Mille fois j'ai adressé cette apostrophe aux fils disparus des

hommes, mais pas un seul n'a jugé convenable de répondre à la

question. «Ô si quelque spectre courtois voulait parler!» Mais

cela ne se peut: vous et moi, mon amie, devons faire l'expérience

par nous-mêmes[1380].

[Note 1380: _To Mrs Dunlop._ 22nd Aug. 1792.]

Ainsi il ne pouvait attendre de ce qu'il avait de sentiments religieux

ni consolation, ni révélation. Le mystère restait pour lui

impénétrable; aucune voix ne lui avait révélé ce qui se cache de

l'autre côté du voile obscur derrière lequel s'engouffrent tous les

hommes. En face de la redoutable épreuve, il arrivait avec les seules

ressources de la raison et de l'énergie humaine. Il se présentait

stoïquement, avec ce dilemme, qui est comme un pis aller, et qui est

le dernier mot de notre intelligence quand nous lui demandons de

l'assurance pour nous offrir à la dissolution.

Vous et moi sommes souvent tombés d'accord que la vie en somme

n'est pas un grand bienfait. La fin de la vie, aux yeux du

raisonnement, est

Sombre comme fut le chaos, avant que le jeune soleil

N'ait été ramassé en globe, ou avant qu'il ait essayé ses rayons

À travers l'obscurité profonde.

Mais un honnête homme n'a rien à craindre. Si nous gisons dans la

tombe, l'homme tout entier comme un morceau de mécanisme brisé,

pour y pourrir avec les mottes de terre de la vallée, c'est bien;

du moins c'est la fin de la peine, du souci, de l'angoisse et des

besoins. Si cette partie de nous qu'on appelle l'Esprit survit à

la destruction apparente de l'homme--loin de nous les préjugés et

les contes de vieilles femmes! Chaque siècle et chaque nation a

une collection différente d'histoires; et comme la multitude est

toujours faible, elle a souvent, peut-être toujours, été trompée.

Un homme qui a conscience d'avoir rempli un rôle honnête parmi

ses semblables--même en admettant qu'il ait pu être par moments

le jouet des passions et des instincts--cet homme s'en va vers un

grand Être inconnu, qui n'a pu avoir d'autre dessein, en lui

communiquant l'existence, que de le rendre heureux; qui lui a

donné ces passions et ces instincts et qui en connaît bien la

force[1381].

[Note 1381: _To Robert Muir._ 7th March 1788.]

Cette impression se confirme encore lorsque, en lisant ses dernières

lettres, on remarque qu'elles sont toutes tournées du côté de la

terre, qu'elles ne contiennent que des adieux et pas une lueur

d'espérance. On dit qu'il avait emporté une Bible dans cette solitude.

S'il l'ouvrit, son esprit ne porta pas vers les chapitres d'une tendre

lumière où il est parlé du royaume des cieux; il s'arrêta plutôt au

livre douloureux où Job entrevoit:

Le pays des ténèbres et de l'ombre de la mort,

Pays d'une obscurité profonde,

Où règnent l'ombre de la mort et la confusion,

Et où la lumière est semblable aux ténèbres[1382].

[Note 1382: Job.]

Et ces derniers jours furent d'une infinie tristesse, devant ce vaste

estuaire, où cette rivière, qui a été un ruisseau clair et bondissant,

se meurt, lente et trouble, dans les vases et les sables, et disparaît

dans l'immense océan, sur le sein duquel les soleils s'éteignent.

* * * * *

Cependant, sans autre soutien que le sentiment de sa dignité, on a vu

qu'en présence de la mort, il fut vraiment, bravement et noblement un

homme. Toute cette partie de sa vie, si elle est douloureuse à ce

point qu'on ne peut la retracer sans émotion, est belle, en vérité. Ce

qui frappe dans les souvenirs de ceux qui l'ont connu en ses derniers

temps, c'est l'air de bonté avec lequel il regarde ces gens qui vont

continuer à vivre. Il semble qu'une grande douceur fût descendue en

lui, et que sa sympathie, qui avait toujours en quelque chose de

fougueux et de capricieux, fût devenue plus calme et plus régulière.

