utiles et qu'il n'appartient pas à mon humble position de se
mêler des intérêts d'un peuple, je lui répondrai que c'est sur
des hommes comme moi qu'un pays se repose, pour trouver les mains
qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude
ignorante peut enfler la masse d'une nation; la foule clinquante,
titrée et courtisane, peut lui servir de panache et d'ornement.
Mais le nombre de ceux qui sont assez élevés dans la vie pour
raisonner et réfléchir, et assez bas pour être à l'abri de la
contagion vénale des cours, voilà où est la force d'une nation.
Une dernière requête. Quand vous aurez honoré cette lettre en la
lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de
qui vous vous êtes si généreusement intéressé, vient d'être peint
par moi, en couleurs naturelles; mais si quelqu'une des personnes
qui tiennent entre leurs mains le pain qu'il mange, venait à
avoir quelque connaissance de ce portrait, cela ruinerait le
pauvre barde pour toujours[1234]!...
[Note 1234: _To John Francis Erskine of Mar._]
Comme on sent, lorsqu'il parle des jugements futurs qu'on portera sur
sa vie, l'amertume et l'humiliation qu'il ressentait de sa position
dans l'Excise. Il ne s'y réconcilia jamais: et dans le reste de la
lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et
contre un ordre de silence qu'il n'acceptait qu'en frémissant.
Grâce à l'amitié de Corbet et de Graham, l'orage qui l'avait menacé
passa sans éclater. Il en garda cependant assez longtemps la pensée
qu'il fallait renoncer à tout espoir d'avancement. Lockhart attribue
au découragement que lui causa cette pensée sa fuite vers des excès
qui abrégèrent sa vie[1235].
[Note 1235: Lockhart. _Life of Burns_, p. 283-84.]
Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui,
vingt-cinq ans plus tard, servit à réveiller l'opinion libérale et
rompit le silence dont les whigs avaient été jusque-là accablés.
«Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s'ouvrit par un dîner
public en l'honneur de Burns, (22 Février 1819). Deux ou trois
cents personnes y assistaient. John A. Murray présidait. De
beaucoup la partie la plus intéressante de cette réunion fut les
quelques mots dits par Henry Mackenzie, qui avait accueilli le
poète avec bonté lors de la première visite de celui-ci à
Édimbourg, environ trente ans auparavant, et qui avait été
souvent récompensé en assistant à la gloire du génie qu'il avait
si vite discerné et aidé. Ce dîner laissa un long souvenir, comme
le premier dîner public auquel un des whigs d'Édimbourg ait pris
la parole. Ce fut le premier qui leur montra quelle utilité on
pouvait tirer de ces réunions, et ce fut la cause immédiate de
dîners politiques qui bientôt après firent une si grande
impression[1236]».
[Note 1236: Cockburn. _Memorials_, p. 306.]
Au moment de cette alerte, Burns s'était promis de sceller ses lèvres
à propos de politique[1237]. Selon son habitude d'écrire sur les
vitres, il avait même tracé cette épigramme sur une des fenêtres de sa
taverne du Globe:
[Note 1237: _To Mrs Dunlop_, Dec. 31, 1792.]
Et si tu veux te mêler de Politique,
Et si ta fortune est humble,
Porte bien ceci dans l'esprit, sois sourd et aveugle,
Laisse les grands entendre et voir[1238].
[Note 1238: _In Politics if thou wouldst mix._]
Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que
ses résolutions. Il recommença bientôt ses discours et ses épigrammes.
Il devenait du reste de plus en plus difficile, à un homme qui avait
en lui le sang de Burns, de rester indifférent et silencieux. L'année
de 1792 avait été, pour ainsi parler, une année d'agitation théorique
et c'étaient des principes abstraits qu'on discutait. L'année de 1793
mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mêmes et en amena
le contre-coup à tous les foyers.
