Très noires, nos ombres, qui se promènent sur les blanches pierres

peuplées de lézards. Noirs aussi, les passants, que nous rencontrons

maintenant de plus en plus nombreux, comme avant-hier, en défilé presque

continu. Des Bédouins, chassant devant eux des petits ânes par

centaines; des Bédouins et des Bédouins, armés de longs fusils, de

coutelas et de poignards, la corde de laine autour du front et les coins

du voile arrangés en oreilles de bête; groupes archaïques et charmants;

groupes d'hommes sveltes et fauves qui, en nous croisant, nous montrent,

dans un sourire de salut, des dents de porcelaine. Et des chameaux,

attachés à la file, et des troupeaux de chèvres innombrables, menés par

des petits bergers aux yeux de gazelle.

Parfois, au fond de crevasses, de trous comme des entrées de l'enfer, on

entend le Cédron qui bruit, et on l'aperçoit, en mince filet d'argent,

qui sautille dans son lit presque souterrain, au milieu de l'obscur

chaos de pierres.

Les montagnes vont peu à peu verdir à mesure que nous approcherons de

Jérusalem. Pour le moment, de blanchâtres qu'elles étaient tout en bas,

elles sont devenues fauves et, sur leurs croupes arrondies, il y a comme

un mouchetage étonnamment régulier de petites broussailles brunes; on

dirait qu'on les a recouvertes avec de géantes peaux de léopard.

* * * * *

Depuis tantôt deux heures, nous montons; la nature des roches est

changée; l'air est plus froid et une légère teinte verte commence à

s'étendre. Comme si elle s'était abîmée en profondeur, la mer Morte a

disparu au-dessous de nous avec les régions maudites d'alentour.

Sur la route, continue le défilé des passants. Maintenant, c'est tout un

pèlerinage de paysans cypriotes qui se rend au Jourdain, hommes, femmes

et enfants, montés sur des mules ou des ânes. Puis, derrière eux, des

barbes blondes ou rousses et des bonnets de fourrure: des Russes, des

centaines de Russes, très âgés pour la plupart, et quand même cheminant

à pied; des moujiks à cheveux blancs et des vieilles femmes à lunettes,

épuisées, branlantes. Protégés par leur pauvreté même contre les

attaques bédouines, ils s'avancent sans peur, en trottinant avec des

bâtons. Ils ont tous, en bandoulière, des gourdes ou des bouteilles

vides, qu'ils rempliront pieusement au fleuve: grands-pères et

grands'mères, qui vont rapporter, peut-être jusqu'à Arkhangel et aux

rives de la mer Blanche, un peu des eaux saintes, de quoi baptiser leurs

petits-enfants. En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-là

aussi; ils n'ont pas le joli geste des Bédouins ni leur joli sourire;

mais leur salut, plus lourd, paraît plus franc et plus sûr.

* * * * *

Au-dessous des cimes grises, les creux des vallées sont redevenus tout

verts; il y a partout des troupeaux qui paissent et des petits bergers

en burnous qui jouent de la musette. Au même point que l'avant-veille,

nous retrouvons les mêmes grandes bêtes percheuses, découpées en

silhouettes sur le ciel, au-dessus de nos têtes: des chamelles, qu'on a

mises aux champs avec leurs petits. Et enfin, les fleurs recommencent,

émaillant partout les rochers de points rouges et de points roses.

* * * * *

A mi-chemin, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule

aujourd'hui.

Un caravansérail, c'est surtout une sorte de citadelle pour abriter les

voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant

au Moghreb, ils se ressemblent tous: une cour, un carré d'épaisses

murailles garnies d'anneaux de fer pour attacher les bêtes; sur l'une

des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près

de la porte d'entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits

fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.

Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce

caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque

instant, avec des ruades et des écarts: chevaux de touristes, à selle

anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la

poitrine surchargés de franges de toutes couleurs; longs dromadaires

majestueusement bêtes; mules aux harnais bariolés de perles et de

coquilles; ânons modestes des plus pauvres pèlerins; pauvres ânons

dépenaillés ayant sur le dos des vieilles toiles et des vieilles

besaces. Et tout cela se mêle, s'entrave les pieds, s'affole et crie.

Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes

s'empressent à déjeuner,--avec des provisions apportées, bien entendu,

le caravansérail ne fournissant que l'eau fraîche, le café, le narguilé

et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables; les

autres, qui n'en ont plus trouvé, s'arrangent par terre. Groupes presque

élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de

pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des

médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de

branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout

brodés de soie, poseurs avec des cheveux à la Capoul échappés du turban,

en coquetterie avec les dames touristes des agences.--Et des Turcs et

des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la

bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins

mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles

dents blanches, d'immondes débris de poulets.

