Sa jolie cheville est un traître
Et révèle une belle proportion
Qui ferait oublier à un saint le ciel;
Si enflammante, si charmante
Sa forme impeccable et son air gracieux;
Chaque trait,--la vieille Nature
A déclaré qu'elle ne pouvait faire plus;
À elle sont les charmes volontaires de l'amour,
Par la loi souveraine de la Beauté conquérante[1302].
[Note 1302: _She says she lo'es me best of a'._]
Ce dernier cri, qui est comme un salut à la force dominatrice et
irrésistible de la Beauté en soi, est caractéristique de cet amour.
Il semble que l'expression, curieusement séduisante, de Jane Lorimer
était une pure beauté physique, une heureuse réussite des traits. La
femme elle-même était une âme ordinaire, bonne, non sans un peu de
fadeur, se laissant vivre avec nonchalance dans sa beauté. Elle était
moins dirigée par ses propres mouvements que par une absence de
résistance, une sorte d'indifférence et de laisser-aller. Par
faiblesse plutôt que par amour, elle avait suivi Whelpdale; quand il
l'eut abandonnée, elle n'eut pas la force de le haïr. Elle ne paraît
pas prendre grande part aux sentiments qu'elle inspire, se laissant
aimer plutôt qu'aimant, enveloppée d'un attrait inconscient, qui est
le fait de son corps plutôt que d'un désir ou d'un effort de son
esprit. «Sa légèreté était au moins égale à sa beauté[1303]», dit
Allan Cunningham, et c'est une note presque fausse. Le même Cunningham
dit bien plus exactement: «Chloris était une de celles qui croient au
pouvoir qu'a la beauté de se donner et que l'amour ne doit subir
aucune contrainte. Burns pensait quelquefois de la même façon, et il
n'est pas étonnant que le poète ait célébré les charmes d'une beauté
généreuse qui était disposée à récompenser ses chants et qui lui
donnait mainte occasion de s'inspirer de sa présence[1304]». Ceci est
plus pénétrant. C'était une nature de grande courtisane, calme et
d'accueil indifférent, parce qu'elle est certaine de son triomphe.
Cependant Cunningham, qui parle d'elle d'après ce qu'elle devint plus
tard, est trop sévère pour elle, à cette époque-ci de sa vie. Il
oublie qu'elle avait dix-neuf ans et que Burns en avait trente-six.
[Note 1303: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 97.]
[Note 1304: Cité par Lockhart. _Life of Burns_, p. 261.]
La liaison entre Jane Lorimer et le poète est difficile et délicate à
définir. Il est cependant de quelque conséquence qu'elle le soit, car
elle complète les situations dans lesquelles Burns s'est placé
vis-à-vis de la Femme. Ce qui accroît l'intérêt de cette question,
c'est qu'il n'était plus alors dans l'ignorance de la vie comme à
Mauchline; ou en face d'une femme, son égale par l'âge et les
vicissitudes traversées, comme à Édimbourg; mais qu'il possédait
l'expérience et la responsabilité des années mûres, et qu'il avait
devant lui presque une enfant, ignorante de l'existence et plus
étourdie qu'instruite par ses malheurs.
Il est clair qu'il y a eu d'un côté de la vanité flattée par les
hommages d'un homme célèbre. «La dame n'est pas peu fière de figurer
d'une façon si distinguée dans votre recueil, et je ne suis pas peu
fier de pouvoir lui faire ce plaisir[1305]». De l'autre, se trouvait
avec l'habitude d'aimer, l'admiration de cet épanouissement de
splendide jeunesse. Mais ce sont là les éléments plutôt que les
limites de ces rapports. Si l'on s'en rapportait à sa profession de
foi à Thomson, que l'homme capable de jouer avec une passion sérieuse
commet un acte méchant, la question ne supporterait pas de doute. Mais
dans cette nature, si faible de contrôle sur elle-même, les meilleures
résolutions étaient à deux pas des remords. Les cas ne sont pas rares
où ses indignations reviennent le frapper, comme un fouet
maladroitement manié. On peut cependant faire valoir en faveur de
l'interprétation la plus indulgente de cet amour, un argument de plus
de poids. Il donna à Jane Lorimer un exemplaire de la seconde édition
de ses poèmes, avec une dédicace pleine de sages conseils d'amitié. Il
aimait assez à moraliser auprès des femmes. Il envoya même une copie
de cette dédicace à son ami Alexander Cunningham, avec ces lignes qui
ont un peu trop la prétention d'écarter tout soupçon: «Écrite sur une
feuille blanche d'un exemplaire de la dernière édition de mes poèmes,
offert à la dame que, dans de si nombreuses rêveries imaginaires de
passion, mais avec les plus ardents sentiments de réelle amitié, j'ai
si souvent chantée sous le nom de «Chloris»[1306]. Voici ces vers
assez faibles, du reste:
[Note 1305: _To G. Thomson_, Nov. 1794.]
