dans la routine d'un métier haï, dans le commerce de gentilshommes
viveurs ou de bourgeois godailleurs, ses excès de boisson se
rapprochent et s'alourdissent. Jusque-là ils avaient été intermittents
et ils avaient eu comme contrepoids le travail corporel et le grand
air de la campagne. Maintenant le danger devient quotidien et plus
grave. Il était assailli constamment et de tous côtés. «À Dumfries,
dit Heron, sa dissipation devint plus profonde et plus habituelle; il
était plus exposé que dans la campagne à ce qu'on le sollicitât de
partager la débauche des dissolus et des oisifs; de sots jeunes gens,
tels que des clercs d'hommes de loi, de jeunes médecins, des commis de
marchands et ses confrères de l'Excise, se pressaient avidement autour
de lui et de temps en temps le poussaient à boire avec eux, afin de
pouvoir jouir de son audacieux esprit»[1258]. D'un autre côté, lorsque
les «Hunts» se réunissaient à Dumfries, «le poète était invité à
partager leurs réunions et il n'hésitait pas à accepter
l'invitation»[1259]. La flânerie des heures inoccupées par ses
fonctions, le besoin de bavardage dont on tue le désoeuvrement d'une
petite ville, les rencontres sur la place ou le long du quai,
produisaient des occasions continuelles. La colère et l'emportement
que la politique déchaînait en lui, comme chez les hommes du peuple
qui n'ont pas appris de l'histoire à être calmes envers leur temps,
les inquiétudes et les rages d'être observé ou réprimandé, étaient des
excitations à boire et rendaient plus âpres les fumées de la boisson.
Une vie sédentaire, mauvaise pour lui, empêchait sa constitution de se
débarrasser de ces ivresses et les y accumulait lentement. Avec un peu
de soin on assiste à l'envahissement et aux progrès de cette funeste
faiblesse. On peut la suivre comme un mauvais filon dans sa
correspondance.
[Note 1258: Heron. _Life of Burns_, p. 441.]
[Note 1259: Id., p. 442.]
Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence
fiévreuse. Il s'excuse à Cunningham de ne lui avoir pas répondu.
Non! je ne tenterai pas de m'excuser! Au milieu de la bousculade
de mon métier, écraser les visages des cabaretiers et des
pécheurs sur les roues impitoyables de l'Excise, faire des
ballades, puis boire et les chanter en buvant... j'aurais pu
trouver cinq minutes à consacrer à un des premiers parmi mes amis
et de mes semblables. J'aurais pu faire ce que je fais à présent,
prendre une heure sur le bord «du temps ensorcelé de la nuit» et
griffonner une page ou deux.... Eh bien donc voici à votre bonne
santé! car j'ai mis une pinte de grog près de moi, en guise de
charme pour tenir écarté le grand diable ou ses suppôts
subalternes qui peuvent être en train de faire leurs rondes
nocturnes[1260].
[Note 1260: _To Alex. Cunningham_, 10th Sept. 1792.]
Et plus loin, après deux pages de déclamations assez vagues:
Mais, un instant. (Voici encore à votre santé!) Ce rhum est du
diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir à
délier la langue pour des médisances[1260].
Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du même genre dans
une lettre à Mrs Dunlop. On a là aussi un coup d'oeil attristant dans
la vie qu'il menait.
Quant à moi, je suis mieux, bien que pas tout à fait délivré de
ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l'insinuer,
que dans ma façon de vivre je manque d'exercice. J'en ai bien
assez. Mais ce qui, par moments, est le diable pour moi, c'est de
boire trop dur. J'ai contre ce défaut mainte et mainte fois
tourné ma résolution, et j'ai en grande partie réussi. J'ai
complètement abandonné les cabarets; ce sont les réunions
particulières, en famille, parmi les gentilshommes de ce pays-ci,
rudes buveurs, qui me font le plus de mal,--mais même cela, j'y
ai plus qu'à moitié renoncé[1261].