A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes

maronites; les unes en costume encore un peu national, long manteau de

velours et d'hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté; les

autres, hélas! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six

ans, les grisettes de France; charmantes quand même à force d'être

fraîches, d'avoir de grands yeux.--Et un échange amical de dattes et

d'oranges s'établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous

faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks

accroupis à nos pieds.

Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut

venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine...

Et, dans quelques jours d'ici, après les fêtes de Pâques, ce

caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide,

sous un soleil devenu dévorant.

* * * * *

Trois heures encore, après cette halte, pour monter à Jérusalem.

Et toujours nous rencontrons des pèlerins; même des pèlerins musulmans,

qui commencent à descendre vers la mer Morte pour les dévotions

annuelles au tombeau de Moïse; des groupes de Turcs et d'Arabes, des

hommes à pied, des femmes, entièrement voilées de blanc, assises sur des

petits ânes. De nonchalants dromadaires passent aussi, portant sur le

dos des choses immenses et légères qui leur font à chacun comme les

ailes éployées d'un papillon: sortes de paniers, que recouvrent des

étoffes rouges tendues sur des cerceaux d'osier et dans lesquels

voyagent commodément d'invisibles dames.

* * * * *

Sur la route, le village de Béthanie, où Jésus aimait venir, est au

penchant d'une montagne, entouré de quelques oliviers, de quelques

figuiers et de champs magnifiquement verts. Très misérable petit

village, aujourd'hui tout arabe; maisonnettes en ruine, informes

écroulements de pierres. Le vent froid des hauteurs y souffle en ce

moment, agitant les branches, les herbes folles, le velours des orges

nouvelles. Et des milliers de coquelicots, d'anémones, le long des

petits chemins ou sur les vieux murs, jettent leurs vives taches rouges.

Nous mettons pied à terre au milieu d'enfants en haillons charmants,

accourus pour tenir nos chevaux. Et c'est devant un vieux portique

ogival, enduit de chaux blanche, sur lequel, pour célébrer quelque

retour heureux de la Mecque, on a peinturluré, suivant l'usage, des

arabesques naïves, bleues, jaunes et roses.

Çà et là, dans les décombres et sous les herbes, gisent des fragments de

colonnes, débris des églises des premiers siècles ou du grand couvent

des croisades. On nous montre, attenant à une humble mosquée, un faux

tombeau de Lazare; ailleurs, de très contestables ruines de la maison de

Marie et de Madeleine... Mais non, rien de tout cela n'est pour nous

émouvoir; les souvenirs terrestres du Christ ne se retrouvent vraiment

plus ici; il est trop tard, des mains humaines trop nombreuses ont

bouleversé la Béthanie de l'Évangile, avant la venue de ses tranquilles

habitants d'aujourd'hui.

* * * * *

Sitôt après Béthanie, nous découvrons la vallée de Josaphat, et

Jérusalem aussi reparaît, intacte de ce côté-ci, superbe et désolée,

profilant très haut sur le ciel sa muraille sarrasine, que dépassent ses

coupoles grises.

XVII

Mardi, 10 avril.

Visité, pendant la matinée, le Trésor des Latins.

C'est, dans des sacristies dépendantes de la grande église franciscaine,

un amas de richesses. Depuis le moyen âge, des rois, des empereurs, des

peuples, n'ont cessé d'envoyer des présents magnifiques vers cette

Jérusalem dont le prestige immense est aujourd'hui si près de mourir.

On nous montre de grands revêtements d'autel qui sont des plaques

d'argent et d'or; des flambeaux d'argent hauts de dix pieds; des croix

de diamant et des ciboires d'or émaillé; une «exposition» pour le

Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples

et pouvant valoir de quatre à cinq millions.

Dans des séries d'armoires, des costumes sans prix, pour les prêtres,

s'alignent, enveloppés de mousselines et étiquetés: «don de la

république de Venise»; «don de l'Autriche» ou «don de l'Italie». Rigides

et somptueuses choses, qui semblent brodées par des fées patientes, dans

toute la magnificence et la pureté des différents styles anciens. Le

dernier des dons de la France est une suite d'ornements, brodés

d'abeilles d'or en haut relief sur drap d'or, qui ne servirent qu'une

fois, le jour du mariage de Napoléon III, à Notre-Dame de Paris. Il y a

une vénérable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines,

qui paraît dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance

espagnole,--et qui est loin d'être la plus belle de cette collection

prodigieuse--vient de rentrer ces jours-ci au Trésor: on l'avait envoyé

réparer dans un couvent de nonnes, et la réparation, qui a coûté quinze

mille francs, a duré cinq années.

