[Note 1365: _To Mrs Dunlop._ 12th July 1796]

Il laissait paraître par des réflexions mélancoliques, mais très

calmes, qu'il n'ignorait pas où il en était. Il était allé prendre le

thé chez la veuve du ministre d'une paroisse voisine. Son aspect

altéré avait produit un silence sympathique. Le soir était radieux,

et, par la fenêtre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La

fille du ministre, qui était grande admiratrice de Burns, craignant

que cette lumière ne fût trop forte pour lui, se leva pour baisser les

stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air

de grande douceur, il la remercia en ajoutant: «Oh! laissez-le

briller, il ne brillera plus longtemps pour moi.»

* * * * *

Ce séjour dans cette solitude, sur une grève immense et nue, fut pour

le poète comme une retraite, une préparation, avant la mort. Il savait

que son arrêt était prononcé, que son heure était marquée et

prochaine.

Il entrait dans ces jours solennels, pleins déjà d'éternité, qui

relèvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brève

alors! C'était hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le

séjour à Irvine et la rencontre de Brown, les années d'apprentissage

de Lochlea, les premières amours, les premières chansons, et Tarbolton

avec ses réunions maçonniques! C'était hier Mossgiel, et ses mois

lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son coeur,

l'orage de Jane Armour et la fuite préparée, et le coup de soleil de

gloire. C'était hier l'apothéose d'Édimbourg, la ville affolée de lui,

la rencontre de Clarinda; puis une période pénible dont il ne se rend

pas bien compte, mais où il sent que quelque chose aurait pu mieux

tourner. C'est plus près encore, Ellisland, les revers, les joies et

les tourments des nouveau-nés, les années amères de Dumfries. Et déjà

le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui, à l'autre

extrémité, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle

avec sa décoration de désirs et d'espoirs, est maintenant comme une

tapisserie repliée, un tas petit et confus, sans signification, toutes

ses scènes réduites et déformées, prêt à être enlevé. Oui, c'est déjà

le terme! Avec cette promptitude, la nécessité désespérante de mourir

est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturité! Il n'a que

37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant

de poésie en soi! Hélas! voici déjà les épaisses ténèbres, l'ombre de

la mort est sur ses paupières, et le monde n'apparaît plus que comme

un paysage qui blêmit et se fond dans un crépuscule.

Il est possible de pénétrer plus avant dans les méditations de ces

dernières journées. Presque tous les hommes ont les mêmes pensées en

ces suprêmes instants. Dans l'évanouissement de la vie, tant de choses

jadis importantes et souhaitables sont à présent chétives,

indifférentes. Tous ces désirs, ces inquiétudes, ces intérêts, ces

entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour

lesquels nous nous sommes montrés si diligents, tout ce tumulte, que

cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les

cendres de campements quittés, et leur suite ne sert plus qu'à

marquer notre chemin vers cet endroit d'où elles semblent vaines. Tout

a pâli, tout est décoloré, tout s'en va, tout est ombre et vanité! Et

néanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonné

sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force à mesure

qu'elle s'efface, une inquiétude grandissante et forte, comment cette

vanité a été employée. Ce doute finit par absorber la vie elle-même;

il ne subsiste plus d'elle que cette anxiété. Étrange contradiction!

L'usage de ce rien oblitéré nous devient redoutable. Ce qui faisait la

vie est dissipé en fumée, en air invisible; mais le regret des actions

mauvaises, le repentir des souffrances infligées, le douloureux

étonnement d'avoir torturé d'autres âmes pour si peu, se lèvent. La

substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention;

elle seule semble constituer tout notre passé.

Son âme était bien faite pour éprouver fortement ces impressions.

L'inanité de ce monde est le thème de la doctrine presbytérienne dont

il avait, malgré tout, été nourri; et son robuste esprit, capable de

s'emparer des choses, l'était aussi de les mesurer. Dans les instants

où il ne s'enivrait pas d'elle, il avait toujours considéré la vie

comme peu. Il y avait longtemps qu'il avait comparé l'homme à un petit

faisceau de passions, d'appétits et de caprices[1366]. Le lien qui les

retenait ensemble en lui allait se dénouer. Il n'en était pas

davantage. D'ailleurs les joies sont si rapides! Il y avait longtemps

aussi qu'il avait dit:

[Note 1366: _The Author's Journal._ 15th June 1788.]

