entre de vieux murs sans fenêtres, faits de débris de toutes les époques
de l'histoire et où, çà et là, s'encastrent une pierre hébraïque, un
marbre romain. A mesure que nous avançons, tout devient plus en ruines,
plus vide et plus mort,--jusqu'à ce saint quartier, d'une désolation
infinie, qui renferme la mosquée et dont toutes les issues sont gardées
par des sentinelles turques interdisant le passage aux chrétiens.
Grâce au janissaire, nous franchissons cette fanatique ceinture, et
alors, par une série de petites portes délabrées, nous débouchons sur
une esplanade gigantesque, une sorte de mélancolique désert, où l'herbe
pousse entre les dalles comme dans une prairie où pas un être humain
n'apparaît:--c'est le _Haram-ech-Chérif_ (l'Enceinte Sacrée).--Au
milieu, et très loin de nous, qui arrivons par un des angles de cette
place immense, se dresse solitaire un surprenant édifice tout bleu, d'un
bleu exquis et rare, qui semble quelque vieux palais enchanté revêtu de
turquoises: c'est cela, la mosquée d'Omar, la merveille de l'Islam.
Quelle solitude, grandiose et farouche, les Arabes ont su maintenir
autour de leur mosquée bleue!
Sur chacun de ses côtés, qui ont au moins cinq cents mètres de longueur,
cette place est bordée de constructions d'un aspect sombre, informes à
force de caducité, incompréhensibles à force de réparations et de
changements faits à toutes les époques de l'ancienne histoire: dans les
bases, des pierres cyclopéennes, vestiges encore debout des enceintes de
Salomon; par-dessus, des débris des citadelles d'Hérode, des débris du
prétoire où siégea Ponce-Pilate et d'où le Christ partit pour le
calvaire; puis, les Sarrasins, et les Croisés après eux, ont bouleversé,
saccagé ces choses,--et, en dernier lieu, les Sarrasins encore,
redevenus les maîtres ici, ont grillé ou muré les fenêtres, élevé au
hasard leurs minarets et posé au faîte des édifices les pointes de leurs
créneaux aigus. Le temps niveleur a jeté sur le tout son uniforme
couleur de vieille terre cuite rougeâtre, ses plantes de murailles, son
même délabrement, sa même poussière. L'ensemble, emmêlé, fait de pièces
et de morceaux, formidable encore dans sa vieillesse millénaire, raconte
le néant humain, l'effondrement des civilisations et des races, répand
une tristesse infinie sur le petit désert de cette esplanade où s'isole
là-bas le beau palais bleu surmonté de sa coupole et de son croissant,
la belle et l'incomparable mosquée d'Omar.
A mesure qu'on s'avance dans cette solitude, dallée de grandes pierres
blanches et quand même envahie par les herbes comme un cimetière, le
revêtement de la mosquée bleue se précise: on dirait, sur les murs, une
joaillerie nuancée, ajourée, mi-partie de turquoise pâle et de lapis
violent, avec un peu de jaune, un peu de blanc, un peu de vert, un peu
de noir, sobrement employés en très fines arabesques.
Parmi quelques cyprès à bout de sève, quelques très vieux oliviers
mourants, une série d'édicules secondaires, épars vers le centre de
l'esplanade, font cortège à cette mosquée, qui est la grande merveille
du milieu: de petits _mirhabs_ de marbre, des arceaux légers, de petits
arcs de triomphe, un kiosque à colonnes, revêtu, lui aussi, de
joailleries bleues. Tout cela, si déjeté par les siècles, si
mélancolique, avec un tel air d'abandon, sur cette place immense où le
printemps a mis entre toutes les dalles des guirlandes de marguerites,
de boutons-d'or et d'avoines folles!... De près, on s'aperçoit que ces
élégantes et frêles petites constructions sarrasines sont composées avec
des débris d'églises chrétiennes ou de temples antiques; les colonnes,
les frises de marbre, tout est disparate, arraché ici à une chapelle des
croisades, là à une basilique des empereurs grecs, à un temple de Vénus
ou bien à une synagogue. Si l'arrangement général est arabe, calme,
empreint de la grâce des palais d'Aladin, le détail est plein
d'enseignements sur la fragilité des religions et des empires; le détail
consacre le souvenir des grandes guerres exterminatrices, des sacs
horribles, des journées où le sang coulait ici comme de l'eau et où les
égorgements «ne finissaient que quand les soldats étaient fatigués de
tuer».
