Je voudrais insinuer modestement

Que j'ai cruellement besoin d'une guinée;

Si vous voulez l'envoyer par la fillette,

Ce serait très bon;

Et tant que mon coeur battra de sang vivant,

Je m'en souviendrai.

Puisse la vieille année s'éloigner, en maugréant

De voir la nouvelle arriver gémissante

Sous une double abondance de provisions,

Pour toi et les tiens;

Tandis que la paix et les joies domestiques couronnent

Tout ce tableau.

POST-SCRIPTUM.

Vous avez appris comme j'ai été malmené,

Et par la méchante mort presque emporté;

Horrible mégère! elle m'avait pris par la ceinture

Et m'a durement secoué;

Mais par bonheur j'ai sauté un sautoir,

Et tourné un coin.

Mais par cette santé, dont j'ai encore une part,

Et par cette vie, dont on me promet encore un bout,

De me tenir sain et entier j'aurai soin

Un peu plus prudemment;

Donc adieu folie, peau et poil,

Une bonne fois et à toujours![1341]

[Note 1341: _To Collector Mitchell._]

Hélas! les promesses! Il était donc perdu irrévocablement pour

être, après une telle leçon, incapable de les tenir! Il en était

donc au point où la volonté cesse d'agir et où, l'instrument de

toute résolution étant lui-même atteint, la dernière ressource

est brisée. C'est alors la fin d'un homme! Était-ce donc la fin

du poète?

Il semble qu'il en était là. Il avait paru éprouver un mieux pendant

les derniers jours de janvier 1796. Une de ses premières visites fut à

son endroit favori, la Taverne du Globe. Il en ressortit vers trois

heures du matin, en état d'ivresse[1342]. Le froid était intense;

l'air glacial le saisit et l'étourdit. Il tomba sous un passage voûté

qu'on montre encore, et s'y endormit. L'humidité de l'aube le surprit

dans cet engourdissement où le corps n'a même plus la réaction

involontaire de la souffrance, et le pénétra. Cet accident fut suivi

d'une attaque de rhumatisme qui le retint au lit environ une semaine;

après cette rechute, sa maladie renouvelée fit des progrès rapides.

«Alors, dit Currie, son appétit commença à décliner, sa main trembla

et sa voix faiblit à la moindre émotion ou au moindre effort. Son

pouls devint plus faible et plus rapide, et des douleurs dans les

articulations et dans les pieds et les mains le privèrent de goûter le

rafraîchissant sommeil. Trop découragé et trop au courant de sa

situation réelle pour nourrir quelque espérance de guérison, il

songeait sans cesse à la désolation prochaine de sa famille, et son

esprit tomba dans une continuelle tristesse.» Rien n'est pénible comme

de suivre, dans les rares et courtes lettres de cette période,

l'envahissement de cette pensée d'une fin inévitable et prochaine. Au

mois d'avril, il écrivait à Thomson:

[Note 1342: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]

«Hélas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'écoule quelque

temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! «Près des

fleuves de Babylone etc.» Presque sans cesse depuis ma dernière

lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la

lourde main de la maladie, et j'ai compté le temps par les

répercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la

fièvre ont formé pour moi une terrible Trinité dans l'Unité, qui

fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre

sans espérance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec

le pauvre Fergusson:

«Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donné

La lumière aux désolés et aux malheureux?[1343]»

[Note 1343: _To G. Thomson._ April 1796.]

Vers le milieu de mai, il écrivait à Johnson:

«Vous devez probablement penser que, depuis quelque temps, je

vous ai négligés vous et votre recueil, mais, hélas, la main de

la souffrance, du chagrin et du souci s'est, pendant ces derniers

mois, posée lourdement sur moi. L'affliction dans ma personne et

dans ma famille a presque entièrement banni cette allégresse et

cette vie avec lesquelles je courtisais jadis la muse rustique

de l'Écosse.... Cette lente, longue et usante maladie, qui reste

suspendue sur moi, j'en ai peur, mon toujours cher ami, arrêtera

mon soleil avant qu'il ait atteint le milieu de sa carrière et

fera passer le Poète à des sujets bien autres et plus importants

que d'étudier l'éclat brillant de l'esprit et le pathétique du

sentiment. Cependant, l'Espérance est le cordial du coeur humain

et j'essaye de l'entretenir du mieux que je puis[1344].»

