siècle seulement, est fictive dans ses détails,--mais réelle sans doute
dans sa direction et ses grandes lignes; ici surtout, en ce quartier de
ruines qui entoure le palais de Pilate, les choses ont moins dû changer
que plus loin, aux abords du Calvaire; l'ancien pavé romain se
retrouverait, à quelques pieds au-dessous du sol exhaussé d'aujourd'hui,
et certains de ces vieux murs, plus enterrés qu'ils ne l'étaient jadis,
mais demeurés debout aux mêmes places, ont peut-être vu passer le Christ
chargé de sa croix.
La voie est déserte, ce soir, et déjà obscure dans son resserrement
profond, avec un peu de mourante lumière d'or, tout en haut, sur le
faîte de ses pierres rougeâtres; le soleil doit être très bas, près de
s'éteindre. On entend un bruit d'orgues et de chants religieux sortir
encore de la chapelle des Pères de Sainte-Anne, qui viennent de fermer
leur porte.
Elle monte, la rue, pénible, étroite et assombrie, entre ses deux
rangées de murailles antiques; par places, de grands arceaux, des
fragments de voûte la traversent, l'enjambent irrégulièrement, y jetant
plus d'ombre. Ses parois, hautes de trente pieds, sont bâties de larges
pierres, romaines ou sarrasines, d'une même couleur un peu sanglante,
avec çà et là, dans leur délabrement, des plantes accrochées; de
distance en distance, des contreforts énormes, tout rongés, les
soutiennent.
D'autres rues croisent celle-ci, aussi vides et aussi mortes, sans
fenêtres, sans ouvertures d'aucune espèce, voûtées presque entièrement
de lourds arceaux, en plein cintre ou en ogive, et s'en allant se perdre
au loin dans une mystérieuse obscurité de nécropole. A peine quelques
fantômes s'aperçoivent, rares et furtifs, au fond de ces couloirs:
femmes voilées ou Bédouins drapés de manteaux grisâtres.
_Hic flagellavit_..., dit une plaque de marbre blanc, incrustée
au-dessus d'une porte. Ah! c'est la chapelle de la flagellation du
Christ, et bientôt le commencement de la Voie Douloureuse. Voici la
caserne turque, bâtie sur l'emplacement du palais de Pilate, première
station du Chemin de la Croix. A partir d'ici jusqu'au Saint-Sépulcre,
toutes les stations suivantes me seront marquées par des inscriptions ou
des colonnes.
Plus confuse, à mesure que je m'éloigne, la musique des Pères de
Sainte-Anne est près de se perdre à présent dans le lointain, malgré
l'immense recueillement silencieux qui s'épand sur Jérusalem avec le
crépuscule.
Mais voici que d'autres chants s'élèvent, d'autres cantiques, d'autres
sons d'orgue; je passe devant un autre couvent, sous l'arc romain de
l'_Ecce Homo_ (_saint Jean_, XIX, 5), et ce sont les Filles de Sion qui
psalmodient derrière ces murs, à la gloire du Sauveur.
La Voie Douloureuse continue sa montée lugubre et solitaire, avec de
temps en temps des brisures, des tournants brusques entre ses maisons
mornes. Les derniers reflets d'or viennent de s'effacer aux pointes des
plus hautes pierres et le chant des Filles de Sion commence à
s'évanouir; mais, au-dessus de ces murailles qui m'emprisonnent, un coin
plus élevé de Jérusalem se profile maintenant en gris d'ombre sur le
ciel chaud: un amas de petites coupoles centenaires, avec deux minarets
couronnés déjà, en l'honneur du ramadan, de leurs feux nocturnes.
Les cantiques des Filles de Sion ne s'entendent plus; mais d'autres cris
religieux, exaltés et stridents, partent ensemble de différents points
de la ville, traversant l'air comme de longues fusées: les muézins, qui
chantent le Moghreb!... Oh! Jérusalem, sainte pour les chrétiens, sainte
pour les musulmans, sainte pour les juifs, d'où s'exhale un bruit
incessant de lamentations ou de prières!...
