souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des
générations, affligé l'Écosse, furent le résultat de la violence
et de la fermentation des sentiments de parti, des deux côtés. De
vieux et chers liens d'amitié furent rompus, et la société fut,
pendant un moment, ébranlée jusqu'à son centre. Dans les rêves
les plus extravagants des Jacobites, il y avait beaucoup à
respecter: un haut dévouement chevaleresque, le respect des
vieilles affections, la loyauté héréditaire, une générosité
romanesque. Dans cette nouvelle sorte d'hostilité, tout semblait
vil autant que périlleux; elle excitait le mépris encore plus que
la haine. Le nom seul suffisait à salir ce qui en approchait; des
hommes qui s'étaient connus et aimés depuis l'enfance, se
tenaient à distance, et cette influence se glissait entre eux
comme si ç'avait été quelque hideuse pestilence[1215].»
[Note 1215: Lockhart. _Life of Burns_, p. 223.]
Il n'y a rien d'exagéré dans ces mots. Ils sont même instructifs parce
qu'il y perce un écho de l'ancienne haine tory, qui laisse deviner ce
qu'avait dû être le langage d'autrefois.
Il est nécessaire de connaître ces détails et il est utile aussi de
savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries était une
de celles où l'influence des tories était le plus forte[1216]. C'était
la résidence d'hiver d'un grand nombre de familles nobles du sud de
l'Écosse. Elles y apportaient leurs préjugés et une influence de
richesse et de nom qui les rendait dangereux. Lorsqu'un cri s'éleva en
faveur d'une réforme parlementaire, le conseil municipal vota des
adresses au Roi pour le prier de s'y opposer[1217]. Dès le
commencement de 1793, il se forma une de ces tyranniques associations
conservatives, le _Loyal Native Club, pour préserver la Paix, la
Liberté et la Propriété, et pour soutenir les Lois et la Constitution
du Pays_. Elle comprenait les habitants les plus importants de la
ville. Le _Journal de Dumfries_, rendant compte de la façon dont on
célébrait la fête du Roi, permet de comprendre l'animosité qui là,
comme ailleurs, se mêlait au sentiment tory.
[Note 1216: Lockhart. _Life of Burns_, p. 223.]
[Note 1217: _History of Dumfries_, by William Mac Dowall, p.
591.]
Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un
déploiement inaccoutumé de loyalisme s'est manifesté très
clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En
outre de ce que nous avons remarqué la semaine dernière, ce n'est
que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens.
S'étant procuré deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenées
par les principales rues de notre cité et, à six heures du soir
les ont jetées dans des feux de joie, aux applaudissements
patriotiques de la foule qui les entourait[1218].
[Note 1218: Extrait du _Dumfries Journal_, cité par W. Mac
Dowall, p. 592.]
Le matin de cette belle journée, des dames avaient apporté au
président de l'association des écharpes de satin bleu sur lesquelles
elles avaient brodé les mots: «Dieu sauve le Roi». Les membres du
club, à qui ces insignes furent remis, les portèrent toute la journée
autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts
bien adaptés, et le quinzième fut «_Dieu bénisse toutes les branches
de la famille royale_». Après quoi les membres de l'association, avec
leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en écharpe depuis
qu'ils avaient ôté leurs chapeaux, s'en allèrent à l'assemblée[1218].
Cette description de fête ne serait qu'un peu ridicule, si on ne
savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de
dénonciations, de mises à l'index, deux fois intolérables et
dangereuses dans cette vie étroite de petite ville.
* * * * *
L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer
inaperçue; il était plus que personne exposé aux regards. Sa
célébrité, son don puissant de familiarité, la vigueur de sa
déclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti
ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines.
D'autre part, il suffisait qu'il y eût la moindre apparence de péril
ou de menace pour qu'il se portât aussitôt du côté d'où ils venaient
et commît quelque imprudence. Il ne tarda pas à être noté parmi les
suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les _Loyal
Natives_ firent circuler contre eux quatre misérables vers:
Vous, fils de la Sédition, prêtez l'oreille à ma chanson,
Laissez Syme, Burns et Maxwell se mêler à la foule,
Avec Cracken l'attorney et Mundell le charlatan,
Envoyez Willie, le marchand, en enfer à coups de fouet[1219].
