La pluie, la pluie à torrents, la pluie incessante nous avait tenus

prisonniers toute la journée d'hier, depuis notre arrivée jusqu'au soir.

Et aujourd'hui c'est la même pluie encore, sous un ciel septentrional.

L'impression d'être à Jérusalem est perdue, dans la banalité d'un hôtel

de touristes où nous sommes enfermés près du feu, ayant repris nos

costumes et nos allures d'Occident. C'est comme un rêve, ce souvenir

d'être entrés hier dans une ville sombre, par une vieille porte

sarrasine, sur des chevaux que tourmentait le vent.

Dans un salon quelconque, en compagnie d'Américains et d'Anglais, nous

regardons les images des plus récents journaux d'Europe, apprenant sans

intérêt les très petites choses qui se sont passées durant notre période

nomade, tandis que des Syriens, marchands d'«articles de Jérusalem»,

nous encombrent d'objets de piété, en bois ou en nacre... Gethsémani, le

Saint-Sépulcre, le Calvaire, est-ce que vraiment tout cela est bien

réel, et près de nous, dans cette même ville?... Nous remettons à plus

tard de voir, à cause de ce ciel désolant qui ne s'éclaircit pas;

d'ailleurs nous sommes sans hâte, inconsciemment retenus peut-être par

la crainte des déceptions suprêmes...

* * * * *

Sur le soir, cependant, nous quittons l'hôtel pour la première fois: le

consul général de France, M. L..., est venu nous offrir, avec la plus

charmante bonne grâce, de nous mener entre deux averses chez les Pères

Dominicains, qui habitent le voisinage en dehors des murailles et qui,

dit-il, voudront bien sans doute consentir, sur sa prière, à être nos

guides très éclairés dans la ville sainte.

Une banlieue, quelconque comme le salon de l'hôtel, et que bientôt la

pluie recommence à rayer de ses petites hachures grises.

Pendant une éclaircie, la porte de Damas nous charme au passage. C'est

la plus farouche et la plus exquise des portes sarrasines; elle découpe

son ogive dans la grande muraille morne; elle est flanquée de deux

sombres tours; elle est toute couronnée et hérissée de pointes de

pierre, aiguës comme des fers de lance; haute et mystérieuse, elle a

pris aujourd'hui, sous le vernis de l'eau ruisselante, une intense

couleur de vieux bronze vert-de-grisé. En avant, des tentes bédouines se

groupent, noirâtres, très basses à ses pieds. Et derrière, un coin de

l'antique Jérusalem apparaît; un angle de remparts crénelés, enfermant

des maisons à coupoles, s'avance, sous le ciel de pluie, vers le désert

de pierres qui est la campagne; l'ensemble en est de la même teinte de

bronze verdâtre que la porte elle-même; l'ensemble en paraît millénaire,

abandonné et mort; mais c'est bien Jérusalem, la Jérusalem qu'on a vue

sur les vénérables tableaux et images d'autrefois; au sortir de

l'horrible banlieue neuve, où fument des tuyaux d'usine, on croirait une

vision sainte...

* * * * *

Les Dominicains blancs nous reçoivent dans leur petit parloir monacal.

Ils ont cette sérénité détachée qui est particulière aux religieux; on

sent en eux, dès l'abord, des hommes du meilleur monde, et, ensuite, des

érudits.

Dans leur jardin, où ils nous mènent à la première embellie, ils ont

fait des fouilles profondes et découvert de précieuses ruines. Toute

cette terre de Jérusalem, tant de fois remuée, retournée, pendant les

sièges, les assauts, les destructions, est encore pleine de débris et de

documents inconnus.