Il y a surtout ce kiosque bleu, voisin de la mosquée bleue, qui
raconterait à lui seul l'effroyable passé de Jérusalem. Sa double rangée
de colonnes de marbre est comme un musée de débris de tous les temps; on
y voit des chapiteaux grecs, romains, byzantins ou hébraïques; d'autres,
d'un âge imprécis, d'un style sauvage et presque inconnu.
Maintenant, la tranquillité de la mort est descendue sur tout cela; les
restes de tant de sanctuaires ennemis ont été groupés, en l'honneur du
Dieu de l'Islam, dans une harmonie inattendue,--et peut-être définitive,
jusqu'à l'époque de la poussière finale... Et quand on se remémore les
tourmentes passées, c'est étrange, ce silence d'à présent, ce
délaissement, cette suprême paix, au milieu d'une esplanade de dalles
blanches envahies par les marguerites et les herbes des champs...
* * * * *
Entrons dans la mosquée mystérieuse, si entourée d'espace désert et
mort.
Aux premiers instants, il y fait presque nuit: on ne perçoit que
confusément la notion d'une splendeur féerique. Un éclairage très
atténué tombe de ces vitraux, célèbres dans tout l'Orient, qui
garnissent là-haut la série des petites fenêtres cintrées; on dirait que
la lumière passe à travers des fleurs et des arabesques en pierres
précieuses montées à jours,--et c'est l'illusion sans doute qu'ont voulu
produire les inimitables verriers d'autrefois. Peu à peu, s'habituant à
la pénombre, on voit scintiller aux murailles, aux arceaux, aux voûtes,
un revêtement qui semble une étoffe brodée et rebrodée de nacre et d'or,
sur fond vert. Peut-être un vieux brocart à ramages, ou du précieux cuir
de Cordoue,--ou plutôt quelque chose de plus beau et de plus rare que
tout cela, qu'on définira mieux dans un moment, quand les yeux, éblouis
de soleil sur les dalles de l'esplanade, se seront faits à l'obscurité
de ce lieu très saint.
La mosquée, octogonale de contours, est soutenue intérieurement par deux
rangées concentriques de colonnes: la première, octogonale aussi; la
seconde, circulaire, supportant le dôme magnifique.
Chacune de ces colonnes à chapiteaux dorés est d'une matière différente
et sans prix: l'une, de marbre violet veiné de blanc; l'autre, de
porphyre rouge; l'autre, de ce marbre, introuvable depuis des siècles,
qui s'appelle le _vert antique_.
Toute la base des murailles, jusqu'à la hauteur où commencent à miroiter
les broderies vert et or, est revêtue de marbre: grandes plaques
dédoublées par le milieu et dont on a juxtaposé les deux morceaux de
façon à former des dessins symétriques, comme on en obtient en
ébénisterie par le placage des bois.
Les petites fenêtres, placées très près de la voûte, qui laissent tomber
de haut leurs reflets de pierreries, sont chacune d'un dessin et d'une
couleur différente; celle-ci semble composée de marguerites en rubis;
l'autre, à côté, est toute en fines arabesques de saphir, mêlées d'un
peu de jaune de topaze; l'autre encore se tient dans des verts
d'émeraude, parsemés de fleurs roses. Ce qui fait la beauté de ces
vitraux et, en général, de tous les vitraux arabes, c'est que les verres
des diverses nuances n'y sont pas, comme chez nous, limités brutalement
par un trait de plomb; la charpente du vitrail est une plaque en stuc
très épais, ajourée, percée _obliquement_ d'une infinité de petits trous
de formes changeantes--dont l'ensemble constitue un dessin toujours
exquis; les fragments bleus, jaunes, roses ou verts, sont enchâssés tout
au fond de ces _jours_ aux parois inclinées, alors on ne les aperçoit
qu'entourés d'une sorte de nimbe, qui est leur propre reflet dans
l'épaisseur du plâtre, et il en résulte des effets adoucis, fondus; cela
joue la nacre et les gemmes précieuses.
