Il laissait paraître par des réflexions mélancoliques, mais très
calmes, qu'il n'ignorait pas où il en était. Il était allé prendre le
thé chez la veuve du ministre d'une paroisse voisine. Son aspect
altéré avait produit un silence sympathique. Le soir était radieux,
et, par la fenêtre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La
fille du ministre, qui était grande admiratrice de Burns, craignant
que cette lumière ne fût trop forte pour lui, se leva pour baisser les
stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air
de grande douceur, il la remercia en ajoutant: «Oh! laissez-le
briller, il ne brillera plus longtemps pour moi.»
* * * * *
Ce séjour dans cette solitude, sur une grève immense et nue, fut pour
le poète comme une retraite, une préparation, avant la mort. Il savait
que son arrêt était prononcé, que son heure était marquée et
prochaine.
Il entrait dans ces jours solennels, pleins déjà d'éternité, qui
relèvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brève
alors! C'était hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le
séjour à Irvine et la rencontre de Brown, les années d'apprentissage
de Lochlea, les premières amours, les premières chansons, et Tarbolton
avec ses réunions maçonniques! C'était hier Mossgiel, et ses mois
lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son coeur,
l'orage de Jane Armour et la fuite préparée, et le coup de soleil de
gloire. C'était hier l'apothéose d'Édimbourg, la ville affolée de lui,
la rencontre de Clarinda; puis une période pénible dont il ne se rend
pas bien compte, mais où il sent que quelque chose aurait pu mieux
tourner. C'est plus près encore, Ellisland, les revers, les joies et
les tourments des nouveau-nés, les années amères de Dumfries. Et déjà
le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui, à l'autre
extrémité, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle
avec sa décoration de désirs et d'espoirs, est maintenant comme une
tapisserie repliée, un tas petit et confus, sans signification, toutes
ses scènes réduites et déformées, prêt à être enlevé. Oui, c'est déjà
le terme! Avec cette promptitude, la nécessité désespérante de mourir
est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturité! Il n'a que
37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant
de poésie en soi! Hélas! voici déjà les épaisses ténèbres, l'ombre de
la mort est sur ses paupières, et le monde n'apparaît plus que comme
un paysage qui blêmit et se fond dans un crépuscule.
Il est possible de pénétrer plus avant dans les méditations de ces
dernières journées. Presque tous les hommes ont les mêmes pensées en
ces suprêmes instants. Dans l'évanouissement de la vie, tant de choses
jadis importantes et souhaitables sont à présent chétives,
indifférentes. Tous ces désirs, ces inquiétudes, ces intérêts, ces
entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour
lesquels nous nous sommes montrés si diligents, tout ce tumulte, que
cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les
cendres de campements quittés, et leur suite ne sert plus qu'à
marquer notre chemin vers cet endroit d'où elles semblent vaines. Tout
a pâli, tout est décoloré, tout s'en va, tout est ombre et vanité! Et
néanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonné
sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force à mesure
qu'elle s'efface, une inquiétude grandissante et forte, comment cette
vanité a été employée. Ce doute finit par absorber la vie elle-même;
il ne subsiste plus d'elle que cette anxiété. Étrange contradiction!
L'usage de ce rien oblitéré nous devient redoutable. Ce qui faisait la
vie est dissipé en fumée, en air invisible; mais le regret des actions
mauvaises, le repentir des souffrances infligées, le douloureux
étonnement d'avoir torturé d'autres âmes pour si peu, se lèvent. La
substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention;
elle seule semble constituer tout notre passé.
Son âme était bien faite pour éprouver fortement ces impressions.
L'inanité de ce monde est le thème de la doctrine presbytérienne dont
il avait, malgré tout, été nourri; et son robuste esprit, capable de
s'emparer des choses, l'était aussi de les mesurer. Dans les instants
où il ne s'enivrait pas d'elle, il avait toujours considéré la vie
comme peu. Il y avait longtemps qu'il avait comparé l'homme à un petit
faisceau de passions, d'appétits et de caprices[1366]. Le lien qui les
retenait ensemble en lui allait se dénouer. Il n'en était pas
davantage. D'ailleurs les joies sont si rapides! Il y avait longtemps
aussi qu'il avait dit:
[Note 1366: _The Author's Journal._ 15th June 1788.]
