«Je suis, comme la plupart des gens de mon métier, un être

étrangement capricieux comme un feu-follet; la victime, trop

fréquemment, de beaucoup d'imprudence et de beaucoup de folies.

Mes deux éléments sont l'_orgueil_ et la _passion_. J'ai essayé

d'humaniser le premier et de le changer en intégrité et en

honneur; la seconde fait de moi, jusqu'au plus ardent degré

d'enthousiasme, un fanatique en amour, en religion, en

amitié--séparément ou tous ensemble selon l'inspiration[1404].»

[Note 1404: _To Clarinda._ 28th Dec. 1787.]

Cet orgueil fut la source en lui de beaucoup de bonnes et de mauvaises

choses. Il lui inspira l'idée de sa force, une attitude noble en face

du succès aussi bien que de la misère, le sentiment, par lui

virilement chanté, qu'un homme ne vaut que sa valeur propre, une

dignité et une fierté qui le sauvegardèrent toujours. D'un autre côté,

comme il était frémissant et ombrageux, il le rendit péniblement

sensible à une quantité de petits froissements, à de petites

négligences, à de petites inégalités extérieures, qu'il eut dû

dédaigner. En l'exaspérant sur ces riens, en lui faisant regarder la

vie comme mal répartie, il le poussa à la dénigrer, à se placer en

dehors d'elle, à la braver, à devenir mécontent et cynique. Quant à

l'élément de passion, il était fait des emportements d'un tempérament

ardent et des rêves d'une belle imagination. Il naissait de son corps

et de son esprit. Quelques-uns de ses biographes le représentent comme

conduit par ses sens et expliquent ses fautes par un conflit entre ses

dons spirituels et une constitution charnelle et terrestre[1405].

C'est mal savoir de quoi sont faites les amours de poètes. Il y eut

bien autre chose dans les passions de Burns; il y avait de la poésie

et des jeux du coeur dans les aventures qui ont été les plus funestes

à sa vie et qui sont les plus lourdes à son nom. Il était d'ailleurs

violent et excessif en tout. Ses colères étaient terribles. Cette

force d'impulsion le mena par saccades, devançant les réflexions, et

précédant les remords. Mais il lui doit ce mérite qu'il fut toujours

sincère et franc. C'est une qualité que ses ennemis même lui

reconnaissaient et que lui reconnaissent encore ceux de ses biographes

qui sont le moins disposés à l'indulgence envers lui. Avec ce mélange

dangereux de qualités et de défauts, on pourrait lui appliquer les

vers qu'il avait écrits sur un homme dont la nature n'était pas, à

certains égards, sans ressemblance avec la sienne, sur Charles Fox:

[Note 1405: Principal Shairp. _Burns_, chap. VIII.]

Doué d'un savoir si vaste et d'un jugement si ferme,

Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller de travers;

Doué de passions si puissantes et de caprices si brillants,

Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller droit[1406].

[Note 1406: _Sketch inscribed to Charles James Fox._]

Pour modérer et diriger ces violences, il aurait fallu une solide

discipline morale. Elle lui fit défaut entièrement: il n'eut pas de

doctrine et il n'avait pas de volonté. Il fut constamment le jouet de

ses passions. Il ne s'est pas une fois retourné contre elles, pour

leur tenir tête. Il n'a jamais eu de consolidation de caractère. Il a

été, en somme, une nature de réceptivité, avec des réactions très

énergiques. Son coeur a été un carrefour où les vents de tous les

horizons ont passé, se sont rencontrés et combattus. La ligne de sa

vie est le tracé brisé d'une suite de hasards et d'accidents. La

vivacité incomparable de la sensation actuelle, qui est la grande

qualité de sa production littéraire, fut le grand vice de sa conduite.

Il était saisi, entraîné par elle irrésistiblement. Les émotions, en

passant par lui, l'emportaient. Il appartenait toujours tout entier au

présent, sans souci de l'avenir et, quelquefois, sans assez de

souvenir du passé. De là des moments où il semble qu'il ait eu l'oubli

trop facile, des revirements brusques qui ont un air d'ingratitude,

comme dans ses vers contre Mrs Riddell. Sa générosité elle-même

n'existait que dans ce qu'elle a de spontané et d'impulsif. La

générosité prolongée et réfléchie, le sacrifice, n'apparaît pas en

lui. À peine peut-on dire qu'elle se fait jour dans son mariage avec

Jane Armour. Encore fut-ce là un acte si soudain qu'il peut être

considéré comme une impulsion: on sait d'ailleurs ce qu'il dura. Il a

été comme un arbre qui jette son feuillage à toutes les rafales,

faisant naître de lui-même des tourbillons, dans lesquels il est perdu

et qui lui dérobent le ciel.