La Voie monte toujours. Parfois, des maisons sarrasines la
traversent,--comme des ponts sinistres jetés au dessus,--des maisons qui
y regardent de haut, par de méfiantes petites fenêtres bardées et
grillées de fer. Les muézins ont fini d'appeler; le crépuscule et le
silence jettent leur enchantement sur cette Voie Douloureuse, que
j'avais vue hier banale et décevante au soleil du plein jour; le mystère
des pénombres la transfigure; son nom seul, que je redis en moi-même,
est une sainte musique; le Grand Souvenir semble chanter partout dans
les pierres...
Lentement, je suis arrivé à la septième station du Chemin de la
Croix,--à cette porte Judiciaire par laquelle le Christ serait sorti de
Jérusalem pour monter au Golgotha. Alors, il me faut traverser un lieu
bruyant et obscur, encombré d'Arabes et de chameaux, dans lequel, sans
transition, je pénètre après le calme, après la solitude de la ville
plus basse; c'est le «Bazar de l'huile», un quartier de petites ruelles
entièrement voûtées en plein cintre par les soins des Croisés et
devenues aujourd'hui le centre d'un continuel grouillement bédouin. Il y
fait noir; les lanternes sont allumées dans les échoppes où se vendent
l'huile et les céréales; on est bousculé dans les couloirs étroits par
les passants en burnous, on est étourdi par les cris des vendeurs et les
clochettes des chameaux.
Puis le calme revient encore, au sortir de ce bazar couvert, et les
chants religieux recommencent. Je suis parvenu au terme de la Voie
Douloureuse: le Saint-Sépulcre! Comme toujours, la porte des basiliques
est grande ouverte et il s'en échappe un bruit de psalmodies.
Ce soir, ce sont les Arméniens, en cagoule de deuil, qui chantent tout
près de l'entrée, encensant la «pierre de l'onction» et se prosternant
pour la baiser; l'un d'eux, le principal officiant, est en robe d'or,
coiffé d'une tiare rouge.
Ils ont fini, et ils s'éloignent rituellement, dans le dédale obscur des
églises, très vite toujours, comme pressés d'aller adorer ailleurs, dans
une autre partie de ce lieu de toutes les adorations, où les moindres
pierres sont journellement encensées et embrassées avec larmes. Leur
chant une fois perdu dans le lointain des voûtes, voici un autre bruit
qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd
comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en
murmurant des prières à voix basse dans des sonorités de caveau... C'est
une horde de pèlerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans
Jérusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir
d'ici, leur journée finie. En arrivant au kiosque du Sépulcre, ils en
font le tour, embrassant chaque pierre, soulevant dans leurs mains des
petits enfants pour qu'ils puissent embrasser aussi, et leurs yeux, à
travers des larmes, sont tous levés, en prière extasiée, vers le ciel...
Est-il possible vraiment que tant de supplications--même enfantines,
même idolâtres, entachées, si l'on veut, de grossièreté naïve--ne soient
entendues de personne?... Un Dieu--ou seulement une suprême Raison de ce
qui est--ayant laissé naître, pour tout de suite les replonger au néant,
des créatures ainsi angoissées de souffrance, ainsi assoiffées
d'éternité et de revoir! Non, jamais la cruauté stupide de cela ne
m'était encore apparue aussi inadmissible que ce soir, et voici que ce
raisonnement tout simple, vieux comme la philosophie et que j'avais jugé
vide comme elle, prend dans ce lieu, devant ces grandes manifestations
de détresse humaine au Saint-Sépulcre, un semblant de force; voici qu'il
réveille au fond de moi-même, d'une façon inattendue et douce, les vieux
espoirs morts!... Et je bénis fraternellement, pour ce peu de bien
qu'ils m'ont fait, les humbles qui passent là devant moi, chuchotant
dans les ténèbres leurs confiantes prières...
X
Mardi, 3 avril.
