petites ruelles déjà obscures, nous en croisons encore, des robes de
velours et des longs nez, qui se dépêchent de descendre, rasant les murs
pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-là, car la nuit
tombe;--mais, vous savez, les affaires!... Et au-dessus des noires
maisonnettes et des toits proches, apparaît au loin, éclairé des
dernières lueurs du couchant, l'échafaudage des antiques petites
coupoles dont le mont Sion est couvert.
En sortant de ce repaire de la juiverie, où l'on éprouvait malgré soi je
ne sais quelles préoccupations puériles de vols, de mauvais oeil et de
maléfices, c'est un soulagement de revoir, au lieu des têtes basses, les
belles attitudes arabes, au lieu des robes étriquées, les amples
draperies nobles.
Puis, le canon tonne au quartier turc et c'est, ce soir, la salve
annonciatrice de la lune nouvelle, de la fin du ramadan. Et Jérusalem,
pour un temps, va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du
Baïram.
XIV
Samedi, 7 avril.
Un bruit de cloches d'église nous suit longtemps dans la campagne
solitaire, tandis que nous nous éloignons à cheval, au frais matin, vers
Jéricho, vers le Jourdain et la mer Morte. La ville sainte très
promptement disparaît à nos yeux, cachée derrière le mont des Oliviers.
Il y a çà et là des champs d'orges vertes, mais surtout des régions de
pierres et d'asphodèles. Pas d'arbres nulle part. Des anémones rouges et
des iris violets, émaillant les grisailles d'un pays tourmenté, tout en
rochers et en déserts. Par des séries de gorges, de vallées, de
précipices, nous suivons une pente lentement descendante: Jérusalem est
par huit cents mètres d'altitude et cette mer Morte où nous allons est à
quatre cents mètres au-dessous du niveau des autres mers.
S'il n'y avait la route carrossable sur laquelle nos chevaux marchent si
aisément, on dirait presque, par instants, l'Idumée ou l'Arabie.
Elle est, du reste, pleine de monde aujourd'hui, cette route de Jéricho:
des Bédouins sur des chameaux; des bergers arabes menant des centaines
de chèvres noires; des bandes de touristes Cook, cheminant à cheval ou
dans des chaises à mules; des pèlerins russes, qui s'en reviennent à
pied du Jourdain rapportant pieusement dans des gourdes l'eau du fleuve
sacré; des pèlerins grecs de l'île de Chypre, en troupes nombreuses sur
des ânes; des caravanes disparates, des groupements bizarres, que nous
dépassons ou qui nous croisent.
* * * * *
Midi bientôt. Les hautes montagnes du pays de Moab, qui sont au delà de
la mer Morte et que, depuis Hébron, nous n'avons pas cessé de voir, au
Levant, comme une diaphane muraille, semblent toujours aussi lointaines,
bien que depuis trois heures nous marchions vers elles,--semblent fuir
devant nous comme les visions des mirages. Mais elles se sont embrumées
et assombries; tout ce qui traînait de voiles légers au ciel, dans la
matinée, s'est réuni et condensé sur leurs cimes, tandis que du bleu
plus pur et plus magnifique s'étend au-dessus de nos têtes.
A mi-route de Jéricho, nous faisons la grande halte dans un
caravansérail où il y a des Bédouins, des Syriens et les Grecs; puis,
nous remontons à cheval sous un ardent soleil.
De temps à autre, dans des gouffres béant au-dessous de nous, très loin
en profondeur, le torrent du Cédron apparaît sous forme d'un filet
d'écume d'argent; son cours ici n'a pas été troublé comme sous les murs
de Jérusalem et il s'en va rapidement vers la mer Morte, à demi caché au
plus creux des abîmes.
Les plans de montagnes continuent de s'abaisser vers cette étrange et
unique région, située au-dessous du niveau des mers et où sommeillent
des eaux qui donnent la mort. Il semble qu'on ait conscience de ce qu'il
y a d'anormal en ce dénivellement, par je ne sais quoi de singulier et
d'un peu vertigineux que présentent ces perspectives descendantes.