Comme sa personnalité était forte et dominatrice, cette soumission aux

exigences des instincts ou des imaginations l'a souvent conduit dans

ce qui fut le défaut de sa vie: l'égoïsme. C'était un généreux

égoïste, un homme à tendances dévouées mais à conduite personnelle. Il

lui a manqué l'oubli de soi-même, le sens, nous ne disons pas du

dévouement, ni même de l'effacement, mais de la subordination de soi.

Il n'a jamais su faire céder ses désirs, même légers et passagers, aux

intérêts vitaux et durables des autres. Il n'a pas eu entre eux et lui

de commune mesure. Et cette absence de préoccupation d'autrui est la

cause de ce qui pèse le plus sur sa mémoire: des souffrances

infligées. Un ermite, un stylite peuvent se désintéresser du prochain,

isolés dans leur grotte ou sur leur colonne. Un homme plongé dans la

vie ne le peut; Burns le pouvait moins que tout autre, à cause de

l'ascendant qu'il exerçait sur ceux qui l'approchaient. Lui qui avait

tant d'extériorité dans l'esprit, au point de créer des êtres, n'en

avait pas dans le coeur; en certains cas décisifs, il n'eut pas assez

conscience des existences en dehors de lui. Il vécut trop en lui-même

et pour lui-même. Il a, il faut le dire, offert les tristesses et les

angoisses d'autrui à son besoin de poésie, et nourri de pleurs humains

les rêves dont il a fait ses oeuvres. Peu de poètes, à y regarder,

furent exempts de cette cruauté; peut-être peu d'hommes le sont-ils.

Et ceux-ci ne tournent pas à si rare usage les douleurs qu'ils créent,

et ne changent point les larmes qu'ils font couler en perles à jamais

pures, qu'ils mettent ensuite comme des colliers ou des diadèmes à

celles qui les ont répandues. Il fut le premier de cette lignée de

poètes modernes qui ont fait de l'amour l'occupation unique de leur

vie. Il a été aussi le premier à faire de la passion l'excuse de ses

mauvaises actions; et nous ne parlons pas ici d'influence ni même

d'inspiration littéraires, mais seulement d'état moral. Là encore, il

a devancé Byron et l'école de poètes continentaux sortis de celui-ci

jusqu'à Musset et George Sand. On a vu, dans un passage cité à propos

de la plus meurtrière de ses fautes, avec quelle subtilité il

cherchait à rendre son don poétique solidaire de ses passions, et par

conséquent à mettre ses erreurs à l'abri de ses oeuvres; à faire de

ses fautes une condition de sa gloire et de sa gloire l'absolution de

ses fautes.

Sa vie, c'est-à-dire la manifestation extérieure de sa nature aux

prises avec les circonstances, en y comprenant cette lisière de

terrain commun où les circonstances contribuent à former la nature, et

la nature à créer les circonstances, sa vie fut le produit de cette

âme tourmentée. Elle fut moralement livrée au hasard, on a vu avec

quels résultats; il est inutile d'y revenir. Ce qui est douloureux,

c'est qu'au point de vue de l'emploi de son génie et de sa gloire, il

en alla de même façon. Elle est incomplète, irrégulière, interrompue

et sans ensemble. Ce n'est pas assez de dire qu'il lui a manqué la

régularité et la continuité du travail. Cette contrainte était

incompatible avec sa fougue; il faut en prendre son parti. Il lui a

manqué bien davantage. On n'y trouve pas même de moments de

groupement, un dessein qui ait ramassé et concentré, pendant un peu de

temps, en un effort un peu tenu, les énergies et les ressources d'un

pareil esprit. Sa production n'a pas eu de direction, pas de

persévérance; elle a vécu au jour le jour. Il n'y a presque rien dans

son oeuvre qui lui ait demandé plus d'une demi-journée de travail.

