Mac Culloch racontait à Lockhart qu'il avait rarement été plus peiné
qu'un jour où, arrivant à cheval à Dumfries, par une belle soirée
d'été, pour assister à un bal, il avait aperçu Burns. Celui-ci se
promenait seul dans la principale rue, du côté qui était dans l'ombre,
tandis que, sur le trottoir opposé, dans la lumière, passaient des
groupes brillants d'hommes et de dames, dont pas un ne semblait le
reconnaître. Mac Culloch mit pied à terre et rejoignit Burns qui,
lorsqu'il lui proposa de traverser la rue, lui dit: «Non, non! mon
jeune ami, tout cela est passé maintenant». Et après un moment de
silence, il récita ces strophes d'une touchante ballade de Lady Grizel
Baillie:
Son bonnet se tenait jadis tout fier sur son front,
Et son vieux bonnet avait meilleur air que maint bonnet neuf.
Maintenant, il le laisse pendre au hasard,
Et il se laisse choir sur les gerbes de blé.
Oh! si nous étions jeunes comme nous le fûmes jadis,
Nous serions à galoper sur ce gazon,
Et à courir sur la pelouse que blanchissent les lis,
_Et si mon coeur n'était pas léger, je mourrais_.
Lockhart remarque qu'il n'était pas dans le caractère de Burns de
laisser ainsi échapper ses sentiments sur certains sujets. Aussitôt
après avoir cité ces vers, il reprit un air de gaîté et, emmenant chez
lui son jeune ami, il le garda jusqu'à l'heure du bal, en lui offrant
un bol de son breuvage favori et en lui faisant chanter par sa femme
des vers qu'il avait récemment composés[1281].
[Note 1281: Lockhart, _Life of Burns_, p. 224.]
On se demande avec étonnement d'où pouvait venir un pareil interdit?
Quelque chute qu'il y eût pour un homme tel que lui à vivre comme il
le faisait, il était au moins au niveau de ceux qui le tenaient à
l'écart. Cette société de Dumfries, surtout la gentilhommerie
campagnarde qui était la plus conservatrice, n'avait pas le droit de
se montrer délicate. Les dissipations d'aucun genre n'étaient faites
pour l'effaroucher. Il fallait donc qu'il y eût dans le cas de Burns
quelques circonstances particulières. En réalité, c'était la forme
plutôt que la nature même de ses excès qui froissait l'opinion. On les
lui eût pardonnes s'il les avait dissimulés. Mais il les commettait
ouvertement, peut-être même avec une sorte d'affectation, de
hardiesse. Il avait toujours été dans sa nature de ne pas cacher ses
fautes. À cette époque, avec son irascibilité contre la société, il
exagérait sa franchise; ses façons prenaient une attitude de
forfanterie et l'aspect agressif d'un défi. Il était disposé à faire
étalage et parade de ses désordres, avec une insistance qui devait
paraître de la provocation et du cynisme. Ce sentiment de répugnance
à l'hypocrisie, qui se tourne en rébellion, est naturel et estimable;
mais le monde ne le tolère pas; il n'aime guère ceux qui bravent les
conventions dont il croit qu'il vit. La société, qui pardonne, à ceux
qui dissimulent, les fautes qu'elle sait qu'ils commettent, mais qui
s'effarouche et se fâche, surtout une société provinciale et étroite,
dès qu'on s'insurge contre le grand complot d'hypocrisie dont elle se
dupe elle-même, se montrait implacable pour ce paysan, qui ne
consentait pas à respecter la vertu en masquant ses vices d'un vice de
surcroît. Un autre aspect de la même question est celui-ci: Il importe
souvent moins, devant l'opinion, de savoir quelles fautes on commet,
que en quelle compagnie. Si Burns s'était borné à prendre part aux
excès des gentilshommes des environs, qui ne différaient guère de ceux
du peuple, il aurait vécu dans la respectabilité. Mais, par son passé,
par le sans-gêne de ses façons, par un désir aussi d'être le maître
absolu, par l'impatience de toute contrainte et de toute supériorité,
par sympathie de classe, il se sentait plus à l'aise avec les gens du
peuple. Et parmi eux, il préférait ces irréguliers qui vivent dans
l'inattendu, sur les frontières de la bohême. C'était un faible qui
datait de longtemps. Il était encore à Lochlea quand il écrivait:
«J'ai souvent recherché la connaissance de cette partie du genre
