les circonstances où il se trouvait, avait d'autant plus de mérite. Il
était pauvre; quelques livres auraient fait une différence dans son
budget et allongé les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne
voulut cependant jamais entendre parler de rémunération. Il fut sur ce
point inflexible. Dans la lettre où il lui demandait son concours,
Thomson lui avait dit:
«Nous regarderons votre concours poétique comme une faveur
particulière, outre que nous paierons n'importe quel prix
raisonnable que vous demanderez pour nous le prêter. Le profit
est pour nous une considération secondaire, et nous sommes
résolus à n'épargner ni peines ni dépenses pour notre
publication[1319].
[Note 1319: _G. Thomson to Robert Burns._ Sept. 1792.]
Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour réponse la phrase
suivante:
Quant à une rémunération, vous êtes libre de regarder mes
chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles
seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnête enthousiasme
avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent,
de gages, d'émoluments, de salaire, etc., serait une véritable
prostitution d'esprit[1320].
[Note 1320: _To George Thomson._ 16th Sept. 1792.]
Les choses en restèrent là pour le moment. Burns prit en main la
partie littéraire, fournit chansons sur chansons, n'épargna ni ses
peines, ni ses recherches, ni ses dérangements, sans compter
l'inestimable contribution de son génie. La publication, grâce à lui
surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une
rétribution, mais comme une part dans les bénéfices qui pouvaient
provenir d'une oeuvre dont ses vers faisaient le succès. Il le lui
proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils
avaient de tact et étaient incapables d'offenser la susceptibilité la
plus prompte.
L'affaire ne dépend plus maintenant que de moi seul, les
messieurs, qui au début s'étaient entendus pour avoir une part
dans la publication, ayant demandé à s'en désister. Cela importe
peu; il est impossible que j'y perde. Le mérite supérieur de
l'oeuvre fera naître une demande générale, aussitôt qu'elle sera
suffisamment connue. Et quand bien même la vente en serait plus
lente qu'elle ne promet de l'être, je trouverai une compensation
à mon travail dans le plaisir que j'aurai pris à la musique. Je
ne puis vous exprimer combien je vous suis obligé pour les
exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les
remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous
avez fait. Comme je recueillerai les bénéfices de la publication,
il faut que vous me permettiez de vous envoyer une légère marque
de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le
trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous
le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne
serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la
publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'être
respectable et intéressante[1321].
[Note 1321: _G. Thomson to Robert Burns._ 1st July 1793.]
Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. À coup sûr
on ne pouvait offrir d'une manière plus délicate. Il reçut une réponse
presque courroucée, où Burns lui déclarait péremptoirement qu'il ne
voulait pas entendre parler d'argent.
Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment
blessé avec votre envoi d'argent. Cela me dégrade à mes propres
yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation;
mais quant à continuer ce genre de trafic de débiteur à
créancier, je vous le jure par l'HONNEUR qui couronne la statue
droite de l'INTÉGRITÉ de ROBERT BURNS, au moindre mot à ce sujet,
je repousserai avec indignation toutes nos relations passées, et
je deviendrai, à partir de ce moment, un parfait étranger pour
vous! La réputation de Burns pour la générosité de sentiment et
l'indépendance d'esprit survivra, j'en ai confiance, à tous les
besoins que le froid et dur métal peut satisfaire; du moins, je
ferai tout pour qu'il mérite cette réputation[1322].
[Note 1322: _To G. Thomson._ July 1793.]
On s'est étonné de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il
participât aux bénéfices que pouvait rapporter cette publication. On a
fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de différence entre
recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses
poèmes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande
différence. Il y en a une légère. Ce n'est pas une même chose
d'éditer, pour son propre compte, à ses périls, ses propres oeuvres,
et de tirer profit de poèmes composés sans idée de gain; ou de
recevoir un salaire pour les pièces qu'on apporte, et d'être payé
comme un artisan en poésie. Il n'y a sans doute là rien de très
éloigné du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue.
Mais Burns n'avait pas l'idée de la carrière de l'homme de lettres. Il
avait toujours composé pour lui-même, par impulsion; il lui semblait
que c'était, comme il le dit, «prostituer» son génie que de s'en
servir pour battre monnaie. Et ce sentiment était d'autant plus
susceptible que, l'élan de production ayant un peu baissé en lui et
ayant besoin d'être excité par le dehors, il fallait absolument que ce
mobile fût désintéressé, pour ne pas ressembler à un mobile d'argent.
