Et tout à coup il se relève, les mains jointes, des larmes sur ses joues

creuses, les yeux grands ouverts dans une expression de confiance et de

joie extraterrestres. C'est un vieillard fini, au visage terreux déjà

touché par la mort,--mais à ce moment, transfiguré, d'une beauté

triomphante, malgré sa laideur et sa décrépitude. A l'heure de son

inévitable destruction, débris qu'il est déjà, il a pu se cramponner des

mains à quelque chose de radieux et d'éternel; aïeul qui s'en va, il

sent qu'il les retrouvera là-haut, ses fils peut-être ou ses

petits-fils,--quelque petite tête frisée d'enfant... Oh! la foi, la foi

bénie et délicieuse!... Ceux qui disent: «L'illusion est douce, il est

vrai; mais c'est une illusion, alors il faut la détruire dans le coeur

des hommes», sont aussi insensés que s'ils supprimaient les remèdes qui

calment et endorment la douleur, sous prétexte que leur effet doit

s'arrêter à l'instant de la mort...

Et, peu à peu, voici que je me sens pénétré, moi aussi, par l'impression

doucement trompeuse d'une prière entendue et exaucée... Je les croyais

finis, pourtant, ces mirages!...

Au Gethsémani, la nuit dernière, il y avait sans doute trop d'orgueil

encore dans ma recherche de solitude, et, ici, je suis mieux à ma place

de misère, confondu avec ces humbles qui appellent de toute leur âme;

ils sont mes égaux d'ailleurs, et je n'ai rien de plus qu'eux; demain,

ce sera poussière de mes joies terrestres, et quelques années, courtes

comme un jour, me feront pareil au vieillard qui est là... Oh! prier

comme lui, quand la fin sera proche; prier comme eux tous!... Me jeter,

moi aussi, sur ces pierres du Golgotha et m'y abîmer dans une

adoration!... Mais il est trop différent du Christ de mon enfance, ce

Christ des icones dorées qu'ils implorent ici, et ces manifestations

extérieures, ces élans qui font tomber à genoux, ne sont plus possibles

aux hommes de mon temps; même dans cette chapelle du Calvaire qui,

depuis tant de siècles, connaît les sanglots, un sentiment, d'une toute

moderne essence, me raidit à ma place et m'immobilise...

Quelque chose cependant commence à troubler mes yeux!... C'était

inattendu et c'est sans résistance possible: dans ce retrait du pilier

qui me cache, voici que je pleure, moi aussi; que je pleure enfin toutes

les larmes amoncelées et refoulées pendant mes longues angoisses

antérieures, au cours de tant de changeantes et vides comédies dont mon

existence a été tramée. On prie comme on peut, et moi je ne peux pas

mieux. Bien que debout là dans l'ombre, je suis maintenant, de toute mon

âme, prosterné, autant que le vieillard en extase à mes côtés, autant

que le soldat qui tout à l'heure rampait pour embrasser les pierres. Le

Christ! oh! oui, quoi que les hommes fassent et disent, il demeure bien

l'inexplicable et l'unique! Dès que sa croix paraît, dès que son nom est

prononcé, tout s'apaise et change, les rancunes se fondent et on

entrevoit les renoncements qui purifient; devant le moindre crucifix de

bois, les coeurs hautains et durs se souviennent, s'humilient et

conçoivent la pitié. Il est l'évocateur des incomparables rêves et le

magicien des éternels revoirs. Il est le maître des consolations

inespérées et le prince des pardons infinis.

Et, en ce moment, si étrange que cela puisse paraître venant de moi, je

voudrais oser dire à ceux de mes frères inconnus qui m'ont suivi au

Saint-Sépulcre: Cherchez-Le, vous aussi; essayez... puisqu'en dehors de

Lui il n'y a rien! Vous n'aurez pas besoin pour Le rencontrer de venir

pompeusement à Jérusalem, puisque, s'il est, Il est partout. Peut-être

le trouverez-vous mieux que je n'ai su le faire... Et d'ailleurs, je

bénis même cet instant court où j'ai presque reconquis en Lui

l'espérance ineffable et profonde,--en attendant que le néant me

réapparaisse, plus noir, demain.

FIN

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE LE LAGNY

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

AU MAROC 1 vol.

AZIYADÉ 1 ----

LE DÉSERT 1 ----

L'EXILÉE 1 ----

FANTÔME D'ORIENT 1 ----

FLEURS D'ENNUI 1 ----

JAPONERIES D'AUTOMNE 1 ----

LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 ----

MADAME CHRYSANTHÈME 1 ----

LE MARIAGE DE LOTI 1 ----

MON FRÈRE YVES 1 ----

PÊCHEUR D'ISLANDE 1 ----

PROPOS D'EXIL 1 ----

LE ROMAN D'UN ENFANT 1 ----

LE ROMAN D'UN SPAHI 1 ----

_Éditions illustrées:_

MADAME CHRYSANTHÈME, format in-8o cavalier,

avec un grand nombre d'aquarelles et de

dessins de ROSSI et MYRBACH 1 vol.

PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus,

nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 ----

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

Notes:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

Remplacements effectués:

«Boedeker» par «Bædeker»

«inconciemment» par «inconsciemment» (sans hâte, inconsciemment

retenus)

«impéraratrice» par «impératrice» (et l'impératrice Eudoxie)

«s epouvante» par «s'épouvante» (on s'épouvante presque)

«es» par «est» (pendant que Jésus est interrogé)

«lesquéls» par «lequels» (pour lesquels les lieux saints)

«ravni» par «ravin» (profond du ravin, surplombés)

«derrrière» par «derrière» (cachée derrière le mont)

«fantatisques» par «fantastiques» (grandes chèvres fantastiques)

«ou» par «où» (les herbages, où des cavaliers)

«coqiulles» par «coquilles» (et de coquilles)

«vêtement» par «vêtements» (le faste des vêtements sacerdotaux)

«qni» par «qui» (brocarts somptueux, qui)

«Sepulcre» par «Sépulcre» (revenu près du Sépulcre,)

«vénérales» par «vénérables» (les symboles vénérables,)

«naives» par «naïves» (précédentes générations naïves,)

Autres corrections:

L'annonce des autres oeuvres du même auteur a été déplacée du début

au fin du livre.

Guillemet ajouté au commencement de la citation: «J'ai fait faire...

jeunes arbres.»

Changé «...monta Gethsémani, il est au probable qu'il passa ici...» par

«...monta au Gethsémani, il est probable qu'il passa ici...»

Jérusalem · 第 10 / 10 段