Pendant tout ce travail il fit preuve d'un désintéressement qui, dans

les circonstances où il se trouvait, avait d'autant plus de mérite. Il

était pauvre; quelques livres auraient fait une différence dans son

budget et allongé les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne

voulut cependant jamais entendre parler de rémunération. Il fut sur ce

point inflexible. Dans la lettre où il lui demandait son concours,

Thomson lui avait dit:

«Nous regarderons votre concours poétique comme une faveur

particulière, outre que nous paierons n'importe quel prix

raisonnable que vous demanderez pour nous le prêter. Le profit

est pour nous une considération secondaire, et nous sommes

résolus à n'épargner ni peines ni dépenses pour notre

publication[1319].

[Note 1319: _G. Thomson to Robert Burns._ Sept. 1792.]

Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour réponse la phrase

suivante:

Quant à une rémunération, vous êtes libre de regarder mes

chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles

seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnête enthousiasme

avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent,

de gages, d'émoluments, de salaire, etc., serait une véritable

prostitution d'esprit[1320].

[Note 1320: _To George Thomson._ 16th Sept. 1792.]

Les choses en restèrent là pour le moment. Burns prit en main la

partie littéraire, fournit chansons sur chansons, n'épargna ni ses

peines, ni ses recherches, ni ses dérangements, sans compter

l'inestimable contribution de son génie. La publication, grâce à lui

surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une

rétribution, mais comme une part dans les bénéfices qui pouvaient

provenir d'une oeuvre dont ses vers faisaient le succès. Il le lui

proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils

avaient de tact et étaient incapables d'offenser la susceptibilité la

plus prompte.

L'affaire ne dépend plus maintenant que de moi seul, les

messieurs, qui au début s'étaient entendus pour avoir une part

dans la publication, ayant demandé à s'en désister. Cela importe

peu; il est impossible que j'y perde. Le mérite supérieur de

l'oeuvre fera naître une demande générale, aussitôt qu'elle sera

suffisamment connue. Et quand bien même la vente en serait plus

lente qu'elle ne promet de l'être, je trouverai une compensation

à mon travail dans le plaisir que j'aurai pris à la musique. Je

ne puis vous exprimer combien je vous suis obligé pour les

exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les

remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous

avez fait. Comme je recueillerai les bénéfices de la publication,

il faut que vous me permettiez de vous envoyer une légère marque

de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le

trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous

le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne

serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la

publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'être

respectable et intéressante[1321].

[Note 1321: _G. Thomson to Robert Burns._ 1st July 1793.]

Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. À coup sûr

on ne pouvait offrir d'une manière plus délicate. Il reçut une réponse

presque courroucée, où Burns lui déclarait péremptoirement qu'il ne

voulait pas entendre parler d'argent.

Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment

blessé avec votre envoi d'argent. Cela me dégrade à mes propres

yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation;

mais quant à continuer ce genre de trafic de débiteur à

créancier, je vous le jure par l'HONNEUR qui couronne la statue

droite de l'INTÉGRITÉ de ROBERT BURNS, au moindre mot à ce sujet,

je repousserai avec indignation toutes nos relations passées, et

je deviendrai, à partir de ce moment, un parfait étranger pour

vous! La réputation de Burns pour la générosité de sentiment et

l'indépendance d'esprit survivra, j'en ai confiance, à tous les

besoins que le froid et dur métal peut satisfaire; du moins, je

ferai tout pour qu'il mérite cette réputation[1322].

[Note 1322: _To G. Thomson._ July 1793.]

On s'est étonné de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il

participât aux bénéfices que pouvait rapporter cette publication. On a

fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de différence entre

recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses

poèmes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande

différence. Il y en a une légère. Ce n'est pas une même chose

d'éditer, pour son propre compte, à ses périls, ses propres oeuvres,

et de tirer profit de poèmes composés sans idée de gain; ou de

recevoir un salaire pour les pièces qu'on apporte, et d'être payé

comme un artisan en poésie. Il n'y a sans doute là rien de très

éloigné du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue.

Mais Burns n'avait pas l'idée de la carrière de l'homme de lettres. Il

avait toujours composé pour lui-même, par impulsion; il lui semblait

que c'était, comme il le dit, «prostituer» son génie que de s'en

servir pour battre monnaie. Et ce sentiment était d'autant plus

susceptible que, l'élan de production ayant un peu baissé en lui et

ayant besoin d'être excité par le dehors, il fallait absolument que ce

mobile fût désintéressé, pour ne pas ressembler à un mobile d'argent.