A trois cents mètres de la porte de Damas, saint Étienne fut mis à mort

dans un champ, et l'impératrice Eudoxie, pour consacrer l'emplacement du

martyre, y fit élever une église. En creusant sur la foi de ces données,

les moines ont retrouvé les restes de cette église, son beau parquet de

mosaïques encore intact, et les socles de ses colonnes de marbre,

brisées toutes à un pied du sol; c'est le terrible Khosroës, grand

destructeur de chrétiens, qui, vers le milieu du VIIe siècle, a fait

anéantir ce saint lieu. Auprès, se voient aussi les fondations de la

chapelle plus modeste que plus tard les Croisés élevèrent à la mémoire

de saint Étienne, et qui fut rasée à son tour quand revint s'abattre sur

Jérusalem le torrent sarrasin. Tous ces pauvres débris glorieux nous

apparaissent là, trempés de pluie, au milieu des récents déblais, mêlés

encore à cette terre qui, pendant des siècles, les avait gardés et

cachés. Et, un instant, nos esprits se recueillent, conçoivent

l'entassement des âges, s'inquiètent des prodigieux passés...

Encore une averse qui tombe, lavant à grande eau les marbres, les

mosaïques de l'impératrice Eudoxie. Alors nous courons tous nous

réfugier dans des tombeaux que les moines ont aussi découverts sous leur

jardin: toute une petite nécropole souterraine, avec des sépulcres

alignés et étagés, où s'émiettent des ossements deux fois millénaires.

Les Dominicains y enterrent à présent les morts de la communauté,

chrétiens troublés de nos temps, qui vont là dormir à côté de leurs

frères des premiers siècles.

* * * * *

Le soir, la banalité de l'hôtel nous reprend comme hier. Auprès du feu,

entre les journaux à images, les touristes et les marchands de

chapelets, nous songeons à ce petit coin de Jérusalem qui nous a été

montré au hasard d'une première visite, et notre pensée s'en va au

Saint-Sépulcre et au Gethsémani, qui sont là tout près; nous avons déjà

perdu deux jours, dans cet émotionnant voisinage, partagés entre le

désir et la crainte de voir, sous l'enveloppement triste de cette pluie,

qui semble venue exprès pour nous donner un prétexte d'attente.

VII

Samedi, 31 mars.

La pluie va finir. Le ciel s'égoutte tristement et montre de premières

déchirures bleues. Il fait humide et froid, l'eau ruisselle partout le

long des vieilles murailles.

A pied, avec un Arabe quelconque pour guide, je m'échappe seul de

l'hôtel, pour courir enfin au Saint-Sépulcre. C'est dans la direction

opposée à celle des Dominicains, presque au coeur de Jérusalem, par des

petites rues étroites, tortueuses, entre des murs vieux comme les

croisades, sans fenêtres et sans toits. Sur les pavés mouillés, sous le

ciel encore obscur, circulent les costumes d'Orient, turcs, bédouins ou

juifs, et les femmes drapées en fantômes, musulmanes sous des voiles

sombres, chrétiennes sous des voiles blancs.

La ville est restée sarrasine. Distraitement, je perçois que nous

traversons un bazar oriental, où les échoppes sont occupées par des

vendeurs à turban; dans la pénombre des ruelles couvertes, passent à la

file des chameaux lents et énormes, qui nous obligent à entrer sous des

portes. Maintenant, il faut se ranger encore, pour un étrange et long

défilé de femmes russes, toutes sexagénaires pour le moins, qui marchent

vite, appuyées sur des bâtons; vieilles robes fanées, vieux parapluies,

vieilles touloupes de fourrure, figures de fatigue et de souffrance

qu'encadrent des mouchoirs noirs; ensemble noirâtre et triste, au milieu

de cet Orient coloré. Elles marchent vite, l'allure à la fois surexcitée

et épuisée, bousculant tout sans voir, comme des somnambules, les yeux

anesthésiés, grands ouverts dans un rêve céleste. Et des moujiks par

centaines leur succèdent, ayant les mêmes regards d'extase; tous, âgés,

sordides, longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets

à poil; sur les poitrines, beaucoup de médailles, indiquant d'anciens

soldats... Entrés hier dans la ville sainte, ils reviennent de leur

première visite à ce lieu d'adoration où je vais aller à mon tour;

pauvres pèlerins qui arrivent ici par milliers, cheminant à pied,

couchant dehors sous la pluie ou la neige, souffrant de la faim, et

laissant des morts sur la route...