[Note 1261: _To Mrs Dunlop_, Jan. 2, 1794.]
C'étaient des résolutions et des espérances qui ne pouvaient pas
tenir. Il y a, probablement à l'occasion des réunions dont il parle,
un mot bien triste de lui, rapporté par Robert Bloomfield, le poète. À
une dame qui lui faisait des remontrances sur le danger qui résultait
de la boisson et des habitudes des gens qu'il fréquentait, il
répondit: «Madame, ils ne me sauraient pas gré de ma compagnie, si je
ne buvais pas avec eux. Il _faut_ que je leur donne une tranche de ma
constitution»[1262]. Il semble que, pendant l'année 1793, ce défaut
ait redoutablement augmenté chez lui. À la fin de cette année et au
commencement de la suivante, on trouve dans l'espace de moins de deux
mois, une série de lettres qui sont une des choses les plus
affligeantes qu'on puisse lire. Chacune d'elles commence par l'aveu
d'excès de la veille et est écrite pour réparer quelque parole
inconsidérée, prononcée dans l'inconscience de l'ivresse. Le 5
décembre, il écrivait:
[Note 1262: D'après une lettre de Bloomfield, le poète, au
duc de Buchan, citée par Cromek. _Reliques of Burns_, p.
138. Bloomfield tenait le récit de la dame elle-même à qui
Burns avait répondu.]
«Monsieur, échauffé par le vin comme je l'étais hier soir, j'ai
pu paraître importun dans mon vif désir d'avoir l'honneur de
votre connaissance. Vous me pardonnerez: c'était sous l'impulsion
d'un respect sincère[1263].»
[Note 1263: _To Captain ***._ 5th Dec. 1793.]
Au mois de janvier 1794, il y a une autre lettre qui commence par ces
mots:
«Mon cher Monsieur, je me rappelle quelque chose d'une promesse
d'homme gris, faite hier soir, de déjeuner avec vous ce matin.
J'ai grand regret que cela soit impossible. Je me souviens aussi
que vous avez eu l'obligeance de me dire quelque chose sur votre
intimité avec M. Corbet, notre Inspecteur général. Quelques-uns
des membres du Conseil de l'Excise à Édimbourg avaient et ont
peut-être encore une opinion défavorable sur moi, comme sur un
individu adonné à l'ivresse et à la dissipation. Je pourrais être
tout cela, vous le savez, et cependant être un honnête homme;
mais vous savez que je suis un honnête homme et ne suis rien de
tout cela[1264].
[Note 1264: _To Samuel Clarke Junr._ Jan. 1794.]
Cette lettre contient la preuve qu'il commençait à se faire autour de
lui une réputation de buveur et même de quelque chose d'autre. Mais,
c'est là peu de chose encore. Chez lui, l'ivresse devait entraîner des
violences de parole ou d'action, en face desquelles il se retrouvait
le lendemain avec un sentiment d'humiliation. Il y a des scènes qui
sont réellement pénibles à retracer. Un soir, dans une compagnie où se
trouvait un officier, un certain capitaine Dods, Burns, emporté par la
boisson, lance le toast suivant dont le sens était facile à dégager,
étant connues ses opinions, et dont sa voix devait accentuer le
sarcasme: «Puisse notre succès dans la guerre être égal à la justice
de notre cause.» C'étaient ses sentiments sur la Révolution française
qui éclataient. Le capitaine Dods qui, peut-être, était ivre aussi,
releva ces paroles comme une insulte; et il était en effet dur pour un
officier de les entendre en face. Il s'ensuivit des mots trop vifs. Et
le lendemain Burns, on peut deviner avec quel frémissement de honte et
de colère, était obligé d'écrire la lettre qui suit:
«Cher Monsieur, j'étais, je le sais, ivre hier soir; mais je suis
sobre ce matin. Après les expressions dont le capitaine Dods
s'est servi envers moi, si je n'avais le souci de personne que de
moi-même, nous en serions certainement venus, selon les règles du
monde, à la nécessité de nous tuer pour cette affaire. Ces mots
étaient de ceux qui, je crois, se terminent généralement par une
paire de pistolets; mais j'ai la satisfaction de penser que je
n'ai pas détruit la paix et le bien-être de ma femme et de ma
famille d'enfants dans une bagarre de boisson. Vous savez, de
plus, que des rapports qui m'attribuaient certaines opinions
politiques m'ont une fois déjà conduit au bord de la ruine. Je
crains que l'affaire de la nuit dernière ne puisse être mal
représentée de la même façon. Je vous prie de prendre le soin de
l'empêcher. Je m'adresse à votre désir de voir Mrs Burns
heureuse, pour vous faire accepter la tâche d'aller voir,
aussitôt que possible, chacun des messieurs qui étaient présents.