humain, ordinairement désignée sous le terme commun de vauriens,
quelquefois plus que cela n'était compatible avec la sûreté de ma
réputation; de ceux qui, par une insouciante prodigalité ou des
passions emportées, ont été poussés à la misère. Quoiqu'ils
soient avilis par des folies et quelquefois souillés par le
crime, j'ai trouvé souvent parmi eux quelques-unes des plus
nobles vertus: la Magnanimité, la Générosité, le Désintéressement
de l'amitié et même la Modestie, à leur plus haut degré.[1282]»
[Note 1282: _Common-place Book, March 1784._]
Il y avait beaux jours qu'il avait frayé pour la première fois avec
_Les Joyeux Mendiants_. Cette population était nombreuse, et, ce qui
était pis, permanente à Dumfries. Burns en fit de plus en plus sa
fréquentation. «Il essayait d'échapper à lui-même, dit Currie, dans
une société souvent du genre le plus bas[1283]»; et Chambers, dont
l'admiration pour lui n'est pas suspecte: «Burns arriva nécessairement
en contact avec des personnes des deux sexes entièrement indignes de
sa compagnie, et, en dernier lieu, il s'associa à des individus d'une
telle espèce, que les admirateurs de son génie seraient étonnés si
tout était révélé[1284].» Dans une petite ville comme Dumfries, on
comprend le scandale que des fréquentations de ce genre devaient
causer. Aux yeux de beaucoup, Burns était un homme qui se dégradait et
s'encanaillait. Il se mêlait à la lie du peuple. Il devenait
compromettant de se montrer avec lui. Et voilà comment, un jour de
fête, les uns, par haine politique, les autres par pruderie, les
autres par lâcheté, passaient près du pauvre poète, sans le
reconnaître, sans que personne eût le courage de traverser la rue pour
lui serrer la main. Sans aucun doute, il souffrit beaucoup, mais
silencieusement, de cette stupide et cruelle condamnation. Il en
conçut une humeur plus sombre et un surcroît de misanthropie.
[Note 1283: Currie, _Life of Burns_, p. 50.]
[Note 1284: Chambers, _Appendice_ Nº 17, tom. IV, p. 305.]
Dans ce ramas de mauvais malaises qui s'accumulaient en lui, ce résidu
de rancunes, de remords et de dégoûts, que laissent les débauches et
qui peu à peu encrassent l'âme, passaient des angoisses de plus pure
origine. Il songeait avec désespoir au dénûment des siens, s'il venait
à leur manquer. Il devait y penser d'autant plus que tous ces excès
n'allaient pas sans une sourde détérioration de santé, et que, par là,
cette terreur tenait du remords. Il travaillait lui-même à rendre
possible le malheur dont l'idée l'affolait.
Je suis dans une complète humeur de Décembre, ténébreuse, morne,
stupide, telle que la divinité de la Sottise elle-même pourrait
la souhaiter. Je ne veux pas allonger encore une lettre pesante
par un grand nombre d'excuses plus pesantes de mon silence. Je
n'en mentionne qu'une seule parce que je sais qu'elle aura votre
sympathie: depuis quatre mois, une chère petite fille, mon plus
jeune enfant, a été si malade que, chaque jour, il semblait
qu'elle n'eût plus à vivre qu'une semaine. Il faut bien qu'il y
ait de nombreuses douceurs attachées aux états d'époux et de
père, car Dieu sait qu'ils possèdent en propre de nombreux
tourments. Je ne puis vous décrire les heures anxieuses, sans
sommeil, que ces liens m'ont souvent causées. Je vois une lignée
de petits êtres; moi et mon travail leur seul soutien; et à quel
fil fragile la vie de l'homme est suspendue! Si un ordre du
destin m'enlève--et ces choses-là arrivent chaque jour--même dans
la vigueur de la maturité où je me trouve--Dieu du ciel! que
deviendra mon petit troupeau! C'est ici que j'envie vos gens de
fortune. Un père, sur son lit de mort, disant un éternel adieu à
ses enfants, éprouve, à la vérité, assez d'angoisse; mais l'homme
dans l'aisance laisse à ses fils et filles l'indépendance et des
amis; tandis que moi... mais je perdrai la raison si je réfléchis
plus longtemps à ce sujet!
Pour cesser de parler si gravement de cette matière, je chanterai
avec la vieille ballade écossaise.