_Tam de Shanter_ fut écrit en une après-midi; les _Joyeux mendiants_,

en une soirée; il a lâché, avec ses chansons, une volière de pinsons

et de fauvettes, de rossignols et de merles, dont le gazouillis est à

jamais charmant, mais il lui suffisait d'ouvrir la cage. Ce n'est pas

que ce qu'il a fourni ainsi ne soit de haute valeur et, en quelques

points, de premier ordre. Mais on conçoit qu'avec un peu de

concentration de travail, il eût pu produire de telle façon que ce qui

le fait immortel n'eût été qu'un détail, un portail latéral de son

oeuvre. Sans parler d'ouvrages de plus grande taille, de plus longue

baleine et de plus haute visée, et à étendre seulement sa production

telle qu'elle existe, quelle ne serait pas, dans la littérature

anglaise, la place d'un homme qui aurait apporté un volume de contes

comme _Tam de Shanter_, et un autre de scènes comme les _Joyeux

mendiants_ ou de tableaux comme la _Foire sainte_? Par manque de

vouloir, il lui est arrivé, comme à Coleridge, que sa gloire n'est pas

ce qu'elle aurait pu être. Que cette vie est loin de la belle

architecture des vies de Milton, de Goethe ou d'Hugo, où la voûte

s'achève et dont l'arcade est parfaite! Lui-même en avait conscience,

et il l'a dit dans des termes frappants de vigueur et de beauté. «Ma

vie m'a fait penser à un temple ruiné: quelle force, quelles

proportions dans quelques parties; quelles brèches misérables, quelles

ruines éparses dans d'autres![1407]» Hélas! ce n'était pas un temple

ruiné; c'était un temple inachevé.

[Note 1407: _To Clarinda_, 19th Jan. 1788.]

Il s'était bien jugé lui-même. Dans une prière qu'il a intitulée

l'_Épitaphe d'un Poète_, il a proclamé, avec sa franchise ordinaire,

ses torts et ses égarements. C'est un résumé admirablement exact et,

par là, touchant de sa destinée.

Existe-t-il un niais mené par des caprices,

Trop vif pour réfléchir, trop ardent pour obéir,

Trop timide pour chercher, trop fier pour flatter?

Qu'il approche d'ici,

Et que, sur ce tertre herbeux, il chante dolemment

Et verse une larme.

Existe-t-il un poète de chanson rustique,

Qui passe obscur dans la foule,

Dont chaque semaine s'emplit ce cimetière?

Oh! qu'il ne passe pas outre,

Mais qu'avec un sentiment fort et fraternel,

Il pousse ici un soupir.

Existe-t-il un homme dont le clair jugement

Peut enseigner aux autres à diriger leur course,

Et qui, lui-même, court follement la carrière de la vie,

Effréné comme une vague?

Qu'il s'arrête ici, et, à travers une larme naissante,

Contemple cette tombe.

Le pauvre habitant ci-dessous

Fut prompt à apprendre, sage pour connaître,

Et profondément ressentit l'ardeur de l'amitié

Et l'autre flamme plus douce;

Mais d'imprudentes folies le ruinèrent

Et souillèrent son nom.

Lecteur, écoute:--Soit que ton âme

S'élance, du vol de la fantaisie, par delà le pôle,

Ou défriche obscurément ce trou terrestre

Dans de bas soucis;

Sache que le contrôle sur soi-même, prudent et avisé.

Est la racine de la sagesse[1408].

[Note 1408: _A Bard's Epitaph._]

On ne peut mieux dire et plus juste. C'est un humble et noble aveu,

mais dont l'humilité et le courage contiennent le plus éloquent des

plaidoyers. Ces vers devraient être gravés sur sa tombe.

