourd'hui au milieu des représentante de
cette attachante Arménie, dont l'histoire n'a cessé, depuis l'antiquité,
d'être tourmentée et douloureuse.
Si le Trésor des Grecs est assez difficilement ouvert aux visiteurs,
celui des Arméniens ne l'avait même jamais été jusqu'à ce jour; et, pour
obtenir qu'il nous fût montré, il a fallu les aimables instances de
notre consul général auprès du bienveillant Patriarche.
Les concessions arméniennes, fortifiées comme des citadelles du moyen
âge, occupent presque la moitié du mont Sion, dont l'autre partie, celle
du levant, appartient aux Israélites.
Avant de commencer notre promenade dans ce quartier très spécial, nous
voulons faire une visite de remerciement à Sa Béatitude le Patriarche,
et, dans une salle de réception grande comme une salle de palais, on
nous fait entrer pour l'attendre. Il arrive bientôt par une porte dont
la tenture est soulevée presque rituellement par deux prêtres en
capuchon noir, et il s'assied près de nous sur son trône. Il a une tête
admirable sous l'austère capuchon de deuil, des traits fins d'une
ascétique pâleur, une barbe blanche de prophète, des yeux et des
sourcils d'un noir oriental. Dans son accueil, dans son sourire, dans
toute sa personne, une grâce distinguée et charmante, et une nuance
d'étrangeté asiatique. Au milieu de ce cérémonial et de ce lieu anciens,
il a l'air d'un prélat des vieux temps. Il nous reçoit d'ailleurs à la
turque,--avec le café, la cigarette et la traditionnelle confiture de
roses.
En plus de l'église et des couvents, le quartier arménien renferme une
immense et antique hôtellerie capable de contenir près de trois mille
pèlerins, entre des murailles de trois ou quatre mètres d'épaisseur,
avec des silos à provisions et une citerne pouvant fournir de l'eau pour
quatre années: toutes les précautions de jadis contre les sièges, les
surprises, les massacres.
L'église, où nous pénétrons en dernier lieu, est une des plus anciennes
et des plus curieuses de Jérusalem. Près de sa porte extérieure, se
trouve encore, pour appeler les fidèles, l'antique _synamdre_, avec
lequel nous avions fait connaissance au couvent du Sinaï.
Intérieurement, elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et
aussi du palais arabe par le revêtement de précieuses faïences bleues
qui recouvre toutes ses murailles et tous ses massifs piliers. Les
trônes pour les patriarches, les petites portes des sacristies et des
dépendances sont en mosaïques de nacre et d'écaille, d'un très vieux
travail oriental. De la voûte, descendent des quantités d'oeufs
d'autruche, enchâssés dans de bizarres montures d'argent ciselé. Sur le
maître-autel, pose un triptyque d'or fin à émaux translucides. Des tapis
de Turquie, bleus, jaunes ou roses, étendent sur les dalles leur épaisse
couche de velours. Et de grands voiles, tombant d'en haut, masquent les
trois tabernacles du fond;--on les change, nous dit-on, chaque semaine;
dans quelques jours, pour la fête de Pâques, figureront les plus
somptueux; en ce moment, ceux qui sont en place et sur lesquels se
voient des séries de personnages hiératiques, ont été envoyés, il y a
une centaine d'années, par des Arméniens de l'Inde.
* * * * *
C'est là, devant le maître-autel, au milieu de ce décor archaïque et
superbe, que des prêtres, au beau visage encadré d'un capuchon noir et
d'une barbe noire, nous apportent une à une les pièces du Trésor.
