vue d'obtenir une réforme parlementaire, jugée dès lors nécessaire et
qui ne fut accomplie qu'en 1832[1184]. En 1780, une société
d'_Information Constitutionnelle_ avait été créée et avait répandu des
quantités de pamphlets sur cette question. En 1782 et en 1785, Pitt
lui-même avait proposé à la Chambre des Communes des motions ayant
pour objet de modifier le système d'élection. En 1789, la réunion d'un
club de whigs, connu sous le nom de _Société de la Révolution_[1185],
et le célèbre sermon du Dr Price avaient motivé les fameuses
_Réflexions_ de Burke sur la Révolution française[1186]; celles-ci
avaient fait sortir du sol toute une littérature de réponses, parmi
lesquelles se distinguaient les _Droits de l'Homme_ de Thomas
Paine[1187]. Mais ces associations étaient isolées, avaient peu
d'influence; leur programme se bornait à une réforme contenue dans les
limites constitutionnelles; et les discussions sur la Révolution
française semblaient porter sur une question étrangère aux pays et
presque historique. Vers le commencement de 1792, les germes
d'opposition, cachés jusque-là, se manifestèrent et se répandirent
avec une singulière rapidité. Des sociétés politiques pullulèrent sur
toute l'étendue du royaume. Le 25 de janvier, un cordonnier, nommé
Thomas Hardy, écossais de naissance, établi à Londres, fonda, avec
neuf amis, une association sous le nom de _Société Correspondante de
Londres_. Son titre indique où était sa force. Elle devait se mettre
en rapport avec les autres réunions analogues. Elle était habilement
organisée en divisions de quarante-cinq membres, qui se constituaient
au fur et à mesure que le nombre des membres augmentait; elles
envoyaient un délégué au Comité central, lequel se réunissait tous les
jeudis soir. Les affiliations se présentèrent bientôt en quantités
considérables et, avant la fin de l'année, Hardy estimait qu'elles
atteignaient vingt mille, «nombre qui dépasse de beaucoup le corps
entier d'électeurs dont dépend une majorité à la Chambre des
Communes[1188]». À la fin de mars, il se fonda _la Société des Amis du
Peuple_ composée des hommes du parti whig éminents par leur rang,
leurs talents ou leur ascendant; Lord Daer, l'ancien protecteur de
Burns, Thomas Erskine le célèbre avocat, plusieurs membres du
Parlement en faisaient partie. De tous côtés, dans les comtés, en
Irlande, et surtout en Écosse, des sociétés se formèrent sous ce
dernier titre. En Février, Thomas Paine avait publié la seconde partie
de ses _Droits de l'Homme_ dont la vente fut si considérable que, dès
l'été, il offrit, avec les profits, la somme de 25,000 francs à la
_Société d'Information Constitutionnelle_[1189]. Après avoir demandé
la réforme d'abus indéniables, le Programme de ces sociétés s'était
accentué et réclamait le suffrage universel et des parlements annuels.
[Note 1184: Voir sur ces premières sociétés Lecky, _History
of England in the XVIIIth century_, tom. V, chap. XXI, p.
448.]
[Note 1185: Sur l'action de cette société, Lecky, _Id._ p.
450.--Voir aussi _The Story of the English Jacobins_, by
Edward Smith, chap. I.]
[Note 1186: Les _Reflections on the Revolution of France_
sont de Novembre 1790.]
[Note 1187: _The Rights of Man_ sont de 1791-92.]
[Note 1188: _The Story of the English Jacobins_, chap. II et
chap. III, p. 43.]
[Note 1189: _The Story of the English Jacobins_, chap. II,
p. 33.]
Au mois de novembre, la _Société Correspondante de Londres_, indignée
du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d'autres
sociétés, envoyé une adresse à la Convention, qui l'avait reçue et
l'avait fait lire aux armées. On y trouvait des passages écrits dans
le style de l'époque:
Bien que menacés par un oppressif système de contrôle, dont les
empiétements graduels mais continus ont privé cette nation de
presque toute la liberté dont elle était fière et nous a presque
réduits à l'abject esclavage d'où vous venez de sortir, cinq
mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent
virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attiré
sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir.
Ils considèrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et
d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du
bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan
que vous avez adopté, une amitié inviolable. Que cette amitié
soit désormais sacrée entre nous! Puisse une vengeance terrible
saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture.