[Note 1306: Scott Douglas, tom. VI, p. 293.]
Ceci est le gage de l'amitié, ma jeune, belle amie,
Ne refuse pas ce don,
Et n'écoute pas d'une oreille inattentive
La muse qui moralise.
Puisque, assombrissant ton gai matin de vie,
L'obscurité froide de la tempête est venue,
(Et jamais le vent d'Est du malheur
N'a brûlé plus belle fleur);
Puisque les scènes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer,
Cependant il te reste beaucoup,
Tu as en réserve une plus noble richesse:
Les _consolations de l'esprit_!
Tu as la claire approbation de toi-même,
Dans le rôle conscient de l'Honneur;
Et (le plus précieux don du ciel ici-bas)
Le coeur fidèle de ton amitié.
Les joies raffinées de la Raison et du Goût,
Pour errer avec toutes les Muses;
Et doublement heureux serait le Poète
S'il pouvait augmenter ces joies[1307].
[Note 1307: _'Tis Friendship's pledge, my young, fair
Friend._]
Mais en réalité ce sont là des vers qui ne prouvent pas grand'chose.
Ils étaient écrits sur un volume destiné à être vu et manié dans la
famille. Les lignes à Cunningham n'ont pas beaucoup plus de valeur.
Burns n'allait pas écrire à un ami d'autrefois, raisonnable et
récemment marié, le dernier mot de ses folies. Tout au contraire
faut-il plutôt y voir une façon d'expliquer et d'excuser les pièces à
Chloris.
Il y a, d'autre part, des probabilités bien lourdes. On comprend que
le poète se figure des rencontres, des situations, des dénouements, et
brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont là,
dit-on; autant les sages que les fous. La seule différence qu'il y ait
entre la multitude et lui, est qu'il crée pour ses songes une forme
que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on
comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si
elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas
étonné de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci:
Viens, laisse-moi te prendre sur mon coeur,
Et dis que nous ne nous quitterons jamais;
Et je mépriserai, comme une vile poussière,
La richesse et les grandeurs du monde.
Et si j'entends ma Jeanie avouer
Que des transports semblables l'agitent,
Je ne désire le bienfait de la vie
Que pour vivre afin de l'aimer.
Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes,
Je serre mon précieux trésor;
Je ne demande, pour ma part du ciel,
Que les délices d'un pareil moment.
Et par tes yeux, si doux et bleus,
Je jure que je suis tien pour toujours!
Et sur tes lèvres je scelle mon voeu
Et jamais je ne le briserai[1308].
[Note 1308: _Come, let me take thee to my breast._]
On est surpris qu'une jeune femme ait accepté un pareil emploi, même
poétique, de sa personne et s'en soit trouvée flattée. Or, il y a la
preuve que ces pièces, qui ne laissent pas d'être un peu vives, lui
étaient offertes, et que parfois elle insistait pour que
l'introduction de son nom marquât bien que c'était d'elle qu'il
s'agissait. À propos d'une de ces chansons, Burns écrit à Thomson le
passage suivant qui est très clair:
Dans _Siffles et je viendrai à vous, mon gars_, la répétition de
ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premières
lignes de chaque strophe, telles qu'elles étaient primitivement,
et ensuite ce qui à mes yeux est une amélioration:
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;
Quand même père et mère et tous en seraient furieux;
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars.
À changer en:
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,
Quand même père et mère et tous en seraient furieux;
Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.
De fait, une belle dame, à l'autel de laquelle, moi, le Prêtre
des Neuf Soeurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les
Grâces ont revêtue d'enchantement et que les Amours ont armée de
l'éclair; une Belle, l'héroïne même de la chanson, insiste pour
ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309].
[Note 1309: _To George Thomson._ Aug. 2nd, 1795.]
Un autre indice, fort ténu à démêler, prend de l'importance lorsqu'on
l'a dégagé. À travers ces pièces à Chloris reviennent, à plusieurs
reprises, des allusions aux précautions qu'il faut prendre, à la
crainte qu'elle a d'être compromise. Cela est curieux, parce qu'on
saisit là un trait qui n'est pas de sentiment mais qui naît des
circonstances. On sent quelque chose de la réalité, qui fait saillie
sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit
fait particulier qui perce la généralité du développement littéraire;
il trahit un détail de situation, qui n'a pas été inventé mais qui
exista. Une des chansons dit:
Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissent
Combien elle me rend ma passion;
Mais la prudence est toujours son refrain,
Elle parle de rang et de convenance.