Hélas! qui peut désirer de nombreuses années! qu'est-ce sinon

traîner l'existence jusqu'à ce que nos joies expirent

graduellement et nous laissent dans une nuit de détresse; comme

les ténèbres qui effacent l'une après l'autre les étoiles, de la

face de la nuit, et nous abandonnent, sans un rayon de

consolation, dans le désert hurlant[1367].

[Note 1367: _To Mrs Dunlop._ Oct. 1792.]

S'il avait tout ce qu'il faut pour trouver méprisable l'affairement de

nos quelques ans, il avait en même temps une sagacité et une

susceptibilité morales qui devaient lui rendre cruel l'examen du

passé. Il avait toujours eu, probablement par suite de l'éducation

paternelle, un vif sentiment de ses fautes. Les cris de repentir

éclatent à chaque instant dans ses lettres et sont déchirants. Sa

conscience avait toujours été pour lui une torture.

Il n'y a rien, dans la fabrique de l'homme, qui semble aussi

inexplicable que cette chose appelée conscience. Si ce chien,

dont les glapissements sont si gênants, avait le pouvoir

d'empêcher le mal, il pourrait être utile; mais, au début de

l'acte, ses faibles efforts sont aux bouillonnements de la

passion ce que les jeunes gelées d'un matin d'automne sont à

l'ardeur sans nuage du soleil levant. Et les mouvements

tumultueux de la mauvaise action ne sont pas plutôt passés, que,

parmi les amères conséquences de notre folie, dans le tourbillon

même de notre horreur, se dresse la conscience qui nous déchire

avec les sentiments des maudits[1368].

[Note 1368: _To Peter Stuart._ Feb. 1787.]

Ces regrets, dont sa correspondance est semée, pour sincères qu'ils

fussent, manquaient de quelque chose; ils étaient trop personnels. Il

paraissait regretter ses égarements, pour lui plus que pour les

autres. Mais les approches de la mort ne sont pas égoïstes. Dans le

dépouillement progressif de notre individualité, la considération

d'autrui prend du relief et s'avance vers nous. Burns put avoir alors

le plein discernement des douleurs qu'il avait causées. Hélas! elles

étaient nombreuses: les regards attristés de son père expirant, les

larmes, à plusieurs reprises renouvelées, de sa mère, le chagrin

installé à son propre foyer, des coeurs déchirés, des vies compromises

ou perdues, Jenny Clow mourante dans une mansarde, Anna Clark chez sa

soeur; par dessus tout l'image de la douce fille des Hautes-Terres,

dont il n'avait eu le courage de confier l'histoire à personne. Ce

secret surtout était sa blessure profonde. Était-il possible qu'il eût

créé tant de douleurs! Est-ce lui qui avait causé ces afflictions?

C'est l'instant où nous reviennent les amertumes que nous avons

versées aux autres. C'est la défaite de l'homme par sa conscience.

Dans la dissolution de son être, il sent clairement la méprise de la

personnalité; il est plus près de l'existence commune; elle pénètre et

gémit en lui, en sorte qu'il souffre des souffrances qu'il lui a

faites. Lamentable aveuglement! C'est donc pour cette figure creuse et

fugitive qu'il a infligé ces sacrifices! Et rien, ô coeur désabusé, ô

coeur qui s'élargit dans la diminution de sa vie, rien pour compenser

ces blessures et ces pleurs, que la poussière d'une bienveillance

générale et des souhaits ineffectifs de bonheur universel!