Bien que nous paraissions être si peu à présent, soyez assurés,
Français, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai
que le bras menaçant et levé de l'autorité tient à présent les
timides à l'écart--que des imposteurs actifs et partout répandus
trompent constamment les crédules--et que l'intimité de la Cour
avec des traîtres reconnus a quelque effet sur les naïfs et les
ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis
et Hommes Libres, que la lumière a fait des progrès rapides parmi
nous. La curiosité a pris possession de l'esprit public, le règne
uni de l'Ignorance et du Despotisme disparaît. Les hommes
maintenant se demandent entre eux: «Qu'est-ce que la Liberté?
Quels sont nos Droits?» Français, vous êtes déjà libres, et les
Anglais se préparent à le devenir[1190].
[Note 1190: _Address to the French National Convention, from
the following Societies united in one common cause, viz.,
the obtaining a fair, general, and impartial representation
in Parliament, 27 Sept. 1792_, reproduite dans _The Story of
the English Jacobins_, chap. III.]
On trouvait dans ce même document, qui fut un peu plus tard publié par
les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges
III était directement visé:
Que les despotes allemands agissent comme il leur plaît. Nous
nous réjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de
leurs sujets esclaves. Nous espérons que cette tyrannie de leurs
maîtres deviendra le moyen de rétablir dans la pleine jouissance
de leurs Droits et de leurs Libertés des millions de nos
semblables.
C'est donc avec indifférence que nous voyons l'électeur du
Hanovre joindre ses troupes aux traîtres et aux brigands; mais le
Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci
n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne
l'oublierions pas[1190].
Au même moment, la _Société Constitutionnelle_ avait envoyé à la
Convention deux délégués qui avaient échangé avec le président le
baiser de la fraternité. Dans leur adresse, à la barre de
l'Assemblée, ils annonçaient que «d'innombrables sociétés semblables à
la leur, se formaient dans toutes les parties de l'Angleterre, de
l'Écosse et de l'Irlande et qu'elles y éveillaient un esprit de
recherche universelle dans les abus compliqués du gouvernement et
s'enquéraient des moyens simples de réforme[1191]».
[Note 1191: _The Society for Constitutional Information in
London to the National Convention of France, November 28th
1792_, cité dans _The Story of the English Jacobins_, chap.
III.]
Cependant le roi, les ministres, particulièrement Pitt et Dundas qui
était secrétaire pour l'Écosse, la majorité du parlement, les tories,
ceux qu'on appelait les whigs alarmistes, s'étaient émus de cette
agitation. Dès le mois de mars, Georges III l'avait visée dans une
proclamation royale. En novembre, un magistrat nommé John Reeves forma
une _Association pour défendre la Liberté et la Propriété contre les
Républicains et les Niveleurs_[1192]. Des associations «loyales» se
créèrent en face des associations révolutionnaires ou réformatrices.
Tout ce qui, en Angleterre, était alarmé de l'avenir et satisfait du
présent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur
donna de la force. On répandit des bruits de conspiration, d'anarchie,
de pillage. On menaça les tavernes qui prêtaient leurs salles aux
sociétés jacobines, de leur retirer leur licence; on inquiéta les
vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d'affiches[1193]. On
sévit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth,
le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa «majesté
était placée sur le trône à condition d'observer certaines lois et
règles et que, si elle ne les observait pas, elle n'avait pas plus de
droits à la couronne que les Stuarts», était condamné à quatre années
d'emprisonnement à Newgate[1194]. John Frost, avoué riche et estimé,
ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accusé, d'après le
témoignage d'un individu quelconque, d'avoir dit dans un café quelque
chose sur «ce que l'égalité était un droit naturel de l'homme et sur
ce qu'il avait une prédilection pour le républicanisme.» Il fut
condamné à six mois de prison, une heure de pilori, à déposer caution
de bonne conduite pour cinq années et fut rayé du rôle des
attorneys[1194]. Lorsque, l'année suivante, le moment de lui appliquer
la peine du pilori fut fixée, toute la ville fut en quelques instants
couverte de petits placards annonçant le jour et l'heure de
l'exécution. Le pilori fut immédiatement démoli par la foule et Frost
libéré; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu'il rencontra
par hasard et s'en retourna à la prison[1195]. On condamna Thomas
Paine qui était alors en France et ne revint jamais en Angleterre,
malgré un admirable plaidoyer de Thomas Erskine, le frère du
protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se
chargeait de la défense de Paine, il contraignit le prince de Galles à
écrire à l'illustre avocat une lettre qui amena sa démission immédiate
comme attorney général près du Prince[1196]. Le lendemain du jugement
de Paine, une nouvelle société fut créée sous la présidence d'Erskine:
_Les Amis de la Liberté de la Presse_. Le 13 décembre, le parlement
fut prématurément convoqué pour entendre un discours du trône, dans
lequel il était parlé d'un dessein de tenter la destruction de la
Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement.