A mesure qu'on approche, les objets d'Orient dans les échoppes font

place à des objets d'obscure piété chrétienne: chapelets par milliers,

croix, lampes religieuses, images ou icones. Et la foule est plus

serrée, et d'autres pèlerins, des vieux moujiks, des vieilles

matouchkas, stationnent pour acheter d'humbles petits rosaires en bois,

d'humbles petits crucifix de deux sous, qu'ils emporteront d'ici comme

des reliques à jamais sacrées...

Enfin, dans un mur vieux et fruste comme un rocher, s'ouvre une porte

informe, tout étroite, toute basse, et, par une série de marches

descendantes, on accède à une place surplombée de hautes murailles

sombres, en face de la basilique du Saint-Sépulcre.

Sur cette place, il est d'usage de se découvrir, dès que le

Saint-Sépulcre apparaît; on y passe tête nue, même si l'on ne fait que

la traverser pour continuer sa route dans Jérusalem. Elle est encombrée

de pauvres et de pauvresses, qui mendient en chantant; de pèlerins qui

prient; de vendeurs de croix et de chapelets, qui ont leurs petits

étalages à terre, sur les vieilles dalles usées et vénérables. Parmi les

pavés, parmi les marches, surgissent les socles encore enracinés de

colonnes qui jadis supportaient des basiliques, et qui ont été rasées,

comme celles de l'église Saint-Étienne, à de lointaines et douteuses

époques; tout est amoncellement de débris, dans cette ville qui a subi

vingt sièges, que tous les fanatismes ont saccagée.

Les hautes murailles, en pierres d'un brun rougeâtre, qui forment les

côtés de la place, sont des couvents ou des chapelles--et on dirait des

forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse

cette masse effritée, brisée, qui est la façade du Saint-Sépulcre, et

qui a pris les aspects, les irrégularités d'une grande roche; elle a

deux énormes portes du XIIe siècle, encadrées d'ornements d'un archaïsme

étrange; l'une est murée; l'autre, grande ouverte, laisse voir, dans

l'obscurité intérieure, des milliers de petites flammes. Des chants, des

cris, des lamentations discordantes, lugubres à entendre, s'en échappent

avec des senteurs d'encens...

La porte franchie, on est dans l'ombre séculaire d'une sorte de

vestibule, découvrant des profondeurs magnifiques où brûlent

d'innombrables lampes. Des gardiens turcs, armés comme pour un massacre,

occupent militairement cette entrée; assis en souverains sur un large

divan, ils regardent passer les adorateurs de ce lieu, qui est toujours,

à leur point de vue, l'opprobre de la Jérusalem musulmane et que les

plus farouches d'entre eux n'ont pas cessé d'appeler: _el Komamah_

(l'ordure).

Oh! l'inattendue et inoubliable impression, pénétrer là pour la première

fois! Un dédale de sanctuaires sombres, de toutes les époques, de tous

les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des

colonnades superbes,--ou bien par de petites portes sournoises, des

soupiraux, des trous de cavernes. Les uns, surélevés, comme de hautes

tribunes où l'on aperçoit, dans des reculs imprécis, des groupes de

femmes en longs voiles; les autres, souterrains, où l'on coudoie des

ombres, entre des parois de rocher demeurées intactes, suintantes et

noires.--Tout cela, dans une demi-nuit, à part quelques grandes tombées

de rayons qui accentuent encore les obscurités voisines; tout cela

étoilé à l'infini par les petites flammes des lampes d'argent et d'or

qui descendent par milliers des voûtes.--Et partout des foules,

circulant confondues comme dans une Babel, ou bien stationnant à peu

près groupées par nation autour des tabernacles d'or où l'on officie...

Des psalmodies, des lamentations, des chants d'allégresse emplissant les

hautes voûtes, ou bien vibrant dans les sonorités sépulcrales d'en

dessous; les mélopées nasillardes des Grecques, coupées par les

hurlements des Cophtes... Et, dans toutes ces voix, une exaltation de

larmes et de prières qui fond leurs dissonances et qui les unit;

l'ensemble, finissant par devenir un je ne sais quoi d'inouï, qui monte

de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes et le suprême cri de

leur détresse devant la mort...