Ô si je ne m'étais pas marié,
Je n'aurais jamais eu de soucis;
À présent j'ai une femme et des marmots
Et ils crient toujours «à manger»
À manger une fois, à manger deux fois,
À manger trois fois par jour;
Si vous continuez à manger,
Vous allez manger toute ma farine[1285].
[Note 1285: _To Mrs Dunlop._ 15th Dec. 1793.]
Dans une âme en qui les énergies sont intactes, les ressorts nets, ce
sont là des angoisses dont l'effet est salutaire, des aiguillons
d'effort qui, au lieu de l'énerver, activent la volonté. Mais elles
perdaient leur vertu en s'enfonçant parmi tant d'amertumes malsaines,
de découragement. Elles ne faisaient qu'augmenter le trouble de cet
esprit; éveillaient le regret que les choses fussent ainsi; elles
aboutissaient au souhait dont sont harcelés les hommes incapables
d'accepter, avec ses joies et ses tourments, la vie qu'ils ont
choisie, le souhait que leur destinée ait été différente, encore
qu'ils l'aient façonnée eux-mêmes.
* * * * *
Est-il besoin de remarquer que, au milieu de ces désordres, la pauvre
Jane Armour disparaît de plus en plus? Dans ces dernières années, il
n'en reste plus qu'une impression voilée d'acceptation, d'indulgence
silencieuse. «Au milieu de toutes ses erreurs, dit Currie, Burns ne
trouva dans son cercle domestique que douceur et pardon, sauf les
morsures de sa propre conscience. Il avouait ses transgressions à la
femme de son coeur, promettait de se corriger et recevait sans cesse
le pardon de ses offenses. Mais, au fur et à mesure que ses forces
physiques diminuaient, sa volonté devint plus faible et l'habitude
prit une force prédominante[1286]». Heron rend à Jane le même
témoignage: «Dans les intervalles entre ses différents accès
d'intempérance, il souffrait sans trêve des angoisses les plus aiguës
du remords et de pressentiments horriblement affligeants. Sa Jane se
conduisait avec un degré de tendresse et de prudence maternelles et
conjugales, qui faisaient qu'il ressentait plus amèrement la
malfaisance de sa conduite, quoiqu'elles fussent incapables de le
sauver[1287].» Ainsi, dans l'ombre où elle est rejetée, on voit la
vaillante et bonne femme persévérer dans son oeuvre de douceur. Elle
continue à grandir, sans le savoir. Elle soutient par un long
dévoûment son action héroïque. Les chagrins de la vie révélaient
jusqu'au bout la haute qualité de son âme.
[Note 1286: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]
[Note 1287: Heron. _Life of Burns_, p. 442.]
IV.
DERNIERS JEUX DU COEUR. -- LES CHANSONS.
Il ne faut pas oublier que, sous les scories qui s'épaississent et
menacent de l'ensevelir, persiste une vie intérieure, vivace et
généreuse. De plus en plus recouverte par la pluie de cendres, elle
fait toujours paraître, ça et là, des endroits verts et frais; ses
sources d'inspiration ne furent jamais étouffées. L'ancienne éloquence
est toujours là, l'indignation contre tout ce qui est vil, le
sentiment d'indépendance, toute une poussée de nobles aspirations et
de nobles haines. Les moments où elles éclatent sont plus rares, mais
aussi flamboyants. Alors elles percent tout, la fatigue, la lassitude,
l'ivresse même, de leurs éblouissantes clartés. L'alourdissement, qui
commence à se former sur ce visage et à appesantir les traits,
disparaît comme dans un coup de vent. L'ancienne face reparaît
transfigurée, mobile, remuée par le passage de toutes les émotions.
Ceux qui la voyaient une fois ne l'oubliaient plus. Longtemps après,
en 1829, M. Syme écrivait:
«L'expression du poète variait continuellement selon l'idée qui
prédominait dans son esprit, et il était beau de remarquer
combien le jeu de ses lèvres indiquait bien le sentiment qu'il
allait énoncer. Ses yeux et ses lèvres, les premiers remarquables
pour leur feu, et les secondes pour leur flexibilité, formaient à
n'importe quel moment un indice de son esprit, et, selon que le
soleil ou l'ombre dominait sur ses traits, vous auriez pu dire, à
priori, si la société serait favorisée d'une scintillation
d'esprit, ou d'un sentiment de bienveillance, ou d'une explosion
de brûlante indignation. Je suis cordialement d'accord avec ce
que Sir Walter Scott dit des yeux du poète. Dans ses moments
animés, et particulièrement lorsque sa colère était éveillée par
des exemples de tergiversation, de bassesse ou de tyrannie, ils
ressemblaient réellement à des charbons de feu vivant[1288].»