Ses réflexions ne s'attardaient pas dans le passé; elles se tournaient

vers le futur immédiat. Dans cette calme crainte, qui est en face de

la mort la seule contenance d'une âme courageuse et réfléchie, qui

peut empêcher sa pensée de prendre les devants, de le précéder vers

ces ombres? Même dans les esprits les plus obscurs et les plus

grossiers, même en ceux qui ne se sont jusque-là nourris que de bas

réel, il se fait un effort pour rassembler un peu de clarté et de

confiance. Ils éprouvent le besoin d'un viatique pour la ténébreuse

aventure. Nul doute que, pendant les méditations de ces journées

solennelles, Burns n'ait essayé de rassembler ce qu'il pouvait y avoir

en lui de croyance éparse et d'en tirer une lumière. Eut-il, avant

d'être entraîné, une conviction sur laquelle appuyer son départ de

toute chose? Ces heures suprêmes que continrent-elles? la foi? ou une

espérance plus vague, un peut-être optimiste? ou les troubles de

l'anxiété? ou l'arrêt d'une négation?

Il avait, il le dit lui-même, été très loin dans le doute. Ensuite il

s'était rapproché d'un sentiment religieux, qui néanmoins n'était pas

la foi. Il ne semble pas avoir cru à la Révélation. Il parle du Christ

avec révérence, mais sans adoration. Il le considère comme un

intermédiaire d'origine divine. Il n'est pas très aisé de définir

clairement comment il le concevait. C'est d'ailleurs une confusion qui

existe chez tous ceux qui, sans trancher nettement pour l'humanité ou

la divinité, essayent un compromis entre les deux et, substituant au

mélange des deux natures, un mélange incompréhensible de termes divins

et humains, remplacent la foi par du mysticisme philosophique. Ce

n'était pas le cas chez Burns: son esprit était plus simple et moins

exercé aux extases. Il est vraisemblable qu'il hésitait à aller

jusqu'au bout. Il n'avait pas, du reste, les données du problème. La

figure du Christ restait pour lui inexplicable, quoiqu'il lui reconnût

quelque chose de surhumain.

L'Être suprême a placé l'administration immédiate de toutes ces

choses, pour des fins sages et bonnes, connues de lui seul, entre

les mains de Jésus-Christ, un grand personnage, dont nous ne

pouvons comprendre la position envers lui, mais dont le rapport

envers nous est celui d'un guide et d'un sauveur, et qui, si

notre endurcissement et nos fautes n'y font obstacle, nous

conduira tous, à la fin, par des voies diverses et des moyens

divers, à la félicité[1369].

[Note 1369: _To Clarinda._ Jan. 8th, 1788.]

Et ailleurs il disait:

Jésus-Christ, toi le plus aimable des personnages! J'ai confiance

que tu n'es pas un imposteur et que ta révélation de scènes

heureuses d'existence, au-delà de la mort et de la tombe, n'est

pas une des nombreuses duperies qui, coup sur coup, ont été

pratiquées sur le crédule genre humain. J'ai confiance que, en

toi, «toutes les familles de la terre seront bénies» parce

qu'elles seront réunies dans un meilleur monde, dans lequel tous

les liens qui ont attaché les coeurs entre eux, dans cet état

présent d'existence, nous seront bien plus chers, chers au-delà

de ce que nous pouvons concevoir[1370].

[Note 1370: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.]

Et encore ceci qui est peut-être plus probant:

J'irai plus loin et j'affirmerai que, d'après la sublimité,

l'excellence, la pureté de sa doctrine et de ses préceptes, avec

lesquels toute la sagesse et la science accumulées de nombreux

siècles antérieurs ne sauraient entrer en parallèle, quoique, _en

apparence_, il fut lui-même le plus obscur et le plus illettré de

notre espèce, à cause de cette raison, Jésus-Christ émanait de

Dieu[1371].

[Note 1371: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.]

Manifestement ce ne sont pas là des paroles de croyant. Ce n'est pas

ainsi qu'on approche le double mystère de la Trinité et de

l'Incarnation, ces ineffables tabernacles de la Foi. Pour les fidèles,

la relation du Christ, vis-à-vis du Dieu-Père, est définie,

indiscutable comme une lumière, encore que l'intelligence ne comprenne

pas comment cette lumière s'est produite. L'homme qui s'exprime ainsi

sur Jésus-Christ n'est pas enveloppé du respect terrifiant du dogme;

il ne se sent pas en présence du Fils de Dieu, du Sauveur prédit, du

Médiateur, de la Victime céleste, de l'Agneau divin; il n'est pas en

posture d'adoration. Encore est-il utile de remarquer que ces passages

sont écrits à des femmes pieuses, dont il ne voulait pas offenser

ouvertement la croyance: le premier à Clarinda, les deux autres à Mrs

Dunlop. Ce sont les seuls passages où paraisse le nom du Christ, et

ils datent de plusieurs années avant sa mort.