La rotonde à très haute coupole, où l'on pénètre d'abord et qui laisse

deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est

occupée en son milieu par le grand kiosque de marbre, d'un luxe à demi

barbare et surchargé de lampes d'argent, qui renferme la pierre du

sépulcre. Tout autour de ce kiosque très saint, la foule s'agite ou

stationne; d'un côté, des centaines de moujiks et de matouchkas, à deux

genoux sur les dalles; de l'autre, les femmes de Jérusalem, debout en

longs voiles blancs,--groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette

pénombre de rêve; ailleurs, des Abyssins, des Arabes en turban,

prosternés le front à terre; des Turcs, le sabre au poing; des gens de

toutes les communions et de tous les langages...

On ne séjourne pas dans l'étouffant réduit du Saint-Sépulcre, qui est

comme le coeur même de cet amas de basiliques et de chapelles, on y

défile un à un; en baissant la tête, on y entre par une très petite

porte, en marbre fouillé et festonné; le sépulcre est là dedans,

enchâssé de marbre, au milieu des icones d'or et des lampes d'or. En

même temps que moi y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en

haillons, une femme orientale en riches habits de brocart; tous, baisant

le couvercle tombal, et pleurant. Et d'autres suivaient, d'autres

éternellement suivent, touchant, embrassant, mouillant de larmes ces

mêmes pierres...

Aucun plan d'ensemble, dans le fouillis des églises et des chapelles qui

se pressent autour de ce kiosque très saint; il y en a de grandes,

merveilleusement somptueuses, et de toutes petites, humbles et

primitives, mourant de vétusté, dans des recoins sinistres, creusés en

plein roc et en pleine nuit. Et, çà et là, le rocher du calvaire, laissé

à nu, apparaît au milieu des richesses et des archaïques dorures. Le

contraste est étrange, entre tant de trésors amoncelés,--icones d'or,

croix d'or, lampes d'or,--et les haillons des pèlerins, et le

délabrement des murailles ou des piliers, usés, rongés, informes,

huileux au frottement de tant de chairs humaines.

Tous les autels, de toutes les confessions différentes, sont tellement

mêlés ici, qu'il en résulte de continuels déplacements de prêtres et de

cortèges; ils fendent les foules, portant des ostensoirs et précédés de

janissaires en armes qui frappent les dalles sonores du pommeau de leur

hallebarde... Place! ce sont les Latins qui passent, en chasuble d'or...

Place encore! c'est l'évêque des Syriens, longue barbe blanche sous une

cagoule noire, qui sort de sa petite chapelle souterraine... Puis, ce

sont les Grecs aux parures encore byzantines, ou les Abyssins au visage

noir... Vite, vite, ils marchent dans leurs vêtements somptueux, tandis

que, devant leurs pas, les encensoirs d'argent, que des enfants

balancent, heurtent la foule qui se bouscule et s'écarte. Dans cette

marée humaine, une espèce de grouillement continu, au bruit incessant

des psalmodies et des clochettes sacrées. Presque partout, il fait si

sombre qu'il faut avoir, pour circuler, son cierge à la main, et, sous

les hautes colonnes, dans les galeries ténébreuses, mille petites

flammes se suivent ou se croisent. Des hommes prient à haute voix,

pleurent à sanglots, courant d'une chapelle à l'autre, ici pour

embrasser le roc où fut plantée la croix, là pour se prosterner où

pleurèrent les saintes Marie et Madeleine; des prêtres, tapis dans

l'ombre, vous appellent d'un signe pour vous mener par de petites portes

funèbres dans des trous de tombeaux; des vieilles femmes aux yeux fous,

aux joues ruisselantes de larmes, remontent des souterrains noirs,

venant de baiser des pierres de sépulcres...

* * * * *

Dans une obscurité profonde, on descend à la chapelle de Sainte-Hélène,

par un large escalier d'une trentaine de marches, usé, brisé, dangereux

comme une ruine éboulée, et bordé de spectres accroupis. Nos cierges, en

passant, éclairent ces êtres vagues, immobiles, couleur de la paroi du

rocher, qui sont des mendiants estropiés, des fous rongés d'ulcères;

sinistres tous, le menton dans les mains, les longs cheveux retombés sur

le visage.--Parmi ces épouvantes, un jeune homme aveugle, enveloppé de

ses magnifiques boucles blondes comme d'un manteau, beau comme le Christ

auquel il ressemble.