[Note 1192: _The Story of the English Jacobins_, chap. III,
p. 55.]
[Note 1193: _Id._ p. 58.]
[Note 1194: _Id._ p. 64.]
[Note 1195: _Id._ p. 165]
[Note 1196: Voir _Lord Erskine_ par Henri Duméril, p. 61, et
les paroles de Thomas Erskine lui-même, citées au bas de la
page 62.--Voir aussi _Henry Erskine and His Times_, par le
lieutenant-colonel Alex. Fergusson, p. 345.]
En sorte que tout le pays était travaillé d'une formidable
effervescence; la bataille faisait rage entre les sociétés libérales
ou révolutionnaires d'un côté et les sociétés réactionnaires ou
conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens
d'intimidation, jusqu'à la dénonciation. Le gouvernement avait pris
parti dans la lutte et se considérait comme attaqué par les
propositions de réforme. On voit combien la situation était, à la fin
de 1792, changée de ce qu'elle avait été au commencement, et combien
les mêmes actes qui, au mois de février, étaient simplement
indifférents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.
* * * * *
Ce double mouvement s'était produit en Écosse, mais avec plus de force
dans chaque sens, et par conséquent plus de violence dans le choc. Les
principes nouveaux trouvaient dans l'organisation essentiellement
démocratique de l'Église calviniste un terrain favorable. Les sociétés
se multiplièrent. Lorsqu'en 1793 on proposa un congrès des sociétés de
Londres et des Provinces, ce fut à Édimbourg qu'il eut lieu[1197];
quarante-cinq sociétés écossaises y envoyèrent des délégués[1198].
D'un autre côté, le parti tory était là plus nombreux et plus
puissant, en même temps que plus étroit et plus fanatique qu'ailleurs.
Il comprenait presque entièrement «la richesse, le rang,
l'administration du pays et les trois quarts de la population[1199].»
L'impiété de la Révolution française assurait à cette réaction tout ce
qui était pieux, ses excès tout ce qui était timide; tandis que la
distribution des emplois achetait tout ce qui était vénal[1200]. Les
conseils municipaux, qui étaient les principaux électeurs du
Parlement, nommaient leurs successeurs, et par conséquent se
renommaient indéfiniment eux-mêmes. Les personnes qui étaient envoyées
comme jurés aux cours criminelles, étaient choisies par le shérif du
comté et, lorsqu'elles étaient arrivées, subissaient un nouveau choix
de la part des juges[1201]. Il n'y avait pas de libres institutions
politiques, car le gouvernement parlementaire n'avait jamais
fonctionné en Écosse. Le parti tory, maître des emplois, des
tribunaux, des collèges, de l'Église, affectait de considérer les
opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une
véritable persécution. Pendant cette année de 1792, un jeune avocat de
talent, nommé Thomas Muir, avait pris part, à Glascow, à la création
d'une société nommée _Les Amis de la Constitution et du Peuple_; et un
clergyman, le Rév. Thomas Palmer, fellow de Queen's collège à
Cambridge, avait, à Dundee, aidé à la fondation d'une société
semblable, _La Société des Amis de la Liberté_[1202]. Tous deux,
accusés de sédition, furent déclarés coupables par des jurés
influencés par l'opinion des juges. Lorsque les verdicts furent
rendus, «la Cour avait à exercer son pouvoir discrétionnaire de fixer
la sentence, qui pouvait aller d'une heure d'emprisonnement à la
transportation à vie.[1203]». Cette dernière peine n'était pas et
«n'avait jamais été employée en Angleterre pour le crime de sédition.
C'était alors un châtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs
mois, la misère dans une colonie nouvelle, plus de communication avec
la terre natale et ceux qu'on y laissait, et de telles difficultés de
retour qu'un homme transporté était considéré comme un homme qu'on ne
reverrait plus[1203]». Muir fut condamné à quatorze années de
transportation; Palmer à la même peine. Jeffrey, alors jeune homme,
assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. «Ni l'un ni l'autre,
dit lord Cockburn, ne l'oublia jamais. Jeffrey n'en parlait jamais
sans horreur[1204].» Lorsque, en 1793, le congrès des sociétés de
réforme eut lieu à Édimbourg, sans le moindre trouble, les deux
délégués de _la Société Correspondante de Londres_, Margarot et
Gerrald, qui étaient étrangers, et le secrétaire général du congrès,
Skirving, furent arrêtés, jugés, il est presque impossible de dire sur
quelle accusation, et condamnés également à quatorze années de
transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et
Skirving moururent en arrivant à Botany-Bay; Palmer mourut en revenant
à l'expiration de sa peine; Muir s'échappa, mais fut blessé et vint
mourir à Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, âgé, brisé, et
traîna quelque temps encore, grâce aux secours de ceux de ses anciens
amis qui survivaient[1205]. «Pour retrouver l'esprit judiciaire de
cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et
de Dalzell.[1206]»
[Note 1197: _The Story of the English Jacobins_, chap. V, p.