Les événements étaient devenus tragiques et se précipitaient. Dès le
mois de janvier, l'exécution de Louis XVI avait répandu une stupeur
qui avait pénétré partout. Le 24 janvier, Chauvelin, l'ambassadeur
français, avait reçu l'ordre de quitter le pays avant huit jours. Le
27, la cour avait pris le deuil pour Louis XVI. Le 28, un message
royal, délivré au Parlement, l'avait informé que le roi avait résolu
d'augmenter ses forces «pour soutenir ses alliés et s'opposer aux vues
d'agrandissement et d'ambition de la part des Français, vues toujours
dangereuses pour les intérêts de l'Europe, mais plus encore
lorsqu'elles étaient liées à la propagation de principes subversifs de
la paix et de l'ordre de toute société civile». Le 1er février, la
Convention avait déclaré la guerre à l'Angleterre. Le commerce était
arrêté; les fortunes et encore plus les industries s'écroulaient de
tous côtés; les ruines s'accumulaient; le nombre des banqueroutes
avait quadruplé en Écosse[1239]. Burns écrivait à son ami Peter Hill,
le libraire d'Édimbourg:
[Note 1239: R. Chambers, tom. IV, p. 1.]
«J'espère, j'ai confiance que cette rafale de désastres, par
laquelle ont été renversés tant et tant de dignes personnages
qui, il y a quelques mois, prévoyaient peu une pareille chose,
épargnera mon ami.
Ah! puissent la colère et la malédiction du genre humain hanter
et harceler ces mécréants turbulents et sans principe, qui ont
entraîné un peuple dans cette ruineuse aventure.[1240]»
[Note 1240: _To Peter Hill_, April 1793.]
Lui-même souffrait de la difficulté des temps. La guerre avait arrêté
l'importation et supprimé le surcroît de traitement qu'il en retirait.
Il était obligé d'écrire une lettre comme celle-ci pour emprunter un
peu d'argent:
«Ceci est une lettre pénible et désagréable, la première de ce
genre que j'aie jamais écrite. Je suis vraiment en une sérieuse
détresse faute de trois ou quatre guinées. Pouvez-vous, cher
Monsieur, me les prêter? Ces moments maudits, en arrêtant
l'importation, ont, pour cette année, du moins, retranché un gros
tiers de mon revenu, et avec ma nombreuse famille, c'est pour moi
une affaire malheureuse[1241].»
[Note 1241: _To John Mac Murdo_ (lettre V).]
À ces causes toutes locales et personnelles s'ajoutaient l'agitation
universelle, la fièvre que les échos et les grondements de
catastrophes lointaines excitaient en tous, des tressaillements
continuels que causaient des nouvelles grandioses et terribles, une
sorte de tumulte qui s'était emparé de toutes les âmes et qui rendait
possibles partout toutes les folies et tous les héroïsmes. Ce
n'étaient pas des temps ordinaires; les esprits étaient hors de leurs
gonds, un trouble puissant était dans l'air, et Burns, plus que tout
autre, le ressentait. Aussi, malgré les avertissements qu'il avait
reçus et le danger qui l'avait menacé, ne pouvait-il s'empêcher de
laisser échapper des imprudences qu'il essayait de rattraper ensuite.
Un jour, il offre à la bibliothèque populaire qu'il avait fondée, le
livre de de Lolme sur la Constitution anglaise. Le lendemain matin, il
accourt chez le prévost Thomson pour lui redemander à voir le livre,
parce qu'il avait écrit quelque chose qui pourrait lui amener des
ennuis; et il efface la phrase suivante: «M. Burns présente ce livre
aux membres de la Bibliothèque et les prie de l'accepter comme une
charte de la liberté anglaise, jusqu'à ce qu'ils en trouvent une
meilleure[1242]». Un autre jour, pendant le révoltant procès de
Thomas Muir, qui était poursuivi pour avoir acheté et distribué des
copies des _Droits de l'Homme_ de Paine, il est forcé de prier un
brave forgeron de ses voisins de garder chez lui un exemplaire de
l'ouvrage proscrit, parce que ce serait la ruine pour lui si on le
savait en sa possession[1243]. Parfois, il rapportait de promenades
solitaires parmi les ruines pittoresques de l'Abbaye de Lincluden, des
pensées qu'il n'osait confier à ses vers, comme dans la pièce
admirable qu'il nomme _Une Vision_.