[Note 1344: _To James Johnson._ 18th May 1796.]

Il avait encore à cette époque des moments de confiance et, vers la

même date il écrivait à Thomson qu'il avait l'espérance que la

vivifiante influence de l'été qui approchait le remettrait. Mais un

peu plus tard, la conscience de sa situation grandit en lui. Le 4

juin, il écrivait à Mrs Riddel, qui lui avait conseillé d'assister à

un bal donné en l'honneur du jour de naissance du roi, pour montrer

son loyalisme:

«Je suis dans un si misérable état de santé que je suis incapable

de montrer mon loyalisme, en aucune manière. Torturé, comme je le

suis, de rhumatismes, j'aborde tous les visages avec une

salutation semblable à celle de Balak à Balaam: «Viens maudire

Jacob! Viens détester Israël![1345]» Ainsi dirais-je: «Viens

maudire ce vent d'est, viens détester ce vent du nord!» Je vous

verrai peut-être samedi, mais je ne serai pas au bal. Pourquoi

irais-je? «L'homme ne me plaît plus, ni la femme non plus[1346].»

Pouvez-vous me procurer la chanson: _Soyons tous malheureux

ensemble?_ Si vous le pouvez, faites-le, et obligez _le pauvre

misérable_[1347].

[Note 1345: _Nombres._ 23-7.]

[Note 1346: Shakspeare. _Hamlet._ Act. II, scène 2.]

[Note 1347: _To Mrs Riddel._ 4th June 1796. Les derniers

mots en italique sont en français.]

Le 26 juin, à la fin du mois, il écrivait à son ami Clarke une des

lettres les plus navrantes qu'il ait écrites et qu'il soit possible de

lire:

«Mon cher Clarke,--toujours, toujours la victime de l'affliction!

Si vous voyiez le corps émacié qui maintenant tient cette plume

pour vous écrire, vous ne reconnaîtriez plus votre vieil ami. Si

je dois jamais me rétablir, c'est le secret de Lui, le Grand

Inconnu dont je suis la créature. Hélas! Clarke, je commence à

redouter le pire. Pour moi-même, je suis tranquille,--je me

mépriserais si je ne l'étais pas. Mais la pauvre veuve de Burns,

mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonnés! Me

voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la

moitié de mon mal!

J'ai reçu votre dernière lettre contenant le billet de banque. Il

arriva bien à point et je vous suis extrêmement obligé pour votre

ponctualité. Il faut que je vous demande une seconde fois la même

obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billet _par

retour du courrier_. J'espère que je puis vous le demander sans

que vous en soyez gêné et cela m'obligera sérieusement. S'il faut

que je m'en aille, je laisserai derrière moi quelques amis que je

regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je

vivrai dans leur souvenir.

Adieu, cher Clarke! Que je vous revoie jamais est, je le crains,

hautement improbable[1348].

[Note 1348: _To James Clarke._ June 26th, 1796.]

On voit, d'après cette lettre, que la gêne n'était pas loin, puisqu'il

n'y avait entre elle et la maison qu'une aussi faible somme. Par une

règle cynique et barbare de l'Excise, le traitement des employés

incapables de continuer le service était réduit de moitié[1349]. Burns

ne devait plus maintenant avoir que 35 livres par an, au moment où sa

maladie réclamait plus de dépenses. Pour achever le désarroi, sa femme

se trouvait enceinte, sur le point de s'aliter, incapable de le

soigner. Et cinq enfants dans cette maison, à travers laquelle se

traînait le spectre voûté du poète. Quel tableau et comme on comprend

ses cris d'angoisse!

[Note 1349: Currie. _Life of Burns_, p. 53.]