80.]
[Note 1198: _Id._, p. 88.]
[Note 1199: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 71.]
[Note 1200: _Id._, p. 75-76.]
[Note 1201: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 76.]
[Note 1202: _The Story of the English Jacobins_, chap. V, p.
81.]
[Note 1203: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 88.]
[Note 1204: Lord Cockburn. _Life of Jeffrey_, p. 55.]
[Note 1205: _The Story of the English Jacobins_, p. 91-92.]
[Note 1206: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 88.]
Dans la société, la haine des tories contre toute tendance libérale se
faisait sentir d'une façon plus violente encore qu'en Angleterre.
Comme toutes les places et toute l'influence étaient entre leurs
mains, ils frappaient de proscription ceux qui étaient connus pour
leurs principes whigs ou qui étaient soupçonnés d'en avoir. Les jeunes
gens qui entraient au barreau marqués de cette tache voyaient toutes
les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur étaient
hostiles; les affaires s'éloignaient d'eux[1207]. Plusieurs furent
contraints de s'exiler d'Édimbourg et d'aller à Londres. Même autour
des avocats connus, le vide se faisait.
[Note 1207: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 80.]
«Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint
alarmé à un point extrême, et les atrocités commises en France
par une faction sans principes, les pires ennemis de la liberté,
produisirent une telle horreur en Écosse, spécialement dans les
classes élevées, que tout homme était considéré comme un rebelle
qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr
Fletcher néanmoins resta fidèle à ses principes whig.... À cette
époque, et pendant plusieurs années plus tard, telle était en
Écosse la terreur des principes libéraux, qu'aucun membre du
barreau qui les professait ne pouvait espérer une clientèle.
Comme il n'y avait pas de jury dans les affaires civiles, on
croyait que les juges ne décideraient pas en faveur d'un plaideur
qui aurait employé un conseil whig.... Nous fûmes souvent, à
cette époque, réduits à notre dernière guinée; mais telle était
ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne
me rappelle aucune période de ma vie mariée qui ait été plus
heureuse que celle où nous souffrions à cause de notre
conscience.[1208]»
[Note 1208: _Autobiography of Mrs Fletcher_, p. 65.]
Il fallait, pour résister à cette conspiration, la vaillance et la
gaîté de cette charmante femme. Un petit fait qui revient à sa mémoire
indique jusqu'à quel point cette haine des Tories portait le trouble
dans les existences particulières.
«Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour
l'Amérique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui
assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la
Société des _Amis du Peuple_. Il perdit son occupation
professionnelle, bien que ce fût un homme très capable et très
honorable; il éprouva un tel dégoût de l'état des affaires en
Écosse qu'il prit la résolution d'aller chercher la paix et la
liberté aux États-Unis d'Amérique. Je ressentis le départ de Mrs
Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint,
veuve; et notre amitié dura jusqu'à sa mort.[1209]»
[Note 1209: _Autobiography of Mrs Fletcher_, p. 71.]
On n'imagine qu'à peine jusqu'où allait cette haine. «Le grand objet
des Tories, dit Cockburn, était d'injurier tout le monde excepté
eux-mêmes, et en particulier d'attribuer une soif de sang et
d'anarchie, non seulement à leurs adversaires publics déclarés, mais à
l'ensemble du peuple[1210].» Une sorte de réprobation s'attachait aux
libéraux, à ce point que les enfants les regardaient avec terreur.
[Note 1210: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 72.]
«Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui
soutenaient ces principes (les principes libéraux) était d'avoir
les cheveux _coupés courts_ et de donner ainsi _le coup de grâce_
à la poudre et à la chevelure arrangée avec boucles et queue,
laquelle était alors si universellement adoptée qu'aucune
personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paraître
sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du
citoyennat et du républicanisme était un noble lord de talent
distingué. Je me souviens très bien, avec plusieurs de mes
camarades, avoir regardé le citoyen comte, avec crainte et
curiosité, pendant qu'il passait dans George Street habillé ou je
devrais plutôt dire déshabillé dans un surtout grossier, fait de
drap qu'on appelait «Gratte Canaille». Sa physionomie brune et
sombre, pendant que nous avions les yeux fixés sur lui, fit que
nos voix généralement bruyantes tombèrent à un murmure; nous nous
dîmes (_sotto voce_): «Oh! comme il a l'air effrayant, on dit
qu'il veut qu'on coupe la tête du roi.» Il s'appuyait sur le bras
de l'honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent
et ses principes _whiggistes_, qui était le frère de l'avocat non
moins célèbre et plus tard chancelier, Tom Erskine.»
Ce souvenir d'un enfant qui avait alors une dizaine d'années n'est-il
pas bien probant et ne rend-il pas d'une façon saisissante le vide qui
se faisait autour des hommes soupçonnés de libéralisme. Ce ne devait
pas être un sectaire bien farouche pourtant que celui qui se promenait
si familièrement avec Harry Erskine[1211].
[Note 1211: Nous avons trouvé cette anecdote dans un livre
intitulé _Reminiscences of a Scottish Gentleman_, by Philo
Scotus.]
* * * * *
Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm
Laing, l'historien; James Graham, l'auteur du poème écossais _Le
Sabbath_; quelques médecins comme John Allen et John Thompson;
quelques professeurs de l'Université comme Playfair, le mathématicien,
Andrew Dalzel, l'humaniste, et Dugald Stewart, formaient un petit
noyau d'opinion libérale[1212]. Est-il besoin de dire que ces hommes,
en qui la vertu et la sagesse étaient égales et, chez quelques-uns,
supérieures au talent, n'étaient point des révolutionnaires. C'était à
coup sûr la fleur et le sel du pays. Et cependant, ils étaient
soupçonnés, tenus à l'écart, entourés de méfiance, surveillés. Même
Dugald Stewart, dont la vie et l'esprit étaient si purs, dont la
parole était si exquise et si mesurée, dont l'enseignement était un
charme et qui, selon l'expression de Mackintosh, avait inspiré l'amour
de la vertu à des générations d'élèves, Dugald Stewart souffrit de
cette implacable et stupide défiance des conservateurs.
[Note 1212: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 74.]
Si les choses en étaient là à Édimbourg, foyer intellectuel du pays,
où le nombre relatif et le talent supérieur des libéraux les rendaient
plus difficiles à attaquer, que devaient-elles être dans les petites
villes de province et dans la campagne? «Un gentilhomme campagnard,
avec n'importe quel autre principe que le dévouement à Henry Dundas,
était regardé comme une merveille ou plutôt une monstruosité[1213].»
C'était aussi la croyance de presque tous les marchands, tous les
employés amovibles, toutes les corporations publiques. Les
conservateurs exerçaient un odieux despotisme social, et les hommes
marqués de libéralisme, trop peu nombreux pour former une société
entre eux, et trop humbles pour opposer l'autorité d'un nom, vivaient
sous le coup d'une véritable excommunication. Lord Cockburn a dit avec
raison:
[Note 1213: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 75.]
«Les choses étaient assez mauvaises dans la capitale, mais bien
plus terribles dans les petites localités qui étaient exposées
sans ressource à la persécution. Si Dugald Stewart fut, pendant
plusieurs années, reçu sans cordialité, dans une ville dont il
était l'ornement, quelle dut être la position d'un homme
ordinaire qui professait des opinions libérales, dans la campagne
ou dans une petite ville, exposé à tous les opprobres et à tous
les obstacles que l'insolence locale pouvait imaginer, et prive
probablement du soutien d'amis partageant ses pensées? Il y avait
partout des hommes de ce genre, mais ils étaient tous de position
humble. Leur mérite était grand, par conséquent. Sous l'insulte,
la froideur, la malveillance, des pertes personnelles constantes,
ils restèrent fidèles à ce qu'ils croyaient juste durant maintes
sombres années[1214].»
[Note 1214: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 90.]
Et qu'on ne croie pas que ce soit là un des aspects de la situation,
coloré et assombri par le ressentiment d'un de ceux qui en souffrirent
et aidèrent à la détruire. Lockhart était conservateur, peut-être plus
encore que Lord Cockburn n'était libéral, et il parle de
l'épouvantable animosité de la vie quotidienne, dans des termes qui
conservent plus encore l'horreur de ce temps de malveillance et de
désaccord.