Cette voie, telle qu'on la vénère de nos jours, reconnue depuis le XVe

siècle seulement, est fictive dans ses détails,--mais réelle sans doute

dans sa direction et ses grandes lignes; ici surtout, en ce quartier de

ruines qui entoure le palais de Pilate, les choses ont moins dû changer

que plus loin, aux abords du Calvaire; l'ancien pavé romain se

retrouverait, à quelques pieds au-dessous du sol exhaussé d'aujourd'hui,

et certains de ces vieux murs, plus enterrés qu'ils ne l'étaient jadis,

mais demeurés debout aux mêmes places, ont peut-être vu passer le Christ

chargé de sa croix.

La voie est déserte, ce soir, et déjà obscure dans son resserrement

profond, avec un peu de mourante lumière d'or, tout en haut, sur le

faîte de ses pierres rougeâtres; le soleil doit être très bas, près de

s'éteindre. On entend un bruit d'orgues et de chants religieux sortir

encore de la chapelle des Pères de Sainte-Anne, qui viennent de fermer

leur porte.

Elle monte, la rue, pénible, étroite et assombrie, entre ses deux

rangées de murailles antiques; par places, de grands arceaux, des

fragments de voûte la traversent, l'enjambent irrégulièrement, y jetant

plus d'ombre. Ses parois, hautes de trente pieds, sont bâties de larges

pierres, romaines ou sarrasines, d'une même couleur un peu sanglante,

avec çà et là, dans leur délabrement, des plantes accrochées; de

distance en distance, des contreforts énormes, tout rongés, les

soutiennent.

D'autres rues croisent celle-ci, aussi vides et aussi mortes, sans

fenêtres, sans ouvertures d'aucune espèce, voûtées presque entièrement

de lourds arceaux, en plein cintre ou en ogive, et s'en allant se perdre

au loin dans une mystérieuse obscurité de nécropole. A peine quelques

fantômes s'aperçoivent, rares et furtifs, au fond de ces couloirs:

femmes voilées ou Bédouins drapés de manteaux grisâtres.

_Hic flagellavit_..., dit une plaque de marbre blanc, incrustée

au-dessus d'une porte. Ah! c'est la chapelle de la flagellation du

Christ, et bientôt le commencement de la Voie Douloureuse. Voici la

caserne turque, bâtie sur l'emplacement du palais de Pilate, première

station du Chemin de la Croix. A partir d'ici jusqu'au Saint-Sépulcre,

toutes les stations suivantes me seront marquées par des inscriptions ou

des colonnes.

Plus confuse, à mesure que je m'éloigne, la musique des Pères de

Sainte-Anne est près de se perdre à présent dans le lointain, malgré

l'immense recueillement silencieux qui s'épand sur Jérusalem avec le

crépuscule.

Mais voici que d'autres chants s'élèvent, d'autres cantiques, d'autres

sons d'orgue; je passe devant un autre couvent, sous l'arc romain de

l'_Ecce Homo_ (_saint Jean_, XIX, 5), et ce sont les Filles de Sion qui

psalmodient derrière ces murs, à la gloire du Sauveur.

La Voie Douloureuse continue sa montée lugubre et solitaire, avec de

temps en temps des brisures, des tournants brusques entre ses maisons

mornes. Les derniers reflets d'or viennent de s'effacer aux pointes des

plus hautes pierres et le chant des Filles de Sion commence à

s'évanouir; mais, au-dessus de ces murailles qui m'emprisonnent, un coin

plus élevé de Jérusalem se profile maintenant en gris d'ombre sur le

ciel chaud: un amas de petites coupoles centenaires, avec deux minarets

couronnés déjà, en l'honneur du ramadan, de leurs feux nocturnes.

Les cantiques des Filles de Sion ne s'entendent plus; mais d'autres cris

religieux, exaltés et stridents, partent ensemble de différents points

de la ville, traversant l'air comme de longues fusées: les muézins, qui

chantent le Moghreb!... Oh! Jérusalem, sainte pour les chrétiens, sainte

pour les musulmans, sainte pour les juifs, d'où s'exhale un bruit

incessant de lamentations ou de prières!...