Toutefois ce n'est pas là une justice suffisante. Il lui revient

davantage. Tous ses défauts, toutes ses fautes pesés, aussi lourdement

pesés qu'on voudra, le plateau où est l'or pur l'emporte de beaucoup

sur celui où est le plomb vil. L'admiration grandit à mesure qu'on

examine ses qualités. Quand on songe à sa sincérité, à sa droiture, à

sa bonté envers les gens et les bêtes, à son dédain pour toute

bassesse, à sa haine pour les fourberies, qui, à elle seule, serait un

honneur, à son désintéressement, à tant de beaux élans de coeur, de

hautes inspirations d'esprit, à l'intensité d'idéalité qu'il lui a

fallu pour maintenir son âme au-dessus de sa destinée; quand on songe

que tous ces généreux sentiments, il les a éprouvés au point qu'ils

ont été sa vie intellectuelle, qu'ils sont sortis de lui en joyaux,

tant il les ressentait avec flamme et tant son âme était une fournaise

où bouillonnaient des métaux précieux; on se dit que ce fut un homme

de la plus noble élite humaine et de grande bonté. Quand on se

rappelle ce qu'il a souffert, ce qu'il a surmonté et ce qu'il a

accompli, contre quelle misère son génie s'est débattu pour naître et

pour vivre, la persévérance de ses années d'apprentissage, ses

exploits intellectuels, et après tout, sa gloire; on se dit que ce

qu'il n'a pas réussi ou pas entrepris n'est rien à côté de ce qu'il a

achevé, et que ce fut un homme de grand effort. Et que reste-t-il à

penser sinon que l'argile dont il était fait était pétrie de diamants

et que sa vie a été une des plus vaillantes et des plus fières qu'un

poète ait vécues?

Enfin qui dira s'il n'y a pas, dans l'existence d'hommes tels que

Burns, comme dans celles de Rousseau, de Byron, de Musset, de George

Sand, et vraisemblablement, si nous les connaissions davantage, dans

celle de Shakspeare et de Molière, une utilité profonde qui sort de

leurs faiblesses? Elles remplissent une autre fonction qui est non

moins indispensable que celles de Dante, de Milton et de Corneille. De

celles-ci naissent un exemple austère et le noble plaidoyer du devoir.

Mais des autres naissent peut-être des sentiments plus humains: la

connaissance des misères des meilleurs d'entre nous, l'impuissance à

leur refuser le pardon, et, par suite, la pratique de la pitié. Que ne

perdrait point l'âme du genre humain, non pas en beauté et en délice

d'art, mais en nécessaire bonté, si ces hommes ne lui avaient fait

sentir, par leur séduction, la compassion pour leurs souffrances! Et

comment l'auraient-ils fait pleinement, s'ils n'avaient pas, par les

plus cruelles souffrances, c'est-à-dire celles qui résultent des

fautes, inspiré la plus noble générosité, c'est-à-dire celle qui

triomphe d'un blâme. Ce sont eux qui ont en partie donné un coeur

miséricordieux à l'humanité. Par un métamorphisme mystérieux,

admirable, leurs fautes, leurs souillures même se transforment en

clémence, en un baume qui parfume le monde. Les orages particuliers

qui ont ravagé leurs âmes retombent en rosée universelle, et c'est la

rosée de la compassion. Personne ne fut plus fait que Burns pour

contribuer à ce travail sacré. Aussi, malgré la sévérité qui atteint

certains de ses actes, le jugement des hommes sera clément pour lui.

Quant à nous, après avoir vécu avec lui, pendant plusieurs années,

après avoir suivi ses tracas, ses traverses, ses tourments et ses

travaux, assisté à ses crises, sondé son coeur d'une main impartiale

si elle est charitable, réfléchi à ses fautes, et pesé avec leurs

conséquences leurs causes et leurs excuses, nous avons conçu pour lui

une affection compatissante. Notre espoir, au bout de ce long effort

pour faire revivre cette âme comme il nous semble qu'elle a vécu, est

d'inspirer à ceux qui liront ce livre un peu de ces sentiments pour ce

frère si véritablement humain.

* * * * *

Il est impossible d'abandonner l'histoire de Burns sans s'inquiéter de

ce que devinrent ceux qui avaient vécu avec lui et les enfants pour

lesquels il avait souffert tant d'anxiétés[1409].

[Note 1409: Les renseignements sur la famille de Burns se

trouvent dans l'appendice au vol. IV de Chambers:

_Posthumous History of Burns_, et dans l'_Addenda Nº IV_ du

tome VI de Scott Douglas. Voir aussi les _Genealogical

Memoirs of the Family of Robert Burns_, par le Dr Charles

Rogers.]

Sa vieille mère continua à résider avec Gilbert dont elle suivit la

fortune et mourut en 1820, dans sa quatre-vingt-huitième année.