Ô qui peut penser à la prudence
Avec une telle fille près de lui;
Ô qui peut penser à la prudence
En aimant comme j'aime[1310]?
[Note 1310: _O Poortith cauld and restless Love._]
Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une
exigence de Chloris, roule toute entière sur la nécessité de ne pas se
trahir.
Faites bien attention quand vous venez me faire la cour,
Et ne venez que si la porte de derrière est entr'ouverte,
Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie,
Venez comme si vous ne veniez pas vers moi,
Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.
À l'église, au marché, partout où vous me rencontrez,
Passez près de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche;
Mais glissez-moi un regard de votre doux oeil noir;
Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas,
Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.
Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi,
Et quelquefois je vous permets de déprécier ma beauté un peu.
Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant,
De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi.
De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi[1311].
[Note 1311: _Whistle and I'll Come to you my Lad._]
Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une
dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues
dérobées? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystère seul
suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait
même ce qu'il y a de culpabilité réelle dans une tromperie. C'était
trop. Vis-à-vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un
homme qui avait le double de son âge, c'était un jeu imprudent et
blâmable, tel que peu de pères, j'imagine, le toléreraient. Ce n'était
pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de précautions; encore
moins l'était-il assez pour ignorer qu'il y a des précautions à
prendre. Ce fut un marivaudage équivoque où il entra de la coquetterie
d'un côté, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas
aussi éloigné qu'il le pensait d'être atteint par sa propre
condamnation. Il a d'ailleurs été frappé, sur ce point, par celle des
autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet épisode avec sévérité,
dit: «La beauté de Chloris a ajouté de nombreux charmes à la chanson
écossaise, mais ce qui a accru la réputation du poète a diminué celle
de l'homme». C'est une parole très dure.
Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette
fantaisie fût une fleur encore embaumée de poésie, elle était bien
au-dessous de ses précédentes aventures de coeur. Elle marquait un
instant où inévitablement arrivent les hommes qui continuent à aimer
par delà l'âge de l'amour. C'était un émoi uniquement fait de
délectation, de désir, en face d'une éclosion de jeunesse, savoureuse
dans sa grâce continue de mouvements et sa fraîcheur de carnation.
C'est le goût d'un amateur friand devant un beau fruit luisant,
velouté, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et
son éclat premiers. Tandis que dans ses pièces à Clarinda, où l'amour
est surtout d'imagination, tandis que dans ses pièces à Mary Campbell,
où il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui
puisse servir à reconstituer la physionomie de ces deux héroïnes, ses
pièces à Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une précision
matérielle et un détail qui permettraient presque à un peintre de le
rendre. Elles font un peu penser aux premières pièces à Jane Armour,
mais elles sont plus matérielles encore; elles n'en ont pas
l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la
contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et chargées de
termes de beauté physique et de caresses.
Ô Joli était cet églantier rosé,
Qui fleurit si loin des maisons des hommes,
Et jolie était celle, et oh! combien chère,
Qu'il abritait du soleil couchant!
Ces boutons de roses, dans la rosée matinale,
Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes;
Mais plus pur était le voeu de l'amant
Qu'ils entendirent hier sous leur ombrage.
Dans son bocage rude et épineux,
Qu'elle est douce et belle cette rosé cramoisie;
Mais l'amour est une fleur bien plus douce,
Dans le sentier épineux et tortueux de la vie.
Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux,
Et Chloris dans mes bras, soient à moi;
Et je ne souhaite ni ne méprise le monde,
Résignant également ses joies et ses chagrins[1312].
[Note 1312: _O bonie was yon rosy brier._]
Il ne s'agit plus là de passion avec sa dépense d'énergie,
l'exaltation de tout l'être et son élévation à un plus haut
frémissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup
plus restreint, de plus matériel, et à coup sûr d'inférieur, la simple
adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En
réalité, c'était le goût, fréquent, dit-on, chez les hommes mûrs ou
qui mûrissent, pour la beauté dans sa première fleur. C'était le
commencement de ces amours inégaux, où l'homme, dépouillé des qualités
de l'amant, désire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; où
son voeu n'est pas d'être aimé, mais qu'on lui permette d'aimer; où il
n'existe plus de réciprocité complète, mais, de sa part, une gratitude
soumise qui mène vite aux dernières soumissions. Les hommes qui
entrent dans cette faiblesse sont voués à un long supplice
d'inquiétude et de vaines jalousies, à la torture de sentir qu'ils
doivent leur instable joie, ou à la pitié, ou à l'intérêt, ou à
l'amour-propre, ou à la vanité, ou à la crainte, ou même à
l'admiration et à la reconnaissance, à tout, sauf au vrai amour. Burns
n'en était pas encore là. Mais c'était un commencement. Chloris
n'avait guère de passion pour lui. C'était une distraction de fille
complaisante et coquette, dont la manière habile et maîtresse de soi
apparaît bien dans ces strophes:
Elle est jolie, verdissante, droite et grande,
Et depuis longtemps tient mon coeur en servage;
Et toujours il charme le fond de mon âme
Le tendre amour qui est dans son oeil.