* * * * *

Dans cette misère, va et vient, attentive, active et silencieuse, une

aimable figure, la dernière des figures de femmes que son souvenir

évoquera. C'est une jeune fille de dix-huit ans, une orpheline, la

soeur d'un des jeunes confrères de Burns[1350]. Elle s'appelait Jessy

Lewars et son nom restera doucement harmonieux dans le langage

écossais. Elle habitait presque en face, et voyant l'abandon de cette

pauvre demeure, elle traversa la rue. Pendant tous ces longs mois,

elle fut l'Ange de la maison. Elle soigna tout le monde avec un

dévouement infatigable. Elle fut pour les enfants une soeur aînée, et

pour la mère, une jeune soeur. Quant au poète lui-même, elle fut sa

dernière vision de grâce et de jeunesse, une présence bienfaisante et

consolatrice. Grâce à elle, les nuages menaçants qui l'enveloppaient

de toutes parts, ne furent pas sans leur bordure argentée. Un

biographe anglais l'a heureusement comparée à la petite fée «qui porta

au lit également lamentable de Henri Heine quelques heures

d'apaisement.»

[Note 1350: R. Chambers, tom. IV, p. 194.]

Et lui, dans sa gratitude, reprit sa plume que sa main avait peine à

tenir et composa en son honneur ses dernières pièces, presque les

seules de cette période. Mais, même pour cette pure enfant, son coeur

ne sut pas perdre sa longue accoutumance de revêtir ses pensées de

mots d'amour, et sa reconnaissance prit la forme d'une déclaration. On

dirait qu'il ne connaissait pas d'autre façon d'enchaîner dans des

vers un nom féminin. Il la prit pour rendre immortel celui de la jeune

fille qui le soignait. Il faut se rendre compte de cette fiction

poétique et dégager le sentiment de sa forme convenue, pour qu'en

lisant ces pièces charmantes l'étonnement n'interrompe pas

l'admiration.

Voici la santé de qui j'aime chèrement;

Voici la santé de qui j'aime chèrement;

Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,

Et tendre comme leur larme d'adieu, Jessy!

Bien que tu ne doives jamais être à moi,

Bien que l'espoir même me soit refusé,

Désespérer pour toi est plus doux

Que tout le reste au monde,--Jessy.

Je suis triste dans ce jour gai et brillant,

Car sans espoir, je songe à tes charmes;

Mais bienvenu soit le rêve du doux sommeil,

Car, alors, je suis bercé dans tes bras,--Jessy.

Je devine, par ton cher sourire angélique,

Je devine par tes yeux où passe l'amour;

Mais pourquoi exiger le tendre aveu

Contre le dur, le cruel décret de la Fortune,--Jessy.

Voici la santé de qui j'aime chèrement!

Voici la santé de qui j'aime chèrement!

Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,

Et tendre comme leur larme d'adieu,--Jessy[1351].

[Note 1351: _A Health to one I lo'e dear._]

Un matin, il lui dit que, si elle voulait lui jouer l'air qu'elle

préférait, il lui mettrait des paroles. Elle s'assit à l'épinette et

joua plusieurs fois un air de vieille chanson. Il l'écouta jusqu'à ce

que son oreille en fut bien pénétrée, et quelques instants après il

donna à Jessy les vers suivants. C'était une pensée délicate

d'envelopper de mots grâce auxquels elle deviendrait immortelle, l'air

naïf auquel son âme candide avait pris le plus souvent plaisir.

Si tu étais dans le vent froid,

Sur cette plaine, sur cette plaine,

Mon plaid contre l'air irrité

T'abriterait, t'abriterait;

Ou si le dur vent du malheur

Soufflait sur toi, soufflait sur toi,

Ton abri serait sur mon sein,

Tout à toi seule, tout à toi seule.

Si j'étais dans la plus sauvage solitude,

Si noire et nue, si noire et nue,

Le désert serait un Paradis

Si je t'avais, si je t'avais;

Ou si j'étais monarque du globe,

Roi près de toi, roi près de toi,

Le plus pur joyau de ma couronne

Serait ma reine, serait ma reine[1352].

[Note 1352: _O wert thou in the cauld Blast._]

Avant de mourir, il voulut lui laisser un souvenir. À la fin de juin,

il écrivit à Johnson pour lui demander les quatre volumes de sa

collection. «Voulez-vous être assez obligeant pour me les faire

parvenir par la première voiture, car je suis anxieux de les avoir

bientôt!» Il les lui offrit avec ces vers:

Ils sont à toi ces volumes, douce Jessy,

Et avec eux prends la prière du poète,

Que le destin, sur sa plus belle page,

Avec ses bienveillants et ses meilleurs présages

D'avenir heureux, inscrive ton nom.