[Note 1242: R. Chambers, tom. IV, p. 35.]
[Note 1243: Rob Chambers, tom. IV, p. 86.]
Comme j'étais debout près de cette tour sans toiture,
Où la giroflée parfume l'air plein de rosée,
Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre
Et dit à la lune de minuit son souci;
Les vents étaient tombés et l'air était paisible,
Des étoiles filantes traversaient le ciel;
Le renard hurlait sur la colline,
Et les échos lointains des gorges répondaient.
Le ruisseau, dans son sentier couvert de noisetiers,
Se hâtait près des murs en ruines,
Pour rejoindre, là-bas, dans la vallée, la rivière
Dont le bruit distant monte et retombe.
Du nord froid et bleuâtre ruisselaient
Des lueurs, avec un bruit sifflant, étrange;
À travers le firmament elles jaillissaient et changeaient,
Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.
Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux,
Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant
Se lever, un spectre austère et puissant,
Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.
Eussé-je été une statue de pierre,
Son aspect m'aurait fait frissonner;
Et sur son bonnet était gravée clairement
La devise sacrée: «Liberté».
Et de sa harpe coulaient des chants
Qui auraient réveillé les morts endormis;
Et, oh! c'était une histoire de détresse,
Comme jamais l'oreille d'un anglais n'en connut de plus grande.
Avec joie, il chantait ses jours d'autrefois,
Avec des pleurs, il gémissait sur les temps récents;
Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu,
Je ne le risquerai pas dans mes rimes[1244].
[Note 1244: _A Vision._]
Cependant les destinées de la Révolution française tenaient le monde
en suspens. En Angleterre, malgré la déclaration de guerre, un grand
nombre d'âmes généreuses faisaient des voeux pour le peuple qui
défendait sa liberté. Du premier coup, Burns se trouva parmi ceux qui
prenaient parti contre leur propre patrie. Il ne s'en cachait pas. Il
composait une épigramme contre une victoire de l'armée anglaise.
Lorsque Dumourier passa à l'ennemi, il écrivit contre lui son
_Impromptu sur la Désertion du général Dumourier_. Dans une _Ode pour
le jour de naissance du général Washington_, il s'écriait:
Les nations opprimées forment-elles le haut dessein
De faire saigner les tyrans détestés?
Ton Angleterre prend en haine cet exploit glorieux!
Sous les plis de ses bannières hostiles,
Bravant les reproches de l'honneur,
L'Angleterre tonne et s'écrie: «La cause du tyran est la mienne!»
À cette heure maudite, les démons se sont réjouis,
L'enfer, dans son étendue, poussa un cri de triomphe,
À cette heure qui vit le nom généreux de l'Angleterre
Associé à des actes maudits frappés de honte éternelle[1245].
[Note 1245: _Ode for General Washington's Birthday._]
Chose remarquable! Là encore, ce paysan sans culture, perdu dans des
fonctions infimes, au fond de l'Écosse, était à l'unisson avec les
plus hauts esprits de son époque. Il avait le don suprême des poètes
de sentir où est la parcelle de justice éternelle qui roule dans le
désordre humain. Il l'avait deviné, comme ses frères en poésie,
l'ardent Coleridge et le noble Wordsworth. Eux aussi avaient eu l'âme
déchirée de ce conflit entre leur amour pour la contrée natale et leur
enthousiasme pour la cause de l'humanité. Ils avaient eux aussi
sacrifié le moindre de ces sentiments au plus grand. À ce moment,
Coleridge, malgré ses amitiés et ses jeunes amours qui étaient du côté
patriotique, prédisait la défaite à tous ceux qui bravaient la lance
destructrice des tyrans, et bénissait «les pæans de la France
délivrée», en courbant la tête et en pleurant au seul nom de
l'Angleterre[1246]. À ce même moment, lorsqu'il entrait dans une
église où l'on offrait des prières ou des actions de grâces pour les
victoires de son pays, Wordsworth restait silencieux, «comme un hôte
qu'on n'a pas invité»; et quand, sur le rivage paisible, à l'heure où
le soleil descend dans la tranquillité de la nature, il voyait la
flotte orgueilleuse «qui porte le pavillon à croix rouge et entendait
le canon du soir», son coeur était plein de chagrin pour le genre
humain[1247].