Et dans toutes ses lettres d'adieu, quelle noble et simple façon de

prendre congé de la vie! Rien d'exagéré. Il ne dissimule pas la

tristesse naturelle à l'homme qui voit arriver sa destruction. Mais la

résignation et la fermeté à travers lesquelles elle se fait jour la

rendent presque sereine. On voit ici ce qu'il avait de meilleur, le

fond de haute humanité qui existait en lui. La souffrance l'avait

épuré; la maladie, dépouillé de ses passions; le voisinage de la mort

lui donnait un apaisement précurseur du grand repos; il était dans une

de ces ombres que projettent devant eux les événements qui approchent.

Même les aveux de ses fautes passées deviennent paisibles, comme s'il

avait eu confiance dans la mesure qui se ferait entre ses erreurs,

d'un côté, et de l'autre les efforts qu'il avait faits pour les éviter

et les regrets qu'il avait ressentis de les avoir commises. La seule

partie encore tourmentée dans son esprit était l'anxiété pour sa

famille.

Sa vie se serait achevée dans cette tranquillité relative si un

dernier accident n'en avait surexcité la fin. Il reçut d'un homme de

loi de Dumfries une lettre réclamant le paiement de sept livres dix

shellings qu'il devait à un marchand de draps pour son uniforme de

volontaire. Il ne semble pas qu'elle contînt aucune menace de

poursuites légales; on l'a du moins prétendu depuis. Mais, en Écosse,

une lettre de ce genre est généralement considérée comme un

commencement d'exécution de la part d'un créancier. Burns en fut

extraordinairement affecté. La tristesse de son esprit, le sens

d'impuissance que donne la maladie, la souffrance du dénûment dans

lequel il se trouvait, tous les cauchemars de la misère, furent

exaspérés par cette malheureuse communication. Son esprit malade se

peupla de chimères encore plus noires que la réalité. Il perdit la

tête, se vit saisi, emprisonné. Les deux lettres qu'il écrivit le même

jour témoignent de son affolement. Il écrivait à Thomson:

«Après toutes mes fanfaronnades d'indépendance, la maudite

nécessité m'oblige à implorer de vous la somme de cinq livres. Un

cruel gredin de drapier, à qui je dois un compte, ayant mis dans

sa tête que je suis mourant, a commencé une procédure et

m'enverra infailliblement en prison. Envoyez-moi, au nom de Dieu!

envoyez-moi cette somme, et cela, par le retour du courrier.

Pardonnez-moi cette insistance, mais les horreurs de la prison me

rendent à moitié fou. Je ne vous demande pas cela gratuitement,

car lorsque la santé me reviendra, je vous fais la promesse et je

prends l'engagement de vous fournir pour quinze livres du plus

fin genre de chansons que vous ayez vu.... Pardonnez-moi!

Pardonnez-moi!...[1383]

[Note 1383: _To George Thomson._ 12th July 1796.]

Et à son cousin James Burness de Montrose, il envoyait le même appel

pathétique:

«Mon cher cousin, quand vous m'offrîtes une aide d'argent, je

pensais peu que j'en aurais si tôt besoin. Un gredin de drapier,

à qui je dois une note considérable, se mettant en tête que je

suis mourant, a commencé une procédure contre moi et enverra

infailliblement en prison mon corps émacié. Voulez-vous être

assez bon pour me prêter, et cela par retour du courrier, dix

livres? Ô James, si vous connaissiez la fierté de mon coeur, vous

me plaindriez doublement. Hélas! je ne suis pas accoutumé à

mendier! Le pire est que ma santé s'améliorait bien et le médecin

m'assure que la tristesse et le découragement sont la moitié de

mon mal. Devinez mes terreurs quand cette affaire est venue! Si

elle était réglée, je serais, je le pense, aussi bien que

possible. Quel langage emploierai-je avec vous? oh! ne me faites

pas défaut! Mais l'ordre maudit de la puissante nécessité....

Pardonnez-moi de vous le rappeler encore une fois--par retour du

courrier. Sauvez-moi des horreurs de la prison!... Je ne sais pas

ce que j'ai écrit. Le sujet est trop horrible; je n'ose pas y

jeter les yeux de nouveau.--Adieu![1384]

[Note 1384: _To James Burness._ July 12th, 1796.]