[Note 1219: _The Loyal Natives' Verses._]
À quoi Burns répondait quand ces vers lui furent communiqués:
Vous, vrais «Loyal Natives» écoutez ma chanson,
En tapage et en débauche ébaudissez-vous toute la nuit;
Votre bande est à l'abri de l'Envie et de la Haine,
Mais où est votre bouclier contre les traits du mépris?
Voilà la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler
cette animosité d'une classe de la population contre les partisans des
nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du
poète à Dumfries.
Il ne semble pas que Burns ait appartenu à aucune des sociétés
libérales qui se formèrent, pendant ces années, en Écosse[1220]. Mais
il commit d'autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait
créé un journal nommé _Le Gazetier d'Édimbourg_, dans le dessein de
défendre la cause de la réforme. C'était un révolutionnaire déclaré.
Il fut emprisonné quelques mois après; son successeur à la rédaction
le fut également; et l'imprimeur, qui était un honnête Jacobite,
racontait à Chambers que, par le fait d'avoir appartenue à ce journal
pestiféré, son crédit fut arrêté dans les banques et lui-même regardé
pendant longtemps comme un homme taré[1221]. Burns écrivait, au mois
de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone:
[Note 1220: R. Chambers, tom. III, p. 263.]
[Note 1221: R. Chambers, tom. III, p. 258-64.]
Monsieur, je viens de lire votre prospectus du _Gazetier
d'Édimbourg_. Si vous continuez, dans votre journal, avec le même
courage, ce sera, sans aucune comparaison, la première
publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m'inscrire
comme souscripteur et, si vous avez déjà publié quelques numéros,
veuillez me les envoyer à partir du commencement. Indiquez-moi
votre façon de régler les paiements dans notre ville, ou bien je
m'acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire à
Édimbourg.
Continuez, Monsieur! Découvrez, avec un coeur indompté et d'une
main ferme, cette horrible masse de corruption qu'on appelle la
politique et la science de gouvernement. Osez peindre, avec leurs
couleurs naturelles, «ces misérables aux calmes pensées,
qu'aucune foi ne peut enflammer», quel que soit le shibboleth du
parti auquel ils prétendent appartenir. L'adresse à Dumfries
trouvera, Monsieur, votre très humble serviteur. R. B.[1222]
[Note 1222: _To Capt. Wm Johnstone_, 13th Dec. 1792.]
Lorsqu'on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des
souscripteurs du premier journal libéral qui ait pu paraître à
Édimbourg depuis la disparition du _Gazetier_, furent recherchés par
un émissaire du Lord Avocat[1223], on pense si, en 1792, à Dumfries,
l'arrivée d'un journal radical devait être surveillée et les abonnés
désignés.
[Note 1223: R. Chambers, tom. III, p. 264.]
En même temps, Burns composait et chantait des chansons comme
celle-ci, dans laquelle «ceux qui sont au loin» désigne les
représentants libéraux de l'Écosse, ennemis du ministère; où Charlie
et Tammie désignent Charles Fox lui-même, et Thomas Erskine le
défenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu étaient
les couleurs de Fox et celles du parti whig.
À la santé de ceux qui sont au loin,
À la santé de ceux qui sont au loin;
Qui ne veut pas souhaiter bonne chance à notre cause
Puisse-t-il n'avoir jamais bonne chance!
Il est bon d'être joyeux et sage,
Il est bon d'être honnête et ferme;
Il est bon de soutenir la cause de la Calédonie,
Et de rester fidèle au chamois et au bleu.
À la santé de ceux qui sont au loin,
À la santé de ceux qui sont au loin;
À la santé de Charlie, le chef du clan,
Bien que sa troupe soit peu nombreuse!
Puisse la Liberté rencontrer le succès!
Puisse la Providence la défendre du mal!
Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard,
S'égarer en route, et aller au diable.
À la santé de ceux qui sont au loin,
À la santé de ceux qui sont au loin;
À la santé de Tammie, notre gars du Nord,
Qui vit dans le giron de la loi!
À la liberté de ceux qui veulent lire,
À la liberté de ceux qui veulent écrire,
Personne n'a jamais craint la vérité
Que ceux que la vérité accuserait[1224].
[Note 1224: _Here's a Health to them that's awa'._]
C'étaient là, en somme, des indices d'opinions qu'il fallait aller
chercher dans sa vie pour les connaître. Mais il ne s'en tint pas là,
et à maintes reprises il fit des manifestations publiques de ses
sentiments. Un jour, à un dîner, au moment où l'on propose la santé
de Pitt, il se lève et demande la permission de boire à un plus grand
et à un meilleur homme, le général Washington[1225]. Une autre fois,
il porte un toast «au dernier verset du dernier chapitre du dernier
Livre des Rois»[1226]. En octobre 1792, au théâtre de Dumfries, à la
fin d'une représentation d'apparat, l'auditoire demande: «God save the
king», et tous, selon la coutume anglaise, se tiennent debout et
découverts. Au milieu de cette manifestation de loyauté, il reste
assis, le chapeau sur la tête. Un grand tumulte s'ensuit; on crie: «À
la porte!» Il fut ou mis dehors ou forcé de retirer son chapeau. On
l'accusa même d'avoir demandé: «Ça ira!»[1227] Il est probable qu'il
était gris ce soir-là. Mais on comprend que cet incident fut, le
lendemain, le sujet des conversations de toute la ville. Et ce ne sont
là que quelques faits saillants sauvés et recueillis par hasard. Ses
conversations, ses toasts, lorsqu'il était animé par le vin, devaient
être pleins de mots qu'on colportait avec une malveillance ou une
admiration qui lui étaient également funestes.
[Note 1225: Lockhart. _Life of Burns_, p. 225.]
[Note 1226: R. Chambers, tom. III, p. 268.]
[Note 1227: Scott Douglas, tom. VI, p. 49.]
Dans l'état d'exaspération politique où vivait toute la ville, cela
devait mal finir. Cela finit en effet par une dénonciation au Conseil
de l'Excise. «Quelque démon méchant a soulevé des soupçons sur mes
principes politiques» dit-il dans une lettre à Mrs Dunlop, et un peu
plus loin il parle «du chenapan qui peut de propos délibéré comploter
la destruction d'un honnête homme qui ne l'a jamais offensé et, avec
un ricanement de satisfaction, voir le malheureux, sa fidèle femme et
ses enfants bégayants, livrés à la mendicité et à la ruine»[1228]. On
ne sut jamais, bien entendu, l'auteur de cette dénonciation. Le
Conseil de l'Excise prescrivit une enquête. Ce coup de tonnerre éclata
sur Burns sans qu'il s'y attendît. Il se vit perdu et écrivit à Mr
Graham, un des commissaires de l'Excise et un de ses meilleurs
protecteurs, une lettre affolée de terreur. C'était au commencement de
décembre 1792.
[Note 1228: _To Mrs Dunlop_, 5th Jan. 1793.]
Monsieur, j'ai été surpris, confondu et éperdu lorsque M.
Mitchell, le collecteur, m'a dit qu'il avait reçu l'ordre du
Conseil de faire une enquête sur ma conduite politique et m'a
blâmé d'être une personne hostile au gouvernement.
Monsieur, vous êtes époux et père. Vous savez ce que vous
ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aimée de votre
coeur, et vos pauvres petits, dépourvus, parlant à peine, jetés à
l'abandon dans le monde, déchus, tombés d'une situation dans
laquelle ils étaient respectables et respectés, laissés presque
sans le soutien nécessaire d'une misérable existence. Hélas,
Monsieur, dois-je croire que ce sera bientôt mon sort? et cela à
cause des maudites et noires insinuations de l'infernale et
injuste Envie. Je crois, Monsieur, pouvoir affirmer, sous le
regard de l'Omniscience, que je ne voudrais pas dire
délibérément une fausseté, non! quand bien même des horreurs
pires encore, s'il en existe, que celles que j'ai mentionnées,
seraient suspendues sur ma tête, et je dis que cette allégation,
quel que soit le misérable qui l'a faite, est un mensonge! La
Constitution anglaise, sur les principes de la Révolution, est ce
à quoi, après Dieu, je suis attaché avec le plus de dévoûment.
