Maintenant, plus rien que des pierres, les dernières broussa

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JÉRUSALEM

PIERRE LOTI

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

JÉRUSALEM

«_O crux, ave spes unica!_»

QUARANTE-SEPTIÈME ÉDITION

[Illustration: logo de l'imprimeur]

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1896

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y

compris la Suède et la Norvège.

A mes amis, à mes frères inconnus, je dédie ce livre--qui n'est que le

journal d'un mois de ma vie, écrit dans un grand effort de sincérité.

PIERRE LOTI

JÉRUSALEM

I

_O crux, ave spes unica!_

Jérusalem!... Oh! l'éclat mourant de ce nom!... Comme il rayonne encore,

du fond des temps et des poussières, tellement que je me sens presque

profanateur, en osant le placer là, en tête du récit de mon pèlerinage

sans foi!

Jérusalem! Ceux qui ont passé avant moi sur la terre en ont déjà écrit

bien des livres, profonds ou magnifiques. Mais je veux simplement

essayer de noter les aspects actuels de sa désolation et de ses ruines;

dire quel est, à notre époque transitoire, le degré d'effacement de sa

grande ombre sainte, qu'une génération très prochaine ne verra même

plus...

Peut-être dirai-je aussi l'impression d'une âme--la mienne--qui fut

parmi les tourmentées de ce siècle finissant. Mais d'autres âmes sont

pareilles et pourront me suivre; nous sommes quelques-uns de l'angoisse

sombre d'à présent, quelques-uns d'au bord du trou noir où tout doit

tomber et pourrir, qui regardons encore, dans un inappréciable lointain,

planer au-dessus de tout l'inadmissible des religions humaines, ce

pardon que Jésus avait apporté, cette consolation et ce céleste

revoir... Oh! il n'y a jamais eu que cela; tout le reste, vide et néant,

non seulement chez les pâles philosophes modernes, mais même dans les

arcanes de l'Inde millénaire, chez les Sages illuminés et merveilleux

des vieux âges... Alors, de notre abîme, continue de monter, vers celui

qui jadis s'appelait le Rédempteur, une vague adoration désolée...

Vraiment, mon livre ne pourra être lu et supporté que par ceux qui se

meurent d'avoir possédé et perdu l'Espérance Unique; par ceux qui, à

jamais incroyants comme moi, viendraient encore au Saint-Sépulcre avec

un coeur plein de prière, des yeux pleins de larmes, et qui, pour un

peu, s'y traîneraient à deux genoux...

II

Lundi, 26 mars.

C'est lundi de Pâques. Arrivés du désert, nous nous éveillons sous des

tentes, au milieu d'un cimetière de Gaza. Plus de Bédouins sauvages

autour de nous, plus de chameaux ni de dromadaires. Nos nouveaux hommes,

qui sont des Maronites, se hâtent de seller et de harnacher nos

nouvelles bêtes, qui sont des chevaux et des mulets; nous levons le camp

pour monter vers Jérusalem.

Précédés de deux gardes d'honneur, que nous a donnés le pacha de la

ville et qui écartent devant nous la foule, nous traversons longuement

les marchés et les bazars. Ensuite, la banlieue, où l'animation du matin

se localise autour des fontaines: tout le peuple des vendeurs d'eau est

là, emplissant des outres en peau de mouton et les chargeant sur des

ânes. Interminables débris de murailles, de portes, amas de ruines sous

des palmiers. Et enfin, le silence de la campagne, les champs d'orges,

les bois d'oliviers séculaires, le commencement de la route sablonneuse

de Jérusalem, où nos gardes nous quittent.

Nous laissons cette route sur notre gauche, pour prendre, dans les orges

vertes, les simples sentiers qui mènent à Hébron. Notre arrivée dans la

ville sainte sera retardée de quarante-huit heures par ce détour, mais

les pèlerins font ainsi d'habitude pour s'arrêter au tombeau d'Abraham.

Environ dix lieues de route aujourd'hui, dans les orges de velours,

coupées de régions d'asphodèles où paissent des troupeaux. De loin en

loin, des campements arabes, tentes noires sur le beau vert des

herbages. Ou bien des villages fellahs, maisonnettes de terre grise

serrées autour de quelque petit dôme blanchi à la chaux, qui est un

saint tombeau protecteur.

Sur le soir, le soleil, qui avait été très chaud, se voile peu à peu de

brumes tristes, semble n'être plus qu'un pâle disque blanc; alors, nous

prenons conscience du chemin déjà parcouru vers le nord.

En même temps, nous sortons des plaines d'orges pour entrer dans une

contrée montagneuse, et bientôt la vallée de Beït-Djibrin, où nous

comptons passer la nuit, s'ouvre devant nous.

Vraie vallée de la Terre Promise, où «coulent le lait et le miel». Elle

est verte, d'un vert délicieux de printemps, de prairie de mai, entre

ses collines, que des oliviers vigoureux et superbes recouvrent d'un

autre vert, magnifiquement sombre. On y marche sur l'épaisseur des

herbages, parmi les anémones rouges, les iris violets et les cyclamens

roses. Elle est remplie d'un parfum de fleurs et, au centre, miroite un

petit lac où boivent à cette heure des moutons et des chèvres.

Sur l'une des collines, est posé le vieux petit village arabe où l'on

ramène pour la nuit des troupeaux innombrables; tandis que l'on dresse

notre camp, sur l'herbe haute et fleurie, c'est devant nous un défilé

sans fin de boeufs et de moutons, qui montent s'enfermer là, derrière

des murs de terre, et que conduisent des bergers en longue robe et en

turban, pareils à des saints ou à des prophètes; des petits enfants

suivent, portant avec tendresse dans leurs bras des agneaux nouveau-nés.

Les dernières vont s'engouffrer entre les étroites rues de boue séchée,

plusieurs centaines de chèvres noires, qui cheminent en masse compacte,

comme une longue traînée ininterrompue, d'une couleur et d'un luisant de

corbeau; c'est inouï, ce que ce hameau de Beït-Djibrin peut contenir!...

Et, au passage de toutes ces bêtes, une saine odeur d'étable se mêle au

parfum de la tranquille campagne.

La vie pastorale d'autrefois est ici retrouvée, la vie biblique, dans

toute sa simplicité et sa grandeur.

III

Mardi, 27 mars.