La Voie monte toujours. Parfois, des maisons sarrasines la

traversent,--comme des ponts sinistres jetés au dessus,--des maisons qui

y regardent de haut, par de méfiantes petites fenêtres bardées et

grillées de fer. Les muézins ont fini d'appeler; le crépuscule et le

silence jettent leur enchantement sur cette Voie Douloureuse, que

j'avais vue hier banale et décevante au soleil du plein jour; le mystère

des pénombres la transfigure; son nom seul, que je redis en moi-même,

est une sainte musique; le Grand Souvenir semble chanter partout dans

les pierres...

Lentement, je suis arrivé à la septième station du Chemin de la

Croix,--à cette porte Judiciaire par laquelle le Christ serait sorti de

Jérusalem pour monter au Golgotha. Alors, il me faut traverser un lieu

bruyant et obscur, encombré d'Arabes et de chameaux, dans lequel, sans

transition, je pénètre après le calme, après la solitude de la ville

plus basse; c'est le «Bazar de l'huile», un quartier de petites ruelles

entièrement voûtées en plein cintre par les soins des Croisés et

devenues aujourd'hui le centre d'un continuel grouillement bédouin. Il y

fait noir; les lanternes sont allumées dans les échoppes où se vendent

l'huile et les céréales; on est bousculé dans les couloirs étroits par

les passants en burnous, on est étourdi par les cris des vendeurs et les

clochettes des chameaux.

Puis le calme revient encore, au sortir de ce bazar couvert, et les

chants religieux recommencent. Je suis parvenu au terme de la Voie

Douloureuse: le Saint-Sépulcre! Comme toujours, la porte des basiliques

est grande ouverte et il s'en échappe un bruit de psalmodies.

Ce soir, ce sont les Arméniens, en cagoule de deuil, qui chantent tout

près de l'entrée, encensant la «pierre de l'onction» et se prosternant

pour la baiser; l'un d'eux, le principal officiant, est en robe d'or,

coiffé d'une tiare rouge.

Ils ont fini, et ils s'éloignent rituellement, dans le dédale obscur des

églises, très vite toujours, comme pressés d'aller adorer ailleurs, dans

une autre partie de ce lieu de toutes les adorations, où les moindres

pierres sont journellement encensées et embrassées avec larmes. Leur

chant une fois perdu dans le lointain des voûtes, voici un autre bruit

qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd

comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en

murmurant des prières à voix basse dans des sonorités de caveau... C'est

une horde de pèlerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans

Jérusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir

d'ici, leur journée finie. En arrivant au kiosque du Sépulcre, ils en

font le tour, embrassant chaque pierre, soulevant dans leurs mains des

petits enfants pour qu'ils puissent embrasser aussi, et leurs yeux, à

travers des larmes, sont tous levés, en prière extasiée, vers le ciel...

Est-il possible vraiment que tant de supplications--même enfantines,

même idolâtres, entachées, si l'on veut, de grossièreté naïve--ne soient

entendues de personne?... Un Dieu--ou seulement une suprême Raison de ce

qui est--ayant laissé naître, pour tout de suite les replonger au néant,

des créatures ainsi angoissées de souffrance, ainsi assoiffées

d'éternité et de revoir! Non, jamais la cruauté stupide de cela ne

m'était encore apparue aussi inadmissible que ce soir, et voici que ce

raisonnement tout simple, vieux comme la philosophie et que j'avais jugé

vide comme elle, prend dans ce lieu, devant ces grandes manifestations

de détresse humaine au Saint-Sépulcre, un semblant de force; voici qu'il

réveille au fond de moi-même, d'une façon inattendue et douce, les vieux

espoirs morts!... Et je bénis fraternellement, pour ce peu de bien

qu'ils m'ont fait, les humbles qui passent là devant moi, chuchotant

dans les ténèbres leurs confiantes prières...

X

Mardi, 3 avril.

