effilés arrivent de l'ouest et courent dans le ciel jaune. Le sol est
jonché de ruines, plein de cavernes et de sépulcres, et, de temps à
autre, au hasard des collines de pierres et des vallées de pierres, la
muraille de Jérusalem, dans le lointain, apparaît ou se cache, toujours
farouche et haute, évoquant les grands fantômes des Croisés et de
Saladin.
Je m'arrête successivement à ces deux nécropoles souterraines, qui sont
percées en labyrinthe au coeur des rochers et que les voyageurs visitent
toujours: l'une appelée le «Tombeau des rois» et qui était
vraisemblablement le lieu de sépulture de la reine d'Abidème avec ses
fils; l'autre, appelée le «Tombeau des juges» et qui, au dire des plus
récents archéologues, fut creusée pour les membres du Sanhédrin. Toutes
deux témoignant du faste grandiose des vieux temps, et toutes deux,
vides, profanées, fouillées on ne sait combien de fois, pendant les
invasions et les pillages.
XIII
Vendredi, 6 avril.
C'est le jour que le Père S... a bien voulu fixer pour me conduire à la
vallée de Josaphat et au Gethsémani.
L'archimandrite russe est mort hier, et on doit l'emporter tout à
l'heure de ce côté-là, au-dessus du Gethsémani, au mont des Oliviers,
pour l'y enterrer. Alors la route que nous suivons--et qui contourne
extérieurement, du côté du nord, les murs de Jérusalem,--est envahie par
des gens qui veulent voir défiler ce cortège. Et tous les mendiants
aussi, tous les estropiés, tous les aveugles sont là, échelonnés le long
du parcours, assis comme des gnomes au pied des remparts de Sélim II,
sur les pierres qui bordent le chemin.
Puis, quand nous tournons l'angle oriental de la ville et que la vallée
de Josaphat s'ouvre, en grand précipice devant nous, elle apparaît ce
soir d'une animation extraordinaire. Lieu habituel du morne silence,
elle est par exception remplie de bruit et de vie. Des Grecs, des
Arabes, des Bédouins, des Juifs; des femmes surtout, des groupes de
longs voiles blancs parmi les tombes, attendent que passe le corps du
vieil archimandrite, dont la sépulture sera de l'autre côté de cette
sombre vallée, sur la montagne d'en face.
Descendons d'abord jusqu'au plus bas du ravin, traversons le lit
desséché du Cédron, et là, avant de remonter vers le Gethsémani, nous
nous arrêterons au tombeau de la Vierge: une antique église du IVe
siècle que, depuis plus de mille ans, toutes les religions se sont
disputée et arrachée. Elle appartient aujourd'hui en commun aux
Arméniens et aux Grecs; mais les Syriens, les Mahométans, les Abyssins
et les Cophtes y possèdent tous un endroit réservé pour leurs prières,
et les Latins seuls en sont exclus.
Extérieurement, on n'en voit rien, qu'une triste façade de mausolée,
dont les pierres noirâtres sont envahies par les herbes des ruines: au
milieu, une antique porte de forteresse aux clous énormes, toute déjetée
sous son armature de fer,--et un seuil de fer, usé sous les pas des
pieuses foules.
Dès l'entrée, une obscurité subite, une âcre odeur de moisissure et de
caverne, où se mêle le parfum de l'encens; des haillons suspendus, des
grabats sordides et défaits, qui servent aux gardiens de ce lieu rempli
d'argent et d'or. On a devant soi un escalier monumental qui s'enfonce
dans la terre, sous une sorte de nef d'église, inclinée aussi et en
descente rapide, comme l'escalier, vers les profondeurs obscures. Cette
voûte penchée, aux arceaux d'un gothique primitif et lourd, est
l'ouvrage des Croisés qui, en arrivant, déblayèrent l'église byzantine
d'en dessous, en ce temps-là convertie en mosquée et à moitié enfouie;
sur les principales pierres, du reste, la marque des tâcherons Francs du
XIIIe siècle se lit encore...
A l'usure des marches, au luisant noir des murailles, on prend de prime
abord conscience d'une antiquité extrême.
On descend et ce que l'on aperçoit en bas ressemble plus à une grotte
qu'à une église; cependant, de la voûte, retombent, comme de
merveilleuses stalactites, des centaines de lampes d'argent ou d'or,
accrochées en guirlandes ou en chapelets.