Vers deux heures du matin, quand la nuit pèse de sa plus grande ombre

sur ce pays d'arbres et d'herbages, de longs cris chantants extrêmement

plaintifs, extrêmement doux, partent de Beït-Djibrin, passent au-dessus

de nous, pour se répandre au loin dans le sommeil et la fraîcheur des

campagnes: appel exalté à la prière, remettant en mémoire aux hommes

leur néant et leur mort... Les muézins, qui sont des bergers, debout sur

leurs toits de terre, chantent tous ensemble, comme en canon et en

fugue--et toujours c'est le nom d'Allah, c'est le nom de Mahomet,

surprenants et sombres, ici, sur cette terre de la Bible et du Christ...

* * * * *

Nous nous levons à l'heure matinale où sortent les troupeaux pour se

répandre dans les prairies. La pluie, la bienfaisante pluie inconnue au

désert, tambourine sur nos tentes, arrose abondamment cet éden de

verdure où nous sommes.

Le cheik de la vallée vient nous visiter, s'excusant d'avoir été retenu

hier au soir, dans des pâturages éloignés où gîtaient ses brebis. Nous

montons au village avec lui, malgré l'ondée incessante, marchant dans

les hautes herbes mouillées, dans les iris et les anémones, qui se

courbent sous le passage de nos burnous.

En ce pays, près de l'antique Gaza et de l'antique Hébron, Beït-Djibrin,

qui n'a guère plus de deux mille ans, peut être considérée comme une

ville très jeune. C'était la Bethogabris de Ptolémée, l'Eleutheropolis

de Septime-Sévère, et elle devint un évêché au temps des croisades.

Aujourd'hui, les implacables prophéties de la Bible se sont accomplies

contre elle, comme d'ailleurs contre toutes les villes de la Palestine

et de l'Idumée, et sa désolation est sans bornes, sous un merveilleux

tapis de fleurs sauvages. Plus rien que des huttes de bergers, des

étables, dont les toits de terre sont tout rouges d'anémones; des débris

de puissants remparts, éboulés dans l'herbe; sous la terre et les

décombres, sous le fouillis des grandes acanthes, des ronces et des

asphodèles, les vestiges de la cathédrale où officièrent les évêques

Croisés: des colonnes de marbre blanc aux chapiteaux corinthiens, une

nef à son dernier degré de délabrement et de ruine, abritant des

Bédouins et des chèvres.

Il est de bonne heure encore quand nous montons à cheval pour commencer

l'étape du jour, sous un ciel couvert et tourmenté d'où cependant les

averses ne tombent plus. Suivant une pente ascendante vers les hauts

plateaux de Judée, nous cheminons jusqu'à midi par des sentiers de

fleurs, au milieu de champs d'orges, entre des séries de collines que

tapissent des bois d'oliviers aux ramures grises, aux feuillages

obscurs.

Comme au désert, c'est pendant la halte méridienne que nous dépasse la

caravane de nos bagages et de nos tentes,--caravane bien différente de

celle de là-bas: par les petits chemins verts, cortège de mules qui sont

conduites par des Syriens aux figures ouvertes et qui marchent au

tintement de leurs colliers de clochettes; en tête, la _mule

capitane_, la plus belle de la bande et la plus intelligente,

harnachée de broderies en perles et en coquillages, ayant au cou la

grosse cloche conductrice que toutes les autres entendent et suivent...

* * * * *

A mesure que nous nous élevons, les pentes deviennent plus raides et le

pays plus rocheux; les orges font définitivement place aux broussailles

et aux asphodèles.

Vers trois heures, en débouchant d'une gorge haute qui nous avait tenus

longtemps enfermés, nous nous trouvons dominer tout à coup des

immensités inattendues. Derrière nous et sous nos pieds, les plaines de

Gaza, la magnificence des orges, unies dans les lointains comme une mer

verte, et, au delà encore, infiniment au delà, un peu de ce désert d'où

nous venons de sortir, apparaissant à nos yeux pour la dernière fois,

dans un vague déploiement rose. En avant, c'est une région très

différente qui se découvre; jusqu'aux vaporeuses cimes du Moab qui

barrent le ciel, paraît monter un pays de pierres grises, entièrement

travaillé de mains d'hommes, où des petits murs réguliers se superposent

à perte de vue: les vignes étagées d'Hébron, de siècle en siècle

reproduites aux mêmes places depuis les temps bibliques.

Elles sont sans feuilles, ces vignes, parce que l'avril n'est pas

commencé; on voit leurs ceps énormes se tordre partout sur le sol comme

des serpents au corps multiple; la couleur d'ensemble n'en est pas

changée,--et ce sont des campagnes tristes, tout en cailloux, tout en

grisailles, où à peine quelque olivier solitaire de loin en loin montre

sa petite touffe de feuillage noir.

Là-bas, serpente quelque chose comme un long ruban blanc, où nos

sentiers vont aboutir: une route, une vraie route carrossable comme en

Europe, avec son empierrement et sa poussière! Et, en ce moment même,

deux voitures y passent!... Nous regardons cela avec des surprises de

sauvages.

C'est la route qui vient de Jérusalem, et nous allons, nous aussi, la

suivre; elle descend vers Hébron, entre d'innombrables petits murs

enfermant des vignes et des figuiers.--Il y a un certain bien-être tout

de même à retrouver cette facilité-là, après tant de cailloux, de rocs

pointus, de pentes glissantes, de dangereuses fondrières, où depuis plus

d'un mois nous n'avons cessé de veiller sur les pieds de nos bêtes...

Deux voitures encore nous croisent, remplies de bruyants touristes des

agences: hommes en casque de liège, grosses femmes en casquette loutre,

avec des voiles verts. Nous n'étions pas préparés à rencontrer ça. Plus

encore que notre rêve oriental, notre rêve religieux en est

froissé.--Oh! leur tenue, leurs cris, leurs rires sur cette terre sainte

où nous arrivions, si humblement pensifs, par le vieux chemin des

prophètes!...

Heureusement, elles s'en vont, leurs voitures; elles se hâtent même de

filer avant la nuit, car Hébron n'a pas encore d'hôtels, Hébron est

restée une des villes musulmanes les plus fanatiques de Palestine et ne

consent guère à loger des chrétiens sous ses toits...