Gilbert resta sur la ferme de Mossgiel jusqu'en 1798. En 1791, il

avait épousé une jeune fille de Kilmarnock dont il eut six fils et

cinq filles. En quittant Mossgiel, il prit la ferme de Dinning dans

la vallée de la Nith, où il resta jusqu'en 1804. Il devint à cette

date agent des propriétés de lord Blantyre dans East-Lothian. Ce fut

alors seulement qu'il connut un peu d'aisance et de tranquillité. Il

avait aidé Currie dans sa biographie et son édition de Burns. En 1820,

il revit lui-même cette édition. Il mourut en 1827, après avoir vu

partir avant lui cinq de ses enfants.

Des trois soeurs de Burns, l'une, Agnes Burns, mourut en 1834; la

seconde, Annabella, en 1832, et la troisième, Isabella, plus connue

sous le nom de Mrs Begg et qui a donné quelques détails intéressants

sur son frère, mourut en 1858, au milieu des préparatifs faits pour

célébrer le centenaire de la naissance de son frère et fut enterrée

dans le tombeau de son père, à l'ombre de l'église d'Alloway. Agnes et

Isabella épousèrent des nommes qui devinrent gérants de propriétés.

Annabella demeura fille et continua de vivre chez Gilbert avec sa

vieille mère.

Burns laissait sa famille dans le dénûment. Aussitôt après sa mort,

ses amis, John Syme, le distributeur du Timbre, et le Dr Maxwell qui

l'avait soigné, auxquels se joignit Alexander Cunningham d'Édimbourg,

prirent l'initiative d'une souscription en faveur de la femme et des

enfants du poète. Cette souscription rapporta assez lentement 700

livres[1410]. On subvint ainsi aux premières nécessités. Pendant ce

temps, il fut résolu qu'on publierait une édition des oeuvres

complètes de Burns avec sa correspondance. C'était un travail

considérable; il fallait réunir les poèmes, retrouver et rassembler

les lettres. On pensa à Dugald Stewart, puis à Mrs Walter Riddell.

Enfin le Dr Currie, alors médecin à Liverpool, grand admirateur de

Burns, qui s'était employé activement pour la souscription, fut chargé

de cette tâche. Il s'en acquitta admirablement, avec un soin, une

générosité, une affection et un talent dignes de tous les éloges.

Cette bonne oeuvre sauvegardera son nom. _Les OEuvres de Robert Burns

avec un Récit de sa Vie et une Critique de ses Écrits, par James

Currie, M. D._ parurent en Mai 1800. Le succès de cette publication

fut grand. Quatre éditions, de 2000 exemplaires chaque, se vendirent

en quatre ans. Les profits montèrent à 1400 livres. Cela permit à Jane

Armour de vivre et de faire donner à ses enfants une éducation

respectable. Le Dr Currie alla la voir en 1804. «Tout, autour d'elle,

annonçait une aisance convenable et même le confort. Elle me montra la

salle de travail et la petite bibliothèque de son mari, à peu près

telles qu'ils les avait laissées. D'après tout ce que j'entends dire,

elle se conduit irréprochablement[1411]».

[Note 1410: R. Chambers, tom. IV, p. 224-25.]

[Note 1411: R. Chambers, tom. IV, p. 230.]

Jane Armour, restée veuve à trente-et-un ans, fut fidèle à la mémoire

de son mari. Elle supporta son veuvage, dont la célébrité de son nom

et la curiosité dont elle était entourée faisaient une situation plus

difficile, avec une dignité qui lui valut l'estime et l'affection de

tous. Son esprit s'était formé et assis. Son bon sens et un grand

sentiment de tact frappaient ceux qui l'approchaient. Elle avait pris,

en vivant près de son poète et en admirant ses oeuvres, un goût de

choses délicates et brillantes.

Son esprit était un de ces esprits bien pondérés qui s'attachent

instinctivement au convenable et à la mesure, en toutes choses.

Ceux qui l'ont connue, au commencement comme à la fin de sa vie,

n'ont jamais remarqué de changement dans ses façons et ses

habitudes, sauf peut-être plus d'attention à sa mise et plus de

raffinements dans ses manières, qu'elle avait acquis

insensiblement par de fréquents rapports avec des familles de la

plus haute respectabilité. Dans ses goûts, elle était frugale,

simple et pure; elle prenait grand plaisir à la musique, à la

peinture et aux fleurs. Pendant le printemps et l'été, il était

impossible de passer devant ses fenêtres sans être frappé de la

beauté et de la richesse des fleurs qu'elles contenaient; si elle

était capable d'extravagance excessive, c'était pour les racines

et les plantes des plus belles espèces. Aimant beaucoup la

société de la jeunesse, elle se mêlait volontiers à leurs

plaisirs innocents et remplissait joyeusement pour eux «la coupe

qui égaie et n'enivre pas». Bien qu'elle ne fût ni sentimentale

ni «bas bleu», c'était une femme intelligente; elle avait une

grande pénétration, discernait admirablement les caractères et

faisait souvent des remarques pleines de sens[1412].