Vous avez été, Monsieur, vraiment et généreusement mon ami. Le
ciel sait avec quelle ardeur j'ai ressenti mon obligation et avec
quelle reconnaissance je vous en ai remercié. La Fortune,
Monsieur, vous a fait puissant et moi faible, elle vous a donné
la protection et à moi la dépendance. Je ne voudrais pas, s'il ne
s'agissait que de moi-même, faire appel à votre humanité; si
j'étais seul et sans liens, je mépriserais la larme qui se forme
dans mon oeil; je saurais braver le malheur, je saurais affronter
la ruine; car après tout, «les mille portes de la mort sont
ouvertes». Mais, ô Dieu bon! les tendres intérêts que j'ai
mentionnés, les droits et les liens que je vois en ce moment, que
je sens autour de moi, combien ils énervent le courage et
affaiblissent la résolution! Vous m'avez accordé un titre à votre
patronage, comme à un homme de quelque mérite; et votre estime,
en tant qu'honnête homme, est, je le sais, mon droit.
Permettez-moi, Monsieur, d'en appeler à ces deux sentiments; je
vous adjure de me sauver de la misère qui menace de me détruire
et que, je le dirai jusqu'à mon dernier soupir, je n'ai pas
méritée[1229].»
[Note 1229: _To Robert Graham of Fintry_, Dec. 1792.]
Quelques-uns de ses plus sincères admirateurs ont blâmé cette lettre.
Ils ont trouvé qu'elle manquait de dignité[1230]. Elle ne manque à nos
yeux ni de fierté, ni d'éloquence. C'est le mouvement et le cri d'un
homme dont la famille peut être le lendemain en face de la faim. C'est
une lettre particulière, à celui qui s'était toujours montré son
protecteur et son ami. Des situations à cette extrémité ne se mesurent
pas par des formules de correspondance ordinaire. Trouve-t-on qu'un
homme manque de dignité parce que sa voix tremble et que ses yeux se
remplissent de larmes lorsqu'il voit souffrir les siens?
[Note 1230: Voir Hately Waddell.]
D'ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans
cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui
avait répondu pour le rassurer un peu et lui dire d'exposer sa défense
dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya,
avec ses remercîments, l'exposé des faits et des opinions dont il
était accusé. Il n'est guère possible de demander plus de franchise
dans l'aveu de ses actes, plus de fermeté dans le maintien de ses
opinions, plus de netteté et de dignité à la fois. Il écrivait le 5
janvier 1793:
«Monsieur, je suis à l'instant même honoré de votre lettre. Je
n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels j'ai reçu
cette nouvelle preuve de votre bonté.
J'arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont
portées contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement
j'appartiens à un parti désaffectionné dans cette ville, mais
encore que je suis à sa tête. Je n'ai connaissance ici d'aucun
parti, ni républicain, ni réformiste, excepté d'un ancien parti
en vue de la réforme des bourgs, avec lequel je n'ai jamais rien
eu à faire. Des individus, républicains et réformistes, nous en
avons ici, bien qu'en petit nombre, des deux côtés. Mais, s'ils
se sont associés, c'est plus que je n'en sais; et s'il existe une
association de ce genre, elle doit se composer d'individus si
obscurs et si ignorés qu'il n'y a aucune possibilité que je leur
sois connu, ou eux à moi.