De la haute terrasse du couvent des Filles de Sion, où je suis
aujourd'hui, à l'heure lumineuse et déjà dorée qui précède le soir, on a
vue, comme en planant, sur toute l'étendue de la ville sainte. Les deux
_mères_ qui ont bien voulu m'y conduire--religieuses exquises après
avoir été dans le monde des femmes d'élite--me montrent, avec des
explications, le déploiement de cette ville où elles sont venues vivre
et joyeusement mourir. Les ruines, les églises et les monastères,
l'innombrable assemblage des petites coupoles de pierres grisâtres, les
grands murs sombres et les espaces morts, tout cela se déroule sous nos
yeux, en un immense tableau d'abandon et de mélancolie. Nous sommes
presque au milieu du quartier musulman et les premières coupoles, les
premières terrasses, à nos pieds, appartiennent à de mystérieuses
demeures. Nous surplombons de tout près un petit couvent de derviches
hindous, dans lequel sont reçus et logés les pèlerins mahométans venus
de l'Orient extrême; c'est un assez étrange et misérable lieu, où des
femmes et des chats rêvent en ce moment au soleil du soir, assis sur les
vieilles pierres des toits. Au loin et du côté de l'ouest, s'en va le
faubourg de Jaffa: les consulats, les hôtels, toutes les choses
modernes, d'ici peu apparentes et auxquelles, du reste, nous tournons le
dos. En suivant vers le sud occidental, viennent le quartier des Grecs,
le quartier des Arméniens et le noirâtre quartier des Juifs: milliers de
petits dômes pareils, d'aspect séculaire, avec quelques minarets,
quelques clochers d'églises, tout cela renfermé, séparé de la campagne
pierreuse et déserte par de hauts remparts aux crénelures sarrasines.
Dans tout le sud-est, l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sur laquelle nos
yeux planent, étend ses solitudes saintes, où trône la mosquée bleue,
isolée et magnifique; au-dessus de ses murailles de forteresse, le
Gethsémani, le mont des Oliviers, élèvent des cimes grises, et plus haut
encore que tout cela, dans un presque irréel lointain, s'esquissent en
bleuâtre les montagnes du pays de Moab. Elle est d'une tristesse et d'un
charme infinis, l'Enceinte Sacrée, ainsi regardée à vol d'oiseau, avec
ses quelques cyprès, qui y tracent comme des larmes noires, avec ses
kiosques, ses mirhabs, ses portiques de marbre blanc, épars autour de la
merveilleuse mosquée de faïence. Et voici du monde aujourd'hui, dans ce
lieu habituellement vide, des pèlerins mahométans,--tout petits pygmées,
vus d'où nous sommes,--un défilé de robes éclatantes, rouges ou jaunes,
qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'éloigner
silencieusement à travers l'esplanade funèbre: scène du passé,
dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumière se fait de plus en
plus dorée sur Jérusalem et que là-bas la ligne calme des montagnes du
Moab commence à prendre ses tons violets et ses tons roses du soir...
* * * * *
Elles ont une des places les plus enviables de Jérusalem, les Filles de
Sion.
D'abord l'arc romain de l'Ecce Homo, qui traverse la Voie Douloureuse en
face de leur couvent, se continue chez elles par un second arc à peu
près semblable, qu'elles ont laissé intact, avec ses vieilles pierres
frustes et rougeâtres, et qui impressionne étrangement: débris probable
du Prétoire de Pilate, debout au milieu de leur chapelle toute
blanche,--décorée, d'ailleurs, avec un goût sobre, d'une distinction
suprême.
Ensuite, en creusant le sol au-dessous de leur cloître, elles ont
découvert d'autres émotionnantes ruines: une sorte de corps de garde
romain qui, vraisemblablement, servait aux soldats du Prétoire; le
commencement d'une rue, au pavage antique, dont la direction est _la
même_ que celle de la Voie Douloureuse aujourd'hui reconnue, et,
enfin, des entrées de souterrains qui semblent conduire au
Haram-ech-Chérif, à l'enceinte du Temple.--C'est ainsi que bientôt, en
fouillant de tous côtés, sous les couvents, sous les églises, à dix ou
douze mètres plus bas que le niveau actuel, on reconstituera la
Jérusalem du Christ.
Chez les Filles de Sion, bien entendu, ce souterrain, cette rue, tout
cela se perd mystérieusement dans la terre amoncelée, sitôt qu'on arrive
aux limites de la communauté. Mais plus loin, disent-elles, en
différentes places, d'autres religieux ont commencé à faire de même;
chaque monastère plonge, par des caveaux, dans le sol profond, et déjà
l'on peut, en rapprochant idéalement les tronçons des voies hérodiennes,
les débris des anciens remparts, retrouver et suivre jusqu'au Calvaire
la route du Christ.