Vous leur expliquerez ceci, ou si vous le désirez, vous leur
montrerez cette lettre. Qu'était-ce, après tout, que ce toast si
blâmable? «Puisse notre succès dans la guerre être égal a la
justice de notre cause». C'est un toast auquel le loyalisme le
plus rigoureux et le plus fanatique ne peut rien objecter. Je
vous demande et vous prie de vouloir bien ce matin voir les
personnes qui étaient présentes à cette sotte querelle.
J'ajouterai seulement que je suis fâché qu'un homme que
j'estimais aussi hautement que M. Dods m'ait traité de la façon
dont je suppose qu'il l'a fait la nuit dernière.[1265]»
[Note 1265: _To Samuel Clarke Junr_, Sunday morning 1794.]
Cette lettre est de janvier 1794; avant que le mois fût achevé, une
aventure plus pénible encore lui était arrivée. On peut refaire le
tableau, car il est caractéristique des moeurs de l'époque. C'était
chez M. Walter Riddell, un gentilhomme du voisinage, frère du
capitaine Robert Riddell, à un de ces dîners écossais du XVIIIe siècle
qui s'achevaient dans une ivresse générale. On croirait à peine avec
quelle régularité fonctionnait un système implacable et compliqué de
santés et de toasts, qui devait être un supplice pour les faibles et
venir à bout des plus solides. Pendant le dîner, on ne pouvait boire
un verre de vin à soi seul; il fallait désigner à haute voix une des
personnes de la table, à la santé de qui on buvait et qui buvait à la
vôtre. Après toutes ces gracieusetés particulières, quand la table
était déblayée, l'hôte portait une santé à chacun des convives, et
chacun de ceux-ci à chacun des autres convives et à l'hôte; «en sorte
que là où il y avait dix personnes, il y avait quatre-vingt-dix santés
de bues»[1266]. Ce supplice du dîner était déjà horrible; ce n'était
rien auprès de ce qui suivait. Après le dîner et avant que les dames
se retirassent, venaient «les rounds» de toasts, et les «sentiments».
Dans les premiers, chaque gentleman nommait une dame absente et chaque
dame, un gentleman absent[1266]. C'est à cette coutume que Burns fait
allusion quand il écrit à Clarinda, dans la dernière et singulière
lettre qui soit allée de lui à elle: «que chaque fois qu'on lui
demandait la santé d'une dame mariée, il proposait Mrs Mac.» Les
verres devaient être vidés et retournés en signe d'enthousiasme. Les
«sentiments» étaient de courtes phrases épigrammatiques, des sortes de
devises, qui exprimaient des sentiments moraux ou quelque pensée
élégante. Les verres remplis, on demandait à un des convives un
«sentiment»[1267]. Les sentiments favoris étaient dans le genre de
ceux-ci: «Puissent les plaisirs du soir supporter les réflexions du
matin» ou: «Puissent les amis de notre jeunesse être les compagnons de
notre vieillesse» ou: «Délicats plaisirs aux âmes susceptibles».