De plus en plus tourmenté et grandiose, le pays maintenant nous rend
presque des aspects du vrai désert. Mais il y manque l'impression des
solitudes démesurées, qu'on n'éprouve pas ici. Et puis il y a toujours
cette route tracée de mains d'hommes, et ces continuelles rencontres de
cavaliers, de passants quelconques...
L'air est déjà plus sec et plus chaud qu'à Jérusalem, et la lumière
devient plus magnifique,--comme chaque fois qu'on approche des lieux
sans végétation.
Toujours plus dénudées, les montagnes, plus fendillées de sécheresse,
avec des crevasses qui s'ouvrent partout comme de grands abîmes. La
chaleur augmente à mesure que nous descendons vers ces rives de la mer
Morte qui sont, en été, un des lieux les plus chauds du monde. Un morne
soleil darde autour de nous, sur les rochers, les pierrailles, les
calcaires pâles où courent des lézards par milliers; tandis que, en
avant là-bas, servant de fond à toutes choses, la chaîne du Moab se
tient toujours, comme une muraille dantesque. Et aujourd'hui des nuées
d'orage la noircissent et la déforment, cachant les cimes, ou bien les
prolongeant trop haut sur le ciel en d'autres cimes imaginaires, et
donnant l'effroi des chaos.
Dans certaine vallée profonde, où nous cheminons un moment, enfermés
sans vue entre des parois verticales, quelques centaines de chameaux
sont à paître, accrochés comme de grandes chèvres fantastiques au flanc
des montagnes,--les plus haut perchés de la bande se découpant en
silhouette sur le ciel.
Puis, nous sortons de ce défilé et les montagnes du Moab reparaissent,
encore plus élevées maintenant et plus obscurcies de nuages. Sur ces
fonds si sombres se détachent en très clair les premiers plans de ce
pays désolé; des sommets blanchâtres, et, tout auprès de nous, des blocs
absolument blancs, dessinés avec une extrême dureté de contours par le
brûlant soleil.
Vers trois heures, des régions élevées où nous sommes encore, nous
découvrons en avant de nous la contrée plus basse que les mers et, comme
si nos yeux avaient conservé la notion des habituels niveaux, elle nous
semble, en effet, n'être pas une plaine comme les autres, mais quelque
chose de trop descendu, de trop enfoncé, un grand affaissement de la
terre, le fond d'un vaste gouffre où la route va tomber.
Cette contrée basse a des aspects de désert, elle aussi, des traînées
grises, miroitantes, comme des champs de lave ou des affleurements de
sel; en son milieu, une nappe invraisemblablement verte, qui est l'oasis
de Jéricho,--et, vers le sud, une étendue immobile, d'un poli de miroir,
d'une teinte triste d'ardoise, qui commence et qui se perd au loin sans
qu'on puisse la voir finir: la mer Morte, enténébrée aujourd'hui par
tous les nuages des lointains, par tout ce qui pèse là-bas de lourd et
d'opaque sur la rive du Moab.
Les quelques maisonnettes blanches de Jéricho peu à peu se dessinent,
dans le vert de l'oasis, à mesure que nous descendons de nos sommets
pierreux, inondés de soleil. On dirait à peine un village. Il n'y a plus
vestige, paraît-il, des trois cités grandes et célèbres qui jadis se
succédèrent à cette place et qui, à des âges différents, s'appelèrent
Jéricho. Ces destructions, ces anéantissements si absolus des villes de
Chanaan et de l'Idumée sont presque pour confondre la raison humaine.
Vraiment, il faut que, sur tout cela, ait passé un bien puissant souffle
de malédiction et de mort...
Quand nous sommes tout en bas dans la plaine, une accablante chaleur
nous surprend; on dirait que nous avons parcouru un chemin énorme du
côté du sud,--et, tout simplement, nous sommes descendus de quelques
centaines de mètres vers les entrailles de la terre: c'est à leur niveau
abaissé que ces environs de la mer Morte doivent leur climat
d'exception.
* * * * *
Le Jéricho d'aujourd'hui se compose d'une petite citadelle turque; de
trois ou quatre maisons nouvelles, bâties pour les pèlerins et les
touristes; d'une cinquantaine d'habitations arabes en terre battue, à
toitures de branches épineuses, et de quelques tentes bédouines.