[Note 1288: R. Chambers, tom. IV, p. 155]
Dans ce coin du coeur où, paraît-il, l'on a toujours vingt ans et qui
chez lui tenait presque toute la place, la faculté d'adorer la femme
restait toujours fraîche et active. Jamais il ne lui arriva comme au
fabuliste, dont le coeur plus paisible fut également insatiable, de se
demander: «Ai-je passé le temps d'aimer?» Il avait conservé ce don de
la jeunesse d'être émerveillé et séduit, de bâtir aussitôt des rêves
sur ses admirations. L'amour continua à être l'atmosphère dans
laquelle son esprit vivait. Elle était nécessaire à sa production
poétique. Son imagination avait besoin, pour se mettre en mouvement,
de cette chiquenaude que donne un sourire ou un regard féminins. Elle
y resta délicatement sensible. Sans doute il n'était plus capable des
désespoirs de Mauchline et son âme fatiguée était moins violemment
remuée. Mais, si elle avait perdu la profondeur, elle avait conservé
la facilité et la fraîcheur d'émotions qui lui étaient aussi
indispensables pour chanter que le choc de la main à la harpe.
Pendant ces années de 1794 et 1795, c'est-à-dire pendant la période où
sa vie est toute en proie aux chagrins et aux désordres, son culte
pour la fille d'un fermier des environs de Dumfries, nommée Jane
Lorimer, montre combien le pouvoir de s'éprendre s'était conservé
intact en lui. Elle était la fille d'un homme qui vivait à Kemmishall,
à deux milles de Dumfries, moitié fermier, moitié fraudeur, que, dès
son entrée dans l'Excise, Burns avait eu à surveiller. C'était un
paysan matois et retors, dont «la conduite, comme la grâce de Dieu,
dépasse toute intelligence[1289]». La mère était une abominable
ivrognesse[1290] qui se grisait à «réjouir tout l'enfer». La famille
finit par la banqueroute. Dans l'aisance du moment, fleurissait et
s'épanouissait précocement en femme, une fillette d'une grande beauté.
C'était une enfant; elle avait seize ans quand Burns l'avait vue pour
la première fois. Un de ses confrères, John Gillespie, s'était épris
d'elle, peut-être en la rencontrant à Ellisland, et avait prié le
poète de plaider sa cause. Celui-ci l'avait fait dans une petite pièce
d'une très jolie insistance, mais un peu pressante et ardente pour
être offerte à une aussi jeune fille.
[Note 1289: _To Alex. Findlater._ June 1791.]
[Note 1290: Voir les souvenirs de Mrs Burns recueillis par
Mr Mac Diarmid]
Doucement se clôt le soir sur le bois de Craigieburn,
Et joyeusement s'y éveille le matin;
Mais la pompe du printemps sur le bois de Craigieburn
Ne m'inspire rien que du chagrin.
_Chorus._--Près de toi, chérie, près de toi, chérie,
Ô être couché près de toi!
Ô doucement, profondément heureux doit dormir,
Celui qui est couché dans le lit près de toi!
Je vois les feuilles et les fleurs s'ouvrir,
J'entends les oiseaux chanter;
Mais ils n'ont aucun plaisir pour moi,
Car le souci déchire mon coeur.
Je ne puis parler, je ne dois pas parler,
Je n'ose pas de peur de vous fâcher;
Mais l'amour secret brisera mon coeur,
Si je le cèle plus longtemps.
Je te vois gracieuse, grande et droite,
Je te vois douce et jolie;
Mais, oh! que sera mon tourment,
Si tu refuses ton Johnie!
Te voir dans les bras d'un autre,
Vivre et languir dans l'amour,
Serait ma mort, cela est certain,
Et mon coeur éclaterait d'angoisse.
Mais, Jane, dis que tu seras à moi,
Dis que tu n'aimes personne avant moi,
Et tous les jours de ma vie future
Avec reconnaissance, je t'adorerai!
Près de toi, chérie, près de toi, chérie,
Ô être couché près de toi!