[Note 1246: Coleridge. _France, an Ode._]
[Note 1247: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]
Chez Burns, cette souffrance ne pouvait pas prendre une forme
purement intellectuelle, s'accumuler en profonde tristesse méditative
comme chez Wordsworth, ou s'exhaler en emportement lyrique comme chez
Coleridge. Les gens cultivés se font de leur esprit un sanctuaire
reculé dont les joies et les colères sont plus loin de la vie, où ils
se retirent parfois pour goûter leurs fiertés ou cacher leurs dégoûts.
Burns n'avait pas ce refuge. La vie réelle était trop près de son
esprit, il ne pouvait s'en éloigner et ses idées passaient aussitôt
dans ses actes. Ce conflit ne produisit pas en lui, comme dans
Wordsworth, un ébranlement moral, douloureux sans doute, mais qui
restait restreint dans la vue spéculative des choses. Il causa en lui
une irritabilité de chaque jour. Il avait pris en haine les officiers
au point qu'il ne pouvait en supporter la présence. Il écrivait à Mrs
Riddell qu'il avait vue la veille au théâtre: «J'avais l'intention de
vous faire visite hier soir, mais, en approchant de la porte de votre
loge, le premier objet qui frappa ma vue fut un de ces faquins
habillés en homards, assis et gardant, comme un autre dragon, le fruit
du jardin des Hespérides[1248].» Rencontrant un jour Mrs Basil
Montague, qui lui demande de l'accompagner: «Volontiers, Madame,
dit-il, mais je ne descendrai pas par le trottoir, de peur d'avoir à
partager votre société avec un de ces faquins à épaulettes dont la rue
est pleine[1249].» Cette antipathie s'étendait aux nobles et aux
riches. Dans une excursion de quelques jours qu'il fit avec un de ses
compagnons de l'Excise, il regardait, avec une sorte d'humeur
farouche, le charmant paysage de l'Isle de Saint-Mary, parce que
c'était la propriété d'un lord, et ce lord était le père de lord Daer,
le libéral[1250]. Il est probable que son mécontentement politique, la
sensation pénible d'être toujours surveillé, l'effort encore plus
pénible pour lui de se contenir, l'espèce d'humiliation qu'il en
ressentait, avaient aigri son caractère. Il était devenu plus sombre,
plus amer. Il avait toujours dans ses vers revendiqué l'égalité des
hommes, mais, maintenant il y apportait de l'âpreté et une sorte de
dureté farouche. On verra ailleurs avec plus de détails quels furent
ses sentiments vis-à-vis de la Révolution française. Il suffisait de
les noter ici, en tant qu'ils eurent une influence matérielle ou
morale sur sa vie.
[Note 1248: _To Mrs Riddell._ Nov. 1793.]
[Note 1249: R. Chambers, tom. IV, p. 47.]
[Note 1250: Récit d'un voyage dans le Galloway fait avec
Burns et communiqué par Mr John Syme à Currie. _Life of
Burns_, p. 47.]
Il est hors de doute que cette fièvre de discussions, de petites
nouvelles, par lesquelles les grands aspects des faits sont cachés, de
récriminations, de déclarations vaines, que cette folie de colères, de
querelles, de haine, qui énervait et exaspérait toute l'Angleterre et
sévissait fortement à Dumfries, furent pour le poète de mauvaises
conditions de vie et de travail. Il eût mieux valu ressentir les
nobles souffles qui passaient sur le monde dans le calme de la
campagne et les recevoir purifiés de la paille et de la poussière des
acrimonies humaines.
* * * * *
À travers toutes ces péripéties, il continuait son métier d'exciseman.