À défaut d'une foi assurée et précise, il s'était fait une religion à

son usage. Il y avait été amené par des considérations à peu près

exclusivement humaines, par l'autorité du consentement universel et

l'unanimité de la race à imaginer un au-delà.

La Religion, ma chère Amie, est la vraie consolation! une solide

croyance en un état futur d'existence; proposition si

manifestement probable, que, en mettant la révélation de côté,

toutes les nations et tous les peuples, aussi loin que les

recherches ont pénétré, y ont cru fermement, d'une façon ou d'une

autre, depuis 4000 ans.

En vain voudrions-nous raisonner et prétendre que nous doutons.

Je l'ai fait moi-même jusqu'à un point très audacieux. Mais quand

j'eus réfléchi que j'étais en opposition avec les plus ardents

souhaits et les plus chères espérances des hommes bons, et que je

rompais en visière avec la croyance humaine de tous les siècles,

je fus honteux de ma propre conduite[1372].

[Note 1372: _To Mrs Dunlop._ 6th Sept. 1789.]

Et autre part, il semble moins être frappé de la vérité de la Religion

que de son utilité. On dirait qu'il la considère surtout comme une

façon de traverser la vie.

Cependant je suis tellement convaincu qu'une foi inébranlable

dans les doctrines de la religion est nécessaire, non seulement

en ce qu'elle fait de nous des hommes meilleurs, mais encore en

ce qu'elle a fait des hommes plus heureux, que je prendrai bon

soin que votre petit filleul et toutes les petites créatures qui

me nommeront père les apprennent[1373].

[Note 1373: _To Mrs Dunlop._ 22nd Aug. 1792.]

De ces motifs s'était formée en lui une croyance vague, conjecturale,

née d'aspirations plutôt que de raisonnements. C'était un déisme

optimiste, à la façon de celui de Rousseau, moins solide pourtant. Il

ne s'était pas organisé en lui: il n'était pas établi sur une analyse

psychologique et édifié par une suite de déductions, comme la

_Profession de foi du Vicaire Savoyard_. C'était quelque chose de

moins logique, de moins cohérent, de mouvant. C'était un souhait qu'il

prenait pour une conviction, sans y apporter de preuves, sans

l'essayer même, et autour duquel flottaient par instants comme des

lambeaux de la foi de son enfance. Le passage suivant, de beaucoup le

plus explicite et le plus complet qu'il ait écrit sur ce sujet, peut

être considéré comme l'exposé théorique de sa conception religieuse.

La Religion, mon honorée amie, est sûrement une chose simple,

puisqu'elle concerne également les ignorants et les savants, les

pauvres et les riches. Qu'il existe un Être suprême,

incompréhensible, auquel je dois mon existence; que cet Être

doive connaître intimement les opérations et le développement des

ressorts intérieurs et la conduite extérieure, qui en est la

conséquence, de cette Créature qu'il a faite, ce sont là, je

pense, des propositions évidentes par elles-mêmes. Qu'il y ait

une distinction réelle et éternelle entre le vice et la vertu, et

partant que je sois une créature responsable, que, d'après la

nature apparente de l'âme humaine aussi bien que d'après

l'imperfection évidente, que dis-je? l'injustice certaine de

l'administration des choses, à la fois dans le monde moral et

matériel, il doive y avoir une scène d'existence rétributive

au-delà de la tombe, ce sont là des vérités qui doivent, je

pense, être reconnues par tous ceux qui se donnent un instant de

réflexion[1374].

[Note 1374: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.]