De la haute terrasse du couvent des Filles de Sion, où je suis

aujourd'hui, à l'heure lumineuse et déjà dorée qui précède le soir, on a

vue, comme en planant, sur toute l'étendue de la ville sainte. Les deux

_mères_ qui ont bien voulu m'y conduire--religieuses exquises après

avoir été dans le monde des femmes d'élite--me montrent, avec des

explications, le déploiement de cette ville où elles sont venues vivre

et joyeusement mourir. Les ruines, les églises et les monastères,

l'innombrable assemblage des petites coupoles de pierres grisâtres, les

grands murs sombres et les espaces morts, tout cela se déroule sous nos

yeux, en un immense tableau d'abandon et de mélancolie. Nous sommes

presque au milieu du quartier musulman et les premières coupoles, les

premières terrasses, à nos pieds, appartiennent à de mystérieuses

demeures. Nous surplombons de tout près un petit couvent de derviches

hindous, dans lequel sont reçus et logés les pèlerins mahométans venus

de l'Orient extrême; c'est un assez étrange et misérable lieu, où des

femmes et des chats rêvent en ce moment au soleil du soir, assis sur les

vieilles pierres des toits. Au loin et du côté de l'ouest, s'en va le

faubourg de Jaffa: les consulats, les hôtels, toutes les choses

modernes, d'ici peu apparentes et auxquelles, du reste, nous tournons le

dos. En suivant vers le sud occidental, viennent le quartier des Grecs,

le quartier des Arméniens et le noirâtre quartier des Juifs: milliers de

petits dômes pareils, d'aspect séculaire, avec quelques minarets,

quelques clochers d'églises, tout cela renfermé, séparé de la campagne

pierreuse et déserte par de hauts remparts aux crénelures sarrasines.

Dans tout le sud-est, l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sur laquelle nos

yeux planent, étend ses solitudes saintes, où trône la mosquée bleue,

isolée et magnifique; au-dessus de ses murailles de forteresse, le

Gethsémani, le mont des Oliviers, élèvent des cimes grises, et plus haut

encore que tout cela, dans un presque irréel lointain, s'esquissent en

bleuâtre les montagnes du pays de Moab. Elle est d'une tristesse et d'un

charme infinis, l'Enceinte Sacrée, ainsi regardée à vol d'oiseau, avec

ses quelques cyprès, qui y tracent comme des larmes noires, avec ses

kiosques, ses mirhabs, ses portiques de marbre blanc, épars autour de la

merveilleuse mosquée de faïence. Et voici du monde aujourd'hui, dans ce

lieu habituellement vide, des pèlerins mahométans,--tout petits pygmées,

vus d'où nous sommes,--un défilé de robes éclatantes, rouges ou jaunes,

qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'éloigner

silencieusement à travers l'esplanade funèbre: scène du passé,

dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumière se fait de plus en

plus dorée sur Jérusalem et que là-bas la ligne calme des montagnes du

Moab commence à prendre ses tons violets et ses tons roses du soir...

* * * * *

Elles ont une des places les plus enviables de Jérusalem, les Filles de

Sion.

D'abord l'arc romain de l'Ecce Homo, qui traverse la Voie Douloureuse en

face de leur couvent, se continue chez elles par un second arc à peu

près semblable, qu'elles ont laissé intact, avec ses vieilles pierres

frustes et rougeâtres, et qui impressionne étrangement: débris probable

du Prétoire de Pilate, debout au milieu de leur chapelle toute

blanche,--décorée, d'ailleurs, avec un goût sobre, d'une distinction

suprême.

Ensuite, en creusant le sol au-dessous de leur cloître, elles ont

découvert d'autres émotionnantes ruines: une sorte de corps de garde

romain qui, vraisemblablement, servait aux soldats du Prétoire; le

commencement d'une rue, au pavage antique, dont la direction est _la

même_ que celle de la Voie Douloureuse aujourd'hui reconnue, et,

enfin, des entrées de souterrains qui semblent conduire au

Haram-ech-Chérif, à l'enceinte du Temple.--C'est ainsi que bientôt, en

fouillant de tous côtés, sous les couvents, sous les églises, à dix ou

douze mètres plus bas que le niveau actuel, on reconstituera la

Jérusalem du Christ.

Chez les Filles de Sion, bien entendu, ce souterrain, cette rue, tout

cela se perd mystérieusement dans la terre amoncelée, sitôt qu'on arrive

aux limites de la communauté. Mais plus loin, disent-elles, en

différentes places, d'autres religieux ont commencé à faire de même;

chaque monastère plonge, par des caveaux, dans le sol profond, et déjà

l'on peut, en rapprochant idéalement les tronçons des voies hérodiennes,

les débris des anciens remparts, retrouver et suivre jusqu'au Calvaire

la route du Christ.