Elle est friponne et maligne ma Jane,
Pour dérober un regard invisible à tous;
Mais prompts comme l'éclair sont les regards des amants,
Lorsque le tendre amour est dans leur oeil.
Cela peut échapper aux petits maîtres de la cour,
Cela peut échapper aux clercs très savants,
Mais l'amoureux aux aguets remarque bien
Le tendre amour qui est dans son oeil[1313].
[Note 1313: _This is no my ain Lassie._]
Le poète était encore assez jeune pour jouer le même jeu. Ces passions
d'homme âgé n'eurent pas le temps de pénétrer bien avant. Il évita
ainsi les souffrances du drame qui a arraché à Shakspeare ses cris les
plus cruels.
Le règne de Chloris dura du commencement de 1793 à la fin de 1795, à
peu près. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrité du
poète, qui voudrait biffer ce nom des chansons où il l'a célébré. Au
commencement de 1796, il écrit à Thomson:
«Dans mes chansons passées, il y a une chose qui me déplaît:
c'est le nom de Chloris. Je l'avais employé comme le nom fictif
d'une certaine dame; mais, en y réfléchissant, c'est une haute
incongruité d'avoir une appellation grecque dans une ballade
pastorale écossaise. J'ai d'autres modifications à vous proposer.
Ce que vous m'avez dit de «boucles couleur de lin» est juste.
Cela ne peut entrer dans une description élégante de
beauté[1314]».
[Note 1314: _To George Thomson._ Feb. 1796.]
L'exécution était complète, non sans une colère secrète. Il semble
qu'il y ait eu là comme le germe de la souffrance inévitablement
attachée à ces amours disparates.
L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques années
après ce moment de splendeur, où elle était rayonnante de beauté et
fêtée dans les chansons du premier poète de son pays, son père fut
ruiné. Son mari avait disparu. Elle fut obligée d'entrer dans une
famille comme gouvernante. Elle vécut dans cette situation et d'autres
analogues, pendant plusieurs années. Longtemps après, en 1816, elle
apprit que son mari était à Brampton, où il mangeait sa quatrième ou
cinquième fortune, héritée d'un parent. Elle le manqua de quelques
heures. Peu après, elle fut informée qu'il était en prison pour
dettes, à Carlisle. Elle désira le voir. Lorsqu'elle arriva, on lui
montra le logement de Whelpdale, de l'autre côté d'un quadrangle
entouré d'un cloître. En y allant, elle dépassa un homme, alourdi,
légèrement paralysé et dont la marche était traînante. Au moment où
elle approchait de la porte, elle entendit que cet homme prononçait
son nom. «Jane», dit-il, et se reprenant aussitôt, avec un ton plus
cérémonieux, «Mrs Whelpdale». C'était son époux de quelques mois,
changé en cet homme caduc, brisé. Il y avait de la bonté dans Jane.
Elle resta un mois à Carlisle, allant chaque jour à la prison rendre
visite à son mari. Puis elle retourna en Écosse. Quelques mois après,
il fut libéré, elle revint près de lui. Mais c'était un homme
tellement perdu qu'une vie commune était impossible. Elle fut forcée
de le quitter de nouveau et ne le revit plus. «Il est connu, dit
Chambers, auquel ces détails sont empruntés, que cette pauvre femme
sans appui fut enfin entraînée dans une faute qui lui perdit le
respect de la société[1315].» Elle mena pendant quelque temps une
sorte de vie errante, sur les frontières de la mendicité, ne parvenant
pas à s'élever au-dessus de la position de domestique. Elle ne cessa
jamais d'être élégante de tournure et belle de visage. Vers 1825, un
gentleman charitable, à qui elle avait fait connaître sa détresse,
s'occupa d'elle et parla d'elle dans les journaux, dans le but de lui
procurer quelques secours. La dame de ce gentleman lui ayant envoyé
les coupures des journaux où il était question d'elle, reçut ce
billet, «dans lequel, dit Chambers, nous ne pouvons nous empêcher de
penser qu'il y a quelque chose qui n'est pas indigne d'une héroïne
poétique»:
[Note 1315: R. Chambers, tom. IV, p. 99.]