Ainsi, jusqu'au dernier moment, ces mots: «les horreurs de la prison»

qui avaient si douloureusement résonné dans toute sa vie, le

hantaient. Ils l'avaient terrifié à Lochlea; ils l'avaient poursuivi à

Mossgiel; ils avaient résonné à Ellisland, et voici qu'ils le

ressaisissaient jusque sous l'aile de la mort. Il fut tué par eux

comme son père. Le choc de cette nouvelle détermina une recrudescence

de fièvre, et, comme s'il renonçait à tout espoir de guérison, il

voulut retourner à Dumfries. Il convient d'ajouter que son cousin

James Burness et Thomson envoyèrent immédiatement les sommes qu'il

demandait. Mais, quand l'argent arriva, il était au-delà de toutes les

tribulations de ce monde, là où, enfin, «les méchants ne tourmentent

plus personne et où les fatigués trouvent le repos[1385].»

[Note 1385: Job 3. 17.]

* * * * *

Il quitta Brow le lundi 18 juillet, dans une voiture qu'on lui avait

prêtée. Quand il en descendit, à Dumfries, il fallut le soutenir pour

qu'il pût faire le court chemin qui le séparait de sa maison[1386].

Sa femme fut tellement frappée du changement survenu en lui qu'elle

demeura sans parole[1387]. Dans la ville, l'émotion était grande.

Cunningham dit que Dumfries avait l'aspect d'une ville assiégée. On

savait que le poète national était mourant, et l'anxiété, non

seulement des riches et des gens instruits, mais encore celle des

ouvriers et des paysans dépassait toute croyance. Quand deux ou trois

personnes étaient réunies, la conversation n'était que de lui. On ne

se souvenait plus que de ses qualités et de son génie[1387].

[Note 1386: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 125.]

[Note 1387: _Memoranda of Mrs Burns_, recueillis par Mr Mac

Diarmid.]

Le jour de son retour, il eut encore le courage d'écrire à son

beau-père, Mr Armour, un pressant appel:

«Cher Monsieur, au nom du ciel! envoyez Mrs Armour immédiatement

ici. Ma femme s'attend d'heure en heure à s'aliter. Dieu bon!

Quelle situation pour elle, pauvre fille, sans un ami! Je suis

revenu des bains de mer aujourd'hui, et mes amis médecins

voudraient presque me persuader que je vais mieux; mais, je pense

et je sens que ma force est partie, que la maladie me sera

fatale![1388]»

[Note 1388: _To James Armour._ 18th July 1796.]

Ce sont les derniers mots qu'il ait écrits. Il n'avait plus que quatre

jours à souffrir. Un tremblement l'avait saisi; sa langue était

desséchée; il tomba dans le délire[1389]. «Il avait conscience de

cette infirmité, dit sa femme, et il me demanda de le rappeler à lui

quand il divaguait[1390].» Pour assurer le repos nécessaire dans la

maison, on avait envoyé les enfants chez Mr Lewars, en face. Jessy

Lewars avait repris son poste de dévouement et de double charité.

Quelques voisins, ses compagnons de l'Excise, le venaient voir. Le

second jour, la fièvre augmenta. Le troisième, il appela son frère, et

cria d'une voix forte et rapide: «Gilbert! Gilbert!»[1390] Le matin du

jeudi 21 juillet, il devint visible qu'il touchait à sa fin. Le

docteur Maxwell, qui fut admirable de dévouement, avait veillé une

partie de la nuit et était parti. Il ne restait dans la chambre que

deux voisins. On envoya chercher les enfants pour voir une dernière

fois leur père. Les pauvres petits se tenaient rangés autour de son

lit. L'aîné de ses fils conserva un souvenir distinct de cette scène,

et il racontait que les derniers mots de son père avaient été une

exécration murmurée contre l'homme de loi dont la lettre avait été,

pour ses derniers moments, l'éponge trempée de fiel et de

vinaigre[1391]. Puis graduellement et avec calme, il descendit dans

son dernier repos.

[Note 1389: Currie. _Life of Burns_, p. 52.]

[Note 1390: _Memoranda of Mrs Burns_, recueillis par Mr Mac

Diarmid.]

[Note 1391: R. Chambers, tom. IV, p. 210.]

Quand la nouvelle se répandit dans la ville, le deuil fut

public[1392]. Les volontaires de Dumfries décidèrent qu'ils

enterreraient leur illustre camarade avec les honneurs militaires. Le

régiment de milice du comté d'Angus et le régiment de cavalerie des

Cinque Ports, alors en garnison à Dumfries, offrirent leur coopération

pour rendre le service plus solennel et plus imposant. Les principaux

habitants de la cité et des environs résolurent de former une

procession funèbre. Un vaste concours de peuple s'assembla,

quelques-uns de très loin, pour assister aux obsèques du poète

national[1393].