Ce qui frappe singulièrement ici, dans ces fouilles, c'est la
conservation de ce vieux pavage, le poli de ces pierres rougeâtres qui,
pendant des siècles sous la terre, ont gardé l'usure des pas... Et même
voici, sur l'une des dalles, grossièrement gravé au couteau, un jeu de
margelle identique à ceux de nos jours! un jeu qu'avaient tracé les
soldats romains pour occuper leurs heures de veille... Oh! comme il est
impressionnant, ce détail, pourtant si puéril, et quelle vie soudaine sa
présence vient jeter pour moi dans ce fantôme de lieu!...
Est-ce que nous sommes bien dans le corps de garde du Prétoire?... Ce
vestige de rue, qui part d'ici, en pleine obscurité sépulcrale pour se
perdre dans la terre, est-ce bien le commencement de la voie qui mena le
Christ au Golgotha? Rien n'autorise encore à l'affirmer, malgré les
probabilités grandes. Mais la Mère qui m'accompagne dans ces caveaux,
promenant sur les murs millénaires la lueur de sa lanterne, a réussi à
faire passer momentanément en moi sa conviction ardente; me voici,
devant ces débris, ému autant qu'elle-même et, pour un temps, je ne
doute plus...
Ce jeu de margelle, par terre, attire et retient mes yeux... Maintenant,
je les vois presque, les soldats de Pilate, accroupis à jouer là,
pendant que Jésus est interrogé au Prétoire. Toute une reconstitution se
fait dans mon esprit, invoulue, spontanée, des scènes de la Passion,
avec leurs réalités intimes, avec leurs détails très humains et très
petits; sans grands déploiements de foules, elles m'apparaissent là, si
étrangement présentes, dépouillées de l'auréole que les siècles ont mise
alentour, amoindries--comme toutes les choses vues à l'heure même où
elles s'accomplissent--et réduites, sans doute, à leurs proportions
vraies... Il passe devant moi, le petit cortège des suppliciés, traînant
leurs croix sur ces vieux pavés rouges... C'est au lever d'une journée
quelconque des nuageux printemps de Judée; ils passent ici même, entre
ces murs si longtemps ensevelis, contre lesquels ma main s'appuie; ils
passent, accompagnés surtout d'une horde de vagabonds matineux et
craintivement suivis de loin par quelques groupes de disciples et de
femmes que l'anxiété avait tenus debout toute la froide nuit précédente,
qui avaient veillé dans les larmes, autour du feu... L'événement qui a
renouvelé le monde, qui, après dix-neuf cents ans, attire encore à
Jérusalem des multitudes exaltées et les fait se traîner à genoux pour
embrasser des pierres, m'apparaît en cet instant comme un petit forfait
obscur, accompli en hâte et de grand matin, au milieu d'une ville dont
les habitudes journalières en furent à peine troublées...
Tandis que je marche dans le souterrain, aux côtés de la religieuse en
robe blanche, la vision que j'ai se déroule, inégale, trop instantanée,
en quelques furtives secondes, avec des intervalles vides, des lacunes,
des trous noirs, comme dans les songes... Maintenant, c'est après la
crucifixion, la foule déjà dispersée, l'apaisement commencé; la croix,
sous le ciel de midi, qui est un peu trop sombre, étend ses deux grands
bras, dépasse en hauteur le faîte des murs de Jérusalem, est visible de
l'intérieur de la cité, est regardée encore, des terrasses, par quelques
femmes silencieuses, aux yeux d'angoisse... Oh! si humaines, les larmes
versées en ce jour-là autour de Jésus!... Sa mère, la soeur de sa mère,
ses frères, ses amis, le pleurant, _lui_, parce qu'ils l'aimaient d'un
amour humain, d'une anxieuse tendresse de cette terre. Et quoi de plus
humblement terrestre aussi que ce passage de saint Jean, tout à coup
retrouvé dans ma mémoire: «Jésus, ayant donc vu sa mère et près d'elle
le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: Femme, voici votre fils. Puis
il dit au disciple: Voilà votre mère. _Et, depuis cette heure-là, le
disciple la prit chez lui._» (_Saint Jean_, XIX, 26, 27.)