Il le faisait sans goût, mais avec exactitude. Si on excepte
l'admonestation relative à ses déclarations politiques, laquelle est
tout à fait à part, on ne trouve, dans sa correspondance et dans le
minutieux journal de son surveillant Findlater, que trois ou quatre
allusions à des observations pour des faits de service. Elles portent
sur des négligences futiles et, selon les expressions mêmes du
rapport, sur des «inadvertances triviales[1251]». Dans les cas où on a
ses explications, celles-ci paraissent probantes[1252]. Deux lettres,
en forme de mémoire, adressées, l'une à David Staig[1253], prévost de
Dumfries, l'autre à Mr Graham de Fintry[1254], dans lesquelles il
propose des améliorations qui doivent conduire à une perception plus
exacte de l'impôt ou à des économies, montrent qu'il s'occupait de son
administration, en dehors de la routine de son service, et qu'il en
connaissait bien le fonctionnement. Ce sont des exposés très courts
mais très nets et, il semble, très justes, de points de détails. Ils
marquent le jugement qu'il y avait en lui, et ce qu'il aurait pu
faire, si sa position avait été plus élevée. Au point de vue
strictement professionnel, il est certain que l'Excise ne devait pas
compter beaucoup d'employés tels que lui, aussi actifs, aussi
intelligents, aussi capables de tact et de fermeté. Il avait d'autant
plus de mérite à apporter dans ses fonctions une régularité qui
n'était pas dans sa nature, qu'elles lui étaient pénibles et odieuses.
De temps en temps, quelques paroles échappées indiquent qu'il
continuait à les subir, à son corps défendant, et laissent deviner la
discordance qu'il y avait entre cette vie et ses désirs.
[Note 1251: Voir, dans Hately Waddell, _Life of Burns_, les
renseignements et documents donnés dans l'appendice: Burns
as an Excise officer.]
[Note 1252: Voir la lettre _to Alex. Findlater superviser of
the Excise_. June 1791.]
[Note 1253: _To David Staig, provost of Dumfries._]
[Note 1254: _To Robert Graham of Fintry._ Jan. 1794.]
«Dimanche clôt une période de notre maudite affaire du revenu. Il
se peut que je sois tenu, occupé à écrire, jusqu'à midi. Jolie
occupation pour la plume d'un poète! Il y a une partie du genre
humain que j'appelle la _classe des chevaux de manège_. Quels
animaux enviables ce sont! Ils tournent, ils tournent et ils
tournent--le boeuf de Mundell, qui fait aller son moulin à coton,
est leur prototype exact--sans une idée ou un désir au-delà de
leur cercle, gras, luisants, stupides, patients, tranquilles et
satisfaits; tandis que me voici assis tout novembreux, damné
mélange de mauvaise humeur et de mélancolie, sans assez de la
première pour m'emporter jusqu'à la colère, ni de la seconde pour
me reposer dans la torpeur; mon âme se démenant et voletant
autour de sa prison, comme un bouvreuil attrapé pendant les
horreurs de l'hiver et nouvellement enfermé dans une cage. Je
suis persuadé que c'est de moi que le sage Hébreu a prophétisé
quand il a dit: «Et voyez, quelque chose à quoi cet homme
applique son désir, elle ne prospérera pas.» Si mon ressentiment
est éveillé, il est certain que c'est d'un côté où il n'ose pas
piailler; et si.... Priez que la Sagesse et le Bonheur soient de
plus fréquents visiteurs de R. B[1255].»
[Note 1255: _To Mrs Riddell._ Nov. 1793.]
Ces aveux sont rares. Il supporta jusqu'au bout, en se taisant, cette
existence si peu faite pour lui, dans laquelle il voyait le soutien de
sa famille.
* * * * *
Ce fut dans ces moments de trouble et d'irritation, vers la fin de
l'année 1792, que passa dans son souvenir, pour la dernière fois, la
chaste figure de Mary des Hautes-Terres. La même saison, la saison
d'automne, l'évoqua encore. Elle semble revenir à intervalles égaux,
trois ans après sa dernière apparition à Ellisland. Elle se tient sur
le seuil des derniers jours, qui descendent, en s'assombrissant, vers
un fond de vie où elle ne peut le suivre. Elle vient lui donner un
adieu. On dirait que les nuages s'ouvrent un moment derrière elle, et
laissent arriver jusqu'à lui, par cette échappée, le parfum des
aubépines de l'Ayr, un rayon de ces dimanches de mai comme les années
ne lui en apportent plus, des clartés d'autrefois. Il la salua
d'adorables et tendres paroles dans lesquelles revit toute sa douleur.