C'est, à première vue, une profession de foi suffisante pour guider

dans la vie et soutenir devant la mort. En effet des hommes ont vécu

et sont morts fortement avec ce credo. Mais une simple formule ne

suffit pas; elle ne prend de consistance que par l'effort de

démonstration, et d'étendue que par l'effort d'analyse, auxquels nous

la soumettons; elle n'a d'action que par les convictions partielles et

les applications quotidiennes que nous en tirons, par les combinaisons

que nous en faisons avec les actes de notre vie. Une croyance ainsi

obtenue peut avoir des soubassements défectueux; comme ils reposent

sur la nature même de celui qui l'a édifiée, elle est pour lui

irréfutable, et possède l'autorité et l'effet de la vérité. C'est

ainsi qu'une vie peut s'appuyer sur une doctrine incomplète ou fausse

et en recevoir son harmonie.

Mais la déclaration religieuse de Burns était loin de remplir ces

conditions; elle n'était réellement qu'une formule. Elle manquait de

solidité et de cohésion intellectuelles, car elle n'avait été l'objet

d'aucun effort, elle n'était étayée sur aucune critique préalable, et

soutenue par aucun raisonnement latéral. C'était en somme une idée

acceptée par un procédé analogue à celui de la foi, de laquelle il

avait élagué ce qui blessait sa raison ou gênait sa passion. Elle

manquait d'efficacité morale, et c'était un autre effet de la même

cause. N'ayant pas été détaillée, subdivisée, n'ayant subi aucun

examen, ni personnel comme celui de certains philosophes, ni collectif

et traditionnel comme celui d'une Église, elle restait à l'état

nébuleux; elle n'était pas réglementée, pas codifiée; il n'en sortait

rien de défini, rien d'impératif, pas un précepte positif, applicable.

Elle ne fut jamais pour lui une source d'énergie morale, un livre de

discipline, elle fut sans action sur sa vie. À aucune des crises où

un contrôle supérieur peut nous soutenir ou nous réprimer, on ne la

voit paraître. Elle ne semble pas avoir comporté à ses yeux de

sanction bien nette. La sanction du châtiment n'y figure pas. La seule

qu'il y introduise est une récompense, tenue en réserve pour ceux qui

possédèrent pendant leur vie une bonté généreuse et une certaine

disposition bienveillante envers toutes les créatures, quelles

qu'aient d'ailleurs été les fautes qu'ils aient commises.

Pauvre Fergusson! s'il y a une vie au-delà de la tombe, ce qui

existe, j'en ai la confiance, et s'il y a un Dieu qui gouverne

toute la Nature, ce qui existe, j'en suis sûr, tu goûtes

maintenant l'existence dans le monde glorieux, où le seul mérite

du coeur est ce qui distingue l'homme; où les richesses, privées

de leur puissance d'acheter le plaisir, retournent à la matière

sordide d'où elles sont nées; où les titres et les honneurs ne

sont plus que les rêveries abandonnées d'un songe vain; et où

cette lourde vertu, qui est l'effet tout négatif d'une stupidité

paisible, et ces folies imprudentes, quoique souvent

désastreuses, qui sont les aberrations inévitables de la frêle

nature humaine, seront jetées également dans l'oubli comme si

elles n'avaient jamais existé[1375].

[Note 1375: _To Peter Stuart._ Aug. 1789.]

En réalité, c'était simplement une religion d'imagination, moins

encore, une aspiration, un souhait. Il n'a fait que demander à un état

futur la continuation de la vie présente, de ce mode de vie qui était

tout pour lui: l'amour, et après celui-ci, l'amitié. Il avait besoin

de croire que les tendresses et les affections d'ici-bas ne périraient

pas, et, de ce rêve, il avait fait une religion, ou il avait créé une

religion pour réaliser ce rêve. Le dogme principal et on peut dire le

dogme unique était cette espérance dans une réunion céleste. Le

passage suivant manifeste bien l'origine sentimentale et le champ très

limité de cette foi:

Comme presque toutes mes opinions religieuses viennent de mon

coeur, je suis merveilleusement séduit par l'idée que je pourrai

conserver un tendre commerce avec l'ami chèrement aimé, et avec

la maîtresse encore plus chèrement aimée qui s'en est allée pour

le monde de l'esprit[1376].

[Note 1376: _To Dr Moore._ 28th Feb. 1791.]