Sa poésie c'était son âme qui s'envolait, il la donnait, il ne la
vendait pas, pas plus qu'il n'eût songé à vendre son rire ou son
éloquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur
également. Il considérait l'entreprise de Thomson comme une oeuvre
patriotique, désintéressée, destinée à préserver le trésor musical de
l'Écosse. Il lui paraissait presque sacrilège de tirer profit de ce
dévoûment à une des gloires de la patrie calédonienne. C'est comme si
on voulait payer à un patriote son patriotisme, et estimer en espèces
ses soins, ses démarches, ses discours, pour l'honneur du pays.
C'était après tout une noble susceptibilité.
[Note 1323: R. Chambers, tom. III, p. 34.]
La qualité de cette production était toujours la même; on est surpris
de la fraîcheur que les visions conservaient dans cette âme ternie
par les chagrins et où les excès laissaient si souvent leurs dégoûts.
Jamais sa poésie n'a eu plus d'éclat. Sa main d'ouvrier était alors
d'une justesse et d'une précision achevées. À cette période
appartiennent les dernières pièces à Clarinda, le groupe des pièces à
Chloris, l'ode de _Bruce à Bannockburn_, le _Retour du soldat_, et
tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'oeuvre. Il n'a rien écrit
de plus délicat. S'il a produit des pièces de plus grande force et de
plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un
sentiment artistique plus sûr. Sans doute ce n'était plus la trombe de
poésie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlèvement des
choses; c'était la fin d'une pluie, éparse et calme, quand la lenteur
de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur
dispersion même, elles sont plus pénétrées de lumière, irisées,
diamantées, étincelantes.
* * * * *
Cependant sa renommée continuait à grandir d'un double mouvement: à
monter vers les plus hauts esprits et à pénétrer jusqu'aux plus
humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais
on mettait son nom à des chansons qui n'étaient pas de lui, pour les
vendre. «J'ai vu même chanter, par les rues de Dumfries, une couple de
ballades qui portaient mon nom en tête comme leur auteur, bien que ce
fût la première fois que je les voyais[1324]». Sa gloire avait gagné
les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement,
dans la bouche d'hommes qui étaient l'honneur de leur temps, comme
celui d'un homme qui était l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le
grand orateur irlandais, s'écriait en parlant de l'Écosse «qu'elle
était couronnée des dépouilles de tous les arts et parée de la
richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pénétrantes
recherches de son Hume jusqu'à la moralité douce et plus simple, mais
non moins sublime et pathétique de son Burns[1325]». Cet hommage, que
nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel
rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays.
Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait
de mourir, Pitt disait à la table de lord Liverpool: «Je ne vois pas
de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement
de la nature[1326]». Au moment où des pensions étaient accordées à des
hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait espérer que quelque
chose se ferait pour un des plus surprenants génies de son époque.
Quelques-uns de ses admirateurs s'y employèrent. Ce fut en vain. Allan
Cunningham raconte que M. Addington rappela à Pitt les mérites de
Burns; mais Pitt «passa la bouteille à lord Melville et ne fit
rien[1327]». Pendant ce temps le poète se débattait contre sa
pauvreté; sa production était gênée par l'inquiétude, faute d'un peu
d'argent.
[Note 1324: _To G. Thomson._ Nov. 1794.]
[Note 1325: _Quarterly Review_, Nº 308. October 1882, p.
321.]
[Note 1326: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.]
[Note 1327: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 133.]
On dira que les opinions de Burns et la façon dont il les exprimait
n'étaient pas pour lui concilier les bonnes grâces du Ministère. Cela
serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de
faveur. Mais il avait un mérite qui dépassait les autres,
indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour
faire de son succès un exemple, il ne manquait que la récompense. Ses
erreurs politiques, à les juger telles, disparaissaient à côté des
indiscutables leçons plus hautes qu'il répandait. Il était
incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable,
et que, par intérêt autant que par amour-propre, elle doit soutenir.
Mais les ministères se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous
lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mêmes, «Si
Burns avait publié dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou
Carnot, ou un pamphlet vif «Sur l'État du Pays», on se serait
peut-être plus occupé de lui pendant sa vie[1328]». Les hommes d'État
qui n'ont pas su l'aider ont privé leur race d'oeuvres plus glorieuses
et plus durables qu'une bataille gagnée ou une île conquise. Ils ont
failli à leurs devoirs de bons ménagers des ressources de leur patrie.