Ce qui frappe singulièrement ici, dans ces fouilles, c'est la

conservation de ce vieux pavage, le poli de ces pierres rougeâtres qui,

pendant des siècles sous la terre, ont gardé l'usure des pas... Et même

voici, sur l'une des dalles, grossièrement gravé au couteau, un jeu de

margelle identique à ceux de nos jours! un jeu qu'avaient tracé les

soldats romains pour occuper leurs heures de veille... Oh! comme il est

impressionnant, ce détail, pourtant si puéril, et quelle vie soudaine sa

présence vient jeter pour moi dans ce fantôme de lieu!...

Est-ce que nous sommes bien dans le corps de garde du Prétoire?... Ce

vestige de rue, qui part d'ici, en pleine obscurité sépulcrale pour se

perdre dans la terre, est-ce bien le commencement de la voie qui mena le

Christ au Golgotha? Rien n'autorise encore à l'affirmer, malgré les

probabilités grandes. Mais la Mère qui m'accompagne dans ces caveaux,

promenant sur les murs millénaires la lueur de sa lanterne, a réussi à

faire passer momentanément en moi sa conviction ardente; me voici,

devant ces débris, ému autant qu'elle-même et, pour un temps, je ne

doute plus...

Ce jeu de margelle, par terre, attire et retient mes yeux... Maintenant,

je les vois presque, les soldats de Pilate, accroupis à jouer là,

pendant que Jésus est interrogé au Prétoire. Toute une reconstitution se

fait dans mon esprit, invoulue, spontanée, des scènes de la Passion,

avec leurs réalités intimes, avec leurs détails très humains et très

petits; sans grands déploiements de foules, elles m'apparaissent là, si

étrangement présentes, dépouillées de l'auréole que les siècles ont mise

alentour, amoindries--comme toutes les choses vues à l'heure même où

elles s'accomplissent--et réduites, sans doute, à leurs proportions

vraies... Il passe devant moi, le petit cortège des suppliciés, traînant

leurs croix sur ces vieux pavés rouges... C'est au lever d'une journée

quelconque des nuageux printemps de Judée; ils passent ici même, entre

ces murs si longtemps ensevelis, contre lesquels ma main s'appuie; ils

passent, accompagnés surtout d'une horde de vagabonds matineux et

craintivement suivis de loin par quelques groupes de disciples et de

femmes que l'anxiété avait tenus debout toute la froide nuit précédente,

qui avaient veillé dans les larmes, autour du feu... L'événement qui a

renouvelé le monde, qui, après dix-neuf cents ans, attire encore à

Jérusalem des multitudes exaltées et les fait se traîner à genoux pour

embrasser des pierres, m'apparaît en cet instant comme un petit forfait

obscur, accompli en hâte et de grand matin, au milieu d'une ville dont

les habitudes journalières en furent à peine troublées...

Tandis que je marche dans le souterrain, aux côtés de la religieuse en

robe blanche, la vision que j'ai se déroule, inégale, trop instantanée,

en quelques furtives secondes, avec des intervalles vides, des lacunes,

des trous noirs, comme dans les songes... Maintenant, c'est après la

crucifixion, la foule déjà dispersée, l'apaisement commencé; la croix,

sous le ciel de midi, qui est un peu trop sombre, étend ses deux grands

bras, dépasse en hauteur le faîte des murs de Jérusalem, est visible de

l'intérieur de la cité, est regardée encore, des terrasses, par quelques

femmes silencieuses, aux yeux d'angoisse... Oh! si humaines, les larmes

versées en ce jour-là autour de Jésus!... Sa mère, la soeur de sa mère,

ses frères, ses amis, le pleurant, _lui_, parce qu'ils l'aimaient d'un

amour humain, d'une anxieuse tendresse de cette terre. Et quoi de plus

humblement terrestre aussi que ce passage de saint Jean, tout à coup

retrouvé dans ma mémoire: «Jésus, ayant donc vu sa mère et près d'elle

le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: Femme, voici votre fils. Puis

il dit au disciple: Voilà votre mère. _Et, depuis cette heure-là, le

disciple la prit chez lui._» (_Saint Jean_, XIX, 26, 27.)