* * * * *

Entre des collines pierreuses, couvertes de séries de terrasses pour les

vignes, Hébron commence d'apparaître, Hébron, bâtie avec les mêmes

matériaux que les murs sans fin dont les campagnes sont remplies. Dans

un pays de pierres grises, c'est une ville de pierres grises; c'est une

superposition de cubes de pierres, ayant chacun pour toiture une voûte

de pierres, tous pareils, tous percés des mêmes très petites fenêtres

cintrées et réunies deux à deux. Un ensemble net et dur, qui surprend

par son absolue uniformité de contours et de couleurs, et que cinq ou

six minarets dominent.

Suivant l'usage, nous campons à l'entrée de la ville, au bord de la

route, dans un lieu où croissent quelques oliviers. Nos mules à

clochettes nous ayant à peine devancés aujourd'hui, nous présidons

nous-mêmes à notre déballage de nomades, au milieu de nombreux

spectateurs, musulmans ou juifs, silencieux dans de longues robes.

* * * * *

Nos tentes montées, il nous reste encore une heure de jour. Le soleil,

très bas, dore en ce moment les monotonies grises d'Hébron et de ses

alentours, l'amas des cubes de pierres qui composent la ville, la

profusion des murs de pierres qui couvrent la montagne.

Nous montons à pied vers la grande mosquée, dont les souterrains

impénétrables renferment les authentiques tombeaux d'Abraham, de Sarah,

d'Isaac et de Jacob.

Arabes et Juifs circulent en foule dans les rues, et les couleurs de

leurs vêtements éclatent sur la teinte neutre des murailles, que ne

recouvre ni chaux ni peinture.

Quelques-unes de ces maisons semblent vieilles comme les patriarches;

d'autres sont neuves, à peine achevées; mais foules sont pareilles:

mêmes parois massives, solides à défier des siècles, mêmes proportions

cubiques et mêmes petites fenêtres toujours accouplées. Dans cet

ensemble, rien ne détonne, et Hébron est une des rares villes que ne

dépare aucune construction d'apparence moderne ou étrangère.

Le bazar, voûté de pierres, avec seulement quelques prises de jour

étroites et grillées, est déjà obscur et ses échoppes commencent à se

fermer. Aux devantures, sont pendus des burnous et des robes, des

harnais et des têtières de perles pour chameaux; surtout de ces

verroteries, bracelets et colliers, qui se fabriquent à Hébron depuis

des époques très reculées. On y voit confusément; on marche dans une

buée de poussière, dans une odeur d'épices et d'ambre, en glissant sur

de vieilles dalles luisantes, polies pendant des siècles par des

babouches ou des pieds nus.

Aux abords de la grande mosquée, des instants de nuit, dans des ruelles

qui montent, voûtées en ogive, comme d'étroites nefs; le long de ces

passages, s'ouvrent des portes de maisons millénaires, ornées d'informes

débris d'inscriptions ou de sculptures, et nous frôlons en chemin de

monstrueuses pierres de soubassement qui doivent être contemporaines des

rois hébreux. A cette tombée de jour, on sent les choses d'ici comme

imprégnées d'incalculables myriades de morts; on prend conscience, sous

une forme presque angoissée, de l'entassement des âges sur cette ville,

qui fut mêlée aux événements de l'histoire sainte depuis les origines

légendaires d'Israël... Que de révélations sur les temps passés

pourraient donner les fouilles dans ce vieux sol, si tout cela n'était

si fermé, impénétrable, hostile!

* * * * *

Abraham enterra donc sa femme

Sara dans la caverne double du

champ qui regarde Manbré, où

est la ville d'Hébron, au pays de

Chanaan. (_Genèse_, XXIII, 19.)

Nous retrouvons la lumière dorée du soir, au sortir de l'obscurité des

ruelles voûtées, en arrivant au pied de cette mosquée d'Abraham. Elle

est située à mi-hauteur de la colline, qui s'entaille profondément pour

la recevoir. Elle couve sous son ombre farouche le mystère de cette

caverne double de Macpélah où, depuis quatre mille ans bientôt, le

patriarche dort avec ses fils.

La caverne, achetée quatre cents sicles d'argent à Éphron l'Éthéen, fils

de Séor!... Les Croisés sont les derniers qui y soient descendus et on

n'en possède pas de description écrite plus récente que celle d'Antonin

le Martyr (VIe siècle). Aujourd'hui, l'entrée en est défendue même aux

musulmans. Quant aux chrétiens et aux juifs, la mosquée aussi leur est

interdite; ils n'y pénétreraient ni par les influences, ni par la ruse,

ni par l'or,--et, il y a une vingtaine d'années, quand elle s'ouvrit

pour le prince de Galles sur un ordre formel du sultan, la population

d'Hébron faillit prendre les armes.

On laisse seulement les visiteurs faire le tour de ce lieu saint, par

une sorte de chemin de ronde, encaissé entre les murailles hautes. Toute

la base du monument est en pierres géantes, d'aspect cyclopéen, et fut

construite par le roi David, pour honorer magnifiquement le tombeau du

père des Hébreux; cette première enceinte, d'une durée presque

éternelle, avait environ deux mille ans quand les Arabes l'ont continuée

en hauteur par le mur à créneaux de la mosquée d'aujourd'hui, qui est

déjà si vieille.

Il y a, presque au ras du sol, une fissure par laquelle on permet aux

chrétiens et aux juifs de passer la tête, en rampant, pour baiser les

saintes dalles. Et, ce soir, de pauvres pèlerins israélites sont là,

prosternés, allongeant le cou comme des renards qui se terrent, pour

essayer d'appuyer leurs lèvres sur le tombeau de l'ancêtre, tandis que

des enfants arabes, charmants et moqueurs, qui ont leurs entrées dans

l'enclos, les regardent avec un sourire de haut dédain. Les parois et

les abords de ce trou ont été frottés depuis des siècles par tant de

mains, tant de têtes, tant de cheveux, qu'ils ont pris un poli luisant

et gras. Et d'ailleurs, toutes les grandes pierres de l'enceinte de

David luisent aussi, comme huileuses, après les continuels frôlements

humains; c'est que ce lieu est un des plus antiques parmi ceux que les

hommes vénèrent encore, et, à aucune époque, on n'a cessé d'y venir et

d'y prier.