Il est irrégulier et tourmenté, cet intérieur de crypte; il est tout en
petits recoins incompréhensibles, où cherchent à s'isoler les uns des
autres les autels des cinq ou six cultes ennemis. On y trouve même, dans
un coin près du tombeau, au milieu de tant de symboles chrétiens, un
mirhab de mosquée pour les Mahométans,--qui ont voué, comme on sait, une
vénération particulière à «Madame Marie, mère du prophète Jésus». Ici,
plus encore qu'au Saint-Sépulcre, le contraste est étrange entre les
richesses d'ancienne orfèvrerie, partout amoncelées, et l'usure
millénaire, le délabrement, l'air de caducité mourante: des voûtes à
demi brisées, des pierres frustes, de grossières maçonneries, des
fragments de roches souterraines; tout cela, enfumé et noirâtre,
suintant d'humidité à travers les toiles d'araignée et la poussière. Il
fait nuit comme dans un caveau pour les morts. Il y a des couloirs
ténébreux, murés depuis des siècles, des commencements d'escaliers qui
allaient jadis on ne sait où et qui se perdent aujourd'hui dans la
terre. Il y a d'autres tombeaux aussi, qui passent pour ceux de saint
Joseph, de sainte Anne, des parents de la Vierge; il y a même une
citerne, enfermant une eau réputée miraculeuse. Çà et là, de vieux
brocarts, cloués sur le rocher, pendent comme des loques, ou bien de
vieilles broderies orientales, jetées sur les murs, s'émiettent et
pourrissent. Et les cierges et l'encens fument ici sans cesse, dans
l'étouffement funèbre de ce lieu, sous cette espèce de pluie, de givre
d'argent et d'or, qui est une profusion de lampes et de lustres sacrés,
de tous les styles et de tous les temps.
L'authenticité de cet étrange sanctuaire est bien contestable; elle est
même formellement contredite par le troisième concile général tenu à
Éphèse en l'an 341 et qui place à Éphèse même le tombeau de la Vierge, à
côté du tombeau de saint Jean, son fils d'adoption. Les érudits en sont
aussi à discuter si c'est bien sainte Hélène qui fonda la basilique
primitive, en même temps que celle du Saint-Sépulcre; mais tel qu'il
est, dans sa naïve barbarie, ce lieu demeure l'un des plus singuliers de
Jérusalem.
Tandis que nous remontons de l'obscurité d'en bas, par le large escalier
noir des Croisés, un chant grave et magnifique nous arrive du dehors, un
choeur qui se rapproche, chanté à pleine voix rude par des hommes en
marche: c'est l'enterrement de l'archimandrite; c'est le spectacle que
la foule attendait et qui s'offre à nous au sortir de l'église
souterraine, dans la lumière subitement reparue.
En tête, cheminent des gens en robes de brocart, portant, au bout de
hampes, des croix d'argent et des soleils d'or; puis, viennent les
prêtres, les chanteurs de cette funèbre marche. Et enfin, le vieil
archimandrite s'avance et passe, le visage découvert, livide, couché sur
des fleurs; il traverse le lit du Cédron et, emporté les pieds en avant,
plus hauts que la tête, il commence de s'élever sur la montagne sacrée
où il va dormir. Auprès de nous,--qui le regardons, arrêtés contre les
antiques portes de fer,--des Musulmans sont agenouillés, tournant
dédaigneusement le dos au cortège et priant Madame Marie, avant de
descendre dans son tombeau; ils portent le turban vert des pèlerins qui
reviennent de la Mecque; leurs groupes et leurs prières, tout cela est
du plus pur Islam, bizarrement mêlé à ce défile du vieux rite orthodoxe
russe. Et l'ensemble caractérise bien cette Babel des religions, qui est
Jérusalem... Nous sommes au plus profond du ravin, surplombés de tous
côtés; derrière le cortège qui s'éloigne, avec ses chants et ses
emblèmes, la sombre vallée de Josaphat déroule la succession infinie de
ses tombes; du côté du levant sont les cimetières d'Israël, dominés par
le Gethsémani et le mont des Oliviers; et du côté de l'ouest s'étagent
les cimetières musulmans, que couronne, presque montée dans le ciel, la
haute muraille grise de Jérusalem...