Personne n'échappait à l'obligation de donner son sentiment; et c'est
ainsi qu'un pauvre pasteur, tout empêtré, ne sachant que dire, ayant
beaucoup réfléchi, proposa un jour: «Le reflet de la lune sur la calme
surface du lac»[1268]. On vendait des collections de «sentiments» tout
faits; mais les gens d'esprit en improvisaient d'adaptés aux
circonstances[1269]. On peut croire que ce devait être là un des
succès de Burns, et que, malheureusement, on devait trop souvent lui
en demander. Encore tout cela se passait-il quand les dames étaient
là. Après qu'elles s'étaient retirées, les santés et les conversations
continuaient. On voit où les choses en arrivaient. «La situation des
dames, remarque le doyen Ramsay, devait fréquemment être très
désagréable lorsque, par exemple, les messieurs remontaient dans un
état peu fait pour une société féminine[1270].» À la fin du dîner,
chez M. Riddell, une scène de ce genre se passa. Les hommes, excités
par l'ivresse, firent irruption dans le salon où étaient les
dames[1271], et, croyant faire une heureuse plaisanterie, donnèrent
une représentation de l'enlèvement des Sabines. Burns saisit Mrs
Riddell et l'embrassa. Il ne semble pas qu'il fut plus coupable que
les autres; peut-être, emporté par son tempérament, alla-t-il plus
loin encore. On devine l'effet produit par ce scandale. Le lendemain,
le pauvre Burns écrivait encore une lettre d'excuses désespérée.
[Note 1266: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 32.]
[Note 1267: Id. p 32.]
[Note 1268: Id. p. 33.]
[Note 1269: Voir une collection de ces «Sentiments» dans
Dean Ramsay, _Reminiscences of Scottish Life and Character_,
p. 59, et aussi des détails sur les livres ou les recueils
où les gens sans imagination pouvaient puiser.]
[Note 1270: Dean Ramsay, id., page 48.]
[Note 1271: R. Chambers, IV, page 49.]
«Madame, j'ose dire que cette lettre est la première que vous
ayiez jamais reçue du monde souterrain. Je vous écris des régions
de l'enfer, parmi les horreurs des damnés. Quand et comment j'ai
quitté votre terre, je ne le sais pas exactement, car je suis
parti dans la chaleur d'une fièvre d'ivresse, contractée à votre
trop hospitalière maison. Mais, en arrivant ici, j'ai été
justement jugé et condamné à souffrir les tortures expiatoires de
ce séjour infernal pendant l'espace de 99 ans 11 mois et 29
jours; tout cela à cause de l'inconvenance de ma conduite, hier
soir, sous votre toit. Me voici étendu sur un lit d'impitoyables
genêts, ma tête endolorie appuyée sur un oreiller de perçantes
épines, tandis qu'un bourreau infernal, ridé et vieux et cruel,
je crois que c'est le _Souvenir_, avec un fouet de scorpions,
empêche la paix et le repos d'approcher de moi et tient mon
angoisse sans cesse éveillée. Cependant, Madame, si je pouvais,
en quelque mesure, reprendre ma place dans la bonne opinion du
cercle aimable que ma conduite a tellement outragé, la nuit
dernière, je crois que ce serait un soulagement à mes peines.
C'est pour cette raison que je vous importune de cette lettre.