Le chemin de ronde, en s'élevant sur la colline, passe, à un moment

donné, au-dessus du sanctuaire; alors la vue plonge entre les murs

sacrés, sur les trois minarets qui indiquent l'emplacement des trois

patriarches; le minaret du milieu, qui, paraît-il, surmonte le tombeau

d'Abraham, est informe comme un rocher, sous les couches de chaux

amoncelées, et se termine par un gigantesque croissant de bronze.

C'est ici le «champ qui regarde Manbré»; la silhouette, à peu près

immuable, des collines d'en face devait être telle, le jour où Abraham

acheta à Éphron, fils de Séor, ce lieu de sépulture. La scène de ce

marché (_Genèse_, XXIII, 16) et l'ensevelissement du patriarche

(_Genèse_, XXV, 9), on peut presque reconstituer tout cela d'après ce

qui se passe de nos jours entre les pasteurs simples et graves des

campagnes d'ici; Abraham devait ressembler beaucoup aux chefs de la

vallée de Beït-Djibrin ou des plaines de Gaza. En ce moment, tout

l'antérieur effroyable des durées s'évanouit comme une vapeur; nous

sentons, derrière nous, remonter de l'abîme, les temps bibliques, à la

lueur du jour finissant...

«Ensevelissez-moi avec mes pères dans la caverne double qui est au champ

d'Éphron, Héthéen--prie Jacob, mourant sur la terre d'Égypte--c'est là

qu'Abraham a été enseveli avec Sara, sa femme. C'est là aussi où Isaac a

été enseveli avec Rébecca, sa femme, et où Lia est aussi ensevelie.»

(_Genèse_, XLIX, 29, 31.)

Et ceci est unique, sans doute, dans les annales des morts: cette

sépulture, primitivement si simple, qui les a réunis tous, n'a cessé, à

aucune époque de l'histoire, d'être vénérée,--quand les plus somptueux

tombeaux de l'Égypte et de la Grèce sont depuis longtemps profanés et

vides. Vraisemblablement même, les patriarches continueront de dormir en

paix durant bien des siècles à venir, respectés par des millions de

chrétiens, de musulmans et de juifs.

* * * * *

Le crépuscule éclaire encore, quand nous regagnons nos tentes au bord de

la route. Alors défile devant nous tout ce qui rentre des champs pour la

nuit: laboureurs, marchant nobles et beaux dans leurs draperies

archaïques; bergers, montés bizarrement sur l'extrême-arrière de leurs

tout petits ânes; bêtes de somme et troupeaux de toute sorte, où

dominent les chèvres noires, aux longues oreilles presque traînantes

dans la poussière.

En face de nous, de l'autre côté du chemin, coule une fontaine sans

doute très sainte, car une foule d'hommes et de petits enfants y

viennent, avec de longues prosternations, faire leur prière du soir.

* * * * *

Nuit bruyante comme à Gaza; aboiements des chiens errants; tintements

des grelots de nos mules; hennissements de nos chevaux, attachés à des

oliviers tout près de nos tentes;--et, du haut des mosquées, chants

lointains et doux, que des muézins inspirés laissent tomber sur la

terre...

IV

Mercredi, 28 mars.

A l'heure fraîche où les bergers d'Hébron mènent leurs troupeaux aux

champs, nous sommes debout. Le camp levé, nous montons à cheval, au

milieu de tout un grouillement noir de chèvres et de chevreaux qui s'en

vont errer au loin sur les pierreuses collines.

C'est une tranquille matinée pure, embaumée de menthe et d'autres aromes

sauvages. Vers Bethléem, où nous arriverons à deux ou trois heures, nous

cheminons distraitement, ayant pour un temps oublié toute notion des

lieux. La campagne ressemble à certaines régions arides de la Provence

ou de l'Italie, avec toujours ses milliers de petits murs, enfermant des

vignes ou de maigres oliviers. Et puis, il y a cette route carrossable,

qui confond nos idées; depuis hier, nous n'avons pas eu le temps de nous

y réhabituer encore. Enfin, il y a l'amusement de nos costumes arabes,

que nous portons aujourd'hui pour la dernière fois--et qui mystifient

deux bandes de touristes des agences en marche vers Hébron: tandis

qu'ils nous dévisagent comme de grands cheiks, leur guide syrien

explique comme quoi nous sommes des _Moghrabis_, c'est-à-dire des hommes

de ce vague Moghreb (Occident) qui, pour les Arabes de Palestine,

commence à l'Égypte pour finir au Maroc. En effet, de ce côté-ci du

désert, les grands voiles de laine blanche dont nous nous sommes

enveloppés ne se portent plus et désignent tout de suite les quelques

pèlerins de distinction venus des contrées occidentales.

Notre recueillement, amassé dans les précédentes solitudes, s'est pour

l'instant évanoui, à la réapparition des voyageurs modernes et des

voitures. Éveillés de notre rêve grand et naïf, retombés de très haut,

nous sommes devenus de simples «Cook», avec cette aggravation d'être

déguisés, par une fantaisie puérile qui tout à coup nous gêne.

* * * * *

Cependant, la campagne peu à peu reprend une mélancolie spéciale et si

profonde!... Les vignes, les oliviers, les petits murs ont disparu; plus

que des broussailles et des pierres, avec çà et là des asphodèles, des

semis d'anémones rouges ou de cyclamens roses. Le ciel s'est voilé d'un

brouillard gris perle, d'abord très ténu, très diaphane, mais qui tend à

s'épaissir, et la lumière baisse. L'heure de croiser les quelques

touristes, qui _font_ Hébron aujourd'hui, est passée, et nous ne

rencontrons plus que des files de lents chameaux, ou des groupes

d'Arabes à cheval, beaux et graves, échangeant le salam avec nous.

La lumière baisse toujours, sous ce brouillard épaissi, qui n'est ni un

nuage, ni une brume ordinaire, ni une fumée; mais quelque chose de très

particulier, comme l'enveloppement des visions douces.

De loin en loin, quelque grande ruine, mutilée, incompréhensible, debout

et haute, regarde au loin l'abandon morne de cette Judée qui jadis fut

le point de mire des nations.

Maintenant, plus rien que des pierres, les dernières broussailles ont

disparu; un sol tout de pierres, sur lequel de grands blocs détachés

gisent ou s'élèvent. Et, dans ce pays si vieux, à peine distingue-t-on

les vrais rochers des débris de constructions humaines, restes d'églises

ou de forteresses, tertres funéraires ou tombeaux qui font corps avec la

montagne. De distance en distance, à moitié obstruées, à moitié

enfouies, s'ouvrent des portes de sépulcres, tout au bord de cette

route--que nous suivons pensifs et de nouveau recueillis, à mesure que

passe l'heure, pénétrés de je ne sais quelle très indicible crainte à

l'abord de ces lieux qui s'appellent encore Bethléem et Jérusalem...