Sans contredit, les Grecs possèdent au Saint-Sépulcre une bien plus
grande profusion de richesses; mais le Trésor des Arméniens se compose
d'objets d'un goût plus rare. Missel à couverture d'or, offert il y a
six cent cinquante ans par la reine de Silicie. Tiares d'or et de
pierreries, d'un exquis arrangement. Mitres d'évêque garnies de perles
et d'émeraudes. Et des étoffes, des étoffes de fées; une surtout, d'un
vieux rose cerise, brocart qui semble tout semé de cristaux de gelée
blanche, tout givré d'argent, et qui est brodé de feuillages en perles
fines avec fleurs en émeraudes et en topazes roses. De peur que ces
choses ne se coupent à force de vieillesse, on les conserve roulées sur
de longues bobines que les prêtres se mettent à deux pour apporter, les
tenant chacun par un bout. Après des saluts au maître-autel, répétés
chaque fois qu'ils entrent, ils étendent ces brocarts par terre, sur les
tapis épais.--Et ce sont des scènes de moyen âge, ces respectueux
déploiements d'étoffes, dans cet immobile sanctuaire, au milieu du
miroitement bleu des faïences murales,--tandis qu'autour de nous des
diacres, coiffés aussi de l'invariable capuchon noir, s'empressent aux
préparatifs séculaires de la semaine sainte, accrochent des tentures aux
piliers, font monter ou descendre, à l'aide de chaînettes d'argent, des
lampes et des oeufs d'autruche.
* * * * *
A gauche, en entrant dans la basilique, une sorte de niche en marbre,
comme creusée dans l'épaisseur du mur, est le lieu où fut décapité saint
Jacques et où sa tête est gardée. (Son corps, comme on sait, est en
Espagne, à Compostelle.)
Dans des chapelles secondaires, dans des recoins qui communiquent avec
l'église par des petites portes de nacre, on nous fait visiter d'autres
curieux tabernacles, d'un aspect singulier et presque hindou, voilés par
des portières anciennes en velours de Damas ou en soie de Brousse. On
nous y montre même des colonnes arrachées jadis à la mosquée d'Omar, et
d'ailleurs très reconnaissables. A Jérusalem, où tout est confusion de
débris et de splendeurs, ces échanges ne surprennent plus; au fond de
nos esprits, est assise la notion des tourmentes qui ont passé sur cette
ville aujourd'hui au calme de la fin, la notion des bouleversements
inouïs qui ont retourné vingt fois son vieux sol de cimetière...
Dans une sacristie, revêtue d'extraordinaires faïences sans âge, le
prêtre d'Arménie qui nous guide, tout à coup s'exalte et s'indigne
contre ce Khosroës II, le terrible, qui, afin de ne rien omettre dans
ses destructions, passa cinq années ici à ruiner de fond en comble les
églises, à briser tout ce qui ne pouvait être enlevé, qui emmena en
captivité plus de cinq mille moines et emporta jusqu'au fond de la Perse
la vraie croix. Comme c'est étrange, à notre époque, entendre quelqu'un
qui frémit au souvenir de Khosroës!... Plus encore que cette mise en
scène dont nous sommes ici entourés, cela nous fait perdre pour un
instant toute notion du présent siècle.
* * * * *
Suivant le cérémonial d'Orient, quand nous quittons la vieille basilique
si vénérable, un jeune diacre nous attend à la porte pour nous verser,
d'un vase d'argent à long col, de l'eau de roses dans les mains.
Vraiment en nous montrant, par exception, leur Trésor, ces aimables
prêtres arméniens aux profils de camée nous ont donné là, pour bercer un
moment nos déceptions infinies, une très charmante vision de passé, dans
leur église de faïence et de nacre.
* * * * *
Puisque je suis sur le mont Sion, je vais, jusqu'au coucher du soleil,
errer chez ces juifs qui, surtout depuis les dernières persécutions
russes, reviennent en masse vers Jérusalem.
C'est aujourd'hui le jour du sabbat, et le calme règne dans leur
quartier sordide. Fermées, toutes les petites échoppes où se brocantent
la guenille et la ferraille, et on n'entend plus le martelage coutumier
des innombrables ferblantiers. Les belles robes de velours et les loques
de fourrure qui sont sorties hier au soir des coffres, pour aller au Mur
des Pleurs, circulent aujourd'hui au soleil d'avril. Plusieurs
personnages en habit de fête se promènent, par les rues empestées et
étroites, un livre de psaumes à la main.
La grande synagogue.--Dans la cour dont elle est entourée, jouent des
enfants trop blancs et trop roses; jolis quelquefois, mais l'oeil trop
fûté, l'attitude trop sournoise; déjà l'air d'avoir conscience de
l'opprobre héréditaire et de couver des rancunes contre les chrétiens.