Aux hommes de la société, je n'ai pas d'excuses à faire. Votre
mari, qui a insisté pour me faire boire plus que je ne le
voulais, n'a pas le droit de me blâmer, et les autres ont pris
part à ma culpabilité. Mais à vous, Madame, j'ai beaucoup
d'excuses à faire. J'estimais votre bonne opinion comme une des
choses les plus précieuses que j'eusse sur la terre, et je fus
vraiment une brute de la perdre. Il y avait aussi Miss J., une
personne d'un délicat esprit, de douces et simples manières. Je
vous en prie, faites-lui les meilleures excuses d'un maudit,
malheureux, misérable. Une Mrs G., une dame charmante, m'a fait
l'honneur d'être disposée en ma faveur: ceci me fait espérer que
je ne l'ai pas outragée au-delà de tout pardon. À toutes les
autres dames, présentez ma plus humble contrition et ma demande
de leur gracieux pardon. Ô vous, Puissances de la Décence et de
la Convenance, dites-leur que mes erreurs, bien que graves,
étaient involontaires; qu'un homme ivre est la plus vile des
bêtes; que ce n'était pas dans ma nature d'être brutal envers qui
que ce soit; qu'être grossier envers une femme, quand j'étais
dans mes sens, m'était impossible, mais....
Regret, Remords, Honte, vous trois chiens d'enfer qui suivez mes
pas et aboyez à mes talons, épargnez-moi! épargnez-moi!
Pardonnez les offenses et plaignez le malheur, Madame, de votre
humble esclave[1272].
[Note 1272: _To Mrs Riddell_, Jan. 1794.]
Mrs Riddell ne se laissa pas fléchir. Sous le coup du dépit, l'orgueil
du poète le conseilla mal. Il écrivit contre cette jeune femme des
satires, des épigrammes, indignes de lui et offensantes pour elle,
qu'il laissa circuler[1273]. Les amis de la famille Riddell prirent
justement parti contre lui. On a parfois regretté qu'il ait écrit des
vers trop libres et grossiers. Si un véritable ami de Burns en avait
le choix, ce ne sont pas ces vers-là qu'il supprimerait, mais ces
méchancetés et ces insultes contre une femme qu'il avait offensée.
Cependant une réconciliation eut lieu plus tard et par personne sa
mémoire n'a été défendue avec plus de foi que par Mrs Riddell.
[Note 1273: Voir _Monody on a Lady famed for her caprice;
Pinned to Mrs Walter Riddell's carriage; Epitaph for Mr
Walter Riddell; Epistle from Esopus to Maria_.]
Ce ne sont plus là des excès accidentels, c'est l'habitude de
l'ivresse. Par ces extraits, on sent qu'elle devient, non-seulement
plus fréquente, mais plus brutale, plus lourde, plus agressive. Elle a
encore des éclats d'esprit, mais d'un esprit plus rude et plus sombre,
et elle n'a plus la gaîté. Quelquefois, un éclair revenait de
l'ancienne belle humeur, de l'ancienne insouciance, de la sociabilité
charmante de jadis. Mais ces moments d'ivresse claire et joyeuse
étaient rares, maintenant; ce n'étaient plus les soirs de Mauchline,
ni même ceux d'Édimbourg. Une sorte d'épaississement et
d'alourdissement se sent sous ces excès. L'ivresse s'attristait en
lui, symptôme grave; le lendemain de ces nuits trop fréquentes,
arrivait le cortège des regrets, des remords, des dégoûts, des hontes,
comme celles qu'on a vues, le mécontentement de lui-même,
l'affaissement physique. Un matin d'été, en rentrant chez lui, il
rencontre son voisin le forgeron qui s'était levé de meilleure heure
que d'habitude. Quoique encore troublé par la boisson, il fut frappé
du contraste: «Ô Georges, lui dit-il, vous êtes un homme heureux, vous
venez de vous lever d'un sommeil rafraîchissant et vous avez quitté
une femme et des enfants heureux, tandis que je retourne vers les
miens, comme un misérable condamné par lui-même[1274].»
[Note 1274: R. Chambers, tom. III, p. 261.]