La douce Mary Campbell resta jusqu'au bout la maîtresse de ce coeur
tourmenté. «Le sujet de cette chanson, écrivait-il à Thompson en la
lui envoyant, est un des plus intéressants passages de mes jeunes
jours; j'avoue que je serais heureux de voir les vers adaptés à un air
qui leur assurerait la célébrité. Peut-être, après tout, est-ce la
passion encore ardente de mon coeur qui jette un lustre emprunté sur
les mérites de cette composition[1256].» Il se trompait. La pièce
qu'il envoyait était, comme toutes celles que lui inspira Mary
Campbell, parmi ses plus parfaites.
[Note 1256: _To George Thomson._ 14th Nov. 1792.]
Ô berges, rives et ruisseaux autour
Du château de Montgomery,
Verts soient vos bois, belles vos fleurs,
Et vos ondes jamais troublées.
Que là, l'Été déplie d'abord ses robes,
Que là, il reste plus longtemps,
Car là, je pris mon dernier adieu
De ma douce Mary des Hautes-Terres.
Comme doucement fleurissait le bouleau vert et gai,
Comme la floraison d'aubépine était riche,
Quand sous leur ombrage parfumé
Je la serrais sur ma poitrine!
Les heures d'or, sur des ailes d'anges,
Volaient par-dessus moi et ma chérie,
Car chère, autant que la lumière et la vie,
M'était ma douce Mary des Hautes-Terres.
Avec maints voeux et maints étroits embrassements,
Nos adieux furent pleins de tendresse;
Et nous jurant souvent de nous revoir
Nous nous arrachâmes l'un à l'autre.
Mais hélas, le gel de la mort arriva
Qui tua ma fleur si hâtivement!
Maintenant vert est le gazon et froide l'argile
Qui enveloppent ma Mary des Hautes-Terres.
Ô pâles, pâles maintenant, ces lèvres roses,
Que j'embrassai souvent si tendrement!
Et fermé à jamais, ce regard brillant
Qui s'arrêtait sur moi si doucement!
Et retombé maintenant, en poussière silencieuse,
Ce coeur qui m'aimait si chèrement!
Mais toujours au fond de ma poitrine
Vivra ma Mary des Hautes-Terres[1257].
[Note 1257: _Highland Mary._]
La souffrance est aussi récente que dans les vers composés trois ans
auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pensée
d'une existence future se soit éloignée; la dissolution est l'idée
maîtresse de cette pièce comme la survivance l'était de la précédente.
Ce n'est plus à la Mary veillant dans le ciel qu'il s'adresse; mais à
la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la
séparation définitive a remplacé celui d'une réunion attendue; ses
yeux ne la cherchent plus du côté des étoiles. Du reste, ce rêve d'une
rencontre avec les êtres aimés, qui avait été pendant quelque temps sa
croyance, ne reparaît plus dans sa correspondance. Pas même aux
derniers moments, lorsque la pensée de la mort prochaine lui reviendra
souvent, il ne s'en ressouviendra. Il y a une autre réflexion
mélancolique dont il est impossible de se défendre en relisant ces
vers. Certes l'homme qui les a écrits est aussi capable de poésie que
jamais. Cependant c'est de plus en plus à des souvenirs que son génie
s'applique; la vie présente ne lui fournit plus de ces émotions; il
retravaille à celles du passé; il retourne à ce qu'il a ressenti.
Quelle amertume ont ces divins moments d'autrefois, quand ils
reviennent dans une âme qui ne saurait plus les éprouver et qui,
peut-être, en a conscience!
III.
LES EXCÈS AUGMENTENT. -- MAUVAIS RENOM.