Tout en bas, la chapelle de Sainte-Hélène, après la nuit qu'on vient de

traverser entre deux rangées de fantômes, s'éclaire de grands rayons de

jour, qui arrivent pâles et bleuâtres par les meurtrières de la voûte.

C'est un des lieux les plus étranges assurément de tout cet ensemble qui

s'appelle le Saint-Sépulcre; c'est là qu'on éprouve, de la façon la plus

angoissante, le sentiment des effroyables passés.

Elle est silencieuse quand j'y arrive, et elle est vide, sous l'oeil à

demi mort de ces fantômes qui gardent l'escalier d'entrée; on y entend à

peine, en rumeur indistincte, les cloches et les chants d'en haut.

Derrière l'autel, un autre escalier encore, bordé des mêmes personnages

à longue chevelure, descend plus bas, dans de la nuit plus noire.

On croirait un temple barbare. Quatre piliers énormes, trapus, d'un

byzantin primitif et lourdement puissant, soutiennent la coupole

surbaissée d'où retombent des oeufs d'autruche et mille pendeloques

sauvages. Des fragments de peintures aux murailles indiquent encore des

saints et des saintes, nimbés d'or, dans des attitudes raides et naïves,

sous l'effacement des humidités et des poussières mortes. Tout est dans

un délabrement d'abandon, avec des suintements d'eau et de salpêtre.

Du fond du souterrain inférieur remontent tout à coup des prêtres

d'Abyssinie, qui ont l'air d'être les anciens rois-mages, sortant des

entrailles de la terre: visages noirs, sous de larges tiares dorées, en

forme de turban, longues robes de drap d'or, semées de fleurs

imaginaires rouges et bleues... Vite, vite, avec cette sorte

d'empressement exalté qui est ici partout, ils traversent les cryptes de

Sainte-Hélène et remontent vers les autres sanctuaires par le grand

escalier en ruine,--éclairés sur les premières marches aux lueurs

tombées des meurtrières de la voûte, archaïquement splendides alors dans

leurs robes dorées au milieu des gnomes accroupis au pied des

murailles,--puis, tout de suite disparus là-haut, dans des lointains

d'ombre.

* * * * *

Très loin de là, dans les sanctuaires de l'entrée, près du kiosque du

sépulcre, le rocher du Calvaire se dresse; il supporte deux chapelles où

l'on monte par une vingtaine de marches de pierre, et qui sont pour la

foule le véritable lieu des prosternations et des sanglots...

Du péristyle de ces chapelles, comme d'un balcon élevé, la vue domine un

confus amas de tabernacles, un dédale d'églises où s'agite la foule

anesthésiée. La plus splendide des deux est celle des Grecs; sur un

nimbe d'argent, qui resplendit au fond comme un arc-en-ciel, se

détachent en grandeur humaine les pâles images de trois crucifiés, le

Christ et les deux larrons; les murailles disparaissent sous les icones

d'argent, d'or et de pierreries. L'autel est érigé à la place même du

crucifiement; sous le retable, un treillage d'argent laisse paraître,

dans le rocher noir, le trou où fut plantée la croix,--et c'est là qu'on

se traîne à genoux, mouillant ces sombres pierres de larmes et de

baisers, tandis qu'un bruit berceur de chants et de prières monte

incessamment des églises d'en bas.

Et, depuis tantôt deux mille ans, il en est ainsi dans ce même lieu;

sous des formes diverses, dans des basiliques différentes, avec des

interruptions pour les sièges, les batailles et les massacres, mais avec

des reprises ensuite plus passionnées et plus universelles, toujours

résonne ici le même concert de prières, le même grand ensemble de

supplications désespérées ou d'actions de grâces triomphantes...