C'est avec raison que, lorsque le droit de propriété des oeuvres de
Burns vint en discussion à la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey
insista sur la faute d'avoir négligé un pareil génie et reprocha à
lord Melville sa part dans le dénûment du poète[1329].
[Note 1328: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.]
[Note 1329: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 740, en
note.]
V.
LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCÈS, LES DERNIÈRES LUEURS.
LA FIN.
Le dénouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons à la fin de ce
jour tourmenté, clos aux premières heures de l'après-midi, sans avoir
connu les sérénités du soir qui apportent l'apaisement, ni
l'élargissement étoilé de la nuit, qui ouvre des espaces à l'espoir.
Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses
remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait
résisté un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et
se charge des petits enfants, lui aurait peut-être montré les siens,
élevés et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand
ils furent orphelins. Cela l'aurait consolé, rassuré, réconcilié un
peu avec lui-même. Mais le temps lui en fut refusé. Il fut
implacablement frappé au moment le plus affreux que son esprit ait
connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus
gaie et plus légère, un mot moins découragé que les autres; tout y est
d'une tristesse uniforme. Une même teinte morne assombrit chacun de
ses instants. Et dans ses heures suprêmes, on ne trouve pas de signe
d'une de ces lueurs qui éclairent parfois les fronts mourants et qui,
vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enfermé dans
l'étroite et ténébreuse prison de son désespoir. Jusqu'au dernier
moment, la troupe impitoyable des soucis empêcha d'arriver jusqu'à lui
une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre,
avaient été si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre âme
avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses
dernières années.
Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est de penser que, par sa faute,
la mort était la plus heureuse issue, peut-être la seule, hors de
cette impasse où il avait conduit sa vie. Carlyle l'avait bien vu et
l'a dit avec sa pénétration morale et sa saisissante éloquence: «Nous
sommes ici arrivés à la crise de la vie de Burns; car les choses
avaient pris pour lui une telle tournure qu'elles ne pouvaient pas
durer longtemps. Si l'on ne devait pas espérer d'amélioration, la
nature ne pouvait plus, que pour un temps limité, continuer cette
lutte sombre et affolante contre le monde et contre elle-même. Nous
n'avons pas de renseignements médicaux pour savoir si une continuation
de vie était à cette époque, probable pour Burns, et si sa mort doit
être considérée comme un événement en partie accidentel, ou seulement
comme la conséquence naturelle d'une longue série d'événements qui
l'avaient précédée. Cette dernière opinion paraît la plus
vraisemblable, bien qu'elle ne soit nullement certaine. En tous cas,
comme nous le disions, un changement ne pouvait pas être éloigné.
Trois portes de délivrance, nous semble-t-il, étaient ouvertes à
Burns: une claire activité poétique, la folie ou la mort. La première,
avec une vie plus longue, était encore possible, bien qu'elle ne fût
pas probable; car des causes physiques commençaient à agir; et
cependant Burns avait une résolution de fer, si seulement il avait pu
voir et sentir que non seulement sa plus haute gloire, mais son
premier devoir et le vrai remède de tous ses chagrins se trouvaient
là. La seconde était encore moins probable, car son esprit fut
toujours parmi les plus clairs et les plus fermes. Ainsi la troisième
porte, plus douce, s'ouvrait pour lui, et il passa, non pas doucement,
cependant, rapidement, dans cette contrée tranquille, où les averses
de grêle et les orages de feu n'arrivent pas, et où le voyageur le
plus lourdement chargé dépose enfin son fardeau[1330].»
[Note 1330: Carlyle. _Essay on Burns._]
Depuis longtemps déjà sa santé était ébranlée. Les privations de son
enfance, ses fatigues de travail et d'amour, la continuité d'émotions
d'une véhémence inouïe qui, sans merci, secouaient sa machine, avaient
affaibli son corps d'une constitution robuste mais de fonctions
désordonnées. Ses courses d'Excise par les nuits pluvieuses, ses
tracas, ses excès de boissons, l'irritation sombre et ardente qui le
dévorait, achevèrent de le délabrer. Dès le mois de juin 1794, il
écrivait à Mrs Dunlop:
«J'ai bien peur d'être sur le point de souffrir des folies de ma
jeunesse. Mes amis médecins me menacent d'une goutte volante,
mais j'espère qu'ils se trompent[1331].»
[Note 1331: _To Mrs Dunlop._ 25th June 1794.]
Et six mois après, au commencement de 1795, il lui disait encore:
«Quelle chose pauvre est la vie! Tout récemment j'étais un
enfant; l'autre jour encore, j'étais un jeune homme, et déjà je
commence à sentir la fibre rigide et les jointures raides de
l'âge s'emparer rapidement de mon corps[1332].»