Alentour, des jardins où croissent de rares palmiers; un bois d'arbustes
verts, parcouru par de clairs ruisseaux; des sentiers envahis par les
herbages, où des cavaliers en burnous caracolent sur des chevaux à longs
crins. Et c'est tout. Au delà du bois commence aussitôt l'inhabitable
désert; et la mer Morte se tient là, très proche, étendant son linceul
mystérieux au-dessus des royaumes engloutis de Gomorrhe et de Sodome.
Elle est d'un aspect bien spécial, cette mer, et, ce soir, bien funèbre;
elle donne vraiment l'impression de la mort, avec ses eaux alourdies,
plombées, sans mouvement, entre les déserts de ses deux rives où de
grandes montagnes confuses se mêlent aux orages en suspens dans le ciel.
XV
Dimanche, 8 avril.
De Jéricho, où nous avons passé la nuit, la mer Morte semble tout près;
en quelques minutes, croirait-on, il serait aisé d'atteindre sa nappe
tranquille,--qui est ce matin d'un bleu à peine teinté d'ardoise, sous
un ciel dégagé de toutes les nuées d'hier. Et, pour s'y rendre à cheval,
il faut encore presque deux heures, sous un lourd soleil, à travers un
petit désert qui, moins l'immensité, ressemble au grand où nous venons
de passer tant de jours; vers cette mer, qui semble fuir à mesure qu'on
approche, on descend par des séries d'assises effritées, de plateaux
désolés tout miroitants de sable et de sel. Nous retrouvons là
quelques-unes des plantes odorantes de l'Arabie Pétrée, et même des
semblants de mirage, l'inappréciation des distances, le continuel
tremblement des lointains. Nous y retrouvons aussi une bande de Bédouins
à peu près semblables à nos amis du désert, avec leurs chemises aux
longues manches pointues flottant comme des ailes, avec leurs petits
voiles bruns qu'attachent au front des cordelières noires et dont les
deux bouts se dressent sur les tempes comme des oreilles de bête. Du
reste, ces bords de la mer Morte, surtout du côté méridional, sont,
presque autant que l'Idumée, hantés par les pillards.
* * * * *
On sait que les géologues font remonter aux premiers âges du monde
l'existence de la mer Morte; ils ne contestent pas cependant qu'à
l'époque de la destruction des villes maudites, elle dut subitement
déborder, après quelque éruption nouvelle, pour couvrir l'emplacement,
de la Pentapole moabitique. Et c'est alors que fut engloutie toute cette
«Vallée des bois», où s'étaient assemblés, contre Chodorlahomor, les
rois de Sodome, de Gomorrhe, d'Adama, de Séboïm et de Ségor (_Genèse_,
XIV, 3); toute cette plaine de Siddim «qui paraissait un pays très
agréable, arrosé de ruisseaux comme un jardin de délices» (_Genèse_,
XIII, 10). Depuis ces temps lointains, cette mer s'est quelque peu
reculée, sans cependant changer sensiblement de forme. Et, sous le
suaire de ses eaux lourdes, inaccessibles aux plongeurs par leur densité
même, dorment d'étranges ruines, des débris qui, sans doute, ne seront
jamais explorés; Sodome et Gomorrhe sont là, ensevelies dans ses
profondeurs obscures...
De nos jours, la mer Morte, terminée au nord par les sables où nous
cheminons, s'étend sur une longueur d'environ 80 kilomètres, entre deux
rangées de montagnes parallèles: au levant, celles du Moab,
éternellement suintantes de bitume, qui se maintiennent ce matin dans
des violets sombres; à l'ouest, celles de Judée, d'une autre nature,
tout en calcaires blanchâtres, en ce moment éblouissantes de soleil. Des
deux côtés, la désolation est aussi absolue; le même silence plane sur
les mêmes apparences de mort. Ce sont bien les aspects immobiles et un
peu terrifiants du désert,--et on conçoit l'impression très vive
produite sur les voyageurs qui ne connaissent pas la Grande Arabie;
mais, pour nous, il n'y a plus ici qu'une image trop diminuée des
fantasmagories mornes de là-bas.--On ne perd pas de vue tout à fait,
d'ailleurs, la citadelle de Jéricho; du haut de nos chevaux, nous
continuons de l'apercevoir derrière nous, comme un vague petit point
blanc, encore protecteur. Dans l'extrême lointain des sables, sous le
réseau tremblant des mirages, apparaît aussi une vieille forteresse, qui
est un couvent de solitaires grecs. Et enfin, autre tache blanche, tout
juste perceptible là-haut, dans un repli des montagnes judaïques, ce
mausolée qui passe pour le tombeau de Moïse--et où va commencer, dans
ces jours, un grand pèlerinage mahométan.