À la suite de sa scène chez M. Riddell, il fut pendant plusieurs
semaines dans un état véritablement digne de compassion. Le chagrin
qu'il ressentait de cette rupture, le scandale, la peine d'être
abandonné par de fidèles amis, alors que tant d'autres le désertaient,
la sensation du blâme silencieux qui l'environnait, d'autres causes
qu'il indique, tout cela tendait son esprit jusqu'aux limites
dernières du désespoir. Il écrivait le 25 février 1794, à Alexandre
Cunningham:
«Peux-tu secourir un esprit malade? Ta parole peut-elle rendre la
paix et le calme à une âme ballottée sur une mer de troubles,
sans une étoile amicale pour guider sa course, et redoutant que
la vague prochaine ne l'engloutisse? Peux-tu donner, à un être
tremblant sous les tortures de l'incertitude, la stabilité et la
dureté du roc qui brave la rafale? Si tu es impuissant de la
moindre de ces choses, pourquoi viens-tu me troubler dans ma
misère en l'informant de moi?...
Depuis deux mois, je suis incapable de soulever une plume. Ma
constitution et mon corps ont été _ab origine_ affligés d'une
profonde et incurable infection d'hypocondrie, qui empoisonne mon
existence. Dernièrement des ennuis domestiques, et une part
pécuniaire dans la ruine de ces temps maudits, des pertes qui,
bien que modiques, m'étaient cependant pénibles à subir, m'ont
tellement irrité, que, par instants, le seul être qui puisse
envier mes sentiments serait un esprit réprouvé entendant la
sentence qui le condamne à la perdition.
Es-tu versé dans le langage de la consolation? J'ai épuisé, dans
mes réflexions, tous les arguments qui peuvent réconforter. _Un
coeur à l'aise_ aurait été charmé de mes sentiments, de mes
raisonnements; mais, vis-à-vis de moi-même, j'étais comme Judas
Iscariot, prêchant l'Évangile; il pouvait fondre et façonner les
coeurs de ceux qui l'entouraient; mais le sien conservait son
incorrigibilité native[1275].
[Note 1275: _To Alex. Cunningham_, 25th Feb. 1784.]
De pareilles heures étaient impuissantes à tenir à l'écart celles qui
les amenaient. Peut-être était-il dans ce cercle vicieux où, l'homme
étant d'une nature trop élevée pour prendre son parti de ses fautes et
trop faible pour s'en défaire, les remords n'ont d'autres résultats
que de le pousser à les oublier, et le sentiment de ses faiblesses ne
sert qu'à en préparer de nouvelles.
À ces excès s'ajoutèrent des erreurs d'un autre genre. Ses biographes
n'en parlent qu'avec discrétion; mais leurs allusions en laissent
deviner assez. On voit que, peu à peu, aux délicates amours où
l'élément sentimental était prédominant, se substituaient des
intrigues grossières où l'élément sensuel régnait seul. Dumfries, avec
ses réunions de courses et de chasses, l'affluence de monde interlope
qui, en tout pays, en est l'accompagnement, était de ce côté encore un
endroit plein de péril pour lui. Il n'y sut pas résister. «Les moeurs
de la ville, dit Heron, étaient déplorablement corrompues, en
conséquence de ce qu'elle était un lieu d'amusement public; quoiqu'il
fût époux et père, Burns n'évita point de souffrir de la contamination
générale, d'une façon que je m'abstiens de décrire[1276].» Là encore,
quelque chose de plus bas et de plus matériel l'envahissait. Les
tumultes violents, orageux, déréglés, mais poétiques, que la passion
avait si souvent déchaînés dans sa poitrine, ces élans de souffrance
ou de joie qui lui avaient arraché ses cris les plus beaux,
s'apaisaient. Une sorte de routine de sensualité vulgaire
s'établissait en lui. C'était une descente. Des âmes comme la sienne,
faites pour l'agitation, ont une beauté toute dramatique. Elles valent
par leur emportement. Elles deviennent ordinaires dès qu'elles cessent
d'être excessives. Le devoir seul supporte la régularité; la passion,
comme l'orage, n'est belle que par ses violences. C'est pourquoi les
poètes comme Burns, comme Byron et Musset, sont condamnés à mourir
jeunes ou à se survivre; et il semble que Burns fût sur le chemin où
Musset eut le temps d'aller plus loin que lui, et d'où il n'était
guère possible qu'une aventure héroïque le sauvât comme Byron.