Maintenant on distingue mieux ces revêtements des arceaux et des voûtes:
ce sont de prodigieuses mosaïques, recouvrant tout, simulant des
brocarts et des broderies, mais plus belles, plus durables que tous les
tissus de la terre, ayant conservé à travers les siècles leur éclat et
leurs diaprures, parce qu'elles sont composées avec des matières presque
éternelles, avec des myriades de fragments de marbre de toutes les
teintes, avec de la nacre et avec de l'or. Dans l'ensemble, c'est le
vert et l'or qui dominent. Cela représente des séries de vases étranges,
d'où s'échappent et retombent symétriquement de rigides bouquets: toutes
les feuilles conventionnelles des temps passés, toutes les fleurs des
vieux rêves; des pampres surtout, faits d'une infinie variété de marbres
verts, des branches de vigne d'une archaïque raideur portant des raisins
d'or et des raisins de nacre. Çà et là cependant, pour rompre la
monotonie des verdures, sont jetés, sur fond d'or, des semis de grandes
fleurs rougeâtres, nuancées avec des miettes de porphyre et de marbre
rose.
Aux lueurs colorées que laissent filtrer les vitraux, toute cette
magnificence de conte oriental chatoie, miroite, étincelle dans la
pénombre et le silence de ce lieu presque toujours vide, et entouré
d'esplanades vides, où nous nous promenons seuls. Des petits oiseaux,
familiers du sanctuaire, entrent et sortent par les portes de bronze
constamment ouvertes, se posent sur les corniches de porphyre, sur les
ors et sur les nacres, tolérés en amis par les deux ou trois vieux
gardiens à barbe blanche, qui sont agenouillés et qui prient dans des
recoins d'ombre. Par terre, sur les dalles de marbre, sont jetés des
tapis anciens de Perse et de Turquie, aux teintes délicieusement fanées.
* * * * *
Tout le vaste milieu de cette mosquée circulaire, quand on entre, est
d'abord invisible, entouré d'une double clôture,--la première en bois
finement ouvragé, dans le genre des moucharabiehs arabes, la seconde en
fer d'un travail gothique et mise là par les Croisés quand ils firent
passagèrement de ce lieu une église du Christ. En se hissant sur quelque
socle de marbre, on arrive à plonger les yeux dans cet intérieur si
caché... Vu l'environnante splendeur, on s'attendait à de merveilleuses
richesses encore,--et on s'épouvante presque devant ce qui apparaît:
quelque chose de sombre et d'informe, dans la demi-obscurité de ce lieu
magnifique; quelque chose qui se soulève irrégulièrement comme une
grande vague noire, figée; un rocher sauvage, une cime de montagne...
C'est le sommet du mont Moriah, sacré pour les israélites, pour les
musulmans et pour les chrétiens; c'est l'aire d'Ornan, le Jébuséen, où
le roi David aperçut l'ange exterminateur «tenant en main une épée nue
tournée contre Jérusalem». (II _Rois_, XXIV, 16.--I _Paralipomènes_,
XXI, 16.)
David y fit l'autel des holocautes (I _Paralipomènes_, XXII, 1) et son
fils Salomon y bâtit le temple, nivelant à grands frais les alentours,
mais respectant les irrégularités de cette cime parce que les pieds de
l'ange l'avaient frôlée. _Salomon commença donc à bâtir le temple du
Seigneur sur la montagne de Moriah, qui avait été montrée à David son
père, et au lieu même que David avait disposé dans l'aire d'Ornan, le
Jébuséen._ (II _Paralipomènes_, III, 1.)
Dans la suite des âges, on sait de quelles magnificences inouïes et de
quelles destructions acharnées cette montagne de Moriah devint le
centre. Le temple qui la couvrait, rasé par Nabuchodonosor, rebâti au
retour de la captivité de Babylone, détruit de nouveau sous Antonius IV,
fut réédifié encore par Hérode,--et vit alors passer Jésus, l'entendit
parler sous ses voûtes... C'étaient, chaque fois, de ces constructions
géantes, confondant nos imaginations modernes, qui coûtaient le prix
d'un empire et dont on retrouve dans la terre les bases presque
surhumaines. Après l'anéantissement de Jérusalem par Titus, un temple de
Jupiter, élevé sous le règne d'Adrien, remplaça le temple du Seigneur.
Plus tard, les chrétiens des premiers siècles, par mépris des juifs,
couvrirent longtemps cette cime sacrée de débris et d'immondices, et ce
fut le calife Omar qui la fit pieusement déblayer, sitôt qu'il eut
conquis la Palestine; son successeur enfin, le calife Abd-el-Melek, vers
l'an 690, l'abrita pour une longue suite de siècles sous la mosquée
charmante qui est encore debout.