Avec la bonté native, un nom sans tache,

Un peu de défiance qui veille et qui n'ignore pas

Que le mal existe et que l'homme est trompeur,

Nous trouvons ici-bas toutes les joies innocentes,

Et tous les trésors de l'esprit;

Que ce soit là ta protection et ta récompense;

Ainsi prie ton fidèle ami, le barde[1353].

[Note 1353: _Inscription to Miss Jessy Lewars, on a copy of

the Scots Musical Museum, presented to her by Burns._]

Jessy Lewars vécut jusqu'en 1855. Elle fut honorée à cause de sa bonté

pour Burns. Quand elle mourut, elle fut enterrée tout auprès de lui et

à l'ombre de son monument. Un voyageur qui visitait le cimetière de

Dumfries, un jour de pluie, voyant toutes les tombes mouillées,

excepté celle de Jessy Lewars que le mausolée du poète abritait, se

rappela la strophe où il lui promettait de la protéger contre l'air

irrité.

* * * * *

Ses amis rattachaient leur dernier espoir à un changement d'air. On

lui conseilla les bains de mer, l'exercice dans la campagne. Il partit

le 4 juillet pour Brow, hameau d'une douzaine de chaumières, sur les

bords solitaires de l'estuaire de la Solway[1354]. On lui trouva une

chambre dans la seule auberge du pays[1355], fréquentée surtout par

les conducteurs de troupeaux qui descendent vers le sud. L'endroit est

triste et écarté, au bord de longues grèves désertes, lavées par des

marées troubles et jaunâtres. À l'autre extrémité de la vie, il

revoyait cette mélancolie des embouchures de rivières qu'il avait

connue à Irvine. Mais cette fois il n'y avait plus de révolte en lui

contre la désolation des choses; sa propre tristesse était au delà de

toutes celles que la nature peut présenter.

[Note 1354: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]

[Note 1355: Mac Dowal. _History of Dumfries_, p. 609.]

Il se trouva que Mrs Riddel était dans les environs, pour raison de

santé. Le lendemain de son arrivée, elle le pria de venir dîner avec

elle. Elle lui envoya sa voiture, car il était incapable de marcher.

Elle a laissé, dans une lettre citée par Currie, les impressions de

cette dernière entrevue.

«Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte

de la mort était marquée sur ses traits. Il semblait déjà toucher

au bord de l'éternité. Son premier salut fut: «Eh bien, Madame,

avez-vous quelque commission pour l'autre monde?» Je lui répondis

que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tôt et que

j'espérais qu'il vivrait encore pour écrire mon épitaphe,

(j'étais alors dans un très faible état de santé). Il me regarda

en face avec un air de grande bonté et exprima ce qu'il

ressentait à me voir si malade, avec sa sensibilité habituelle. À

table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac fût

entièrement délabré. Nous eûmes une longue et sérieuse

conversation sur sa situation présente et sur le terme prochain

de toutes ses inquiétudes terrestres. Il parla de sa mort sans la

moindre ostentation de philosophie, mais avec fermeté et émotion,

comme d'un événement qui devait arriver très rapidement, et qui

le préoccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes

enfants sans protection, abandonnés, et sa femme dans une

situation si intéressante--elle s'attendait de jour en jour à

accoucher du cinquième. Il mentionna, avec une fierté et une

satisfaction visibles, les promesses de génie de son fils aîné et

les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reçues de ses

maîtres. Il insista particulièrement sur les espérances qu'il

concevait de la conduite et du mérite futurs de ce garçon. Son

anxiété pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle

était peut-être augmentée par la réflexion qu'il n'avait pas fait

pour elle tout ce qu'il lui aurait été facile de faire.