Sa poésie c'était son âme qui s'envolait, il la donnait, il ne la

vendait pas, pas plus qu'il n'eût songé à vendre son rire ou son

éloquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur

également. Il considérait l'entreprise de Thomson comme une oeuvre

patriotique, désintéressée, destinée à préserver le trésor musical de

l'Écosse. Il lui paraissait presque sacrilège de tirer profit de ce

dévoûment à une des gloires de la patrie calédonienne. C'est comme si

on voulait payer à un patriote son patriotisme, et estimer en espèces

ses soins, ses démarches, ses discours, pour l'honneur du pays.

C'était après tout une noble susceptibilité.

[Note 1323: R. Chambers, tom. III, p. 34.]

La qualité de cette production était toujours la même; on est surpris

de la fraîcheur que les visions conservaient dans cette âme ternie

par les chagrins et où les excès laissaient si souvent leurs dégoûts.

Jamais sa poésie n'a eu plus d'éclat. Sa main d'ouvrier était alors

d'une justesse et d'une précision achevées. À cette période

appartiennent les dernières pièces à Clarinda, le groupe des pièces à

Chloris, l'ode de _Bruce à Bannockburn_, le _Retour du soldat_, et

tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'oeuvre. Il n'a rien écrit

de plus délicat. S'il a produit des pièces de plus grande force et de

plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un

sentiment artistique plus sûr. Sans doute ce n'était plus la trombe de

poésie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlèvement des

choses; c'était la fin d'une pluie, éparse et calme, quand la lenteur

de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur

dispersion même, elles sont plus pénétrées de lumière, irisées,

diamantées, étincelantes.

* * * * *

Cependant sa renommée continuait à grandir d'un double mouvement: à

monter vers les plus hauts esprits et à pénétrer jusqu'aux plus

humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais

on mettait son nom à des chansons qui n'étaient pas de lui, pour les

vendre. «J'ai vu même chanter, par les rues de Dumfries, une couple de

ballades qui portaient mon nom en tête comme leur auteur, bien que ce

fût la première fois que je les voyais[1324]». Sa gloire avait gagné

les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement,

dans la bouche d'hommes qui étaient l'honneur de leur temps, comme

celui d'un homme qui était l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le

grand orateur irlandais, s'écriait en parlant de l'Écosse «qu'elle

était couronnée des dépouilles de tous les arts et parée de la

richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pénétrantes

recherches de son Hume jusqu'à la moralité douce et plus simple, mais

non moins sublime et pathétique de son Burns[1325]». Cet hommage, que

nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel

rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays.

Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait

de mourir, Pitt disait à la table de lord Liverpool: «Je ne vois pas

de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement

de la nature[1326]». Au moment où des pensions étaient accordées à des

hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait espérer que quelque

chose se ferait pour un des plus surprenants génies de son époque.

Quelques-uns de ses admirateurs s'y employèrent. Ce fut en vain. Allan

Cunningham raconte que M. Addington rappela à Pitt les mérites de

Burns; mais Pitt «passa la bouteille à lord Melville et ne fit

rien[1327]». Pendant ce temps le poète se débattait contre sa

pauvreté; sa production était gênée par l'inquiétude, faute d'un peu

d'argent.

[Note 1324: _To G. Thomson._ Nov. 1794.]

[Note 1325: _Quarterly Review_, Nº 308. October 1882, p.

321.]

[Note 1326: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.]

[Note 1327: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 133.]

On dira que les opinions de Burns et la façon dont il les exprimait

n'étaient pas pour lui concilier les bonnes grâces du Ministère. Cela

serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de

faveur. Mais il avait un mérite qui dépassait les autres,

indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour

faire de son succès un exemple, il ne manquait que la récompense. Ses

erreurs politiques, à les juger telles, disparaissaient à côté des

indiscutables leçons plus hautes qu'il répandait. Il était

incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable,

et que, par intérêt autant que par amour-propre, elle doit soutenir.

Mais les ministères se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous

lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mêmes, «Si

Burns avait publié dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou

Carnot, ou un pamphlet vif «Sur l'État du Pays», on se serait

peut-être plus occupé de lui pendant sa vie[1328]». Les hommes d'État

qui n'ont pas su l'aider ont privé leur race d'oeuvres plus glorieuses

et plus durables qu'une bataille gagnée ou une île conquise. Ils ont

failli à leurs devoirs de bons ménagers des ressources de leur patrie.