A part le dôme, restauré au XIIe et au XIVe siècle, les Croisés, en
arrivant, trouvèrent cette mosquée à peu près telle qu'elle est
aujourd'hui; déjà vieille à leur époque autant que le sont à présent nos
églises gothiques, elle était revêtue de ses inaltérables broderies de
marbre et d'or, elle avait ses reflets de brocart, dont la durée est
indéfinie, presque éternelle. Ils la convertirent en église, posant leur
autel de marbre au centre, sur le rocher de David. Saladin ensuite, à la
chute de l'empire des Francs, la rendit au culte d'Allah, après l'avoir
longuement purifiée par des aspersions d'eau de roses.
Couronnant les frises, des inscriptions d'or (en ces vieux caractères
coufiques, qui sont aux lettres arabes ce que l'écriture gothique est à
l'écriture de nos jours) parlent toutes du Christ d'après le Coran,--et
leur sagesse profonde est presque pour jeter l'inquiétude dans les âmes
chrétiennes: _O vous qui avez reçu les Écritures, ne dépassez pas la
mesure juste dans votre religion. Le Messie Jésus n'est que le fils de
Marie, l'envoyé de Dieu et son Verbe, qu'il déposa en Marie. Croyez donc
en Dieu et en son envoyé, mais ne dites pas qu'il y a une Trinité;
abstenez-vous-en, cela vous sera plus avantageux. Dieu est unique. Dieu
ne saurait avoir de fils, cela est indigne de lui. Quand il a décidé une
chose, il n'a qu'à dire: Sois, et elle est..._ (_Sura_, IV, 69;--XIX,
36.)
* * * * *
Tout un passé gigantesque, écrasant pour nos mièvreries modernes,
s'évoque devant cette roche noire, devant cette cime de montagne morte
et momifiée, qui ne reçoit jamais la rosée du ciel, qui ne produit
jamais une plante ni une mousse, mais qui est là comme étaient les
Pharaons dans leurs sarcophages; qui, après deux millénaires de
tourmentes, s'abrite depuis déjà treize siècles sous l'étouffement de
cette coupole d'or et de ces murailles merveilleuses, bâties pour elle
seule...
* * * * *
Aux débuts encore hésitants de l'Islam, cette mosquée, visitée en songe
par Mahomet, rivalisait avec la sainte Ka'ba, et c'est vers son rocher
noir que se tournaient pendant leurs prières les musulmans primitifs.
Aujourd'hui encore, l'esplanade qui l'entoure, toute cette enceinte
grandiose et déserte du Haram-ech-Chérif, dont les sentinelles turques
gardent les portes, est considérée par les Arabes comme le lieu le plus
saint de la terre, après la Mecque et Médine; jusqu'au milieu de notre
siècle, elle était si farouchement défendue, qu'un chrétien aurait joué
sa vie en essayant d'y pénétrer, et c'est depuis quelques années
seulement que l'accès en est ouvert aux hommes de toutes les
religions,--en dehors de certains jours consacrés, et à la condition
d'être accompagné d'un janissaire porteur d'un permis du pacha de
Jérusalem.--Les juifs cependant, par crainte religieuse, n'y viennent
jamais; jadis, c'était le temple du Seigneur, et ils redoutent de
marcher sans le savoir sur le lieu du Saint des Saints dont la position
n'est pas exactement définie.
* * * * *
Tout au fond de l'immense place, s'ouvre, parmi de vieux cyprès, une
autre mosquée millénaire et très vénérée en Islam,--El Aksa (la Mosquée
Éloignée),--dont les colonnes et les chapiteaux disparates proviennent
aussi de la destruction de temples païens ou d'églises chrétiennes des
premiers siècles. A l'époque des croisades, elle donna son nom aux
chevaliers qui l'occupaient: les Templiers. Si belle qu'elle soit d'une
façon absolue, nous ne pouvons plus l'admirer, après cette inimaginable
mosquée du Rocher, d'où nous venons de sortir.