* * * * *
Cependant, nous nous rendons au Gethsémani, et j'aurais voulu du
silence. Pour la première fois de ma vie, je vais pénétrer--oh! si
anxieusement--dans ce lieu dont le nom seul, à distance, avait le grand
charme profond, et je ne prévoyais pas tout ce monde, cet enterrement
pompeux, ces gens quelconques attroupés là pour un spectacle...
* * * * *
D'abord, entrons dans la grotte dite de l'«Agonie»,--devenue aujourd'hui
une chapelle à voûte de clocher,--qui passe, depuis le XIVe siècle, pour
le lieu de l'agonie du Christ, mais qui, d'après une indiscutable
tradition primitive, est l'abri où, la nuit de la Passion, sommeillaient
les apôtres. Si tant d'autres lieux saints, à Jérusalem, ne sont que
conjecturés et probables, celui-ci ne saurait être contesté, pas plus
que le Gethsémani, d'ailleurs, qui, à aucune époque de l'histoire, n'a
changé de nom.
Les petits autels, très antiques, très modestes et d'aspect délaissé, ne
défigurent pas cette grotte, dont l'ensemble a dû peu varier depuis
dix-neuf siècles. Par une nuit de printemps, froide comme va être celle
qui s'approche ce soir, les apôtres dormaient là, les yeux appesantis
d'un sommeil de fatigue et d'angoisse (_Mathieu_, XXVI, 40, 43; _Marc_,
XIV, 40), tandis que le Christ s'était éloigné d'eux dans le jardin, «à
la distance d'un jet de pierre», pour se recueillir et prier dans
l'attente de la mort. C'est sous cet abri que Jésus revint par trois
fois les éveiller et qu'il fut environné enfin par la troupe armée,
accourue avec des lanternes et des flambeaux pour se saisir de lui.
Cette voûte de rochers, qui se tient là, muette sur nos têtes, a vu ces
choses et les a entendues...
* * * * *
Pour entrer au jardin de Gethsémani, qui est situé à quelques pas plus
loin, au flanc du mont des Oliviers, il faut frapper à la porte d'un
couvent de moines franciscains qui gardent jalousement ce lieu.
Un jardinet mignard, entouré d'un mur blanc sur lequel on a peinturluré
un Chemin de Croix. Huit oliviers--millénaires, il est vrai, sinon
contemporains du Christ,--mais enfermés derrière des grilles pour
empêcher les pèlerins d'en détacher des rameaux; alentour, des petites
plates-bandes qu'un frère est occupé à ratisser et où poussent de
communes fleurs de printemps, des giroflées jaunes et des anémones...
Plus rien du Grand Souvenir ne persiste en cet endroit banalisé; des
moines ont accompli ce tour de force: faire de Gethsémani quelque chose
de mesquin et de vulgaire. Et l'on s'en va, l'imagination déçue, le
coeur fermé...
Heureusement, peut-on se dire que le lieu de la suprême prière du Christ
n'est pas déterminé à cent mètres près; à côté du petit enclos des
Franciscains, sur la triste montagne pierreuse, il y a d'autres vergers
d'oliviers aux souches antiques,--et là, il sera possible de revenir,
par les tranquilles nuits froides, songer seul et appeler des ombres...
* * * * *
Mais des impressions du grand passé nous reprennent bientôt, quand, au
jour baissant, nous nous retrouvons dans la partie intacte, désolée, de
la vallée de Josaphat. «Ici, regardez, nous dit le Père blanc; des
aspects contemporains du Christ subsistent encore.» Et il nous désigne,
dans le morne déploiement de ce paysage biblique, les choses changées et
les choses qui ont dû persister, toujours pareilles. Parmi des pierres
tombales, sur ce sol empli d'ossements humains, nous nous sommes
arrêtés, faisant face à Jérusalem, qui, vue de ce côté, domine la vallée
des morts comme une ville fantôme. La forme générale des montagnes,
naturellement, est demeurée immuable. Dans nos plus proches alentours,
sur ce versant oriental par lequel nous descendons, gît la multitude
infinie des tombes d'Israël. Là-bas, derrière nous, Siloë, amas de
ruines et de cavernes sépulcrales, aujourd'hui repaire de Bédouins
sauvages, regarde aussi dans la sombre vallée où nous sommes. Sur notre
gauche, l'antique Ophel, à l'abandon, n'est plus qu'une colline couverte
d'oliviers et de vestiges de murailles. Et devant nous, tout en haut,
couronnant le versant opposé au nôtre, les grands murs crénelés de
Jérusalem se dressent, d'un gris sombre, droits et uniformes dans toute
leur longueur; en leur milieu seulement, dans un bastion carré qui
s'avance, une porte d'autrefois se dessine encore, murée sinistrement.