Une fois l'an, à tour de rôle, chacun de ces jeux de costumes est porté

par les prêtres, pendant les pompes asiatiques déployées au

Saint-Sépulcre.

Et tant de pièces précieuses ont déjà disparu, nous disent les aimables

gardiens de ces merveilles; les unes, enfouies en terre, pendant les

sièges, dans des cachettes qui n'ont plus été retrouvées; les autres,

enlevées pendant les pillages; les autres encore,--des évangiles, des

étoles,--brûlées pendant la terreur des pestes, parce qu'elles avaient

été touchées par des prêtres contaminés...

Alors, en les écoutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures

qu'ils déploient si complaisamment pour nous, notre pensée plonge, une

fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps.

D'ailleurs, dans cette ville entière, on sent se dégager de ce que l'on

voit, de ce que l'on touche, et même sourdre mystérieusement du sol où

l'on marche, l'âme d'un passé colossal, tout de magnificence et

d'épouvante...

* * * * *

Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire:

«Votre Grandeur», «Votre Béatitude», ou même «Votre Paternité

Révérendissime», semblent--du fait même qu'ils sont ici, dans ces

vieilles églises et ces vieilles demeures poussiéreuses, observant des

rites surannés--être redevenus des hommes du moyen âge. On ne peut leur

en vouloir, à eux-mêmes, de suivre des errements séculaires; mais de

quelle étrange façon les catholiques et les orthodoxes ont compris la

grande leçon de simplicité que Jésus est venu donner au monde! Certes,

ils sont intéressants, ces prélats; leurs cérémonies, leurs monuments et

leurs trésors font revivre les époques de la foi aveugle et souveraine.

Mais, tout ce passé des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu'il a

existé, et d'ailleurs il ne prouve rien; sa reconstitution ne peut être

qu'un vain amusement pour l'esprit. Derrière ce Christ conventionnel,

que l'on montre ici à tous, derrière ce Christ trop auréolé d'or et de

pierreries, trop rapetissé pour avoir passé pendant des siècles à

travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jésus s'efface

maintenant à mes yeux plus que jamais; il me semble qu'elle fuit

davantage, qu'elle est plus inexistante. Durant les premières heures

émues de l'arrivée, à Bethléem et au Saint-Sépulcre, sous le seul

rayonnement de ces noms magiques, il s'était fait en moi comme un réveil

de la foi des ancêtres... Ensuite, c'est dans la mélancolique campagne,

ou dans les ruines exhumées des voies hérodiennes, qu'un reflet de Lui

encore m'était apparu; mais quelque chose de déjà plus terrestre, d'à

peine divin et d'à peine consolant... Et maintenant, c'est fini...

Aujourd'hui, en rentrant à Jérusalem, après ces trois jours d'absence,

j'ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir,--et ma visite au Trésor

des Franciscains, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, achève de me

glacer le coeur.

* * * * *

Pendant notre courte absence, il est arrivé ici chaque jour des

pèlerinages nouveaux. C'est l'époque de la grande animation de

Jérusalem. De tous côtés, les foules accourent et les églises se parent,

pour la fête de Pâques qui sera bientôt. Les rues étroites sont

encombrées de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortèges de

pèlerins chantant des cantiques, des cortèges de petits enfants grecs,

psalmodiant à voix nasillarde et haute; des processions se croisent avec

des défilés de mules aux harnais brodés de coquillages, dont les

innombrables clochettes sonnent comme des carillons d'église; et,

conduits par des Bédouins sauvages, des chameaux entravent le tout,

grandes bêtes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des

vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges.

L'odeur des encens que l'on brûle est partout dans l'air. Et le son

grave, le son étrange des trompettes turques perce la vague clameur

d'adoration qui s'échappe des chapelles, des couvents et des rues,

toujours plus grande aux approches de cette Pâques des Grecs, et qui

sera, au Saint-Sépulcre, une fête semi-barbare et que j'aime mieux

fuir... Plutôt, je m'en irai là-bas chercher le souvenir du Christ, dans

les petites villes de Galilée, ou sur les bords déserts de ce lac de

Tibériade où il a passé la majeure partie de sa vie. Jérusalem est trop

idolâtre pour ceux dont l'enfance a été illuminée par les purs

Évangiles; les yeux peuvent s'intéresser à son formalisme pompeux, comme

d'ailleurs au coloris des choses de l'Islam, mais c'est aux dépens des

pensées profondes... Le Christ, le Christ de l'Évangile, en somme

j'étais venu pour lui seul, comme les plus humbles pèlerins, amené par

je ne sais quelle naïve, et confuse, et dernière espérance de retrouver

ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon

âme, ne fût-ce que comme un frère inexplicablement consolateur... Et ma

détresse aujourd'hui se fait plus morne et plus désespérée, de ce que,

même ici, son ombre achève pour moi de s'évanouir...