Maintenant, nous errons sur l'herbe triste et sur les larges pierres
blanches, au beau soleil de cette matinée de printemps,--petit groupe
perdu dans les solitudes de ce lieu très saint. Par places, les dalles
sont absentes, alors les foins et les fleurs poussent librement comme
dans une prairie. Et, autour de la mosquée couleur de turquoise, se
groupent, s'arrangent différemment, au hasard de notre promenade, les
petits édicules singuliers qui l'entourent, le kiosque bleu, les
_mirhabs_ et les arcs de triomphe de marbre, les quelques oliviers
caducs et les quelques grands cyprès mourants. Quelle imposante
désolation dans cette enceinte, qui est comme le coeur silencieux de la
Jérusalem antique,--qui est aussi comme le saint naos de toutes les
religions issues de la Bible, christianisme, islam ou judaïsme! Elle
commande le suprême respect à tous ceux qui adorent le Dieu d'Abraham,
qu'il s'appelle Allah, Rabbim ou Jéhovah,--et sa mélancolie de
délaissement témoigne que la foi des vieux âges, sous toutes ses formes,
se meurt dans les âmes humaines...
* * * * *
De temps à autre, au-dessus de ces constructions séculaires qui
entourent le Haram-ech-Chérif, apparaît, un peu lointain, un
mélancolique coteau de pierres grises, ponctué de noir par quelques
rares oliviers.
--Ceci,--dit, en me le montrant, le Père en robe blanche qui a bien
voulu nous accompagner et mettre à notre profit son érudition,--ceci, je
n'ai pas besoin de vous le nommer, vous savez ce que c'est, n'est-ce
pas?...
Et en baissant la voix, comme par une respectueuse crainte, il en
prononce le nom:
--Le Gethsémani...
Le Gethsémani! Non, je ne savais pas, moi qui suis encore à Jérusalem un
pèlerin nouveau venu,--et ce nom entendu tout à coup m'émeut jusqu'aux
fibres profondes, et je regarde, dans un sentiment complexe et
inexprimable, mélangé de douceur et d'angoisse, l'apparition encore
lointaine.
* * * * *
En un point où l'esplanade domine à pic des ravins qu'on ne soupçonnait
pas, il y a d'étroites fenêtres de siège, percées dans le mur
d'enceinte.
--Tenez! me dit le Père blanc en m'indiquant de la main une de ces
meurtrières.--Et mes yeux suivent son geste, pour regarder par là...
Oh! sur quel sombre abîme elle donne!... Un abîme très spécial, que
j'aperçois ce matin pour la première fois, mais que je reconnais
cependant tout de suite: la vallée de Josaphat!
Par l'étroite meurtrière, je la contemple sous mes pieds, avec un
frisson... Tout en bas, dans ses derniers replis, le lit du Cédron
desséché. Sur le versant d'en face, ces choses, d'un aspect et d'une
tristesse uniques au monde, qui s'appellent les tombeaux d'Absalon et de
Josaphat. Puis, dans un silence aussi morne que celui d'ici, dans une
solitude qui continue celle de la sainte esplanade, tout le déploiement
de la vallée pleine de morts. Des tombes et des tombes, semées à
l'infini, pierres pareilles, innombrables comme les cailloux des
plages,--et avec de tels airs d'abandon, de définitif oubli, qu'il
semble impossible qu'une résurrection vienne jamais les rouvrir. Tout ce
lieu, ce matin, sous son tapis éphémère d'herbes et de fleurs, manifeste
lugubrement l'irrévocable de la mort et le triomphe de la poussière...
* * * * *
Maintenant nous descendons _sous_ le Haram-ech-Chérif--car, dans toute
la partie qui surplombe la vallée de Josaphat, cette plaine déserte est
factice, soutenue en l'air par une substructure géante, par un monde de
piliers et d'arceaux. Et c'est le roi Salomon qui, en ses conceptions
grandioses d'homme des vieux temps, imagina d'augmenter ainsi
l'esplanade du temple pour la rendre plus magnifique.
Sortes de catacombes aux séries d'arcades parallèles, aux voûtes
frangées de stalactites, les dessous du Haram-ech-Chérif donnent la
mesure de l'énormité des oeuvres du passé, de leur puissance en
comparaison des nôtres.
A l'époque des croisades, ces souterrains de Salomon servirent à loger
la cavalerie des Francs et on y voit encore, scellés aux murailles, les
anneaux de fer où les chevaliers Templiers attachaient leurs chevaux.
* * * * *
Dans l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sont restées visibles deux des
portes du temple de Jérusalem.