C'est le côté du Haram-ech-Chérif, de l'Enceinte Sacrée, et cette partie
des remparts n'enferme que l'esplanade déserte de la mosquée bleue;
aussi ne voit-on rien apparaître au-dessus de ces interminables rangées
de créneaux--comme s'il n'y avait, par derrière, que du vide et de la
mort. Rien non plus à l'extérieur; ces abords du sud-ouest de Jérusalem
sont comme ceux d'une nécropole oubliée; ni passants, ni voitures, ni
caravanes, ni routes; à peine quelques sentiers solitaires parmi les
tombes, quelques montées de chèvres, serpentant sur les parois abruptes
des ravins.
Les abords du Gethsémani que nous venons de quitter, et qui étaient si
animés tout à l'heure sur le passage de l'archimandrite, se sont vidés à
l'approche du soir. Dans la vallée de Josaphat, il n'y a plus que
nous--et, au loin, quelques pâtres bédouins qui rassemblent leurs
troupeaux en jouant de la musette.
Nous cheminons dans les derniers replis d'en bas, vers Ophel, suivant le
cours desséché du Cédron; ici, il n'est plus qu'un mince ruisseau, le
torrent dont parle l'Évangile, et son lit d'ailleurs a été en partie
comblé par tout ce qui y est tombé de là-haut, à des siècles
d'intervalle: décombres, ruines de murailles, éboulements de ce temple
tant de fois saccagé et détruit. Le soleil s'en va, s'en va, nous
laissant plonger de plus en plus dans l'ombre froide, tandis qu'une
lueur rouge d'incendie éclaire encore la hauteur mélancolique de Siloë
et le faîte du mont des Oliviers.
Nous sommes arrivés tout auprès de ces trois grands mausolées qui se
suivent et qu'on appelle les tombeaux d'Absalon, de Josaphat et de saint
Jacques. Je ne sais ce qu'il y a dans leur forme, dans leur couleur,
dans tout leur aspect, de si étrangement triste; le soir, cela
s'accentue encore: c'est d'eux sans doute qu'émane, bien plus que des
myriades de petites tombes pareilles semées dans l'herbe, l'immense
tristesse de cette vallée du Jugement dernier. Tous trois sont
monolithes, taillés à même et sur place dans les rochers. Il n'y a plus
rien là dedans; depuis des siècles, ils ont été vidés de leurs cadavres
et de leurs richesses; par leurs ouvertures, entre leurs colonnes
doriques, ce que l'on aperçoit à l'intérieur, c'est le noir de dessous
terre, l'obscurité sépulcrale; cela leur donne la même _expression_ que
celle de ces têtes de mort qui ont en guise d'yeux des trous noirs, et
ils ont l'air de _regarder_ devant eux, éternellement, dans la sombre
vallée. Non seulement ils sont tristes, mais ils font peur...
* * * * *
Maintenant, nous allons traverser le lit du Cédron, par une sorte de
petite chaussée, de petit pont d'une haute antiquité, qui n'a pas été
détruit; puis, sur l'autre versant, nous monterons par des sentiers
jusqu'à la grande muraille d'en haut, pour rentrer dans Jérusalem.
--«La veille de la Passion, nous dit le Père blanc, lorsque le Christ,
sortant de la ville, monta au Gethsémani, il est probable qu'il passa
ici même, car vraisemblablement c'était autrefois le seul point où le
torrent pouvait être franchi...»
Alors, nous nous arrêtons de nouveau, pour contempler mieux nos
silencieux alentours. Les lueurs rouges sur Siloë viennent de
s'éteindre; on en voit traîner encore de derniers reflets, plus haut,
sur les cimes. L'appel grêle des musettes de bergers s'est perdu dans le
lointain; le vent s'est levé et il fait froid.