Enfin, dernière image qui vient, inattendue et froide, terminer le rêve:

le soir du grand lugubre jour; les choses tout de suite rentrant dans

l'ordre, reprenant leur cours inconscient; une incroyable tranquillité

retombée, comme sur une exécution quelconque; la population juive,

retournant à ses trafics et à ses fêtes, préparant sa Pâque, après ce

forfait presque inaperçu, sans se douter que ses fils en porteraient la

peine et l'opprobre aux siècles des siècles.

* * * * *

Quand nous remontons du souterrain, remettant pied dans l'heure présente

et les choses actuelles, c'est comme au sortir de l'épaisse nuit des

temps, où nous aurions été là replongés et où nos yeux visionnaires

auraient perçu des reflets de très anciens fantômes... Jamais je ne

m'étais senti si humainement rapproché du Christ,--de l'_homme_, notre

frère, qui, incontestablement pour tous, vécut et souffrit en lui... Ce

sont les mystérieuses influences de ces lieux qui en ont été les causes,

ce sont ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé

par les soldats de Ponce-Pilate,--tous ces effluves du passé que

dégagent ici les pierres...

XI

Mercredi, 4 avril.

En me rendant aujourd'hui chez les Dominicains,--où le Père S... a bien

voulu me donner rendez-vous pour me montrer le tracé des anciennes

murailles de Jérusalem et m'exposer les plus récentes preuves de

l'authenticité du Saint-Sépulcre,--je passe devant cette colline

couverte d'herbe rase et parsemée de tombes, qu'on appelle encore le

«Calvaire de Gordon».

Il y a quelque trente ans, Gordon, rêvant dans ces parages, avait été

frappé d'une certaine ressemblance de grande tête de mort que présentent

les roches à la base de cette colline; trop légèrement sans doute, il en

avait conclu que ce devait être là le «champ du crâne», le vrai

Golgotha, et son opinion, jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'époque

des dernières fouilles russes, avait trouvé crédit chez tous les esprits

un peu frondeurs, heureux de prendre en défaut les traditions antiques.

Elle est assez frappante, du reste, cette ressemblance des roches;

aujourd'hui surtout, le soleil est bien placé, l'éclairage est propice,

et le crâne se dessine, contemplant par les deux trous de ses yeux les

mélancoliques alentours.

* * * * *

Chez les Dominicains, maintenant, dans leur tranquille salle

d'étude.--Nous regardons une grande carte accrochée à la muraille et sur

laquelle se trouve savamment reconstituée presque toute la Jérusalem

d'Hérode.

A priori, on s'expliquait difficilement que l'impératrice Hélène, venue

dans la ville sainte à peine deux cent cinquante ans après Jésus-Christ,

se fût trompée d'une façon si grossière sur la position du Golgotha. Il

est vrai, les chrétiens des premiers siècles, dans leur spiritualité

évangélique, n'avaient pas le culte des lieux terrestres; mais c'est

égal, comment auraient-ils pu si vite oublier où s'était passé le

martyre du Sauveur qui, à cette époque, n'était guère plus loin d'eux

que ne le sont de nos jours les faits du XVIIe siècle, ceux du règne de

Louis XIV par exemple? Il restait cependant cette objection très grave:

le vrai Calvaire, d'après les historiens sacrés, était près d'une des

portes et en dehors des murs de Jérusalem, tandis que celui de

l'impératrice Hélène semble situé presque au coeur de la ville...

Sur la grande carte murale que nous examinons, sont tracées les trois

enceintes anciennes, conjecturées d'après des fouilles dans le sol,

d'après des recherches dans les vieux auteurs: la première, n'enfermant

que la ville primitive et le temple; la seconde, s'étendant vers le

nord-ouest, mais laissant _en dehors_, dans un de ses angles rentrants,

le Calvaire et le Sépulcre; la troisième, celle qui subsiste de nos

jours, englobant tout, mais postérieure, celle-ci, à l'époque du Christ.

Et les dernières fouilles russes viennent, paraît-il, de donner une

sanction éclatante à ces conjectures sur le parcours et l'angle rentrant

de cette deuxième enceinte. Alors l'objection tombe, rien n'en subsiste

plus, et on peut continuer d'admettre comme authentique ce lieu

vénérable, d'où monte vers le ciel, depuis tant de siècles, une immense

et incessante prière.