Hélas! qui peut désirer de nombreuses années! qu'est-ce sinon
traîner l'existence jusqu'à ce que nos joies expirent
graduellement et nous laissent dans une nuit de détresse; comme
les ténèbres qui effacent l'une après l'autre les étoiles, de la
face de la nuit, et nous abandonnent, sans un rayon de
consolation, dans le désert hurlant[1367].
[Note 1367: _To Mrs Dunlop._ Oct. 1792.]
S'il avait tout ce qu'il faut pour trouver méprisable l'affairement de
nos quelques ans, il avait en même temps une sagacité et une
susceptibilité morales qui devaient lui rendre cruel l'examen du
passé. Il avait toujours eu, probablement par suite de l'éducation
paternelle, un vif sentiment de ses fautes. Les cris de repentir
éclatent à chaque instant dans ses lettres et sont déchirants. Sa
conscience avait toujours été pour lui une torture.
Il n'y a rien, dans la fabrique de l'homme, qui semble aussi
inexplicable que cette chose appelée conscience. Si ce chien,
dont les glapissements sont si gênants, avait le pouvoir
d'empêcher le mal, il pourrait être utile; mais, au début de
l'acte, ses faibles efforts sont aux bouillonnements de la
passion ce que les jeunes gelées d'un matin d'automne sont à
l'ardeur sans nuage du soleil levant. Et les mouvements
tumultueux de la mauvaise action ne sont pas plutôt passés, que,
parmi les amères conséquences de notre folie, dans le tourbillon
même de notre horreur, se dresse la conscience qui nous déchire
avec les sentiments des maudits[1368].
[Note 1368: _To Peter Stuart._ Feb. 1787.]
Ces regrets, dont sa correspondance est semée, pour sincères qu'ils
fussent, manquaient de quelque chose; ils étaient trop personnels. Il
paraissait regretter ses égarements, pour lui plus que pour les
autres. Mais les approches de la mort ne sont pas égoïstes. Dans le
dépouillement progressif de notre individualité, la considération
d'autrui prend du relief et s'avance vers nous. Burns put avoir alors
le plein discernement des douleurs qu'il avait causées. Hélas! elles
étaient nombreuses: les regards attristés de son père expirant, les
larmes, à plusieurs reprises renouvelées, de sa mère, le chagrin
installé à son propre foyer, des coeurs déchirés, des vies compromises
ou perdues, Jenny Clow mourante dans une mansarde, Anna Clark chez sa
soeur; par dessus tout l'image de la douce fille des Hautes-Terres,
dont il n'avait eu le courage de confier l'histoire à personne. Ce
secret surtout était sa blessure profonde. Était-il possible qu'il eût
créé tant de douleurs! Est-ce lui qui avait causé ces afflictions?
C'est l'instant où nous reviennent les amertumes que nous avons
versées aux autres. C'est la défaite de l'homme par sa conscience.
Dans la dissolution de son être, il sent clairement la méprise de la
personnalité; il est plus près de l'existence commune; elle pénètre et
gémit en lui, en sorte qu'il souffre des souffrances qu'il lui a
faites. Lamentable aveuglement! C'est donc pour cette figure creuse et
fugitive qu'il a infligé ces sacrifices! Et rien, ô coeur désabusé, ô
coeur qui s'élargit dans la diminution de sa vie, rien pour compenser
ces blessures et ces pleurs, que la poussière d'une bienveillance
générale et des souhaits ineffectifs de bonheur universel!