Enfin, dernière image qui vient, inattendue et froide, terminer le rêve:
le soir du grand lugubre jour; les choses tout de suite rentrant dans
l'ordre, reprenant leur cours inconscient; une incroyable tranquillité
retombée, comme sur une exécution quelconque; la population juive,
retournant à ses trafics et à ses fêtes, préparant sa Pâque, après ce
forfait presque inaperçu, sans se douter que ses fils en porteraient la
peine et l'opprobre aux siècles des siècles.
* * * * *
Quand nous remontons du souterrain, remettant pied dans l'heure présente
et les choses actuelles, c'est comme au sortir de l'épaisse nuit des
temps, où nous aurions été là replongés et où nos yeux visionnaires
auraient perçu des reflets de très anciens fantômes... Jamais je ne
m'étais senti si humainement rapproché du Christ,--de l'_homme_, notre
frère, qui, incontestablement pour tous, vécut et souffrit en lui... Ce
sont les mystérieuses influences de ces lieux qui en ont été les causes,
ce sont ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé
par les soldats de Ponce-Pilate,--tous ces effluves du passé que
dégagent ici les pierres...
XI
Mercredi, 4 avril.
En me rendant aujourd'hui chez les Dominicains,--où le Père S... a bien
voulu me donner rendez-vous pour me montrer le tracé des anciennes
murailles de Jérusalem et m'exposer les plus récentes preuves de
l'authenticité du Saint-Sépulcre,--je passe devant cette colline
couverte d'herbe rase et parsemée de tombes, qu'on appelle encore le
«Calvaire de Gordon».
Il y a quelque trente ans, Gordon, rêvant dans ces parages, avait été
frappé d'une certaine ressemblance de grande tête de mort que présentent
les roches à la base de cette colline; trop légèrement sans doute, il en
avait conclu que ce devait être là le «champ du crâne», le vrai
Golgotha, et son opinion, jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'époque
des dernières fouilles russes, avait trouvé crédit chez tous les esprits
un peu frondeurs, heureux de prendre en défaut les traditions antiques.
Elle est assez frappante, du reste, cette ressemblance des roches;
aujourd'hui surtout, le soleil est bien placé, l'éclairage est propice,
et le crâne se dessine, contemplant par les deux trous de ses yeux les
mélancoliques alentours.
* * * * *
Chez les Dominicains, maintenant, dans leur tranquille salle
d'étude.--Nous regardons une grande carte accrochée à la muraille et sur
laquelle se trouve savamment reconstituée presque toute la Jérusalem
d'Hérode.
A priori, on s'expliquait difficilement que l'impératrice Hélène, venue
dans la ville sainte à peine deux cent cinquante ans après Jésus-Christ,
se fût trompée d'une façon si grossière sur la position du Golgotha. Il
est vrai, les chrétiens des premiers siècles, dans leur spiritualité
évangélique, n'avaient pas le culte des lieux terrestres; mais c'est
égal, comment auraient-ils pu si vite oublier où s'était passé le
martyre du Sauveur qui, à cette époque, n'était guère plus loin d'eux
que ne le sont de nos jours les faits du XVIIe siècle, ceux du règne de
Louis XIV par exemple? Il restait cependant cette objection très grave:
le vrai Calvaire, d'après les historiens sacrés, était près d'une des
portes et en dehors des murs de Jérusalem, tandis que celui de
l'impératrice Hélène semble situé presque au coeur de la ville...
Sur la grande carte murale que nous examinons, sont tracées les trois
enceintes anciennes, conjecturées d'après des fouilles dans le sol,
d'après des recherches dans les vieux auteurs: la première, n'enfermant
que la ville primitive et le temple; la seconde, s'étendant vers le
nord-ouest, mais laissant _en dehors_, dans un de ses angles rentrants,
le Calvaire et le Sépulcre; la troisième, celle qui subsiste de nos
jours, englobant tout, mais postérieure, celle-ci, à l'époque du Christ.