Abandonnant ce sujet, il témoigna un grand souci de sa renommée

littéraire et particulièrement de la publication de ses oeuvres

posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque

bruit, et que le moindre fragment de ses écrits serait remis à la

lumière, contre lui, au détriment de sa réputation future; que

des lettres et des vers, écrits avec une liberté excessive et

malséante et qu'il désirerait sérieusement voir ensevelis dans

l'oubli, seraient passés de main en main, par une sotte vanité ou

la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait

plus là pour les retenir, pour empêcher les censures de la

malignité ou les sarcasmes de l'envie de répandre leur poison sur

son nom. Il regretta d'avoir écrit mainte épigramme sur des

personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimitié et

dont il serait affligé de blesser la réputation; et maintes

pièces poétiques sans mérite qui, craignait-il, seraient lancées

dans le monde, chargées de toutes leurs imperfections. À ce point

de vue, il regretta d'avoir différé de mettre ses papiers en

ordre. C'était maintenant un effort dont il était incapable.

Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation.

J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y

avait fréquemment une vivacité considérable dans ses saillies, et

il y en aurait eu davantage encore si l'inquiétude et la

tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la

veine de plaisanterie qu'il semblait disposé à suivre.

Nous nous quittâmes vers le coucher du soleil, le soir de cette

journée (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous

séparâmes pour ne plus nous rencontrer[1356].

[Note 1356: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]

La misère le poursuivait dans cette dernière retraite de ses embarras

et de ses humiliations. La seule nourriture qu'il supportât encore

était une sorte de bouillie de farine d'avoine avec laquelle on lui

faisait prendre du vin de Porto pour le soutenir. Sa provision de vin

s'épuisa; l'aubergiste chez lequel il restait n'en vendait pas. Bien

que marchant avec peine, il alla jusqu'à l'auberge du village voisin,

et, posant une bouteille vide sur le comptoir, il en demanda une

pleine. Quand on la lui eut apportée, il murmura à voix basse à

l'hôtelier que «le diable était entré dans sa bourse et qu'il en

était le seul locataire[1357].» Puis prenant le cachet de sa montre,

il voulut le donner en gage. Le cachet vaudrait maintenant une

fortune. Il l'avait fait faire exprès et sur ses indications, c'était

un cachet de poète: sur un champ d'azur, un buisson de houx avec les

pipeaux et la houlette de berger en sautoir. Une alouette des bois

chantait au-dessus, perchée sur un rameau de laurier. Il y avait deux

devises: l'une en chef: _Notes agrestes des bois_; l'autre, en base:

_Mieux vaut humble buisson que pas d'abri_. C'était son blason de

noblesse poétique et sa façon de dire qu'il buvait dans son

verre[1358]. L'hôtelière, voyant qu'il se préparait à le détacher,

frappa du pied avec indignation pour l'en empêcher, et le mari,

entrant dans son sentiment de générosité, poussa avec douceur le

pauvre poète vers la porte. De plus en plus, il voyait le dénûment

s'approcher de lui. Il écrivait à son ami Cunningham:

[Note 1357: Mac Dowall. _History of Dumfries_, p. 611.]

[Note 1358: Voir pour ce cachet la lettre à _Alex.

Cunningham_, 3rd March 1794.]

Hélas! mon ami, j'ai peur qu'avant peu la voix du barde ne soit

plus entendue parmi vous! Ces huit ou dix derniers mois, j'ai été

souffrant, quelquefois couché, quelquefois debout; mais pendant

ces trois derniers mois, j'ai été torturé par un horrible

rhumatisme qui m'a réduit presque à la dernière extrémité. Vous

ne me reconnaîtriez pas si vous me voyiez maintenant. Pâle,

émacié et si faible qu'il me faut parfois une aide pour me lever

de ma chaise;... ma gaîté, partie! partie!... Mais je n'ai pas le

courage de parler davantage à ce sujet. Les médecins me disent

que ma dernière et ma seule chance est de prendre des bains de

mer, la campagne et le cheval. Le diable de l'affaire est ceci:

quand un employé de l'Excise est en inactivité, son salaire est

réduit à 35 livres au lieu de 50. De quelle façon, au nom de

l'économie, pourrais-je, avec 35 livres, me nourrir moi-même, et

nourrir un cheval à la campagne avec une femme et cinq enfants à

la maison? Je vous mentionne ceci parce que je voulais vous

demander d'employer votre influence et celle de tous les amis que

vous pourrez rassembler, afin d'obtenir des Commissaires de

l'Excise qu'ils m'accordent mon traitement intégral. Je pense que

vous les connaissez tous personnellement. S'ils ne m'accordent

pas cela, il faudra que je dépose mes comptes et que je m'en

aille véritablement en _poète_[1359]. Si je ne meurs pas de

maladie, il faudra que je périsse de faim[1360].