Ses réflexions ne s'attardaient pas dans le passé; elles se tournaient
vers le futur immédiat. Dans cette calme crainte, qui est en face de
la mort la seule contenance d'une âme courageuse et réfléchie, qui
peut empêcher sa pensée de prendre les devants, de le précéder vers
ces ombres? Même dans les esprits les plus obscurs et les plus
grossiers, même en ceux qui ne se sont jusque-là nourris que de bas
réel, il se fait un effort pour rassembler un peu de clarté et de
confiance. Ils éprouvent le besoin d'un viatique pour la ténébreuse
aventure. Nul doute que, pendant les méditations de ces journées
solennelles, Burns n'ait essayé de rassembler ce qu'il pouvait y avoir
en lui de croyance éparse et d'en tirer une lumière. Eut-il, avant
d'être entraîné, une conviction sur laquelle appuyer son départ de
toute chose? Ces heures suprêmes que continrent-elles? la foi? ou une
espérance plus vague, un peut-être optimiste? ou les troubles de
l'anxiété? ou l'arrêt d'une négation?
Il avait, il le dit lui-même, été très loin dans le doute. Ensuite il
s'était rapproché d'un sentiment religieux, qui néanmoins n'était pas
la foi. Il ne semble pas avoir cru à la Révélation. Il parle du Christ
avec révérence, mais sans adoration. Il le considère comme un
intermédiaire d'origine divine. Il n'est pas très aisé de définir
clairement comment il le concevait. C'est d'ailleurs une confusion qui
existe chez tous ceux qui, sans trancher nettement pour l'humanité ou
la divinité, essayent un compromis entre les deux et, substituant au
mélange des deux natures, un mélange incompréhensible de termes divins
et humains, remplacent la foi par du mysticisme philosophique. Ce
n'était pas le cas chez Burns: son esprit était plus simple et moins
exercé aux extases. Il est vraisemblable qu'il hésitait à aller
jusqu'au bout. Il n'avait pas, du reste, les données du problème. La
figure du Christ restait pour lui inexplicable, quoiqu'il lui reconnût
quelque chose de surhumain.
L'Être suprême a placé l'administration immédiate de toutes ces
choses, pour des fins sages et bonnes, connues de lui seul, entre
les mains de Jésus-Christ, un grand personnage, dont nous ne
pouvons comprendre la position envers lui, mais dont le rapport
envers nous est celui d'un guide et d'un sauveur, et qui, si
notre endurcissement et nos fautes n'y font obstacle, nous
conduira tous, à la fin, par des voies diverses et des moyens
divers, à la félicité[1369].
[Note 1369: _To Clarinda._ Jan. 8th, 1788.]
Et ailleurs il disait:
Jésus-Christ, toi le plus aimable des personnages! J'ai confiance
que tu n'es pas un imposteur et que ta révélation de scènes
heureuses d'existence, au-delà de la mort et de la tombe, n'est
pas une des nombreuses duperies qui, coup sur coup, ont été
pratiquées sur le crédule genre humain. J'ai confiance que, en
toi, «toutes les familles de la terre seront bénies» parce
qu'elles seront réunies dans un meilleur monde, dans lequel tous
les liens qui ont attaché les coeurs entre eux, dans cet état
présent d'existence, nous seront bien plus chers, chers au-delà
de ce que nous pouvons concevoir[1370].
[Note 1370: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.]
Et encore ceci qui est peut-être plus probant:
J'irai plus loin et j'affirmerai que, d'après la sublimité,
l'excellence, la pureté de sa doctrine et de ses préceptes, avec
lesquels toute la sagesse et la science accumulées de nombreux
siècles antérieurs ne sauraient entrer en parallèle, quoique, _en
apparence_, il fut lui-même le plus obscur et le plus illettré de
notre espèce, à cause de cette raison, Jésus-Christ émanait de
Dieu[1371].
[Note 1371: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.]
Manifestement ce ne sont pas là des paroles de croyant. Ce n'est pas
ainsi qu'on approche le double mystère de la Trinité et de
l'Incarnation, ces ineffables tabernacles de la Foi. Pour les fidèles,
la relation du Christ, vis-à-vis du Dieu-Père, est définie,
indiscutable comme une lumière, encore que l'intelligence ne comprenne
pas comment cette lumière s'est produite. L'homme qui s'exprime ainsi
sur Jésus-Christ n'est pas enveloppé du respect terrifiant du dogme;
il ne se sent pas en présence du Fils de Dieu, du Sauveur prédit, du
Médiateur, de la Victime céleste, de l'Agneau divin; il n'est pas en
posture d'adoration. Encore est-il utile de remarquer que ces passages
sont écrits à des femmes pieuses, dont il ne voulait pas offenser
ouvertement la croyance: le premier à Clarinda, les deux autres à Mrs
Dunlop. Ce sont les seuls passages où paraisse le nom du Christ, et
ils datent de plusieurs années avant sa mort.