Toujours plus désolée et plus solitaire, la Palestine se déroule,

infiniment silencieuse. A part cette route si bien aplanie, c'est

presque le désert retrouvé,--un désert de pierres et de cyclamens, moins

éclairé et plus septentrional que celui d'où nous venons de sortir. Et

les grandes ruines informes, vestiges de temples, derniers pans de murs

de saintes églises des croisades, regardent toujours la vaste et triste

campagne, s'étonnant de la voir aujourd'hui si à l'abandon; témoins des

âges de foi à jamais morts, elles semblent attendre quelque réveil qui

ramènerait vers la terre sainte les peuples et les armées... Mais ces

temps-là sont révolus pour toujours et les regards des hommes se portent

à présent vers les contrées de l'Occident et du Nord, où les âges

nouveaux s'annoncent, effroyables et glacés. Et ces ruines d'ici ne

seront jamais relevées,--et personne ne vient plus en Palestine, que

quelques derniers pèlerins, isolés et rares, ou alors une certaine élite

de blasés curieux, pires profanateurs que les Sarrasins ou les

Bédouins...

L'espèce de buée immense dont l'air est rempli continue d'obscurcir le

soleil, qu'on ne voit bientôt plus; elle atténue les choses lointaines

dans un effacement étrange. Les collines de pierres, du même gris

violacé que le ciel de cette matinée, se succèdent de plus en plus

hautes, mais avec des silhouettes rondes toujours semblables, avec des

contours adoucis où rien ne heurte la vue,--comme si c'étaient des

nuages. Dans les vallées ou sur les cimes, le sol est pareil, couche

uniforme de pierres exfoliées, piquées de myriades de petits trous, qui

rappellent la nuance et le grain de l'écorce des chênes lièges.--Et

c'est ainsi partout, sous l'atténuation de cette vapeur persistante qui

se condense d'heure en heure davantage. Un ciel gris perle et un pays

gris perle, sans un arbre, dans la monotonie duquel des maisonnettes de

pâtres ou des ruines, très clairsemées, font des taches d'un gris plus

rose.

A travers ce demi-jour d'éclipse, nos esprits pressentent anxieusement

l'approche des lieux saints. Tout un passé, toute une enfance

personnelle et tout un atavisme de foi revivent momentanément au fond de

nos coeurs, tandis que nous cheminons sans parler, tête baissée,

reposant nos yeux sur les éternelles petites fleurs des printemps

d'Orient qui bordent la route, cyclamens, anémones et pentecôtes...

Plus élevées encore, les montagnes nous maintiennent dans plus de

pénombre; les brumes inégalement transparentes en changent les

proportions et les augmentent; un grand silence règne au plus profond de

ces vallées de pierres, où ne s'entend que le pas de nos chevaux...

Et tout à coup, là-bas, très haut en avant de nous, au sommet d'une des

plus lointaines montagnes gris perle, s'esquisse une petite ville gris

rose, indécise de teinte et de contours comme une ville de rêve,

apparaissant presque trop haut au-dessus des régions basses où nous

sommes; cubes de pierre rosée, avec des minarets de mosquées, des

clochers d'églises--et notre guide nous l'indique de son lent geste

arabe, en disant: «Bethléem!...»

Oh! Bethléem! Il y a encore une telle magie autour de ce nom, que nos

yeux se voilent... Je retiens mon cheval, pour rester en arrière, parce

que voici que je pleure, en contemplant l'apparition soudaine; regardée

du fond de notre ravin d'ombre, elle est, sur ces montagnes aux

apparences de nuages, attirante là-haut comme une suprême patrie... Bien

inattendues, ces larmes, mais souveraines et sans résistance possible;

infiniment désolées, mais si douces: dernière prière, qui n'est plus

exprimable, dernière adoration de souvenir, aux pieds du Consolateur

perdu...

* * * * *

«J'ai fait faire des ouvrages

magnifiques. J'ai fait des jardins

et des clos où j'ai mis toutes sortes

d'arbres. J'ai fait faire des réservoirs

d'eau pour arroser les plants

des jeunes arbres.» (_Ecclésiaste_,

II, 4, 5, 6.)

Nous devons faire la halte de midi dans une vallée, auprès des citernes

du roi Salomon, et n'entrer que vers trois heures à Bethléem, qui,

derrière un tournant de montagne, vient de disparaître.

Dans un bas-fond, triste et abandonné comme toute la Palestine, nous

rencontrons ces citernes, somptueux bassins qui approvisionnaient jadis

le palais d'été de l'_Ecclésiaste_. Depuis des millénaires, tout a

disparu, les palais, les jardins, les arbres, et il n'y a plus autour

qu'un désert de pierrailles et d'asphodèles.

Une grande ruine imposante se dresse pourtant auprès des réservoirs; un

carré de murailles à créneaux sarrasins, flanqué, sur ces quatre angles,

de lourdes tours également crénelées. Sous le pâle soleil de midi, qui

perce à peine le gris lilas des brumes, deux de ses faces sont rosées et

les deux autres bleuâtres--celles de l'ombre. Ses farouches créneaux

alignent leurs séries de pointes sur le ciel. Coupée de brèches et de

lézardes, seule, triste, immense et haute dans ce pays dénudé, elle est

une citadelle du grand Saladin, édifiée là bien des siècles après la

destruction des palais de l'_Ecclésiaste_, et aujourd'hui, débris à son

tour. Un petit Arabe, tout enfant, perché sur un dromadaire, qui sort de

cette forteresse par une monumentale ogive, nous adresse un salam

respectueux, comme à des cheiks moghrabis,--et nous prenons place, avec

nos chevaux, à la grande ombre des murs.

Deux autres groupes viennent bientôt s'asseoir à la même ombre,

s'espaçant dans la longueur des formidables murailles: quatre prêtres

grecs, en tournée d'archéologie, qui font sur l'herbe un petit déjeuner

frugal, et quelques femmes maronites, descendues de Bethléem avec des

enfants, qui ont apporté des narguilés et des oranges.