[Note 1392: Currie. _Life of Burns_, p. 58.]

[Note 1393: Mac Dowal. _History of Dumfries_, p. 615.]

Le corps resta exposé dans son cercueil dans la petite chambre où il

avait rendu le dernier soupir. La maladie l'avait amaigri; mais la

mort l'avait peu changé. Son front large et ouvert était pâle et

serein; ses cheveux noirs étaient légèrement teintés de gris. On avait

répandu autour de lui des herbes et des fleurs[1394]. Le dimanche

soir, 24 juillet, le cercueil fut transporté à l'Hôtel-de-Ville. Le

lendemain à midi, par un temps mêlé, comme la vie humaine, d'averses

et de soleil[1395], le convoi funèbre se dirigea du côté du cimetière

de Saint-Michel. Les rues étaient garnies de troupes, et les grosses

cloches des églises tintaient par intervalles, pendant que la

procession s'avançait. Elle était conduite par un peloton de vingt

volontaires de la compagnie du poète, en grand uniforme et les armes

renversées. Le cercueil était porté et entouré par des soldats de la

même compagnie, un crêpe au bras gauche. Ensuite venaient les parents

du poète et les notables de la ville et du Comté. Enfin, arrivaient le

reste des volontaires et une escorte militaire. Le convoi avançait

lentement aux sons majestueux de la marche funèbre de Saül. Quand on

arriva à la porte du cimetière, le peloton d'honneur, selon

l'ordonnance, forma la haie, la tête appuyée sur les fusils renversés.

À travers cette double rangée, le cercueil fut porté. Quand il fut

dans la terre, le peloton d'honneur se rangea le long de la fosse et

tira trois volées. Toute la cérémonie fut grande et solennelle[1396].

[Note 1394: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 128.]

[Note 1395: _From the Diary of the late Mr William Grurson_,

donné par Hately Waddell. Appendice, p. XLVI.]

[Note 1396: Voir pour les détails des funérailles de Burns:

Currie, _Life of Burns_, p. 52.--Allan Cunningham, _Life of

Burns_, p. 126.--Les extraits du _Dumfries Journal_ du mardi

26 juillet 1796 donnés par Scott Douglas, tom. VI, p.

208.--Mac Dowal, _History of Dumfries_, p. 615.--Sur le

monument de Burns dans le cimetière de Dumfries, voir les

_Memorials of St.-Michael's the old Parish churchyard of

Dumfries_, par Mr Mac Dowall, chap. VIII.]

Pendant que le service funèbre emplissait la ville de sa tristesse et

que les cloches tintaient pour l'enterrement de son époux, Jane Armour

mettait au monde un fils qui, usé avant de naître par les émotions de

sa mère, mourut en bas-âge[1397].

[Note 1397: Currie. _Life of Burns_, p. 52.]

Ainsi le tumulte de ces jours tourmentés était abattu, et ce coeur

agité en repos, pour toujours. Mais ce paysan était une figure qui

devait vivre dans la mémoire des hommes, et sa vie reste un sujet

d'étonnement et de réflexions. Elle est souvent mal jugée pour des

motifs opposés: par excès d'indulgence ou excès de sévérité.

Certains biographes, soit par candeur naturelle, soit par préjugé

national, soit par besoin de prédication, ont tenté de faire de Burns

une créature inoffensive et sans souillure. Ils ignorent ou ils

cachent ses mauvaises actions. Ils créent un homme vertueux et parfait

dont la carrière est exemplaire. Comment n'a-t-on pas vu qu'on enlève

ainsi au drame de sa vie sa tragique beauté, son intérêt, sa leçon et

une partie de son mérite? Les candides qui veulent ainsi, en dépit de

tout, innocenter ceux qu'ils admirent feront bien de ne pas

s'approcher de cette existence. Dans un sentiment louable, ils la

défigurent et la faussent. Ils se rendent coupables eux-mêmes d'une

altération de la vérité.