À défaut d'une foi assurée et précise, il s'était fait une religion à
son usage. Il y avait été amené par des considérations à peu près
exclusivement humaines, par l'autorité du consentement universel et
l'unanimité de la race à imaginer un au-delà.
La Religion, ma chère Amie, est la vraie consolation! une solide
croyance en un état futur d'existence; proposition si
manifestement probable, que, en mettant la révélation de côté,
toutes les nations et tous les peuples, aussi loin que les
recherches ont pénétré, y ont cru fermement, d'une façon ou d'une
autre, depuis 4000 ans.
En vain voudrions-nous raisonner et prétendre que nous doutons.
Je l'ai fait moi-même jusqu'à un point très audacieux. Mais quand
j'eus réfléchi que j'étais en opposition avec les plus ardents
souhaits et les plus chères espérances des hommes bons, et que je
rompais en visière avec la croyance humaine de tous les siècles,
je fus honteux de ma propre conduite[1372].
[Note 1372: _To Mrs Dunlop._ 6th Sept. 1789.]
Et autre part, il semble moins être frappé de la vérité de la Religion
que de son utilité. On dirait qu'il la considère surtout comme une
façon de traverser la vie.
Cependant je suis tellement convaincu qu'une foi inébranlable
dans les doctrines de la religion est nécessaire, non seulement
en ce qu'elle fait de nous des hommes meilleurs, mais encore en
ce qu'elle a fait des hommes plus heureux, que je prendrai bon
soin que votre petit filleul et toutes les petites créatures qui
me nommeront père les apprennent[1373].
[Note 1373: _To Mrs Dunlop._ 22nd Aug. 1792.]
De ces motifs s'était formée en lui une croyance vague, conjecturale,
née d'aspirations plutôt que de raisonnements. C'était un déisme
optimiste, à la façon de celui de Rousseau, moins solide pourtant. Il
ne s'était pas organisé en lui: il n'était pas établi sur une analyse
psychologique et édifié par une suite de déductions, comme la
_Profession de foi du Vicaire Savoyard_. C'était quelque chose de
moins logique, de moins cohérent, de mouvant. C'était un souhait qu'il
prenait pour une conviction, sans y apporter de preuves, sans
l'essayer même, et autour duquel flottaient par instants comme des
lambeaux de la foi de son enfance. Le passage suivant, de beaucoup le
plus explicite et le plus complet qu'il ait écrit sur ce sujet, peut
être considéré comme l'exposé théorique de sa conception religieuse.
La Religion, mon honorée amie, est sûrement une chose simple,
puisqu'elle concerne également les ignorants et les savants, les
pauvres et les riches. Qu'il existe un Être suprême,
incompréhensible, auquel je dois mon existence; que cet Être
doive connaître intimement les opérations et le développement des
ressorts intérieurs et la conduite extérieure, qui en est la
conséquence, de cette Créature qu'il a faite, ce sont là, je
pense, des propositions évidentes par elles-mêmes. Qu'il y ait
une distinction réelle et éternelle entre le vice et la vertu, et
partant que je sois une créature responsable, que, d'après la
nature apparente de l'âme humaine aussi bien que d'après
l'imperfection évidente, que dis-je? l'injustice certaine de
l'administration des choses, à la fois dans le monde moral et
matériel, il doive y avoir une scène d'existence rétributive
au-delà de la tombe, ce sont là des vérités qui doivent, je
pense, être reconnues par tous ceux qui se donnent un instant de
réflexion[1374].
[Note 1374: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.]