Quel terne et singulier soleil, aujourd'hui, dans ce ciel d'Orient, et

comme ce lieu est mélancolique.

Pendant notre repos, des grenouilles chantent le printemps, à pleine

voix, dans les citernes de l'_Ecclésiaste_.--Nous nous penchons sur le

vieux parapet vénérable, pour les voir: de monstrueuses grenouilles,

larges comme la main étendue, qui font plier sous leur poids tous les

roseaux.

* * * * *

C'est vers trois heures, sous un soleil enfin sorti des brumes matinales

et redevenu très ardent, que nous arrivons à Bethléem, par une

poussiéreuse route.

Tandis que notre camp se monte à l'entrée de la ville et au bord du

chemin, comme c'est la coutume, dans un de ces enclos d'oliviers qu'on

abandonne aux voyageurs de passage, nous pénétrons à cheval dans les

rues.

Plus rien de l'impression première, bien entendu: elle n'était pas

terrestre et s'en est allée à jamais... Cependant Bethléem demeure

encore, au moins dans certains quartiers, une ville de vieil Orient à

laquelle s'intéressent nos yeux.

Comme à Hébron, des cubes de pierres, voûtés de pierres, qui semblent

n'avoir pas de toiture. Des passages étroits et sombres, où les pieds de

nos chevaux glissent sur de gros pavés luisants. De hauts murs frustes,

qui paraissent vieux comme Hérode et où s'ouvrent de très rares petites

fenêtres cintrées.--«Ah!... des Moghrabis!» disent les Syriens assis sur

les portes, en nous regardant venir. Entre les maisons, la vue, par

échappées, plonge sur l'autre versant de cette montagne qui supporte la

ville, et là, ce sont des jardins et des vergers s'étageant en terrasses

sans fin.

La beauté et le costume des femmes sont tout le charme spécial de

Bethléem. Blanches et roses, avec des traits réguliers et des yeux en

velours noirs, elles portent une haute coiffure rigide, pailletée

d'argent ou d'or, qui est un peu comme le hennin de notre moyen âge

occidental et que recouvre un voile «à la Vierge», en mousseline

blanche, aux grands plis religieux. Leur veste, d'une couleur éclatante

et couverte de broderies en style ancien, a des manches qui s'arrêtent

au-dessus du coude; c'est pour laisser échapper les très longues manches

pagodes, taillées en pointe à la façon de notre XVe siècle, de la robe

d'en dessous, qui tombe droit jusqu'aux talons et qui est généralement

d'un vert sombre. Dans leurs vêtements des âges passés, elles marchent

lentes, droites, nobles,--et, avec cela, très naïvement jolies, toutes,

sous la blancheur de ces voiles qui accentuent _une étrange

ressemblance_, quand surtout elles tiennent sur l'épaule un petit

enfant: on croit, à chaque tournant des vieilles rues sombres, voir

apparaître la Vierge Marie,--celle des tableaux de nos Primitifs...

* * * * *

Des voitures de l'agence Cook, des fiacres remplis de touristes, pour

lesquels il faut se ranger sous les portes. Une odieuse enseigne en

français: «Un tel, fabricant d'objets de piété à des prix modérés.» Et

enfin nous mettons pied à terre sur la grande place de Bethléem, que

ferment là-bas les murs sévères de l'église de la Nativité. Il y a des

hôtels, des restaurants, des magasins à devanture européenne, remplis de

chapelets. Il y a une station de fiacres et une quantité de ces êtres,

d'une effronterie spéciale, qui font métier d'exploiter les voyageurs...

* * * * *

On est admis par petits groupes et à son tour dans l'église et la grotte

de la Nativité, qui confinent à un grand couvent de Franciscains,

pilotes de ces saints lieux.

Nous sommes reçus là par des moines italiens, à la parole et aux gestes

communs, qui nous font asseoir dans une salle d'attente et nous y

laissent seuls. Une table à manger occupe le milieu de cette salle; elle

est couverte d'une grossière toile cirée et garnie de verre de vin, ou

de «bocks» vidés. Aux murs, des «chromos» représentant des choses

quelconques, la reine Victoria, je crois, et l'empereur d'Autriche... Où

sommes-nous, vraiment, dans quelle auberge, dans quel estaminet de

barrière?... Nous avions été prévenus, nous attendions des profanations,

mais pas cela!... Ce nom de Bethléem, qui rayonnait, il vient de tomber

pitoyablement à nos pieds, et c'est fini; dans un froid mortel, tout

s'effondre... Nous demeurons là, silencieux et durs, dans une tristesse

sans borne et dans un écoeurement hautain... Oh! pourquoi sommes-nous

venus; pourquoi n'être pas partis tout de suite, retournés vers le

désert, ce matin, quand, du fond des vallées d'en bas, Bethléem encore

mystérieuse et douce nous est apparue?...

C'est notre tour, à présent, de visiter. On nous appelle, on va nous

conduire dans la grotte où le Christ est né...

Sous les cloîtres, en passant, nous croisons des gens qui en reviennent,

des pèlerins russes dont les yeux, il est vrai, sont voilés de larmes,

mais surtout des touristes bavards tenant en main leur _Bædeker_... Mon

Dieu est-ce possible, que ce soit là?... Ce lieu prostitué à tous, c'est

l'église de Bethléem?...

* * * * *

Elle est triple, l'église, latine, arménienne, grecque; ses trois

parties, distinctes et hostiles, communiquent ensemble; mais un officier

et des soldats turcs, constamment armés, circulent de l'une à l'autre

pour maintenir l'ordre et empêcher les batailles entre chrétiens des

différents rites.

La grotte s'ouvre en dessous, tout à fait souterraine aujourd'hui. Et

vraisemblablement elle est bien, comme l'attestent des traditions du IIe

siècle, le lieu de la naissance du Christ, car jadis, à l'entrée de la

Bethléem antique, elle servait d'abri aux voyageurs pauvres qui

n'avaient pas place à l'hôtellerie.