Ô doucement, profondément heureux doit dormir,
Celui qui est couché dans le lit près de toi![1291]
[Note 1291: _Craigieburn Wood._]
Il faut espérer que Gillespie garda ces vers pour lui. C'est peut-être
pourquoi sa cour fut sans succès. Quelque temps après, au commencement
de 1793, selon Chambers, Jane Lorimer fut courtisée par un jeune
gentilhomme fermier des environs, nommé Whelpdale, qui lui déclara
qu'il se livrerait sur lui-même à quelque violence extrême si elle
refusait de le suivre. Elle y consentit, après avoir longtemps hésité,
poussée par la pitié, le goût du romanesque, et peut-être le besoin
d'échapper à son entourage. Ils allèrent se marier à Gretna-Green.
Quelques mois après, M. Whelpdale fut obligé, par ses dettes, de se
sauver d'Écosse. Il abandonna sa jeune femme qui n'eut d'autre
ressource que de revenir chez ses parents[1292].
[Note 1292: R. Chambers, tom. IV, p. 96.]
C'est alors que Burns semble s'être épris d'elle pour son propre
compte. Ce n'est pas une de ses grandes héroïnes, dont la liste, sauf
une attendrissante exception, est close maintenant. Elle n'apparaît
qu'au second plan de sa vie et pour un moment; le sentiment qu'elle
lui inspira était superficiel. Cependant cette aventure est
intéressante, parce qu'elle montre comment il avait fait de l'amour un
procédé littéraire, une sorte d'ivresse passagère et volontaire, qu'il
se donnait pour s'inspirer. Ses révélations à ce sujet sont des plus
curieuses et bien caractéristiques de l'homme. En envoyant à Thomson
la pièce qu'il avait jadis écrite pour Gillespie, il lui écrivait:
«J'espère qu'il (un de ses amis) accomplira une chose qui me
donnera haute satisfaction. C'est de vous persuader d'introduire
_Le bois de Craigieburn_ dans votre recueil; c'est une chanson
favorite, pour lui et pour moi. La dame pour laquelle elle a été
composée est une des plus jolies femmes d'Écosse, et, en réalité,
(entre nous) elle m'est, en quelque manière, ce que l'Eliza de
Sterne lui était, une maîtresse ou un ami, ou ce que vous
voudrez, dans l'innocente simplicité de l'amour platonique.
(Tâchez de ne faire à ce sujet aucune de vos méchantes
suppositions et de ne faire aucun bavardage à ce propos, parmi
vos connaissances.) Je vous assure que vous êtes redevable à ma
charmante amie de mainte des meilleures chansons que vous avez
reçues de moi. Pensez-vous que la tranquille routine de
l'existence, dans son même manège, pourrait inspirer à un homme
la vie, et l'amour, et la joie; pourrait l'enflammer
d'enthousiasme, ou l'attendrir d'une émotion à la hauteur du
mérite de votre livre? Non, non! Chaque fois que je désire
m'élever dans mes chansons au-dessus de l'ordinaire, être en
quelque degré digne des plus divins de vos airs, vous
imaginez-vous que je jeûne et que j'implore par la prière une
Visitation céleste? _Tout au contraire!_[1293] J'ai une
merveilleuse recette, celle-là même que le Dieu des Guérisons et
de la Poésie avait inventée pour son propre usage, quand jadis il
jouait de la flûte aux troupeaux d'Admète. Je me mets au régime
d'admirer une jolie femme, et plus ses charmes sont adorables,
plus vous trouvez de plaisir à mes vers. L'éclair de ses yeux est
le Dieu du Parnasse et le charme de son sourire la divinité de
l'Hélicon[1294].
[Note 1293: En français.]
[Note 1294: _To George Thomson._ 19th Oct. 1794.]
À quoi Thomson, entrant complaisamment dans les vues de Burns, lui
répondait avec tranquillité et non sans esprit:
«Je n'ignore pas, mon cher ami, qu'un vrai poète ne peut pas
davantage vivre sans maîtresse que sans viande. Je voudrais
connaître l'adorable Elle, dont les yeux brillants et les
sourires charmeurs ont si vivement transporté le barde écossais,
afin de pouvoir boire sa douce santé, quand le toast fait son
tour. Puisque c'est elle qui est le sujet de la chanson, _Le bois
de Craigieburn_ sera adopté dans ma famille. Mais, au nom de la
décence, il faut que je vous demande un autre refrain. «Oh! être
couché près de toi, chérie!» est peut-être une chose souhaitable,
mais ne peut pas aller pour être chanté dans la société des
dames[1295].»
[Note 1295: _George Thomson, to Rob. Burns._ 27th Oct.
1794.]