C'est, à première vue, une profession de foi suffisante pour guider
dans la vie et soutenir devant la mort. En effet des hommes ont vécu
et sont morts fortement avec ce credo. Mais une simple formule ne
suffit pas; elle ne prend de consistance que par l'effort de
démonstration, et d'étendue que par l'effort d'analyse, auxquels nous
la soumettons; elle n'a d'action que par les convictions partielles et
les applications quotidiennes que nous en tirons, par les combinaisons
que nous en faisons avec les actes de notre vie. Une croyance ainsi
obtenue peut avoir des soubassements défectueux; comme ils reposent
sur la nature même de celui qui l'a édifiée, elle est pour lui
irréfutable, et possède l'autorité et l'effet de la vérité. C'est
ainsi qu'une vie peut s'appuyer sur une doctrine incomplète ou fausse
et en recevoir son harmonie.
Mais la déclaration religieuse de Burns était loin de remplir ces
conditions; elle n'était réellement qu'une formule. Elle manquait de
solidité et de cohésion intellectuelles, car elle n'avait été l'objet
d'aucun effort, elle n'était étayée sur aucune critique préalable, et
soutenue par aucun raisonnement latéral. C'était en somme une idée
acceptée par un procédé analogue à celui de la foi, de laquelle il
avait élagué ce qui blessait sa raison ou gênait sa passion. Elle
manquait d'efficacité morale, et c'était un autre effet de la même
cause. N'ayant pas été détaillée, subdivisée, n'ayant subi aucun
examen, ni personnel comme celui de certains philosophes, ni collectif
et traditionnel comme celui d'une Église, elle restait à l'état
nébuleux; elle n'était pas réglementée, pas codifiée; il n'en sortait
rien de défini, rien d'impératif, pas un précepte positif, applicable.
Elle ne fut jamais pour lui une source d'énergie morale, un livre de
discipline, elle fut sans action sur sa vie. À aucune des crises où
un contrôle supérieur peut nous soutenir ou nous réprimer, on ne la
voit paraître. Elle ne semble pas avoir comporté à ses yeux de
sanction bien nette. La sanction du châtiment n'y figure pas. La seule
qu'il y introduise est une récompense, tenue en réserve pour ceux qui
possédèrent pendant leur vie une bonté généreuse et une certaine
disposition bienveillante envers toutes les créatures, quelles
qu'aient d'ailleurs été les fautes qu'ils aient commises.
Pauvre Fergusson! s'il y a une vie au-delà de la tombe, ce qui
existe, j'en ai la confiance, et s'il y a un Dieu qui gouverne
toute la Nature, ce qui existe, j'en suis sûr, tu goûtes
maintenant l'existence dans le monde glorieux, où le seul mérite
du coeur est ce qui distingue l'homme; où les richesses, privées
de leur puissance d'acheter le plaisir, retournent à la matière
sordide d'où elles sont nées; où les titres et les honneurs ne
sont plus que les rêveries abandonnées d'un songe vain; et où
cette lourde vertu, qui est l'effet tout négatif d'une stupidité
paisible, et ces folies imprudentes, quoique souvent
désastreuses, qui sont les aberrations inévitables de la frêle
nature humaine, seront jetées également dans l'oubli comme si
elles n'avaient jamais existé[1375].
[Note 1375: _To Peter Stuart._ Aug. 1789.]
En réalité, c'était simplement une religion d'imagination, moins
encore, une aspiration, un souhait. Il n'a fait que demander à un état
futur la continuation de la vie présente, de ce mode de vie qui était
tout pour lui: l'amour, et après celui-ci, l'amitié. Il avait besoin
de croire que les tendresses et les affections d'ici-bas ne périraient
pas, et, de ce rêve, il avait fait une religion, ou il avait créé une
religion pour réaliser ce rêve. Le dogme principal et on peut dire le
dogme unique était cette espérance dans une réunion céleste. Le
passage suivant manifeste bien l'origine sentimentale et le champ très
limité de cette foi:
Comme presque toutes mes opinions religieuses viennent de mon
coeur, je suis merveilleusement séduit par l'idée que je pourrai
conserver un tendre commerce avec l'ami chèrement aimé, et avec
la maîtresse encore plus chèrement aimée qui s'en est allée pour
le monde de l'esprit[1376].
[Note 1376: _To Dr Moore._ 28th Feb. 1791.]