J'étais au théâtre, un soir, quand on réclama: «Ça ira». J'étais
au milieu du parterre et c'est du parterre que la clameur
s'éleva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve
occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n'ai pas
eu connaissance de leur projet, je n'y ai pas pris part, je n'ai
jamais ouvert les lèvres pour siffler ou acclamer ni celte
chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considéré
comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans
la répression d'un désordre, et en même temps comme un homme trop
respectable pour hurler aux clameurs d'une populace. Ce fut la
conduite des premières personnes de la ville; et ces personnes
savent et déclareront que ce fut aussi la mienne.
Je n'ai jamais prononcé d'invectives contre le roi. Sa valeur
privée, il est absolument impossible qu'un homme tel que moi
puisse l'apprécier. Mais, en sa capacité publique, c'est avec le
plus solide loyalisme que j'ai toujours révéré et je révérerai
toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de
voûte sacrée de notre royale Constitution (pour parler
maçonniquement).
Quant aux principes de Réforme, je considère la Constitution
britannique, telle qu'elle a été fixée par la Révolution, comme
la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-être
l'esprit de l'homme puisse concevoir. En même temps, je pense, et
vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis
quelque temps la même opinion, que nous avons considérablement
dévié des principes originels de la Constitution, et
particulièrement qu'un alarmant système de corruption a pénétré
dans les rapports entre le Pouvoir Exécutif et la Chambre des
Communes. Voilà la vérité et toute la vérité sur mes opinions
réformistes, avec lesquelles j'ai joué imprudemment avant de
connaître l'humeur de ces temps d'innovation. Je le vois
maintenant, et à l'avenir je scellerai mes lèvres. Cependant je
n'ai jamais eu aucune autorité dans aucune association politique,
aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci,
lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville
s'assemblèrent pour déclarer leur attachement à la Constitution
et leur horreur des émeutes, déclaration que vous pourriez
trouver dans les journaux, je crus qu'il était de mon devoir,
comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire à
cette déclaration.
De Johnstone, l'éditeur du _Gazetier d'Édimbourg_, je ne sais
rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus
nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indépendant. Je
lui écrivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu'il y a
quelque impropriété à ce que la publication arrive ici adressée à
mon nom, je la décommanderai aussitôt. Jamais, j'en prends Dieu
pour juge, je n'ai écrit de ma main une ligne de prose pour le
_Gazetier_. Je lui ai envoyé une pièce de circonstance, dite par
Miss Fontenelle, le soir de son bénéfice, intitulée _Les Droits
de la Femme_, et quelques strophes improvisées sur la
commémoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour
que vous les lisiez. Vous verrez qu'ils n'ont absolument rien qui
touche à la politique. Quand j'ai envoyé à Johnstone un de ces
poèmes (j'oublie lequel des deux), j'y ai joint, à la demande de
mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell,
un essai en prose, signé Caton, écrit par lui et adressé aux
délégués pour la Réforme des Comtés. Il est lui-même un de ces
délégués pour ce Comté-ci. Avec les mérites et les démérites de
cet essai, je n'ai rien eu à faire que de le transmettre sous la
même enveloppe affranchie,--enveloppe qu'il m'avait procurée.
Pour la France, j'ai été son partisan enthousiaste au
commencement des affaires. Lorsqu'elle en vint à montrer son
ancienne avidité pour les conquêtes, en annexant la Savoie et en
envahissant la Hollande, j'ai changé de sentiment. J'ai fait, sur
la retraite du Prince de Brunswick, une ballade à chanter après
boire. Je l'ai chantée à une soirée joyeuse. Je vous l'enverrai
également, cachetée, parce qu'elle n'est pas faite pour être lue
par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans
le cas où Mme la Renommée, ainsi qu'elle l'a déjà fait, userait
ou abuserait de son vieux privilège de mentir, vous aurez en main
le pour et le contre de mes écrits et de ma conduite politique.
Mon honoré Patron, ceci est tout. Je défie tout démenti de cet
exposé. Des préjugés erronés ou la passion imprudente peuvent
m'égarer et m'ont souvent égaré; mais lorsqu'on me demande de
répondre de mes fautes, bien que, j'ose le dire, aucun homme ne
ressente de plus perçante componction de ses erreurs, cependant,
je crois que personne ne peut être plus que moi au-dessus d'un
échappatoire ou d'une dissimulation[1231].