[Note 1412: Extrait d'un article du _Dumfries Courrier_, qui

parut au moment de la mort de Mrs Burns et qui a été

attribué à Mr Mac Diarmid. Cité dans l'édition d'Allan

Cunningham, p. 746.]

Cette Jane Armour n'est pas tout à fait celle que nous avons vue.

C'est celle que la vie bien vécue avait fini par faire. Le haut

esprit, qu'elle avait compris, en l'aimant, avait, en récompense,

rempli cet amour d'intelligence. Elle avait, par la vertu de sa

sympathie, mis sa nature à l'unisson avec la sienne, et elle était

devenue apte à recevoir toutes choses justes et fines. Elle prit

naturellement les délicatesses. Mais cela était comme le fruit

lointain de sa bonté et de son pouvoir d'affection. Elle ne quitta

jamais la maison où son mari était mort. Son soin était de la tenir en

grande propreté et de l'embellir autant que ses strictes ressources le

lui permettaient. Là, pendant plus de trente ans, elle reçut, par

milliers et milliers, tous ceux, pauvres et riches, qui venaient

visiter la demeure du poète. Parfois, pendant les mois d'été, elle

était fatiguée de ce défilé incessant. Elle le supportait avec

patience. Il lui semblait qu'elle remplissait un devoir en tenant sa

maison ouverte et en accueillant ceux qu'avait attirés la gloire de

Burns[1412]. Elle conserva très longtemps son élégance de corps, sa

démarche gracieuse, un pas léger, des yeux noirs comme le jais, clairs

et brillants, et la voix souple et juste dont Burns était fier. Elle

mourut le 26 mars 1834.

Au moment de sa mort, Burns avait six enfants vivants, quatre

légitimes de Jane Armour, quatre fils; et deux illégitimes, deux

filles: l'une Elisabeth, l'aînée de tous ses enfants, la fille

d'Elisabeth Paton, née en 1784, qui était élevée à Mossgiel, et la

seconde, nommée aussi Elisabeth, la fille d'Anna Park, que Jane Armour

avait si généreusement recueillie.

L'aîné des fils, nommé Robert comme son père, après avoir commencé son

éducation à la Grammar-School de Dumfries, suivit des cours à

l'Université d'Édimbourg et à celle de Glascow. Son éducation faite,

il obtint un modeste emploi à l'Administration du Timbre à Londres. Il

mena une vie de petit employé, augmentant ses ressources en donnant

des leçons de mathématiques et de langues classiques. Il était d'une

grande intelligence, avec un don de parole remarquable. Il composa

quelques poésies auxquelles le mérite ne manque pas. Il semble, par

certains côtés de conduite, avoir ressemblé à son père, mais il

n'avait pas son énergie. Ce que Burns avait diagnostiqué de lui se

trouva vrai; il était fait pour une vie de prélature, nonchalante et

aisée. En 1833, il prit sa retraite, avec une petite pension, et vécut

à Dumfries où il mourut en 1857. Il avait eu en 1812 une fille, Eliza

Burns, qui épousa en 1834 le chirurgien Everitt. De cette union naquit

une fille, Martha Burns-Everitt qui ne se maria pas.

Le second, Francis-Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, celui dont son

père était si orgueilleux, mourut en 1803, à l'âge de quatorze ans.

La destinée des deux derniers est plus intéressante. William-Nicol

Burns, nommé d'après le Nicol d'Édimbourg, après avoir reçu son

éducation à la Grammar-School de Dumfries, s'embarqua pour les Indes à

l'âge de quinze ans, en qualité de midshipman. En 1811, il reçut une

commission de cadet. Après trente-trois années de service comme

officier dans le 7e régiment d'infanterie de Madras, dont il devint

lieutenant-colonel, il prit sa retraite et revint en Angleterre en

1843. Il alla habiter la petite ville paisible de Cheltenham et y

mourut presque de nos jours, le 21 février 1872. Il mourut sans

enfants.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 66 / 67 段