C'est avec raison que, lorsque le droit de propriété des oeuvres de

Burns vint en discussion à la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey

insista sur la faute d'avoir négligé un pareil génie et reprocha à

lord Melville sa part dans le dénûment du poète[1329].

[Note 1328: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.]

[Note 1329: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 740, en

note.]

V.

LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCÈS, LES DERNIÈRES LUEURS.

LA FIN.

Le dénouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons à la fin de ce

jour tourmenté, clos aux premières heures de l'après-midi, sans avoir

connu les sérénités du soir qui apportent l'apaisement, ni

l'élargissement étoilé de la nuit, qui ouvre des espaces à l'espoir.

Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses

remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait

résisté un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et

se charge des petits enfants, lui aurait peut-être montré les siens,

élevés et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand

ils furent orphelins. Cela l'aurait consolé, rassuré, réconcilié un

peu avec lui-même. Mais le temps lui en fut refusé. Il fut

implacablement frappé au moment le plus affreux que son esprit ait

connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus

gaie et plus légère, un mot moins découragé que les autres; tout y est

d'une tristesse uniforme. Une même teinte morne assombrit chacun de

ses instants. Et dans ses heures suprêmes, on ne trouve pas de signe

d'une de ces lueurs qui éclairent parfois les fronts mourants et qui,

vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enfermé dans

l'étroite et ténébreuse prison de son désespoir. Jusqu'au dernier

moment, la troupe impitoyable des soucis empêcha d'arriver jusqu'à lui

une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre,

avaient été si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre âme

avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses

dernières années.

Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est de penser que, par sa faute,

la mort était la plus heureuse issue, peut-être la seule, hors de

cette impasse où il avait conduit sa vie. Carlyle l'avait bien vu et

l'a dit avec sa pénétration morale et sa saisissante éloquence: «Nous

sommes ici arrivés à la crise de la vie de Burns; car les choses

avaient pris pour lui une telle tournure qu'elles ne pouvaient pas

durer longtemps. Si l'on ne devait pas espérer d'amélioration, la

nature ne pouvait plus, que pour un temps limité, continuer cette

lutte sombre et affolante contre le monde et contre elle-même. Nous

n'avons pas de renseignements médicaux pour savoir si une continuation

de vie était à cette époque, probable pour Burns, et si sa mort doit

être considérée comme un événement en partie accidentel, ou seulement

comme la conséquence naturelle d'une longue série d'événements qui

l'avaient précédée. Cette dernière opinion paraît la plus

vraisemblable, bien qu'elle ne soit nullement certaine. En tous cas,

comme nous le disions, un changement ne pouvait pas être éloigné.

Trois portes de délivrance, nous semble-t-il, étaient ouvertes à

Burns: une claire activité poétique, la folie ou la mort. La première,

avec une vie plus longue, était encore possible, bien qu'elle ne fût

pas probable; car des causes physiques commençaient à agir; et

cependant Burns avait une résolution de fer, si seulement il avait pu

voir et sentir que non seulement sa plus haute gloire, mais son

premier devoir et le vrai remède de tous ses chagrins se trouvaient

là. La seconde était encore moins probable, car son esprit fut

toujours parmi les plus clairs et les plus fermes. Ainsi la troisième

porte, plus douce, s'ouvrait pour lui, et il passa, non pas doucement,

cependant, rapidement, dans cette contrée tranquille, où les averses

de grêle et les orages de feu n'arrivent pas, et où le voyageur le

plus lourdement chargé dépose enfin son fardeau[1330].»

[Note 1330: Carlyle. _Essay on Burns._]

Depuis longtemps déjà sa santé était ébranlée. Les privations de son

enfance, ses fatigues de travail et d'amour, la continuité d'émotions

d'une véhémence inouïe qui, sans merci, secouaient sa machine, avaient

affaibli son corps d'une constitution robuste mais de fonctions

désordonnées. Ses courses d'Excise par les nuits pluvieuses, ses

tracas, ses excès de boissons, l'irritation sombre et ardente qui le

dévorait, achevèrent de le délabrer. Dès le mois de juin 1794, il

écrivait à Mrs Dunlop:

«J'ai bien peur d'être sur le point de souffrir des folies de ma

jeunesse. Mes amis médecins me menacent d'une goutte volante,

mais j'espère qu'ils se trompent[1331].»

[Note 1331: _To Mrs Dunlop._ 25th June 1794.]

Et six mois après, au commencement de 1795, il lui disait encore:

«Quelle chose pauvre est la vie! Tout récemment j'étais un

enfant; l'autre jour encore, j'étais un jeune homme, et déjà je

commence à sentir la fibre rigide et les jointures raides de

l'âge s'emparer rapidement de mon corps[1332].»