Le Gethsémani! Depuis tant d'années j'avais rêvé que j'y viendrais

passer une nuit de solitude, de recueillement suprême, presque de

prière... Et je n'ose plus, et je remets de soir en soir, redoutant trop

de ne rencontrer là, comme ailleurs, que le vide et la mort...

XVIII

Mercredi, 11 avril.

Visité dans la journée différents lieux où se manifeste encore la

Jérusalem antique: les ruines d'Ophel, la cité de David... Et retrouvé

là toujours l'effroi de l'entassement des passés humains; mais plus rien

du Christ. D'ailleurs, je cesse presque de poursuivre son fuyant

souvenir et je suis ici maintenant comme en une ville quelconque.

Le coeur lassé et l'esprit à peine attentif, au crépuscule tombant je

traverse, pour rentrer, ces ruelles du vieux bazar couvert où les choses

orientales font place aux croix et aux chapelets; alors je me rappelle

le Saint-Sépulcre,--autant dire l'âme de Jérusalem,--qui est là tout

près, et je veux y entrer encore, pour voir les humbles prier et

pleurer...

Il y a foule ce soir, devant les portes, sur la place étroite, entre les

hautes constructions démantelées, déchirées, aux airs de sombres ruines,

qui sont l'extérieur de cet amas de chapelles. Et les pèlerins piétinent

le marché de chapelets qui se tient là par terre, couvrant les vieux

pavés d'un éternel étalage de verroteries.

C'est l'heure où les Russes et les Grecs sortent des basiliques à

l'approche de la nuit, après avoir tout le jour prié, tout le jour

embrassé les pierres saintes.

Le calme de chaque soir commence à se faire dans le dédale obscur du

Saint-Sépulcre. Les vendeurs de petits cierges sont partis; alors, il

faut regarder à ses pieds, aller à tâtons comme les aveugles, pour ne

pas trébucher sur les dalles usées, pour ne pas tomber, dans les

descentes, sur les marches informes.

Par places, un peu de lumière descendue des coupoles indique encore le

délabrement de ces murailles qui, jusqu'à hauteur d'homme, sont

écorchées, rongées, grasses de frottements de mains et de baisers.

Toujours les mendiants, les mendiants macabres se tiennent là, demi-nus

sous des haillons, accroupis contre des colonnes, dans des poses de

bêtes. Il y en a un qui se lève,--un vieillard sans yeux,--et qui me

tire par le bras, qui me poursuit de sa plainte, en me tâtant, pour se

conduire, avec ses mains effroyables... Derrière un pilier, résonne une

toux horriblement creuse; une pauvre vieille cosaque--une pèlerine,

celle-ci--est effondrée dans ce coin, malade, finie, son bâton et son

rosaire à la main, buvant quelque soupe à une écuelle...

Et, au-dessus d'eux, vaguement brille, comme un givre d'argent et d'or

qui tomberait des voûtes, la profusion des saintes lampes. Et partout,

dans l'obscurité qui s'épaissit, étincellent les marbres, les icones

avec leurs pierreries, les inutiles et somptueuses choses qui font de ce

lieu un palais de rêve, ouvert aux plus misérables de cette terre...

Par groupes, marchant sans bruit, avec un excessif respect, les

pèlerins, les pèlerines, remontent des parties lointaines et obscures

des sanctuaires; en se retournant plusieurs fois, avec des saluts, des

signes de croix, ils s'en vont lentement comme à regret,--et, avant de

se décider à franchir les portes, reviennent sur leurs pas, comme

n'ayant point encore assez salué, assez remercié le ciel et le Sauveur;

se prosternent au hasard pour baiser quelque chose de plus dans ce saint

lieu, une dalle, le marbre d'un autel ou la base d'un pilier...

Sous le nuage d'encens, qui se tient immobile à mi-hauteur des colonnes

superbes, couve une sinistre odeur humaine: odeur de misère, de

pourriture, de cadavre, dont ces voûtes sont constamment remplies et

qui, à l'époque des grands pèlerinages, devient lourde comme celle des

champs de bataille au lendemain des déroutes. Elle est pour nous redire

notre néant, cette odeur souillant cette magnificence, pour nous

rappeler les immondices dont notre chair est pétrie; elle est évocatrice

des plus sombres pensées de mort...