* * * * *

En sortant de chez les Dominicains, je me dirige, sur leurs indications,

vers le lieu de ces fouilles nouvelles. Entré dans Jérusalem par la

porte de Jaffa, je descends la rue des Chrétiens et, passant devant le

Saint-Sépulcre, tête nue comme il est d'usage, je vais frapper à la

porte d'un couvent russe,--qui s'ouvre, par exception, malgré l'heure

tardive.

Derrière la chapelle, à cinq ou six mètres au-dessous du sol

contemporain, les précieuses découvertes, soigneusement déblayées,

s'abritent sous de grandes voûtes d'église, tout uniment blanches.

C'est d'abord une voie hérodienne, pavée de pierres striées, comme

celles des caveaux d'hier,--vraisemblablement la continuation et la fin

de cette même Voie Douloureuse qui commence là-bas, sous le couvent des

Filles de Sion, pour aboutir ici, tout à côté de la basilique du

Saint-Sépulcre, au pied même du Calvaire. Puis, c'est un fragment

indiscutable des vieux remparts de Jérusalem; c'est le seuil, ce sont

les soubassements d'une des portes de la ville par laquelle cette sombre

voie passe et sort--pour monter en tournant dans la direction de la

Basilique et s'enfouir là, sous les terrassements anciens, à la base du

Golgotha.

Toutes ces choses massives et frustes, d'une couleur rougeâtre comme la

terre, laissées telles quelles, sous des voûtes blanches, sans un

ornement, sans un tabernacle, sans une lampe, font l'effet de ces débris

morts qui gisent dans les musées,--sauf qu'elles sont restées en place

et qu'elles ont leurs attaches profondes dans le sol. Le rempart est

composé de ces blocs, de dimensions cyclopéennes, qui dénotent les

constructions antiques, et le seuil de cette porte de ville est une

pierre géante, où se voient encore les trous pour les gonds énormes,

l'entaille centrale pour les barres de fermeture.

Elle est étrange et unique, cette voie, tout de suite perdue dans un

impénétrable grand mur et, quand même, désignant la montée et la

direction du Calvaire, avec une sorte de geste indicateur mutilé, brisé,

mais indéniable et décisif. Et comme il est émotionnant à regarder, ce

seuil, qui a conservé le poli des usures millénaires--et où sans doute

se sont posés les pieds du Christ, alourdis du poids de la croix!...

«Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?» dit

l'ange annonciateur de la résurrection (_saint Luc_, XXIV, 5); et ces

mots sont devenus comme la devise des chrétiens évangéliques, pour

lesquels les lieux saints comptent à peine. Mais j'ai cessé d'être des

leurs, et, comme je ne pourrai jamais marcher avec les multitudes qui

dédaignent le Christ ou l'oublient, je suis retombé au nombre de ceux

qui le cherchent désespérément parmi les morts. Et je poursuis partout

ici son ombre, inexistante peut-être, mais demeurée quand même adorable

et douce. Et je subis, sans le comprendre, le sortilège de son

souvenir--seul des souvenirs humains qui ait gardé le pouvoir de faire

encore couler les bienfaisantes larmes. Et je m'abîme et m'humilie, en

un recueillement profond, devant ce funèbre vieux seuil, exhumé hier,

sur lequel peut-être Jésus a fait ses derniers pas, le matin où il s'en

allait, angoissé comme le moindre d'entre nous, au grand mystère de sa

fin...

XII

Jeudi, 5 avril.

... Erré à cheval, au déclin du soleil, dans la triste campagne de

Jérusalem, du côté du Levant et du Nord.

Comme il est pâle, ici, le printemps,--pâle, voilé et froid! Il est

vrai, nous sommes sur les hauts plateaux de Judée, à huit cents mètres

environ au-dessus du niveau des mers, déjà dans la région des vents et

des nuages.

Campagnes de pierres grisâtres, parsemées d'oliviers frêles; par terre,

une herbe courte et rare, et toujours les mêmes fleurs, des anémones,

des iris, des cyclamens.

Jérusalem · 第 4 / 10 段