[Note 1359: En français.]

[Note 1360: _To Alex. Cunningham._ 7th July 1796.]

Le Conseil de l'Excise décida que le poète conserverait son traitement

intégral, mais il n'en fut pas informé à temps et cette angoisse ne

lui fut pas épargnée[1361].

[Note 1361: Voir Lockhart, _Life of Burns_, p. 287.--Scott

Douglas, tom. VI, p 197 en note, et l'extrait d'une lettre

de l'Inspecteur Findlater adressée au _Glascow Courier_ en

1834 et reproduite en partie par R. Chambers, tom. IV, p.

192.]

Les bains de mer apportèrent quelque soulagement à ses souffrances; il

ne paraît pas cependant en avoir conçu grand espoir; les quelques

lettres qui restent de lui sont de courts adieux ou quelques

recommandations dernières. Le 10 juillet, il écrivait à son frère:

«Cher frère, ce sera une triste nouvelle pour vous d'apprendre

que je suis dangereusement malade et qu'il n'est pas

vraisemblable que j'aille mieux. Un rhumatisme invétéré m'a

réduit à un tel état de faiblesse, et mon appétit est si

complètement disparu, que je puis à peine me tenir sur mes

jambes. Je suis depuis une semaine aux bains de mer et je

resterai ici ou chez un ami à la campagne, pendant tout l'été.

Que Dieu garde ma femme et mes enfants; si je leur suis enlevé,

ils seront pauvres, en vérité. J'ai contracté une ou deux dettes

sérieuses, en partie par suite de ma maladie qui dure depuis bien

des mois, en partie par suite de dépenses irréfléchies, quand je

suis venu en ville; cela leur enlèvera trop du peu que je leur

laisse entre vos mains. Rappelez-moi à ma mère[1362].»

[Note 1362: _To Gilbert Burns._ 10th July 1796.]

C'était son dernier baiser à la pauvre vieille mère qui avait par lui

connu de grands chagrins et une grande fierté. C'était son dernier

adieu au bon Gilbert, au compagnon, au confident, au vrai ami de

jadis. De ces deux frères qui s'étaient tant aimés, l'un d'eux, homme

de génie, se mourait dans le dénûment; l'autre, homme d'honnêteté et

de travail, luttait contre le besoin.

Il se préoccupait de la position de sa femme abandonnée à Dumfries et,

le même jour, il écrivait à son beau-père, le maître-maçon de

Mauchline:

«Au nom du ciel, si vous avez souci de la santé de votre fille et

de ma femme, je vous en conjure, très cher Monsieur, écrivez à

Fife, à Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense

qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les médecins

m'ordonnent, _si je tiens à la vie_, d'avoir recours aux bains de

mer et au séjour à la campagne; il y a dix mille chances pour une

que je serai à plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra.

Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami près

d'elle à un moment si sérieux.

Je suis depuis une semaine à la mer, et bien que je croie en

avoir tiré quelque bien, j'ai cependant des craintes sérieuses

que cette affaire sera dangereuse sinon fatale[1363].»

[Note 1363: _To James Armour._ July 10, 1796.]

Le 12, il écrivait à Mrs Dunlop, qui laissait maintenant ses lettres

sans réponse, ces quelques lignes d'adieu, touchantes, sans amertume,

sans un reproche et toutes pleines du souvenir d'une longue amitié:

«Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse,

que je ne vous dérangerais plus, sans les circonstances dans

lesquelles je me trouve. Une maladie qui a longtemps pesé sur

moi, en toute probabilité, va bientôt m'envoyer au-delà «de cette

frontière d'où aucun voyageur ne revient[1364].» L'amitié dont

vous m'avez pendant de nombreuses années honoré était une amitié

très chère à mon âme. Votre conversation et spécialement votre

correspondance étaient pour moi hautement intéressantes et

instructives. Avec quel plaisir j'avais coutume de déchirer le

cachet! Ce souvenir ajoute une pulsation de plus à mon pauvre

coeur palpitant!... Adieu!!![1365]»

[Note 1364: Shakspeare. _Hamlet._]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 63 / 67 段