Mais que d'autres s'en approchent encore moins; les rigoureux, les

stricts, les sévères, les vigilants, les inflexibles, les indignés,

les inexorables, les impeccables, les extérieurement exacts, les

contrits, les irrépréhensibles, les partisans de la voie étroite, ceux

qui «nettoient le dehors de la coupe et du plat, mais dont l'intérieur

est plein de méchanceté[1398]», toute la race des pharisiens, les

_unco' good_,

[Note 1398: Luc XI. 39.]

Ô vous qui êtes si bons vous-mêmes,

Si pieux, et si saints,

Vous n'avez rien à faire qu'à noter et raconter

Les fautes et la folie de votre voisin[1399].

[Note 1399: _Address to the Unco' Good or the Rigidly

Rightuous._]

Comment pourraient-ils parler d'une existence comme celle-ci, pleine

de défaillances, mais rachetées par des clartés qu'ils ne perçoivent

pas? Elle ne saurait être pour les violents d'entre eux qu'une

occasion de scandale, de réprobation et d'anathème; et pour les

sournois qu'une occasion de fausse commisération et de fiel doucereux.

D'ailleurs, à quelle vie humaine peuvent-ils toucher, puisqu'aucune

n'est exempte de faute et qu'une faute aux yeux de ces purs suffit à

gâter une vie? À quelle vie peuvent-ils toucher, puisqu'ils ne

comprennent pas que le repentir efface et renouvelle tout, comme le

printemps change en bourgeons les feuilles mortes amassées au pied des

arbres? En vérité, ils ne peuvent parler de rien d'humain; car ce ne

sont pas des hommes:

Celui qui n'est pas apaisé par le repentir,

N'est ni du Ciel ni de la Terre[1400].

[Note 1400: Shakspeare.]

Qu'elles restent donc à l'écart ces âmes honorables qui font profession

de n'excuser rien; ces âmes rigoureuses qui ont regardé partout, sauf en

elles-mêmes, où elles auraient appris à redouter leur propre jugement;

ces âmes gâtées de malveillance qui vont dans la vie, ramassant le mal

d'autrui, pareilles à ces misérables courbés qui ne voient du travail et

de l'activité des grand'routes que les ordures qu'ils emportent en leur

panier! Qu'elles restent à l'écart ces âmes assez déchues pour ne jamais

accueillir la Bonté, ou plutôt dont la Bonté se détourne! Leur

châtiment, parce qu'elles ont fait du mal leur unique préoccupation et

leur aliment, est que le mal devient leur substance, qu'elles meurent

dans un empoisonnement, une décomposition morale, comme finiraient des

êtres qui ne se seraient jamais repus que de pourritures. C'est pourquoi

il a été dit qu'elles ressemblent à «des sépulcres blanchis qui

paraissent beaux au dehors et au dedans sont pleins d'ossements de morts

et de toute espèce d'impuretés[1401]». Et si ces paroles semblent trop

vives, qu'on se souvienne que celui qui a été, pour notre occident, le

créateur et le divin poète de la charité, a oublié sa mansuétude et pris

un esprit de colère, pour parler de la race des hypocrites qui paient la

dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin et laissent ce qui est le plus

important dans la loi: la justice, la miséricorde et la fidélité. Et

qu'on se rappelle également qu'il trouvait leur crime plus abominable

que tous les autres, et qu'il fit toujours paraître «plus d'indignation

et un zèle plus amer contre cette prétendue sévérité pharisaïque que

contre les désordres les plus énormes des publicains et des femmes

prostituées de Jérusalem[1402]». Qu'ils restent donc à l'écart! Ils sont

inaptes à juger le poète. Il les a abhorrés par dessus tout; il a été un

de ceux qui les ont châtiés des lanières les plus coupantes. Sa

poussière doit frémir de colère quand ils s'entretiennent de lui.

[Note 1401: Mathieu, XXIII. 27.]

[Note 1402: Bourdaloue. _Sermon sur la Sévérité

Évangélique._]

C'est dans d'autres conditions d'esprit qu'il faut apprécier une vie

comme celle de Burns et, on peut le dire, toutes les vies. Il est

nécessaire d'établir premièrement en soi cette conviction que

l'histoire d'un caractère, comme celle d'un organisme ou celle d'un

monde, n'est pas une page blanche, un repos de pureté, mais un

équilibre oscillant de vie et de mort, un combat de bien et de mal, le

pénible dégagement d'un peu de mieux hors de beaucoup de désordre, le

mélange d'ombre et de rayons dont sont faites les années et où roule

l'univers. Aucune vie, pas plus qu'aucune époque, ne réalise le bien.