Cette bonhomie de Thomson lui valait de nouveaux détails sur le même
sujet:
«Je vous aime de prendre intérêt, avec tant de franchise et de
bienveillance, à l'histoire de _ma chère amie_[1296]. Je vous
assure que je n'ai jamais été plus sérieux de ma vie que dans le
récit de cette affaire que je vous envoyai dans ma dernière
lettre. L'amour conjugal est une passion que je ressens
profondément et que je vénère hautement; mais, je ne sais
comment, il ne fait pas aussi bonne figure en poésie que cette
autre espèce d'amour,
où l'amour est liberté, et la nature, la loi.
[Note 1296: En français.]
Pour parler en musicien, le premier est un instrument dont la
gamme est pauvre et bornée, mais dont les tons sont ineffablement
doux, tandis que le second a une étendue égale à la modulation
intellectuelle tout entière de l'âme humaine. Néanmoins, je reste
poète au milieu même de l'enthousiasme de ma passion. La
tranquillité et le bonheur de la personne aimée est le _premier_
et _inviolable_ sentiment qui pénètre mon âme; quels que soient
les plaisirs que je puisse désirer et quels que soient les
transports qu'ils puissent me donner, s'ils doivent s'opposer et
se heurter à ce principe qui passe avant tout, je trouve que
c'est avoir ces plaisirs à un prix déshonnête; la Justice défend
ce marché, de même que la Générosité le dédaigne. En ce qui
concerne la foule du sexe qui n'est pas bonne à grand'chose
d'autre ou qui n'est bonne qu'à cela, je n'ai pas pris
d'engagement de ce genre vis-à-vis de moi-même. Mais là où la
Passion est la vraie Divinité de l'amour, et lorsque les
personnes sont capables de la ressentir, l'homme qui peut agir
autrement est un gredin[1297].»
[Note 1297: _To George Thomson._ Nov. 1794]
On se demande ce qu'on doit penser de celle qui inspirait ce nouvel
amour. C'était une fille remarquablement belle. Tous ceux qui l'ont
vue ou entendu parler d'elle sont d'accord sur ce point. Elle avait
des cheveux blonds, des yeux bleus, et surtout un corps d'une grâce
achevée. «Sa forme était la symétrie même», dit le grave
Chambers[1298]. «Elle était proportionnée comme une des plus parfaites
productions d'un statuaire antique», dit Allan Cunningham, qui avait
fait de la sculpture. Il ajoute, non sans quelque plaisir à s'arrêter
sur ce sujet: «Ses cheveux, qu'elle portait longs et abondants,
tombaient presque par brassées sur son cou rond et ses épaules
blanches; ils étaient plutôt onduleux que frisés et d'une nuance plus
foncée que l'épithète «couleur de lin» ne semble l'indiquer. Elle
dansait et elle chantait avec beaucoup de grâce et de douceur. Cette
minutie de détails, dit-il, sera pardonnée par ceux qui réfléchiront
que nous devons à ses charmes quelques-unes des plus délicates poésies
lyriques de notre langue[1299]». L'attrait singulier de son visage
était formé par le contraste d'un regard gai et riant et d'un sourire
de douceur lente. «Elle avait, dit encore Cunningham, une rare suavité
dans son sourire et de la joyeuseté dans le regard vif de ses
yeux[1300]», et ailleurs il marque mieux encore cette opposition: «Ses
yeux étaient grands et brillants et riaient plus que ses lèvres
lorsqu'elle prenait plaisir à quelque chose[1301]»; double expression
dont le charme est puissant, parce qu'il possède ce qui frappe et ce
qui retient. Burns a rendu ce trait dans le portrait qu'il a fait
d'elle, portrait d'une précision charmante; il a aussi rendu cette
grâce de démarche à laquelle il avait toujours été très sensible.
[Note 1298: R. Chambers, tom. IV, p. 97.]
[Note 1299: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 485-86, en
note.]
[Note 1300: Id. p. 97.]
[Note 1301: Id. p. 486, en note.]
Ses cheveux bouclés étaient couleur de lin;
Ses sourcils, d'une nuance plus sombre,
S'arquaient d'un air ensorcelant au-dessus
De deux yeux rieurs d'un bleu joli;
Son sourire si enjôleur
Aurait fait oublier à un malheureux son malheur;
Quel plaisir, quel trésor
De s'attacher à ces lèvres rosés!
Telle était la jolie figure de ma Chloris
Quand, pour la première fois, je vis sa jolie figure;