Ce n'était guère qu'une façon de prolonger la vie actuelle, la vie

terrestre qu'il vivait avec tant d'intensité. On a vu à propos de Mary

Campbell combien cette rêverie lui était familière.

Il est trop évident qu'au moment des détresses, une religion de cette

sorte ne pouvait être d'aucune utilité. Elle manquait trop de

précision et de certitude; elle était trop distante et trop vague.

Tant que les maux sont éloignés de nous, une foi flottante semble un

remède suffisant: l'idée de la foi contrebalance l'idée du mal. Mais

quand le mal prend corps, se manifeste en maux particuliers qui nous

étreignent, il faut, pour qu'il naisse un soulagement, que cette foi

s'exprime elle aussi en actes individuels, et qu'une suite de combats

singuliers s'engage entre ses secours et nos souffrances. Cela est à

ce point qu'on ne conçoit guère une religion protectrice, sans rite et

sans prière. Une âme ne s'appuie pas sur de l'abstrait: elle a besoin

d'invoquer quelqu'un. Il faut qu'à ses gémissements une voix réponde,

et un écho, fût-il celui d'un monde, ne lui suffira jamais. Et, par

ailleurs, il manquait à cette foi plus encore. Elle n'avait jamais eu

d'exigence. Pour qu'une croyance fasse quelque chose pour nous, il

faut que nous ayons fait quelque chose pour elle. C'est en nous

contraignant à ses préceptes que nous avons pris conscience de sa

puissance; plus nous lui avons offert, plus elle nous rassure; elle

est forte de ce qu'elle a obtenu de nous, et elle nous rend en soutien

ce que nous lui avons donné en sacrifice. La croyance de Burns ne lui

avait imposé aucun devoir, elle ne pouvait lui fournir aucun refuge.

Encore si cette foi, telle quelle, avait été fixe, invariable. Mais

elle était brisée par des fluctuations de doute. C'était une surface,

une glace, qui se rompait par moments, quitte à se reformer ensuite.

J'ai tout le respect possible pour le monde d'outre-tombe dont on

parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la vertu

mérite puisse être une réalité[1377].

[Note 1377: _To Robert Ainslie._ June 30th 1788.]

Et ailleurs:

Peut-il être possible que, lorsque je me démettrai de cet être

frêle et fiévreux, je me trouve encore dans un état d'existence

consciente! Quand le dernier hoquet de l'agonie aura annoncé que

je ne suis plus, à ceux qui m'ont connu et aux quelques-uns qui

m'ont aimé; quand le cadavre froid, roide, inconscient, affreux,

sera rendu à la terre pour être la proie de reptiles immondes et

pour devenir avec le temps le sol qu'on foule aux pieds; serai-je

encore tiède de vie, voyant et vu, chérissant et chéri? Ô vous,

vénérables sages, et saints Flamines, y a-t-il de la probabilité

dans vos conjectures, de la vérité dans vos histoires d'un autre

monde au-delà de la mort; ou bien sont-elles toutes également des

visions sans fondement et des fables fabriquées? S'il y a une

autre vie, elle ne doit être que pour ceux qui furent justes,

bienveillants, aimables, humains; quelle pensée flatteuse, alors,

est un monde à venir! Plut à Dieu que je le crusse aussi

fermement que je le souhaite ardemment![1378]

[Note 1378: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.]

N'est-ce pas là, à proprement parler, le doute? Quand l'affirmation

n'est pas absolue, elle perd sa vertu de sécurité. Carlyle a dit: «Il

n'a pas de Religion.... Son coeur, à la vérité, est animé d'un

tremblement d'adoration, mais il n'y a pas de temple dans son

entendement. Il vit dans l'obscurité et dans l'ombre du doute. Sa

Religion, aux meilleurs moments, est un souhait anxieux; comme celle

de Rabelais, «un grand Peut-être[1379]». À son dernier moment, il

pouvait répéter avec la même angoisse son cri d'interrogation qui lui

revenait souvent:

[Note 1379: Carlyle. _Essay on Burns._]

Dites-nous, ô morts,

Aucun de vous, par pitié, ne trahira-t-il le secret

De ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 64 / 67 段