[Note 1332: _To Mrs Dunlop._ Jan. 1st, 1795.]
Il n'avait que 36 ans! C'était la vieillesse anticipée, ou plutôt,
c'étaient les symptômes de la maladie.
À l'assombrissement que cause chez l'homme la découverte des premiers
signes de la décadence physique, s'ajouta, vers la fin de 1795, un
grand chagrin. Il perdit une petite fille de trois ans qu'il aimait de
toute la tendresse que les pères poètes ressentent pour leurs filles.
L'enfant était chétive; on l'avait envoyée chez ses grands-parents,
les Armour, pour changer d'air; à l'automne, elle y était morte. On
l'avait enterrée dans le cimetière de là-bas, sans que son père pût
l'embrasser. Ce fut pour lui un choc douloureux qui l'ébranla encore.
Il écrivait à Mrs Dunlop dont le silence prolongé l'attristait:
«Hélas! Madame, je n'ai pas le moyen, en ce moment, qu'on me
prive d'aucun des faibles restes de mes plaisirs. Je viens de
boire profondément à la coupe de l'affliction. L'automne m'a
enlevé ma seule fille et mon enfant chérie, et cela à une telle
distance et en si peu de temps qu'il m'a été impossible de lui
rendre les derniers devoirs[1333].»
[Note 1333: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.]
Son chagrin paraît dans toutes ses lettres. La petite Elisabeth fait
penser à l'Adda de Byron, à la Julia de Lamartine et à la Léopoldine
de Victor Hugo. Il semble que cette douleur ait été réservée aux
grands poètes de notre temps.
Vers le mois d'octobre 1795, une maladie, demeurée assez mystérieuse,
s'abattit sur lui. Lui-même en parle comme d'une forte fièvre
rhumatismale. Currie qui, par ses études médicales, était plus à même
de pénétrer dans cette partie de sa vie, et qui avait reçu les
confidences du Dr Maxwell, par qui Burns avait été soigné, laisse
entendre que le mal était d'une autre nature. Voici du reste sa
déposition technique, dans toute sa précision et sa gravité. C'est en
même temps ce qu'on sait de plus clair sur l'état physique de Burns.
Quoique naturellement d'une forme athlétique, Burns avait dans sa
constitution les particularités et les délicatesses qui
appartiennent au tempérament du génie. Il était exposé, depuis
une période très jeune de sa vie, à cet arrêt dans le progrès de
la digestion qui résulte d'une pensée profonde et anxieuse, et
qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une
dépression de vitalité. Lié à ce désordre de l'estomac, il avait
une disposition aux migraines, qui affectait plus spécialement
les tempes et le globe de l'oeil et qui était fréquemment
accompagnée de mouvements du coeur violents et irréguliers. Doué
par la nature d'une grande sensibilité de nerfs, Burns était,
dans son système corporel aussi bien que mental, exposé à des
impressions déréglées,--à la fièvre du corps aussi bien qu'à
celle de l'esprit. Cette prédisposition à la maladie, qu'une
stricte tempérance dans la diète, un exercice régulier, un
sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifiée et enflammée
par des habitudes d'une nature toute différente. Perpétuellement
stimulée par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses
formes, l'action désordonnée du système circulatoire devint à la
fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir
à la déperdition, et les pouvoirs vitaux commencèrent à faiblir.
Plus d'une année avant sa mort, il y avait un déclin évident dans
l'apparence personnelle de notre poète, et quoique son appétit se
maintint, il sentait lui-même que sa constitution s'abaissait.
Dans ses moments de pensée, il réfléchissait avec le regret le
plus profond à son fatal acheminement, prévoyant clairement la
fin vers laquelle il se hâtait, sans avoir la force de volonté
nécessaire pour arrêter ou même ralentir sa course. Son caractère
devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-même
dans des sociétés, souvent de l'espèce la plus basse. Et dans
cette compagnie, on franchissait vite ce moment des réunions
joyeuses où le vin augmente la sensibilité et excite la
bienveillance, pour arriver au moment qui est au delà et sur
lequel régnait généralement la passion sans contrôle et sans
frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment
échappera-t-il à une autre pollution? Abstenons-nous de
mentionner des erreurs sur lesquelles la délicatesse et
l'humanité tirent un voile[1334].
[Note 1334: Currie. _Life of Burns_, p. 50.]