L'une, la porte Dorée, qui donne sur la vallée du Cédron et par
laquelle--suivant une tradition acceptable--le Christ entra, aux
acclamations du peuple juif, le jour des Rameaux. Une maçonnerie
sarrasine la ferme aujourd'hui complètement; elle a du reste été
remaniée, à plusieurs lointaines époques, en des styles très divers. Et,
tandis que nous sommes là, écoutant le Père S..., qui veut bien essayer
de reconstituer pour nous les anciens aspects de ce lieu, nos esprits
sont si loin plongés dans le recul des siècles, que nous ne nous
étonnons plus de telles phrases: «Oh! ceci est sans intérêt; ce n'est
_pas très vieux_, ce n'est qu'une retouche _du temps d'Hérode_.»
L'autre, la porte Double, également murée de nos jours, fut jadis cette
porte du Milieu, par où l'on «montait» au temple, venant d'Ophel, et qui
sans doute vit passer de compagnie Salomon et la reine de Saba. Les
archéologues discutent si ses derniers remaniements datent de l'époque
d'Hérode ou de l'époque byzantine. Elle est environnée de souterrains
qui ont gardé leur mystère et pose sur des assises cyclopéennes; bien
plus que la précédente, elle donne le sentiment d'une antiquité lourde
et ténébreuse. La colonne monolithe, qui la partage en son milieu, est
vraisemblablement un dernier vestige resté debout du temple salomonien;
elle est trapue, monstrueuse, terminée par un chapiteau naïf
représentant des palmes; le linteau qu'elle supporte est une de ces
pierres colossales que les hommes d'autrefois avaient le secret de
remuer comme des pailles, mais qui écraseraient sous leur poids nos
machines modernes. Tout l'ensemble de cette porte Double,
incompréhensible sous des entassements de plâtre et de chaux épaisse,
demeure là comme le débris de quelque construction faite, dans la nuit
du passé, par des géants. Devant cette colonne et ce linteau,
l'imagination cherche ce que pouvait être, dans sa magnifique énormité
primitive, le Temple du Seigneur--devenu aujourd'hui ce désert du
Haram-ech-Chérif où trône solitairement une mosquée bleue...
IX
Lundi, 2 avril.
Rencontré ce matin, en dehors des murs de Jérusalem, l'enterrement d'une
pèlerine russe:--il en meurt tant, au cours de ces voyages en
Palestine!--Vieille femme en cire jaune qui s'en va le visage découvert,
emportée par d'autres matouchkas. Et ils suivent par centaines, les
pèlerins et les pèlerines; toutes les vieilles jupes fanées sont là;
toutes les vieilles casquettes à poils, toutes les barbes grises de
moujiks, toute la foule sordide et noirâtre. Mais la foi triomphante
rayonne dans les regards et ils chantent ensemble un cantique de joie:
on la trouve si heureuse, on l'envie tant, celle-ci qui est morte en
terre sainte!... Oh! la foi de ces gens-là!...
* * * * *
... Le soir, au coucher du soleil, sortant de chez les Pères de
Sainte-Anne, j'étais tout près de l'enceinte gardée du Haram-ech-Chérif,
tout près du lieu probable du prétoire de Pilate et du point initial de
la Voie Douloureuse,--dans un quartier désert et sinistre.
Ils venaient de me montrer leur vieille basilique des croisades, les
aimables Pères de Sainte-Anne; ils m'avaient conduit dans leur jardin
pour me faire voir une piscine récemment exhumée par leurs soins et qui
paraît être le réservoir de Béthesda; ils m'avaient fait descendre dans
leurs profonds souterrains, où une tradition très vraisemblable place la
maison de sainte Anne, mère de la Vierge Marie et où il est avéré, dans
tous les cas, que, bien avant le passage de sainte Hélène, les
solitaires du Carmel, les chrétiens du Ier et du IIe siècle descendaient
par un soupirail pour tenir leurs clandestines assemblées de prières.
Tout ce passé revivait en mon esprit, au sortir de ce vénérable lieu, et
maintenant, sous un silencieux crépuscule d'or, j'avais à remonter,
entre des murailles et des ruines désolées, toute la Voie Douloureuse,
pour arriver là-bas aux quartiers nouveaux que j'habite, près de la
porte de Jaffa.
Sur ma gauche, venait de se fermer l'enceinte du Haram-ech-Chérif,
impénétrable absolument à partir de l'heure du Moghreb, et, devant moi,
s'allongeait, pressée entre de tristes murs, une sorte de ruelle de la
mort conduisant à la Voie Douloureuse.