Et les dernières fouilles russes viennent, paraît-il, de donner une
sanction éclatante à ces conjectures sur le parcours et l'angle rentrant
de cette deuxième enceinte. Alors l'objection tombe, rien n'en subsiste
plus, et on peut continuer d'admettre comme authentique ce lieu
vénérable, d'où monte vers le ciel, depuis tant de siècles, une immense
et incessante prière.
* * * * *
En sortant de chez les Dominicains, je me dirige, sur leurs indications,
vers le lieu de ces fouilles nouvelles. Entré dans Jérusalem par la
porte de Jaffa, je descends la rue des Chrétiens et, passant devant le
Saint-Sépulcre, tête nue comme il est d'usage, je vais frapper à la
porte d'un couvent russe,--qui s'ouvre, par exception, malgré l'heure
tardive.
Derrière la chapelle, à cinq ou six mètres au-dessous du sol
contemporain, les précieuses découvertes, soigneusement déblayées,
s'abritent sous de grandes voûtes d'église, tout uniment blanches.
C'est d'abord une voie hérodienne, pavée de pierres striées, comme
celles des caveaux d'hier,--vraisemblablement la continuation et la fin
de cette même Voie Douloureuse qui commence là-bas, sous le couvent des
Filles de Sion, pour aboutir ici, tout à côté de la basilique du
Saint-Sépulcre, au pied même du Calvaire. Puis, c'est un fragment
indiscutable des vieux remparts de Jérusalem; c'est le seuil, ce sont
les soubassements d'une des portes de la ville par laquelle cette sombre
voie passe et sort--pour monter en tournant dans la direction de la
Basilique et s'enfouir là, sous les terrassements anciens, à la base du
Golgotha.
Toutes ces choses massives et frustes, d'une couleur rougeâtre comme la
terre, laissées telles quelles, sous des voûtes blanches, sans un
ornement, sans un tabernacle, sans une lampe, font l'effet de ces débris
morts qui gisent dans les musées,--sauf qu'elles sont restées en place
et qu'elles ont leurs attaches profondes dans le sol. Le rempart est
composé de ces blocs, de dimensions cyclopéennes, qui dénotent les
constructions antiques, et le seuil de cette porte de ville est une
pierre géante, où se voient encore les trous pour les gonds énormes,
l'entaille centrale pour les barres de fermeture.
Elle est étrange et unique, cette voie, tout de suite perdue dans un
impénétrable grand mur et, quand même, désignant la montée et la
direction du Calvaire, avec une sorte de geste indicateur mutilé, brisé,
mais indéniable et décisif. Et comme il est émotionnant à regarder, ce
seuil, qui a conservé le poli des usures millénaires--et où sans doute
se sont posés les pieds du Christ, alourdis du poids de la croix!...
«Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?» dit
l'ange annonciateur de la résurrection (_saint Luc_, XXIV, 5); et ces
mots sont devenus comme la devise des chrétiens évangéliques, pour
lesquels les lieux saints comptent à peine. Mais j'ai cessé d'être des
leurs, et, comme je ne pourrai jamais marcher avec les multitudes qui
dédaignent le Christ ou l'oublient, je suis retombé au nombre de ceux
qui le cherchent désespérément parmi les morts. Et je poursuis partout
ici son ombre, inexistante peut-être, mais demeurée quand même adorable
et douce. Et je subis, sans le comprendre, le sortilège de son
souvenir--seul des souvenirs humains qui ait gardé le pouvoir de faire
encore couler les bienfaisantes larmes. Et je m'abîme et m'humilie, en
un recueillement profond, devant ce funèbre vieux seuil, exhumé hier,
sur lequel peut-être Jésus a fait ses derniers pas, le matin où il s'en
allait, angoissé comme le moindre d'entre nous, au grand mystère de sa
fin...
XII
Jeudi, 5 avril.
... Erré à cheval, au déclin du soleil, dans la triste campagne de
Jérusalem, du côté du Levant et du Nord.
Comme il est pâle, ici, le printemps,--pâle, voilé et froid! Il est
vrai, nous sommes sur les hauts plateaux de Judée, à huit cents mètres
environ au-dessus du niveau des mers, déjà dans la région des vents et
des nuages.
Campagnes de pierres grisâtres, parsemées d'oliviers frêles; par terre,
une herbe courte et rare, et toujours les mêmes fleurs, des anémones,
des iris, des cyclamens.