Par une soirée de cette même saison, sur la fin d'un jour de printemps
comme celui-ci, Jésus, à cet endroit même, a dû passer! A la faveur de
l'identité des lieux, de la saison et de l'heure, une évocation soudaine
se fait dans nos esprits de cette montée du Christ au Gethsémani... La
muraille du Temple--devenue celle du Haram-ech-Chérif--s'étendait
là-haut, en ce temps-là comme aujourd'hui, découpée peut-être sur des
nuages pareils; ses assises inférieures, du reste, composées de grandes
pierres salomoniennes, étaient celles que nous voyons encore, et son
angle sud, qui domine si superbement l'abîme, se dressait dans le ciel à
la même place; tout cela seulement était plus grandiose, car ces murs du
Temple, enfouis à présent de vingt-cinq mètres dans de prodigieux
décombres, avaient jadis cent vingt pieds de haut, au lieu de cinquante,
et devaient jeter dans la vallée une oppression gigantesque. Siloë sans
doute était moins en ruine, et Ophel existait encore; l'inouïe
désolation annoncée par les prophètes n'avait pas commencé de planer sur
Jérusalem. Mais il y avait la même lumière et les mêmes lignes d'ombre.
Le vent des soirs de printemps amenait le même frisson et charriait les
mêmes senteurs. Les plantes sauvages--petites choses si frêles et
pourtant éternelles, qui finissent toujours par reparaître obstinément
aux mêmes lieux, par-dessus les décombres des palais et des
villes--étaient, comme maintenant, des cyclamens, des fenouils, des
graminées fines, des asphodèles. Et le Christ, en s'en allant pour la
dernière fois, put promener ses yeux, distraits des choses de la terre,
sur ces milliers de petites anémones rouges, dont l'herbe des tombes est
ici partout semée, comme de gouttes de sang.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
* * * * *
Contournant l'angle sud des murailles, nous rentrons dans Jérusalem par
l'antique porte des Moghrabis. Personne non plus, à l'intérieur des
remparts; on croirait pénétrer dans une ville morte. Devant nous, ces
ravins de cactus et de pierres qui séparent le mont Moriah des quartiers
habités du mont Sion,--terrains vagues, où nous cheminons en longeant
l'enceinte de cet autre désert, le Haram-ech-Chérif, qui jadis était le
Temple.
C'est vendredi soir, le moment traditionnel où, chaque semaine, les
Juifs vont pleurer, en un lieu spécial concédé par les Turcs, sur les
ruines de ce temple de Salomon, qui «ne sera jamais rebâti». Et nous
voulons passer, avant la nuit, par cette place des Lamentations. Après
les terrains vides, nous atteignons maintenant d'étroites ruelles,
jonchées d'immondices, et enfin une sorte d'enclos, rempli du remuement
d'une foule étrange qui gémit ensemble à voix basse et cadencée. Déjà
commence le vague crépuscule. Le fond de cette place, entourée de
sombres murs, est fermé, écrasé par une formidable construction
salomonienne, un fragment de l'enceinte du Temple, tout en blocs
monstrueux et pareils. Et des hommes en longues robes de velours, agités
d'une sorte de dandinement général comme les ours des cages, nous
apparaissent là vus de dos, faisant face à ce débris gigantesque,
heurtant du front ces pierres et murmurant une sorte de mélopée
tremblotante.
L'un d'eux, qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener
confusément ce choeur lamentable. Mais on le suit peu; chacun, tenant en
main sa bible hébraïque, exhale à sa guise ses propres plaintes.
Les robes sont magnifiques: des velours noirs, des velours bleus, des
velours violets ou cramoisis, doublés de pelleteries précieuses. Les
calottes sont toutes eu velours noir,--bordées de fourrures à longs
poils qui mettent dans l'ombre les nez en lame de couteau et les mauvais
regards. Les visages, qui se détournent à demi pour nous examiner, sont
presque tous d'une laideur spéciale, d'une laideur à donner le frisson:
si minces, si effilés, si chafouins, avec de si petits yeux sournois et
larmoyants, sous des retombées de paupières mortes!... Des teints blancs
et roses de cire malsaine, et, sur toutes les oreilles, des
tire-bouchons de cheveux, qui pendent comme les «anglaises» de 1830,
complétant d'inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues.