[Note 1332: _To Mrs Dunlop._ Jan. 1st, 1795.]

Il n'avait que 36 ans! C'était la vieillesse anticipée, ou plutôt,

c'étaient les symptômes de la maladie.

À l'assombrissement que cause chez l'homme la découverte des premiers

signes de la décadence physique, s'ajouta, vers la fin de 1795, un

grand chagrin. Il perdit une petite fille de trois ans qu'il aimait de

toute la tendresse que les pères poètes ressentent pour leurs filles.

L'enfant était chétive; on l'avait envoyée chez ses grands-parents,

les Armour, pour changer d'air; à l'automne, elle y était morte. On

l'avait enterrée dans le cimetière de là-bas, sans que son père pût

l'embrasser. Ce fut pour lui un choc douloureux qui l'ébranla encore.

Il écrivait à Mrs Dunlop dont le silence prolongé l'attristait:

«Hélas! Madame, je n'ai pas le moyen, en ce moment, qu'on me

prive d'aucun des faibles restes de mes plaisirs. Je viens de

boire profondément à la coupe de l'affliction. L'automne m'a

enlevé ma seule fille et mon enfant chérie, et cela à une telle

distance et en si peu de temps qu'il m'a été impossible de lui

rendre les derniers devoirs[1333].»

[Note 1333: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.]

Son chagrin paraît dans toutes ses lettres. La petite Elisabeth fait

penser à l'Adda de Byron, à la Julia de Lamartine et à la Léopoldine

de Victor Hugo. Il semble que cette douleur ait été réservée aux

grands poètes de notre temps.

Vers le mois d'octobre 1795, une maladie, demeurée assez mystérieuse,

s'abattit sur lui. Lui-même en parle comme d'une forte fièvre

rhumatismale. Currie qui, par ses études médicales, était plus à même

de pénétrer dans cette partie de sa vie, et qui avait reçu les

confidences du Dr Maxwell, par qui Burns avait été soigné, laisse

entendre que le mal était d'une autre nature. Voici du reste sa

déposition technique, dans toute sa précision et sa gravité. C'est en

même temps ce qu'on sait de plus clair sur l'état physique de Burns.

Quoique naturellement d'une forme athlétique, Burns avait dans sa

constitution les particularités et les délicatesses qui

appartiennent au tempérament du génie. Il était exposé, depuis

une période très jeune de sa vie, à cet arrêt dans le progrès de

la digestion qui résulte d'une pensée profonde et anxieuse, et

qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une

dépression de vitalité. Lié à ce désordre de l'estomac, il avait

une disposition aux migraines, qui affectait plus spécialement

les tempes et le globe de l'oeil et qui était fréquemment

accompagnée de mouvements du coeur violents et irréguliers. Doué

par la nature d'une grande sensibilité de nerfs, Burns était,

dans son système corporel aussi bien que mental, exposé à des

impressions déréglées,--à la fièvre du corps aussi bien qu'à

celle de l'esprit. Cette prédisposition à la maladie, qu'une

stricte tempérance dans la diète, un exercice régulier, un

sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifiée et enflammée

par des habitudes d'une nature toute différente. Perpétuellement

stimulée par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses

formes, l'action désordonnée du système circulatoire devint à la

fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir

à la déperdition, et les pouvoirs vitaux commencèrent à faiblir.

Plus d'une année avant sa mort, il y avait un déclin évident dans

l'apparence personnelle de notre poète, et quoique son appétit se

maintint, il sentait lui-même que sa constitution s'abaissait.

Dans ses moments de pensée, il réfléchissait avec le regret le

plus profond à son fatal acheminement, prévoyant clairement la

fin vers laquelle il se hâtait, sans avoir la force de volonté

nécessaire pour arrêter ou même ralentir sa course. Son caractère

devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-même

dans des sociétés, souvent de l'espèce la plus basse. Et dans

cette compagnie, on franchissait vite ce moment des réunions

joyeuses où le vin augmente la sensibilité et excite la

bienveillance, pour arriver au moment qui est au delà et sur

lequel régnait généralement la passion sans contrôle et sans

frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment

échappera-t-il à une autre pollution? Abstenons-nous de

mentionner des erreurs sur lesquelles la délicatesse et

l'humanité tirent un voile[1334].

[Note 1334: Currie. _Life of Burns_, p. 50.]