* * * * *
Cependant, sur la sinistre grève où nous arrivons, la mort s'indique,
vraiment imposante et souveraine. Il y a d'abord, comme une ligne de
défense qu'il faut franchir, une ceinture de bois flottés, de branches
et d'arbres dépouillés de toute écorce, presque pétrifiés dans les bains
chimiques, blanchis comme des ossements,--et on dirait des amas de
grandes vertèbres. Puis, ce sont des cailloux roulés, comme au bord de
toutes les mers; mais pas une coquille, pas une algue, pas seulement un
peu de limon verdâtre, rien d'organique, même au degré le plus
inférieur; et on n'a vu cela nulle part, une mer dont le lit est stérile
comme un creuset d'alchimie; c'est quelque chose d'anormal et de
déroutant. Des poissons morts gisent çà et là, durcis comme les bois,
momifiés dans le naphte et les sels: poissons du Jourdain que le courant
a entraînés ici et que les eaux maudites ont étouffés aussitôt.
Et devant nous, cette mer fuit, entre ses rives de montagnes désertes,
jusqu'à l'horizon trouble, avec des airs de ne pas finir. Ses eaux
blanchâtres, huileuses, portent des taches de bitume, étalées en larges
cernes irisés. D'ailleurs, elles brûlent, si on les boit, comme une
liqueur corrosive; si on y entre jusqu'aux genoux, on a peine à y
marcher, tant elles sont pesantes; on ne peut y plonger ni même y nager
dans la position ordinaire, mais on flotte à la surface comme une bouée
de liège.
Jadis, l'empereur Titus y fit jeter, pour voir, des esclaves liés
ensemble par des chaînes de fer, et ils ne se noyèrent point.
* * * * *
Du côté de l'est, dans le petit désert de ces sables où nous venons de
marcher pendant deux heures, une ligne d'un beau vert d'émeraude
serpente, un peu lointaine, très surprenante au milieu de ces
désolations jaunâtres ou grises, et finit par aboutir à la plage
funèbre: c'est le Jourdain, qui arrive entre ses deux rideaux d'arbres,
dans sa verdure d'avril toute fraîche, se jeter à la mer Morte.
Encore une heure de route, à travers les sables et les sels, pour
atteindre ce fleuve aux eaux saintes.
Les montagnes de la Judée et du Moab commencent à s'enténébrer, comme
hier, sous des nuées d'apocalypse. Là-bas, tous les fonds sont noirs et
le ciel est noir, au-dessus du morne étincellement de la terre. Et, en
chemin, voici qu'un muletier syrien de Beyrouth--grand garçon naïf d'une
quinzaine d'années que nous avons loué à Jérusalem, avec sa mule, pour
porter notre bagage--se met à fondre en larmes, disant que nous l'avons
emmené ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrière. Il
n'avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est
impressionné par ces aspects inusités ou hostiles; il est pris d'une
espèce d'épouvante physique du désert; alors, nous devons le rassurer et
le consoler comme un petit enfant.
* * * * *
Quelques ruisseaux, bruissant sur le sable et les pierres, annoncent
d'abord l'approche du fleuve. Puis, subitement, l'air s'emplit de
moustiques et de moucherons noirs, qui s'abattent sur nous en
tourbillons aveuglants. Et, enfin, nous atteignons la ligne de fraîche
et magnifique verdure qui contraste d'une façon si singulière avec les
régions d'alentour: des saules, des coudriers, des tamarisques, de
grands roseaux emmêlés en jungle. Entre ces feuillages, qui le voilent
sous leur épais rideau, le Jourdain roule lourdement vers la mer Morte
ses eaux jaunes et limoneuses; c'est lui qui, depuis des millénaires,
alimente ce réservoir empoisonné, inutile et sans issue. Il n'est plus
aujourd'hui qu'un pauvre fleuve quelconque du désert; ses bords se sont
dépeuplés de leurs villes et de leurs palais; des tristesses et des
silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine
à l'abandon. A cette époque de l'année, quand Pâques est proche, il
reçoit encore de pieuses visites; des hordes de pèlerins, accourus
surtout des pays du Nord, y viennent, conduits par des prêtres, s'y
baignent en robe blanche comme les chrétiens des premiers siècles et
emportent religieusement, dans leurs patries éloignées, quelques gouttes
de ses eaux, ou un coquillage, un caillou de son lit. Mais après, il
redevient solitaire pour de longs mois, quand la saison des pèlerinages
est finie, et ne voit plus de loin en loin passer que quelques
troupeaux, quelques bergers arabes moitié bandits.