Il y a des vieillards surtout, des vieillards à l'expression basse,
rusée, ignoble. Mais il y a aussi quelques tout jeunes, quelques tout
petits Juifs, frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent déjà
deux papillotes comme les grands, et qui se dandinent et pleurent de
même, une bible à la main. Ce soir, du reste, ils sont presque tous des
«Safardim», c'est-à-dire des Juifs revenus de Pologne, étiolés et
blanchis par des siècles de brocantages et d'usure, sous les ciels du
Nord; très différents des «Ackenazim», qui sont leurs frères revenus
d'Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns,
d'admirables figures de prophètes.
En pénétrant dans ce coeur de la juiverie, mon impression est surtout de
saisissement, de malaise et presque d'effroi. Nulle part je n'avais vu
pareille exagération du type de nos vieux marchands d'habits, de
guenilles et de peaux de lapin; nulle part, des nez si pointus, si longs
et si pâles. C'est chaque fois une petite commotion de surprise et de
dégoût, quand un de ces vieux dos, voûtés sous le velours et la
fourrure, se retourne à demi, et qu'une nouvelle paire d'yeux me regarde
furtivement de côté, entre des papillotes pendantes et par-dessous des
verres de lunette. Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d'avoir
crucifié Jésus; peut-être faut-il venir ici pour bien s'en convaincre,
mais c'est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces
fronts, il y a un sceau d'opprobre dont toute cette race est marquée...
Contre la muraille du temple, contre le dernier débris de leur splendeur
passée, ce sont les lamentations de Jérémie qu'ils redisent tous, avec
des voix qui chevrotent en cadence, au dandinement rapide des corps:
--A cause du temple qui est détruit, s'écrie le rabbin,
--Nous sommes assis solitaires et nous pleurons! répond la foule.
--A cause de nos murs qui sont abattus,
--Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!
--A cause de notre majesté qui est passée, à cause de nos grands hommes
qui ont péri,
--Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!
Et il y en a deux ou trois, de ces vieux, qui versent de vraies larmes,
qui ont posé leur bible dans les trous des pierres, pour avoir les mains
libres et les agiter au-dessus de leur tête en geste de malédiction.
Si les crânes branlants et les barbes blanches sont en majorité au pied
du Mur des Pleurs, c'est que, de tous les coins du monde où Israël est
dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche,
afin d'être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat. Et Jérusalem
s'encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir.
* * * * *
En soi, cela est unique, touchant et sublime: après tant de malheurs
inouïs, après tant de siècles d'exil et de dispersion, l'attachement
inébranlable de ce peuple à une patrie perdue! Pour un peu on pleurerait
avec eux,--si ce n'étaient _des Juifs_, et si on ne se sentait le coeur
étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.
Mais, devant ce Mur des Pleurs, le mystère des prophéties apparaît plus
inexpliqué et plus saisissant. L'esprit se recueille, confondu de ces
destinées d'Israël, sans précédent, sans analogue dans l'histoire des
hommes, impossibles à prévoir, et cependant prédites, aux temps mêmes de
la splendeur de Sion, avec d'inquiétantes précisions de détails.
* * * * *
Ce soir est, paraît-il, un soir spécial pour mener deuil, car cette
place est presque remplie. Et, à tout instant, il en arrive d'autres,
toujours pareils, avec le même bonnet à poils, le même nez, les mêmes
_anglaises_ sur les tempes; aussi sordides et aussi laids, dans d'aussi
belles robes. Ils passent, tête baissée sur leur bible ouverte, et, tout
en faisant mine de lire leurs jérémiades, nous jettent, de côté et en
dessous, un coup d'oeil comme une piqûre d'aiguille;--puis vont grossir
l'amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du
Temple: avec ce bourdonnement, dans le crépuscule, on dirait un essaim
de ces mauvaises mouches, qui parfois s'assemblent, collées à la base
des murailles.
--Ramène les enfants de Jérusalem!... Hâte-toi, hâte-toi, libérateur de
Sion!...
Et les vieilles mains caressent les pierres, et les vieux fronts cognent
le mur, et, en cadence, se secouent les vieux cheveux, les vieilles
papillotes...
* * * * *