Elles ont rempli leur office lorsqu'elles ont conquis et légué quelque

progrès; ce qui les juge n'est pas l'endroit où elles s'arrêtent, mais

ce qu'elles ont fait de chemin. Le vrai jugement sur tout homme, c'est

donc que le bien atténue et compense le mal; qu'une faute, plusieurs,

ne ruinent pas une âme où les bons efforts dominent; qu'une vie est un

ensemble dont il faut prendre l'effet général, l'intention et pour

ainsi dire la moyenne.

Au-dessus de cette pensée, il est prudent d'asseoir encore cette

réserve qu'une seule action est infinie et le noeud d'une multitude de

choses tandis que notre vision est un pauvre instrument, une pince

étroite et maladroite, qui accroche à peine deux ou trois fibres, dans

cet écheveau, où par milliers se croisent et se mêlent les motifs, les

intentions, les illusions, les ignorances, les aspirations, les

insuffisances et les fatalités. Nous ignorons les profondeurs d'un

acte, ignorées de celui même qui l'accomplit; à plus forte raison, les

profondeurs d'une vie. Burns avait compris tout ce qui nous échappe

dans la conduite des autres.

Jugez doucement votre frère, l'homme,

Plus doucement encore la femme, votre soeur;

Encore qu'ils puissent errer un peu,

Se dévoyer est chose humaine;

Un point reste toujours obscur:

Le motif _pourquoi_ ils ont agi;

Et tout aussi impuissante êtes-vous à savoir

Combien peut-être ils le regrettent.

Celui qui a fait le coeur, c'est lui seul

Qui, définitivement, peut nous juger;

Il connaît toutes les cordes--leurs sons divers,

Tous les ressorts,--leurs poussées diverses.

Soyons donc muets devant la balance,

Nous ne pourrons jamais l'ajuster;

Ce qui a été accompli, nous pouvons en partie le peser:

Nous ne savons pas ce qui a été réprimé[1403].

[Note 1403: _Address to the Unco' Good or the Rigidly

Rightuous._]

Il est obligatoire d'apporter, devant un fait moral, au moins les

mêmes précautions et les mêmes défiances que devant un fait physique.

Dans le plus minuscule de ceux-ci, les dessous sont inscrutables, les

racines innombrables. Ce sera peut-être un jour le bienfait spirituel

de la science, et sa plus solide contribution à la morale, que

d'enseigner au monde social les conditions d'évidence et la timidité

d'affirmation.

Et après qu'on aura réfléchi de cette manière et placé son

intelligence au véritable point d'où il est permis de considérer son

semblable, il est encore au-dessus de tout cela de comprendre que

l'indulgence est non-seulement notre plus sage maintien parce qu'il

est le plus modeste; mais qu'elle est encore la plus haute position

intellectuelle, parce qu'elle est la plus vaste, et que voir une faute

dans un horizon de pardon, c'est respecter doublement la vérité, car

c'est placer ce que nous savons dans sa relation avec ce qui s'étend

ignoré de nous. Heureux et plus clairvoyants encore, et en réalité

plus généralisateurs et plus synthétiques, sont ceux qui voient

naturellement avec bonté, qui ont reçu la bienveillance comme un génie

et une façon d'être, ainsi qu'à d'autres est échue la beauté! Ceux-là

seuls sont proches de la vie, et leur discours de pardon est,

au-dessus même de la prière, le plus noble des bruits humains actuels.

C'est avec une telle préparation qu'il faut juger autrui, à moins

d'être un méchant.

Celui qui reposait dans le cimetière de Dumfries avait été un homme

dans le sens entier du mot, avec tout ce qu'il entraîne de qualités et

de faiblesses. C'était une nature fougueuse, qui se précipitait dans

le mal comme dans le bien, par générosité d'âme ou exigence

d'instincts. Il avait une personnalité violente et impérieuse, dont le

sentiment a eu la primauté sur toute sa vie. Elle se manifestait par

deux traits caractéristiques, qu'il avait bien saisis lui-même en

lui-même: l'orgueil et les passions, lesquelles furent les maîtresses

et les conductrices de sa vie.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 65 / 67 段