On a blâmé Currie d'avoir parlé. C'est à tort, puisque c'était la
vérité. Personne ne peut le soupçonner de n'avoir pas aimé le pauvre
poète. S'il a mentionné ce point délicat, avec la conscience de sa
profession, il l'a, selon sa propre expression, «touché avec
tendresse[1335]».Il a fait acte d'honnêteté et de pitié, comme un
médecin qui connaît et plaint les misères humaines. C'est surtout dans
une biographie comme celle de Burns, qu'il faut de la franchise; ceux
qui, par des réticences ou des oublis, la défigurent, la mutilent ou
la masquent, lui retirent une partie de son intérêt et de son
enseignement. Ils appliquent le mensonge à la mémoire d'un homme qui
le détesta et le méprisa par-dessus tout, et qui, avec toutes ses
fautes, eut du moins la fierté de ne pas les dissimuler et le courage
de les reconnaître. C'est une hypocrisie indigne de ce sincère
esprit[1336].
[Note 1335: Lettre de Currie à un correspondant, citée par
Scott Douglas, tom. VI, p. 175.]
[Note 1336: Voir sur ce sujet pénible les demi-aveux de
Chambers, tom. IV, p. 105, qui corroborent les paroles de
Currie et la note de Scott Douglas, tom. IV, p. 176.]
Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fièvre
rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois
de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus.
Il resta confiné à la chambre tout l'hiver et se releva brisé et
vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commençait à marcher un
peu; il écrit:
Je commençais à peine à me remettre de la perte d'une fille
unique, d'une enfant chérie, quand je suis devenu moi-même la
victime d'une fièvre rhumatismale qui m'a amené sur les
frontières de la tombe. Après maintes semaines de lit et de
maladie, je commence seulement à me traîner ça et là[1337].
[Note 1337: _To Robert Cleghorn._ Jan. 1796.]
Et le 31 janvier, il écrivait à Mrs Dunlop, à peu près dans les mêmes
termes:
Longtemps le dé a roulé indécis; enfin, après bien des semaines
sur un lit de maladie, il semble avoir «tourné vie», et je
commence à me traîner à travers ma chambre. Une fois même, j'ai
été devant ma porte dans la rue[1338].
[Note 1338: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.]
Ces heures de confiance n'étaient pas bien solides; c'était l'espèce
de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore
après qu'elle est à peu près morte en soi-même; par moments, il
désespérait de jamais se remettre complètement:
La santé que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est,
je le pense, envolée de moi pour toujours[1339].
[Note 1339: _To Mrs Riddell._ 29th Jan. 1796]
Et quelques jours après il écrivait à Mrs Riddel:
Je suis si malade que j'ai à peine la force de tenir cette
misérable plume sur ce misérable papier.
On a retrouvé de lui, à cette époque, un portrait qui apporte à tous
ces détails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui
d'Édimbourg; vingt années d'excès et de remords auraient-elles pu
produire un tel contraste? Où est le visage ouvert, jeune et confiant,
qui se détachait sur des verdures, des collines lointaines et un ciel
pur? Par une sorte d'intuition, l'artiste à qui l'on doit cette
seconde ressemblance, au lieu de ce riant horizon, a choisi un voile
de nuages menaçants et rapprochés; sur ce fond funèbre, une face
vieillie, épuisée, dure, amère, avec une expression ombrageuse et
farouche dans les traits, tandis que le regard conserve dans sa
tristesse un fond de douceur. Sur cet ensemble flotte un air de
défiance et d'inquiétude, comme de quelqu'un qui se croit toujours
menacé. L'expression de cette tête douloureuse est ineffaçable; elle
vous hante impérieusement et chasse de l'esprit la figure charmante du
premier portrait[1340].
[Note 1340: Voir sur ce portrait les deux lettres à Mrs
Riddell, 29th Jan. 1796, et la suivante. Voir aussi dans
l'édition de Hately Waddell la reproduction de ce portrait
et l'exposé des circonstances qui l'ont placé entre les
mains de l'éditeur. M. Hately Waddell nous a gracieusement
permis de voir ce portrait.]
À la maladie, venait s'ajouter la gêne: ses souffrances se
compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il était obligé d'écrire
au collecteur Mitchell une épître en vers, dont le manuscrit se
vendrait aujourd'hui une somme considérable, pour lui emprunter une
guinée.
Ami éprouvé et loyal du Poète
Qui, sans toi, pourrait mendier ou voler,
Hélas! hélas! le grand diable
Et toutes ses sorcières
Sont en train de danser gigues et reels
Dans mes pauvres poches.