Deux escaliers y descendent, l'un pour les Latins et les Arméniens,

l'autre pour les Grecs. La porte étroite en est de marbre blanc. Toutes

les parois en sont crassées, usées, par les milliers d'êtres qui y sont

venus, en groupes ou en procession, depuis les premiers siècles

chrétiens. Elle se compose d'une quantité de petits compartiments, de

petits couloirs, où sont des autels et où brûlent des lampes. La voûte

irrégulière du rocher, humide et suintante, apparaît çà et là, entre les

tentures de damas fané; partout des dorures communes, des petits

tableaux, des «chromos» vulgaires; au moins attendions-nous un luxe

archaïque, une splendeur, de l'or entassé, comme dans la crypte du

Sinaï; mais non, rien; Bethléem a été pillée et repillée tant de fois,

que tout y est pauvre, laid, à peine ancien. «Ici, l'enfant est né,

explique le moine; ici, il a été posé dans sa couche; ici, les rois

mages s'assirent; ici, se tenaient l'âne et le boeuf...» Distraitement,

l'esprit fermé et le coeur mort, nous l'entendons sans l'écouter,

impatients de partir...

Au-dessus de la grotte, les trois églises, où l'on officie et psalmodie

en même temps, suivant des rites divers et avec la haine du voisin, sont

banales et quelconques. Dans l'église grecque, devant l'antique

tabernacle tout d'or, une furtive impression religieuse, à demi païenne,

nous arrête un moment: un très vieux pope est là qui chante, vite, vite,

d'une haute voix nasillarde, dans un nuage d'encens, et la foule, à

chaque verset, se prosterne et se relève: femmes de Bethléem portant

toutes, sur le hennin pailleté, le long voile à la vierge; Arabes

convertis, aux yeux de foi naïve, inclinant leur turban jusqu'à terre...

Nous nous échappons par une quatrième église, splendide celle-là, et

vénérable entre toutes, mais vide, à l'abandon, servant de vestibule aux

premières: basilique commencée par sainte Hélène, achevée vers l'an 330

par l'empereur Constantin, et où, huit siècles plus tard, le jour de

Noël 1101, Baudoin Ier fut sacré roi de Jérusalem. Elle est un des

sanctuaires chrétiens les plus anciens du monde; elle a deux siècles de

plus que la basilique du Sinaï; épargnée par Saladin et par tous les

conquérants arabes, miraculeusement préservée des destructions

d'autrefois, elle n'a subi de réels dommages qu'au commencement de notre

siècle, de la part des Grecs contemporains qui en ont muré le choeur

pour y faire leur mesquine petite église d'aujourd'hui. Elle est d'une

grandeur simple et élégante; elle garde quelque chose de la Grèce

antique, avec sa quadruple rangée de sveltes colonnes corinthiennes; et,

au-dessus des chapiteaux d'acanthe, sur les murailles des nefs, sont en

partie restés les revêtements de mosaïques d'or qu'y fit placer, à la

fin du XIIe siècle, «le seigneur Amaury, grand roi de Jérusalem».

L'encens des sanctuaires voisins l'embaume discrètement, et on y entend

le bruit des psalmodies atténué en murmure.

* * * * *

Maintenant, nous n'avons plus rien à voir qui nous intéresse dans cette

Bethléem profanée, et il nous tarde d'en sortir. Sur la place, nous

remontons à cheval pour regagner nos tentes, échappant aux vendeurs de

croix et de chapelets qui nous tirent par nos burnous, aux guides

professionnels qui nous poursuivent en nous offrant leur carte. Et nous

nous en allons, emportant l'amer regret d'être venus, sentant au fond de

nos coeurs le froid des déceptions irréparables...

* * * * *

Mais sur le soir, au crépuscule limpide, tandis que nous songeons,

devant nos tentes, accoudés, comme à une terrasse, au petit mur qui

sépare de la route notre enclos d'oliviers, voici que la notion du lieu

où nous sommes nous revient lentement, très particulière et de nouveau

presque douce...

Un peu en recul, là-bas sur notre droite, les premières maisons de

Bethléem, carrées et sans toiture, à elles seules dénonçant la Judée.

Sous nos pieds, un grand panorama, qui d'abord descend en profondeur,

puis qui, dans les lointains, remonte très haut par plans de montagnes

étagées; toute une campagne paisible, mélancolique, d'oliviers et de

pierres, de pierres surtout, de pierres grises dont les pâles nuances

semblent vaporeuses dès que tombe le jour. Et, dominant tout, à

d'inappréciables distances, la grande ligne bleuâtre des montagnes du

Moab, qui sont sur l'autre rive de la mer Morte.

On entend partout sonner des clochettes de troupeaux qui reviennent des

champs et, au loin, des cloches de monastères...

Ils arrivent, les troupeaux; ils commencent à passer devant nous avec

leurs bergers, et c'est un défilé presque biblique, qui se prolonge là

sous nos yeux, dans une lumière de plus en plus atténuée.

Très imprévus, passent aussi une cinquantaine d'enfants qui dansent, en

chantant cette vieille chanson de France: «Au clair de la lune...

prête-moi ta plume...» L'école chrétienne, qui revient d'une promenade;

une cinquantaine de petits Arabes convertis, habillés à la mode

d'Europe. Les Frères qui les conduisent chantent le même air et le

dansent aussi; c'est étrange, mais c'est innocent et c'est joyeux.

Ensuite reprend le cortège plus grave, plus archaïque, des bêtes et des

bergers...

Les détails de ces campagnes immenses, déroulées devant nous, se fondent

dans le crépuscule envahissant; bientôt, les grandes lignes des horizons

demeureront seules, les mêmes, immuablement les mêmes qu'aux temps des

croisades et aux temps du Christ. Et c'est là, dans ces aspects

éternels, que réside encore le Grand Souvenir...

Bethléem! Bethléem!... Ce nom recommence à chanter au fond de nos âmes

moins glacées... Et, dans la pénombre, les âges semblent remonter

silencieusement leur cours, en nous entraînant avec eux.

Sur la route, des laboureurs et des bergers défilent encore, en

silhouettes antiques, devant les grands fonds des vallées et des

montagnes; vers la ville, tous les travailleurs des champs continuent de

s'acheminer. Tenant leur enfant au cou, ou bien le portant à

l'égyptienne assis sur l'épaule, passent lentement, avec leurs longs

voiles, leurs longues manches, les femmes de Bethléem...

Bethléem!... Ce nom chante à présent partout, en nous-mêmes et dans nos

mélancoliques alentours. Au bruissement des grillons, aux sonnailles des

troupeaux, au tintement des cloches d'église, les temps semblent plus

jeunes de dix-huit siècles...