On a blâmé Currie d'avoir parlé. C'est à tort, puisque c'était la

vérité. Personne ne peut le soupçonner de n'avoir pas aimé le pauvre

poète. S'il a mentionné ce point délicat, avec la conscience de sa

profession, il l'a, selon sa propre expression, «touché avec

tendresse[1335]».Il a fait acte d'honnêteté et de pitié, comme un

médecin qui connaît et plaint les misères humaines. C'est surtout dans

une biographie comme celle de Burns, qu'il faut de la franchise; ceux

qui, par des réticences ou des oublis, la défigurent, la mutilent ou

la masquent, lui retirent une partie de son intérêt et de son

enseignement. Ils appliquent le mensonge à la mémoire d'un homme qui

le détesta et le méprisa par-dessus tout, et qui, avec toutes ses

fautes, eut du moins la fierté de ne pas les dissimuler et le courage

de les reconnaître. C'est une hypocrisie indigne de ce sincère

esprit[1336].

[Note 1335: Lettre de Currie à un correspondant, citée par

Scott Douglas, tom. VI, p. 175.]

[Note 1336: Voir sur ce sujet pénible les demi-aveux de

Chambers, tom. IV, p. 105, qui corroborent les paroles de

Currie et la note de Scott Douglas, tom. IV, p. 176.]

Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fièvre

rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois

de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus.

Il resta confiné à la chambre tout l'hiver et se releva brisé et

vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commençait à marcher un

peu; il écrit:

Je commençais à peine à me remettre de la perte d'une fille

unique, d'une enfant chérie, quand je suis devenu moi-même la

victime d'une fièvre rhumatismale qui m'a amené sur les

frontières de la tombe. Après maintes semaines de lit et de

maladie, je commence seulement à me traîner ça et là[1337].

[Note 1337: _To Robert Cleghorn._ Jan. 1796.]

Et le 31 janvier, il écrivait à Mrs Dunlop, à peu près dans les mêmes

termes:

Longtemps le dé a roulé indécis; enfin, après bien des semaines

sur un lit de maladie, il semble avoir «tourné vie», et je

commence à me traîner à travers ma chambre. Une fois même, j'ai

été devant ma porte dans la rue[1338].

[Note 1338: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.]

Ces heures de confiance n'étaient pas bien solides; c'était l'espèce

de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore

après qu'elle est à peu près morte en soi-même; par moments, il

désespérait de jamais se remettre complètement:

La santé que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est,

je le pense, envolée de moi pour toujours[1339].

[Note 1339: _To Mrs Riddell._ 29th Jan. 1796]

Et quelques jours après il écrivait à Mrs Riddel:

Je suis si malade que j'ai à peine la force de tenir cette

misérable plume sur ce misérable papier.

On a retrouvé de lui, à cette époque, un portrait qui apporte à tous

ces détails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui

d'Édimbourg; vingt années d'excès et de remords auraient-elles pu

produire un tel contraste? Où est le visage ouvert, jeune et confiant,

qui se détachait sur des verdures, des collines lointaines et un ciel

pur? Par une sorte d'intuition, l'artiste à qui l'on doit cette

seconde ressemblance, au lieu de ce riant horizon, a choisi un voile

de nuages menaçants et rapprochés; sur ce fond funèbre, une face

vieillie, épuisée, dure, amère, avec une expression ombrageuse et

farouche dans les traits, tandis que le regard conserve dans sa

tristesse un fond de douceur. Sur cet ensemble flotte un air de

défiance et d'inquiétude, comme de quelqu'un qui se croit toujours

menacé. L'expression de cette tête douloureuse est ineffaçable; elle

vous hante impérieusement et chasse de l'esprit la figure charmante du

premier portrait[1340].

[Note 1340: Voir sur ce portrait les deux lettres à Mrs

Riddell, 29th Jan. 1796, et la suivante. Voir aussi dans

l'édition de Hately Waddell la reproduction de ce portrait

et l'exposé des circonstances qui l'ont placé entre les

mains de l'éditeur. M. Hately Waddell nous a gracieusement

permis de voir ce portrait.]

À la maladie, venait s'ajouter la gêne: ses souffrances se

compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il était obligé d'écrire

au collecteur Mitchell une épître en vers, dont le manuscrit se

vendrait aujourd'hui une somme considérable, pour lui emprunter une

guinée.

Ami éprouvé et loyal du Poète

Qui, sans toi, pourrait mendier ou voler,

Hélas! hélas! le grand diable

Et toutes ses sorcières

Sont en train de danser gigues et reels

Dans mes pauvres poches.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 62 / 67 段