Leurs cheveux blonds sont tondus ras, excepté au-dessus des tempes où
ont été respectées ces mèches qui deviendront plus tard les
traditionnelles papillottes, mais qui pour le moment leur font des
oreilles d'épagneul.
On éprouve presque un sentiment de pitié, quand, après toutes ces
magnificences des églises, on regarde ce pauvre sanctuaire à l'abandon.
Des bancs déserts; des murs simplement plâtrés, dont le crépissage
tombe. Quelques vieilles barbes, quelques vieilles papillottes grises
sommeillent dans des coins, sous leurs bonnets à long poil; d'autres,
qui lisaient leur bible à demi-voix chantonnante, en se dandinant comme
des ours, nous jettent un regard faux, qui semble glisser le long de
leur nez mince. On entre ici le chapeau sur la tête, et le janissaire
qui m'escorte y prend une expression de superbe insolence. Des moineaux,
nullement gênés par le chevrotement des prières, vont et viennent,
apportent des brins de laine et de paille pour leurs nids, qui se
construisent au-dessus même du tabernacle, dans les fleurons dorés du
couronnement; ils sont tout ce qu'il y a d'un peu gracieux dans ce
temple lamentable. Le soleil printanier, qui tombe à flots au dehors sur
les immondices des pavés, sur le bois centenaire des devantures closes,
entre ici comme à regret, avec un rayonnement triste sur ces quelques
vilains vieillards et sur toutes ces places vides.
* * * * *
Cette nuit qui vient,--et qui est presque la dernière, puisque je quitte
après-demain matin Jérusalem,--je veux pourtant la consacrer au
Gethsémani, bien que je sois plus que jamais sans espoir à présent...
Depuis tant d'années, j'y avais songé, à une nuit passée là, dans le
recueillement solitaire!... Longtemps, après le triste exode de ma foi,
j'avais fondé encore sur ce lieu unique je ne sais quelle espérance
irraisonnée; il m'avait semblé qu'au Gethsémani je serais moins loin du
Christ; que, s'il avait réellement triomphé de la mort, ne fût-ce que
comme une âme humaine très grande et très pure, là peut-être plutôt
qu'ailleurs ma détresse serait entendue et j'aurais quelque
manifestation de lui... Et j'y vais ce soir avec un coeur de glace et de
fer; j'y vais par acquit de conscience envers moi-même, uniquement pour
accomplir une chose depuis très longtemps rêvée.
* * * * *
Il est onze heures environ, quand je me mets en route, et la lune est
haute. Aller là-bas tout à fait seul est impossible, même avec un
revolver à la ceinture; il faut, à côté de moi, un janissaire armé, non
pas seulement pour les dangers nocturnes auxquels je ne crois guère,
mais à cause des abords défendus du Haram-ech-Chérif par où je dois
passer, à cause des portes de la ville qui sont fermées et qui ne
peuvent s'ouvrir que sur un ordre du pacha, régulièrement transmis.
Descendant par la Voie Douloureuse, nous traversons d'abord tout
Jérusalem, silencieux, obscur et désert. Les maisons sont closes. Dans
l'ombre des rues voûtées, tremblent de loin en loin quelques lanternes
fumeuses; ailleurs, les rayons de la lune tombent, découpant des
blancheurs sur les pavés, sur les ruines. Le long de notre chemin,
personne, que deux ou trois soldats turcs attardés, rentrant aux
casernes. Rien que le bruit de nos pas, exagéré sur les pierres sonores,
et le cliquetis du long sabre à fourreau d'argent que le janissaire
traîne.
Il me parle en turc, le janissaire: «Jérusalem, tu vois, le soir, c'est
un pays de pauvres, il n'y a rien. Pour nous, les musulmans, il y a
ceci... (Et son geste indique l'Enceinte Sacrée, la mosquée d'Omar, dont
nous approchons.) Pour loi, chrétien, il y a le Saint-Sépulcre. Mais
c'est tout. Le reste ne vaut pas qu'on le compte. Tu le vois, le soir,
il n'y a rien.»
Dans ce quartier interdit aux chrétiens qui avoisine la sainte mosquée,
le janissaire parlemente avec les sentinelles de nuit,--et nous passons.