«La Chloris de Burns est infiniment obligée à Mrs .... pour
l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de
journaux; elle est heureuse et flattée qu'on dise et qu'on fasse
tant pour elle.
Ruth fut traitée par Booz avec bonté et générosité; peut-être la
Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le
champ des hommes de talent et de vertu[1316].»
[Note 1316: R. Chambers, tom. IV, p. 100.]
La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir à sa conversation qui
indiquait une pénétration naturelle d'intelligence et un jeu séduisant
d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme
gouvernante. Elle eut quelques années paisibles. Mais une affection de
la poitrine ruina sa santé. Elle fut obligée de se retirer dans un
pauvre logement, dans une des vieilles rues d'Édimbourg. Elle languit
quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier
maître. Elle mourut en 1831, misérable, délaissée, ignorée. Hélas!
pauvre Chloris!
* * * * *
À travers ces tracas, ces débauches et ces remords, la production
poétique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices
de cette vie délabrée et en ruines, partout jaillissaient des fleurs.
Pendant ces quatre années de Dumfries, il a écrit plus de deux cents
morceaux dont cent cinquante sont précieux. Il ne s'y trouve plus de
pièces capitales comme _Tam de Shanter_; plus même rien qui ressemble
à la _Sainte-Foire_ ou à la _Vision_; plus même de ces jolies épîtres
comme à Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de
petites chansons de quelques strophes seulement, ce qu'il pouvait
composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au
milieu de ce gaspillage de lui-même. Elles naissaient sans
interruption, les unes sur les autres; elles étaient variées à
l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y
avait guère de semaine où il ne lui vint entre les mains un brin de
poésie, un brin menu et léger de plantes du pays, une brindille de
bruyère ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx
piquant, et quelquefois, aux jours favorisés, un rameau d'églantier.
Mais tous ces riens frais, verts et parfumés, forment, réunis
ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son oeuvre.
Peut-être aurait-il moins produit, s'il avait été, comme à Mauchline,
laissé à lui-même. L'impulsion intérieure était moins impérieuse; la
montée de poésie moins débordante; ou tout au moins les conditions
étaient moins favorables; le loisir manquait et la concentration. Il
n'était plus dans cet isolement indéfini où le travail de
l'inspiration a le temps de se faire, où rien ne le dérange, ne le
distrait, où, dans le poète renfermé en lui-même, la tension poétique
augmente jusqu'à ce qu'elle s'échappe irrésistiblement. Maintenant son
corps était fatigué, son âme dispersée, son temps tiraillé et déchiré.
Heureusement il vint du dehors des excitations qui ne le laissèrent
pas s'oublier. Il continua sa collaboration au recueil de Johnson,
lequel avançait lentement; mais surtout il se trouva engagé dans une
autre entreprise du même genre qui réclama de lui plus d'activité. Au
mois de septembre 1792, un nommé George Thomson, qui était commis près
du Conseil de la Société pour l'Encouragement des Manufactures en
Écosse, lui écrivit que, d'accord avec quelques amis comme lui épris
de musique, il avait commencé à choisir et à collectionner les
mélodies populaires, dans le but de les conserver et de les
publier[1317]. Ils avaient engagé Pleyel «le plus agréable des
compositeurs actuels», pour mettre des accompagnements à ces vieux
thèmes, et pour composer, à chacun d'eux, un prélude et une
conclusion, de façon à les rendre plus propres à être chantés dans les
concerts. C'était donc, à la différence d'autres recueils, une
entreprise avant tout musicale, une collection d'airs plutôt que de
chansons. Mais certains de ces motifs n'avaient pas de paroles;
d'autres en avaient d'insignifiantes, ou de grossières, ou
d'indécentes. Il fallait retoucher les anciens vers ou en composer de
nouveaux, là où cela était nécessaire. Thomson demandait à Burns de se
charger de ce travail et de lui fournir de la poésie pour cette
vieille musique[1318]. Burns accepta avec enthousiasme. Il se mit à
l'oeuvre aussitôt et reprit, mais avec plus d'activité et de
fécondité, le travail qu'il avait commencé pour Johnson. La nécessité
de fournir aux demandes de Thomson lui servit d'aiguillon; sa
collaboration a fait de ce recueil un des livres de la littérature
écossaise.
[Note 1317: Voir R. Chambers, tom. III, p. 225.]
[Note 1318: _George Thomson to Robert Burns._ Sept. 1792.]