[Note 1276: R. Heron, _Life of Burns_, cité par R. Chambers,
dans son appendice Nº 17, _Reputation of Burns in his latter
years_, tom. IV, p. 301.]
* * * * *
En même temps, l'isolement se faisait autour de lui. À un moment où,
selon l'expression de Chambers, tout homme qui ne voyait pas la
perfection dans la Constitution britannique était traité comme quelque
chose qui valait à peine mieux qu'un chien enragé, il n'est pas
surprenant que les nobles tories de Dumfries et du Comté aient tenu à
l'écart le plus éloquent et le plus sarcastique de leurs ennemis. Mais
cela n'expliquerait pas qu'il se soit trouvé peu à peu abandonné de
toutes parts. Une mauvaise réputation s'était formée autour de lui. La
haine politique n'y était pas étrangère, sans doute, mais sa vie non
plus. On le représentait comme un homme perdu, dangereux pour les
jeunes gens, sans croyance et sans moralité. Un gentleman racontait à
Allan Cunningham que, lorsqu'il était arrivé à Dumfries, plusieurs des
habitants principaux du Comté l'avaient averti d'éviter la société de
Burns[1277]. Un vieillard de quatre-vingts ans racontait au principal
Shairp que son père lui avait défendu, ainsi qu'à ses frères, d'avoir
rien à faire avec «Robbie Burns» dont le perçant oeil noir était resté
dans sa mémoire[1278]. Cette réputation s'était si bien attachée à son
nom et l'accompagnait si fidèlement partout, qu'elle pénétrait avec
lui de l'autre côté du pays. Quand il mourut, les plus respectables
des journaux d'Édimbourg s'en firent les interprètes. «Le public, à
l'amusement de qui il a si largement contribué, apprendra avec regret
que ses facultés extraordinaires étaient accompagnées de faiblesses
qui les ont rendues inutiles pour lui et pour sa famille[1279].» Une
sorte de discrédit l'entourait.
[Note 1277: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 45.]
[Note 1278: Shairp, _Burns_, p. 139.]
[Note 1279: Voir l'extrait donné par R. Chambers, tome IV,
p. 301.]
Chose plus étrange et plus grave, ses anciennes amitiés se retiraient
de lui. Son ami d'autrefois, Ainslie, son fidèle compagnon
d'Édimbourg, le confident de ses amours avec Clarinda, le traitait
avec une telle froideur que leurs relations en restèrent là. Ce
n'était pas sans une douleur contenue qu'il écrivait:
Mon vieil ami Ainslie a été bon pour vous. J'ai eu une lettre de
lui, il y a quelque temps; mais elle était si sèche, si réservée,
si semblable à une carte à un de ses clients, que j'ai à peine le
courage de la lire et que je ne lui ai pas encore répondu. C'est
un bon et honnête garçon et il sait écrire une lettre amicale,
capable de faire également honneur à sa tête et à son coeur,
comme le témoigne tout un paquet de lettres que j'ai chez moi.
Bien que la Renommée ne souffle plus dans sa trompette à mon
approche, _maintenant_, comme elle le faisait _alors_, quand il
m'honora d'abord de son amitié, cependant je suis aussi fier que
jamais et, quand on me couchera dans ma tombe, je désire être
étendu de toute ma longueur, afin que j'occupe chaque pouce de
sol auquel j'ai droit[1280].»
[Note 1280: _To Mrs Mac Lehose_, 25th June 1794.]
Quant à sa vieille amie Mrs Dunlop, elle avait cessé toute
correspondance. Ce dut être pour lui une des pires amertumes. Une de
ses dernières et plus touchantes lettres sera pour lui dire adieu,
malgré le long silence dont elle l'avait affligé.