Ce soir, d'ailleurs, aucune lueur un peu douce ne descend dans le noir

de ma détresse infinie; je ne sais plus voir ici que l'entassement

séculaire des traditions byzantines et puis romaines; rien ne s'éveille

en moi qu'une immense pitié pour ces simples et ces confiants, pour ces

vieux, pour ces vieilles presque sans lendemain qui, tout le jour, sont

venus prier, pleurer, espérer--et qui déjà traînent avec eux la fétidité

des cimetières...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

Avant-hier, ont pris fin les fêtes musulmanes du Baïram et le mince

croissant du nouveau mois lunaire commence presque à éclairer les nuits.

Sitôt l'obscurité venue sur Jérusalem, pèlerins et touristes restent

enfermés dans les couvents ou les hôtels, et la ville alors se retrouve

plus elle-même, aux lueurs de ses antiques petites lanternes.

Il y a, en dehors des murs, une sorte de chemin de ronde que, chaque

soir, je suis dans l'obscurité, jusqu'à la vallée de Josaphat où il

descend se perdre; il contourne le mont Sion, en longeant, à travers une

absolue et funèbre solitude, les hauts remparts crénelés, depuis la

porte de Jaffa jusqu'à celle des Moghrabis; puis, en un point où les

murailles se brisent à angle vif pour remonter vers le nord, il semble

se dérober, tomber, plonger dans le noir--et on a devant soi le gouffre

d'ombre où tant de milliers de morts attendent... attendent que l'heure

de joie et d'épouvante sonne au bruit éclatant de la DERNIÈRE

TROMPETTE...

* * * * *

Là, je m'arrête et je rebrousse chemin, remettant de continuer ma route

aux très prochains soirs où le croissant aura pris plus de force et où

l'on y verra assez dans la sombre vallée pour y descendre.

Si, en plein jour, toute cette partie de Jérusalem est déjà lugubre,

elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit, quand on s'y

promène seul, et on y sent planer toute l'horreur de ce grand nom

légendaire: la vallée de Josaphat!...

Ils attendent, les morts, par légions, sous leurs innombrables

pierres,--et les siècles passent, et les millénaires passent,--et elle

tarde à sonner, la trompette du Jugement, et on n'entend point dans les

airs voler les terribles archanges du réveil. Mais les corps

pourrissent, les os ensuite tombent en poussière, et à leur tour

s'émiettent les granits des tombes; dans un même néant peu à peu tout se

fond, avec une inexorable tranquillité lente. Et la vallée se fait

toujours plus oubliée, toujours plus silencieuse...

XIX

Jeudi, 12 avril.

La diane des clairons turcs dans le voisinage me tire d'un inquiet

sommeil matinal. Et un rêve que je faisais s'envole. Il avait commencé

par un sentiment de suprême, mais imprécise détresse; quelque chose qui

n'était peut-être que la perception plus nette de la fuite irrémédiable

de mes jours, des séparations affreuses et prochaines, de la fin de

tout. Et puis, peu à peu, mon humaine angoisse s'était fondue en une

prière; le Christ était retrouvé, le Christ de l'Évangile, et je

m'abîmais, de toute mon âme misérable, en Lui, comme ces pèlerins qui,

sur les dalles du Saint-Sépulcre, s'affaissent de tout leur corps

épuisé;--et les terrestres fins ne m'atteignaient plus;--et il n'y avait

plus de néant, plus de poussière, ni plus de mort;--j'étais arrivé au

port ineffable et unique, au refuge des refuges, dans la certitude

absolue des éternels revoirs, dans la vie et dans la lumière...

Les clairons turcs sonnaient dehors le réveil étrange. Ma prière

s'enfuit dans l'irréel, dans l'impossible, me laissant plus claire et

plus inexorable cette lucidité qui est spéciale aux recommencements de

la vie de chaque jour.

* * * * *

Et je me rappelai qu'on m'attendait aujourd'hui de bonne heure au

Saint-Sépulcre, pour me montrer, grâce à la bienveillance du patriarche,

le Trésor des Grecs, très difficilement ouvert.

Depuis notre arrivée, c'était le premier matin vraiment ensoleillé et

chaud. Jérusalem étalait la mélancolie de ses ruines au gai printemps

moqueur. Sur la petite place hautement murée du Saint-Sépulcre, parmi le

marché aux perpétuels chapelets, on avait apporté déjà quelques

premières gerbes de belles palmes vertes, pour cette fête des Rameaux

qui s'approche.

Jérusalem · 第 7 / 10 段