* * * * *
Vers le milieu du jour, nous sommes rentrés à Jéricho, d'où nous ne
repartirons que demain matin, et il nous reste les heures tranquilles du
soir pour parcourir la silencieuse oasis.
Une sorte de grand bocage mélancolique où souffle un air
extraordinairement chaud et où vivent, grâce à la dépression profonde du
sol, des bêtes et des plantes tropicales. Halliers, fouillis d'arbres
verts, d'arbustes plutôt et d'herbages, le faux-baumier ou
baumier-de-Galaad, le pommier-de-Sodome et le spina-Christi aux épines
très longues, qui, suivant la tradition, servit à composer la couronne
de Jésus.
Aux temps antiques, c'était ici une contrée de richesse et de luxe,
comme de nos jours la Provence ou le golfe de Gênes, et on y faisait des
jardins merveilleux, renommés par toute la terre. Salomon y avait
acclimaté les premiers baumiers rapportés de l'Inde. L'eau, amenée de
tous côtés par des canaux, permettait d'entretenir de grands bois de
palmes, des plantations de cannes à sucre et des vergers pleins de
roses. Toute cette plaine était «couverte de maisons et de palais».
Aujourd'hui, plus rien, et les traces même de cette splendeur sont
effacées; des amas de pierres çà et là, d'informes ruines émiettées sous
les broussailles, servent aux discussions des archéologues. On ne sait
plus bien exactement où furent les trois villes célèbres qui, tour à
tour, s'élevèrent ici; ni la Jéricho primitive, dont les murs tombèrent
au son des trompettes saintes et que Josué détruisit; ni la Jéricho des
prophètes où vécurent Élisée et Élie, qui fut offerte, comme un cadeau
royal, par Antoine à Cléopâtre, puis vendue par Cléopâtre à Hérode et
ornée par celui-ci de nouveaux palais, et enfin complètement détruite
sous Vespasien; ni la Jéricho des premiers siècles de notre ère, bâtie
par l'empereur Adrien, devenue évêché dès le IVe siècle et encore
célèbre au temps des croisades par ses ombrages de palmiers.
Fini et anéanti, tout cela; non seulement les palais ont disparu avec
les temples et les églises; mais aussi les dattiers, les beaux arbres
rares ont fait place aux broussailles sauvages qui recouvrent à présent
l'oasis d'un triste réseau d'épines.
* * * * *
Par les vagues sentiers, parmi les buissons épineux et les ruisseaux
d'eaux vives, nous errons longuement, aux heures lumineuses du soir.
Très loin, un petit pâtre arabe nous mène voir des amoncellements de
pierres qui forment comme un immense tumulus et où se distinguent
encore, entre les herbes et les ronces, quelques blocs jadis sculptés.
Laquelle des trois Jéricho est là, devant vous, pulvérisée? Probablement
celle d'Hérode; mais on n'en sait rien au juste, et, d'ailleurs, peu
nous importe la précision des détails dans l'ensemble de tout ce passé
mort!