Ce n'était guère qu'une façon de prolonger la vie actuelle, la vie
terrestre qu'il vivait avec tant d'intensité. On a vu à propos de Mary
Campbell combien cette rêverie lui était familière.
Il est trop évident qu'au moment des détresses, une religion de cette
sorte ne pouvait être d'aucune utilité. Elle manquait trop de
précision et de certitude; elle était trop distante et trop vague.
Tant que les maux sont éloignés de nous, une foi flottante semble un
remède suffisant: l'idée de la foi contrebalance l'idée du mal. Mais
quand le mal prend corps, se manifeste en maux particuliers qui nous
étreignent, il faut, pour qu'il naisse un soulagement, que cette foi
s'exprime elle aussi en actes individuels, et qu'une suite de combats
singuliers s'engage entre ses secours et nos souffrances. Cela est à
ce point qu'on ne conçoit guère une religion protectrice, sans rite et
sans prière. Une âme ne s'appuie pas sur de l'abstrait: elle a besoin
d'invoquer quelqu'un. Il faut qu'à ses gémissements une voix réponde,
et un écho, fût-il celui d'un monde, ne lui suffira jamais. Et, par
ailleurs, il manquait à cette foi plus encore. Elle n'avait jamais eu
d'exigence. Pour qu'une croyance fasse quelque chose pour nous, il
faut que nous ayons fait quelque chose pour elle. C'est en nous
contraignant à ses préceptes que nous avons pris conscience de sa
puissance; plus nous lui avons offert, plus elle nous rassure; elle
est forte de ce qu'elle a obtenu de nous, et elle nous rend en soutien
ce que nous lui avons donné en sacrifice. La croyance de Burns ne lui
avait imposé aucun devoir, elle ne pouvait lui fournir aucun refuge.
Encore si cette foi, telle quelle, avait été fixe, invariable. Mais
elle était brisée par des fluctuations de doute. C'était une surface,
une glace, qui se rompait par moments, quitte à se reformer ensuite.
J'ai tout le respect possible pour le monde d'outre-tombe dont on
parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la vertu
mérite puisse être une réalité[1377].
[Note 1377: _To Robert Ainslie._ June 30th 1788.]
Et ailleurs:
Peut-il être possible que, lorsque je me démettrai de cet être
frêle et fiévreux, je me trouve encore dans un état d'existence
consciente! Quand le dernier hoquet de l'agonie aura annoncé que
je ne suis plus, à ceux qui m'ont connu et aux quelques-uns qui
m'ont aimé; quand le cadavre froid, roide, inconscient, affreux,
sera rendu à la terre pour être la proie de reptiles immondes et
pour devenir avec le temps le sol qu'on foule aux pieds; serai-je
encore tiède de vie, voyant et vu, chérissant et chéri? Ô vous,
vénérables sages, et saints Flamines, y a-t-il de la probabilité
dans vos conjectures, de la vérité dans vos histoires d'un autre
monde au-delà de la mort; ou bien sont-elles toutes également des
visions sans fondement et des fables fabriquées? S'il y a une
autre vie, elle ne doit être que pour ceux qui furent justes,
bienveillants, aimables, humains; quelle pensée flatteuse, alors,
est un monde à venir! Plut à Dieu que je le crusse aussi
fermement que je le souhaite ardemment![1378]
[Note 1378: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.]
N'est-ce pas là, à proprement parler, le doute? Quand l'affirmation
n'est pas absolue, elle perd sa vertu de sécurité. Carlyle a dit: «Il
n'a pas de Religion.... Son coeur, à la vérité, est animé d'un
tremblement d'adoration, mais il n'y a pas de temple dans son
entendement. Il vit dans l'obscurité et dans l'ombre du doute. Sa
Religion, aux meilleurs moments, est un souhait anxieux; comme celle
de Rabelais, «un grand Peut-être[1379]». À son dernier moment, il
pouvait répéter avec la même angoisse son cri d'interrogation qui lui
revenait souvent:
[Note 1379: Carlyle. _Essay on Burns._]
Dites-nous, ô morts,
Aucun de vous, par pitié, ne trahira-t-il le secret
De ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?