Et maintenant, on dirait la Vierge Marie en personne qui vient à nous,

avec l'enfant Jésus dans ses bras... A quelques pas, elle s'arrête,

appuyée au tronc d'un olivier, les yeux abaissés vers la terre, dans

l'attitude calme et jolie des madones: une toute jeune femme aux traits

purs, vêtue de bleu et de rose sous un voile aux longs plis blancs.

D'autres saintes femmes la suivent, tranquilles et nobles dans leurs

robes flottantes, coiffées aussi du hennin et du voile; elles forment un

groupe idéal, que le couchant éclaire d'une dernière lueur frisante;

elles parlent et sourient à nos humbles muletiers, leur offrant de l'eau

pour nous dans des amphores et des oranges dans des corbeilles.

Sous la magie du soir, à mesure qu'une sérénité charmée nous revient,

nous nous retrouvons pleins d'indulgence, admettant et excusant tout ce

qui nous avait révoltés d'abord.--Mon Dieu! les profanations, les

innocentes petites barbaries de la crypte, nous aurions bien dû nous y

attendre et ne pas les regarder de si haut avec notre dédain de

raffinés. Les mille petites chapelles, les dorures et les grossières

images, les chapelets, les cierges, les croix, tout cela enchante et

console la foule innombrable des simples, pour lesquels aussi Jésus

avait apporté l'immortel espoir. Nous qui avons appris à ne regarder le

Christ qu'au travers des Évangiles, peut-être concevons-nous de Lui une

image un peu moins obscurcie que ces pèlerins, qui, dans la grotte,

s'agenouillent devant les petites lampes de ses autels; mais la grande

énigme de son enseignement et de sa mission nous demeure aussi

impénétrable. Les Évangiles écrits presque un siècle après lui, tout

radieux qu'ils soient, nous le défigurent sans doute étrangement encore.

Le moindre dogme est aussi inadmissible à notre raison humaine que le

pouvoir des médailles et des scapulaires; alors de quel droit

mépriserions-nous tant ces pauvres petites choses?--Derrière tout cela,

très loin,--à des distances d'abîme si l'on veut,--il y a toujours le

Christ inexpliqué et ineffable, celui qui laissait approcher les simples

et les petits enfants, et qui, s'il voyait venir à lui ces croyants à

moitié idolâtres, ces paysans accourus à Bethléem des lointains de la

Russie, avec leur cierge à la main et leurs larmes plein les yeux,

ouvrirait les bras pour les recevoir...

Et, maintenant, nous envisageons avec une plus impartiale douceur ce

lieu unique au monde, qui est l'église d'ici, ce lieu empli

éternellement d'un parfum d'encens et d'un bruit chantant de prières...

Bethléem! Bethléem!... Une nuit plus tranquille qu'ailleurs nous

enveloppe à présent; tout se tait, les voix, les cloches et les

sonnailles des troupeaux, dans un recueillement infini, et un hymne de

silence monte de la campagne antique, du fond des vallées pierreuses,

vers les étoiles du ciel...

V

Jeudi, 29 mars.

Le jour de notre entrée à Jérusalem,--un jour auquel nous avons songé

d'avance, un peu comme les pèlerins d'autrefois, pendant quarante jours

de désert.

Avant le soleil levé, un vent terrible nous éveille. Sans ces oliviers

autour de nous, nos tentes auraient déjà pris la volée.

Vite, il faut se vêtir, faire replier toutes ces toiles tendues, corder

nos bagages, et nous voilà dehors, sur les cailloux de l'enclos, au bord

de la route, par un matin désolé et froid. Alors, en grand désarroi de

nomades, nous montons à cheval deux heures plus tôt que nous ne

pensions, pour aller dans la ville sainte chercher un définitif abri.

Le soleil se lève, pâle et sinistrement jaune, un soleil de tourmente,

parmi des nuages affreux, derrière des soulèvements de poussière et de

sable.

Tout s'enlève et vole, emporté par ce vent qui souffle de plus en plus

fort.

* * * * *

Une heure de route, dans des tourbillons de poussière alternant avec des

tourbillons de pluie, sous des rafales qui déploient nos burnous comme

des ailes et nous jettent au visage, en coup de fouet, la crinière de

nos chevaux...

Là-bas, il y a une grande ville qui commence d'apparaître, sur des

montagnes pierreuses et tristes,--un amas de constructions éparses, des

couvents, des églises, de tous les styles et de tous les pays; à travers

la pluie ou la poussière cinglantes, cela se distingue d'une manière

encore confuse, et, de temps à autre, de grosses nuées nous le cachent

en passant devant.

Vers la partie gauche des montagnes, rien que de décevantes bâtisses

quelconques; mais vers la droite, c'est bien encore l'antique Jérusalem,

comme sur les images des naïfs missels; Jérusalem reconnaissable entre

toutes les villes, avec ses farouches murailles et ses toits de pierre

en petites coupoles; Jérusalem sombre et haute, enfermée derrière ses

créneaux, sous un ciel noir.

Pendant une rafale plus violente, le chemin de fer passe, siffle, affole

mon cheval, met en plus complète déroute mes pensées, qui déjà s'en

allaient éparpillées au vent...

Nous arrivons dans un creux profond, au pied d'une route ascendante,

entre l'amas banal et pitoyable des constructions qui couvrent la

colline de gauche,--hôtels, gare, usines,--et les ténébreuses murailles

crénelées qui couvrent la colline de droite. Des gens de toutes les

nationalités encombrent ces abords; Arabes, Turcs, Bédouins; mais

surtout des figures du Nord que nous n'attendions pas, longues barbes

claires sous des casquettes fourrées, pèlerins russes, pauvres moujiks

vêtus de haillons.

Et enfin, vers la ville aux grands murs, qui nous surplombe de ses

tours, de ses créneaux, de sa masse étrangement triste, nous montons au

milieu de cette foule, par ce chemin glorieux des sièges et des

batailles, où tant de Croisés sans doute sont tombés pour la foi... Des

instants de compréhension du lieu où nous sommes,--et alors, d'émotion

profonde,--mais tout cela, furtif, troublé, emporté par le bruit, par le

vent, par le voisinage des locomotives et des agences... Et, arrivés en

haut, nous passons sous la grande porte ogivale de Jérusalem dans une

complète inconscience, avec la hâte irréfléchie de gagner un gîte sous

une pluie qui commence à tomber, rapide, torrentielle et glacée...

VI

Vendredi, 30 mars.

Jérusalem · 第 1 / 10 段