Le coucher splendide du soleil nous trouve presque égarés au milieu de
cette espèce de bocage funéraire, qui est jeté à la façon d'un grand
linceul sur le sol plein de poussière humaine. Et nous pressons le pas,
nous déchirant un peu aux épines des baumiers-de-Galaad. Pendant notre
promenade solitaire, nous n'avons rencontré qu'un troupeau de chèvres et
deux ou trois Bédouins de mauvaise mine armés de bâtons. Mais, dans les
branches, c'est une agitation joyeuse d'oiseaux de tout plumage qui
s'assemblent pour la nuit, et on entend de divers côtés le rappel des
tourterelles. Cette plaine en contre-bas des mers, dans laquelle nous
marchons, est partout environnée de montagnes; il y a d'abord, à un
millier de mètres de distance, montrant au-dessus des bois son sommet
rougeâtre, ce mont de la Quarantaine, où, d'après la tradition, le
Christ se retira pour méditer pendant quarante jours et qui est resté,
depuis tantôt dix-neuf siècles, comme une sorte de Thébaïde aux cavernes
toujours hantées par des moines solitaires, des ermites à longs cheveux.
A l'Occident s'en va la chaîne lointaine des montagnes de la Judée, déjà
dans l'ombre, tandis qu'au levant et au sud les cimes de la Sodomitide
concentrent tous les derniers rayons du soir, éclatent dans une sinistre
splendeur au-dessus de cette nappe assombrie qui est la mer Morte.--Tout
cela cependant n'est encore rien, après les désolations et les
éblouissements roses de la Grande Arabie, dont nous gardons le souvenir,
l'image comme gravée au fond de nos yeux...
* * * * *
Au chaud crépuscule, quand nous sommes assis devant le porche de la
petite auberge de Jéricho, nous voyons accourir, sur un cheval au galop
affolé, un moine en robe noire, les longs cheveux au vent. C'est l'un
des solitaires du mont de la Quarantaine, qui a tenu à arriver le
premier pour nous offrir des petits objets en bois de Jéricho et des
chapelets en coquillages du Jourdain.--A la nuit tombée, il en descend
d'autres, qui ont la pareille robe noire, la même chevelure éparse
autour d'un visage de bandit et qui entrent à l'hôtel pour nous proposer
des petites sculptures et des chapelets semblables.
Elle est tiède, la nuit d'ici, un peu lourde, très différente des nuits
encore froides de Jérusalem, et, à mesure que s'allument les étoiles, un
concert de grenouilles commence partout à la fois, sous l'enchevêtrement
noir des baumiers-de-Galaad,--si continu et d'ailleurs si discret que
c'est comme une forme particulière du tranquille silence. On entend
aussi des aboiements de chiens de bergers, là-bas, du côté des
campements arabes; puis, de très loin, le tambour et la petite flûte
bédouine, rythmant quelque fête sauvage;--et, par instants, bien
distinct de tout, le fausset lugubre d'une hyène ou d'un chacal.
Maintenant, voici même un refrain inattendu des estaminets de Berlin qui
éclate tout à coup, comme en dissonance ironique, au milieu de ces
bruits légers et immuables des vieux soirs de Judée: des touristes
allemands, qui sont là depuis le coucher du soleil, campés sous des
tentes des agences; une bande de «Cooks», venus pour voir et profaner ce
petit désert à leur portée.
* * * * *
Passé minuit, quand tout enfin se tait, le silence appartient aux
rossignols, qui emplissent l'oasis d'une exquise et grêle musique de
cristal.
XVI
Lundi, 9 avril.
Nous quittons dès le matin Jéricho pour remonter vers Jérusalem. Dans
les sentiers, coupés de clairs ruisseaux, sur les herbes, entre les
baumiers verts, il y a une certaine animation de cavaliers arabes, qui
galopent, au soleil levant, sur des chevaux harnachés de mille couleurs.
Au sortir des plaines profondes, quand nous entrons dans les calcaires
blancs des montagnes de Judée, une cuisante chaleur nous accable, et nos
chevaux marchent péniblement sur cette route, qui monte en lacets
rapides. Nous nous élevons par degrés au-dessus de la région étrange, en
contre-bas de tous les pays et de toutes les mers. La lumière est dure
et éblouissante sur les blancheurs des rochers et du sol; il n'y a de
noir que nos ombres; tout le reste est clair et fatigant à regarder.
Derrière nous, le déploiement toujours plus immense des lointains,--la
mer Morte, aux immobilités d'ardoise, et les montagnes bitumineuses de
la Sodomitide,--tout cela semble, par contraste, un grand abîme obscur,
tant sont blanches les choses rapprochées.