Elles sont bien un peu idolâtres, ces adorations-là, pour celui qui a

dit: «Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en

esprit et en vérité.» Mais elles sont si humaines! Elles répondent si

bien à nos instincts et à notre misère!... Assurément, les premiers

chrétiens, dans l'essor purement spirituel de leur foi, et quand

l'enseignement du maître était encore tout frais dans leurs âmes, ne

s'encombraient pas de magnificence, de symboles et d'images. Surtout, ce

n'étaient pas des souvenirs terrestres--le lieu d'un martyre et un

sépulcre vide--qui les préoccupaient; leur Rédempteur, ils ne songeaient

pas à le chercher là, tant ils le voyaient dégagé à jamais de ces choses

transitoires et planant au-dessus dans la sereine lumière. Mais nous

sommes--nous tous, peuples de l'Occident et du Nord--échappés depuis

moins de siècles aux barbaries naïves, que les sociétés antiques d'où se

levèrent les premiers chrétiens; au moyen âge, quand la foi nouvelle

pénétra dans nos forêts, elle s'obscurcit de mille croyances primitives;

d'entre nous, c'est le plus petit nombre qui s'est affranchi des

traditions amoncelées pour en revenir au culte évangélique, en esprit et

en vérité. Et d'ailleurs, quand la foi est éteinte dans nos âmes

modernes, c'est encore vers cette vénération si humaine des lieux et des

souvenirs, que les incroyants comme moi sont ramenés par le déchirant

regret du Sauveur perdu...

Oh! le Christ, pour qui toutes ces foules sont venues et pleurent; le

Christ, pour qui cette vieille pauvresse, là, près de moi prosternée,

lèche le pavé, épand sur les dalles son coeur misérable, en versant des

larmes délicieuses d'espoir; le Christ, qui me retient, moi aussi, à

cette place, comme elle, dans un recueillement vague, encore très

doux... Oh! s'il fut seulement un de nos frères en souffrance, évanoui à

présent dans la mort, que sa mémoire soit adorée quand même, pour son

long mensonge d'amour, de revoir et d'éternité... Et que ce lieu soit

béni aussi, ce lieu unique et étrange qui s'appelle le Saint-

Sépulcre--même contestable, même fictif si l'on veut--mais où, depuis

tantôt quinze siècles, sont accourues les multitudes désolées, où les

coeurs endurcis se sont fondus comme les neiges, et où maintenant mes

yeux sont près de se voiler dans un dernier élan de prière--très

illogique, je le sais--mais ineffable et infini...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

Le soir, à la nuit tombée, après que j'ai longtemps erré, par les

tristes petites rues, dans la ville sarrasine où les couronnes de feux

du ramadan viennent de s'allumer autour des minarets des mosquées,--une

attirance me ramène lentement vers le Saint-Sépulcre.

Il y règne une obscurité différente de celle du jour; les gerbes de

rayons, les lueurs blanches ont cessé d'y descendre par les meurtrières

des coupoles; mais, plus nombreuses, les lampes y sont allumées, les

lampes d'argent et les lampes d'or, les milliers de lampes colorées

parsemant les ténèbres de petites flammes bleues, rouges ou blanches.

Une sorte d'apaisement s'est fait dans le labyrinthe des hautes voûtes,

comme un repos après les ardeurs épuisantes de la journée. Les bruits ne

sont plus que des bourdonnements de prières dites tout bas et à genoux,

plus que des murmures dans des sonorités de caveaux, où dominent les

pauvres voix rauques des moujiks et, de temps à autre, leurs toux

profondes. Les portes vont se fermer bientôt et la foule s'est écoulée;

mais des groupes de gens prosternés dans l'ombre, visage à terre,

embrassent encore les saintes dalles.

VIII

Dimanche, 1er avril.

... Repris aujourd'hui par le charme de l'Islam, au soleil reparu, au

printemps qui attiédit l'air.

D'ailleurs, c'est vers le lieu saint des Arabes que nous nous dirigeons

ce matin, vers cette mosquée d'Omar réputée merveilleuse et vénérable

entre toutes.--Jérusalem, qui est la ville sacrée des chrétiens et des

juifs, est aussi, après la Mecque, la plus sainte ville des

Mahométans.--Le consul général de France et le Père S..., un Dominicain

célèbre par ses études bibliques, veulent bien nous accompagner--et un

janissaire du consulat nous précède, sans lequel les abords mêmes de la

mosquée nous seraient interdits.

Jérusalem · 第 2 / 10 段