[Note 1231: _To Robert Graham of Fintry_, 5th Jan. 1793.]
C'est une fort belle lettre, où il s'excuse avec beaucoup d'habileté,
sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est
suffisamment transparent, et celui sur la nécessité d'une Réforme si
net qu'il faillit avoir à s'en repentir. Sa défense manqua de lui être
plus funeste que le reste. Le Conseil fut blessé de ses remarques sur
la Constitution et chargea un des surveillants généraux, M. Corbet, de
s'informer, sur les lieux, de sa conduite, et de lui faire savoir,
selon ses propres termes «que mon affaire était d'agir et non de
penser et que, quels que fussent les hommes ou les mesures, mon devoir
était d'être silencieux et obéissant[1232].»
[Note 1232: _To John Francis Erskine of Mar_, 13th April
1793.]
On a essayé de diminuer le danger qui le menaça à ce moment, et on a
prétendu qu'il se l'était exagéré,
Ses hérésies sur l'Église et sur l'État
Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233].
[Note 1233: _Epistle from Esopus to Maria._]
Tout va à prouver, au contraire, que ce danger était sérieux. Le bruit
s'était même répandu à Édimbourg qu'il avait été congédié de l'Excise,
et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pensée d'ouvrir, parmi les
amis de la Liberté, une souscription qui aurait dédommagé le poète
d'avoir souffert pour elle. Cette généreuse initiative lui valut de
Burns une lettre aussi belle que celle qui précède, éloquente, et
pleine des sentiments de liberté qui appartiennent aux citoyens d'un
pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complète l'étude des vrais
principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses
meilleurs aspects:
«La partialité de mes compatriotes m'a mis en évidence, comme un
homme de quelque génie, et m'a donné un nom à maintenir. Comme
poète, j'ai proclamé des sentiments virils et indépendants qui,
je l'espère, se retrouveront dans l'homme. Des raisons d'un haut
poids, qui n'étaient autres que le soutien d'une femme et
d'enfants, m'ont désigné ma situation actuelle comme avantageuse,
comme la seule que je pusse choisir. Néanmoins mon honnête
renommée est ce qui m'est le plus cher, et mille fois j'ai
tremblé à l'idée des épithètes dégradantes que la calomnie et la
malveillance pourront attacher à mon nom. J'ai souvent,
anticipant cruellement l'avenir, entendu quelque futur
écrivailleur de magazine vénal, avec la lourde méchanceté d'une
stupidité sauvage, déclarer avec joie, dans ses paragraphes
payés, que «Burns, malgré la parade d'indépendance qui se trouve
dans ses écrits et après avoir été produit au regard et à
l'estime publics comme un homme de quelque talent, n'ayant pas en
lui-même les ressources nécessaires pour supporter cette dignité
empruntée, tomba à être un pauvre exciseman et passa humblement
le reste de son insignifiante existence dans les occupations les
plus communes, avec la plus vile classe du genre humain.»
Monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains illustres mon
démenti le plus énergique, ma protestation contre ces
calomnieuses faussetés. Burns fut un homme pauvre depuis sa
naissance et devint exciseman par nécessité. Mais, je le dirai!
la pauvreté n'a pu altérer la pureté de son honnêteté et
l'indépendance britannique de son esprit. L'oppression a pu la
plier, mais non la dompter. N'ai-je pas, dans la prospérité de ma
contrée, un intérêt qui m'est plus précieux que le plus riche
duché qu'elle contient? J'ai une nombreuse famille et la
probabilité qu'elle s'accroîtra encore. J'ai trois fils qui, je
le vois déjà, ont apporté dans ce monde des âmes peu faites pour
habiter des corps d'esclaves.--Puis-je regarder tranquillement et
contempler les machinations qui enlèveraient leurs droits à mes
garçons? à ces petits Bretons libres, dans les veines de qui
court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand même le sang
de mon coeur devrait ruisseler autour de mon effort pour
l'empêcher.