L'au revoir des amants épris est un plaisir doux et pénible,

Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du départ;

Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours!

Angoisse sans mélange et pure agonie!

Farouche comme l'hiver qui maintenant déchire la forêt,

Jusqu'à ce que la dernière feuille de l'été soit envolée,

Telle est la tempête qui a secoué mon sein,

Jusqu'à ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis.

Cependant comme je te salue, ô funèbre décembre,

Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci,

Car triste était l'adieu que tu me rappelles,

L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.

On peut, sans forcer les choses, présumer que Jane Armour sentait

entre elle et son mari de nouvelles influences inconnues mais

devinées, qui la lui rendaient de plus en plus étrangère. Sans savoir

précisément où ses préoccupations allaient, il était impossible

qu'elle ne sentît point qu'il n'était pas avec elle et que ce n'était

plus jamais «de l'ouest» que venait maintenant la brise qu'il

préférait.

Clarinda s'embarqua, vers les derniers jours de janvier 1792, sur la

Roselle, le même navire qui avait dû emporter Burns aux Indes

occidentales. Avant de partir, elle lui écrivit afin de lui donner les

derniers avis de celle «qui aurait pu vivre ou mourir avec lui[1169]».

Devant l'inconnu solennel d'un long voyage, elle reprenait son ton de

prédication religieuse; sa lettre a l'air d'un petit sermon parsemé de

citations bibliques. On croirait à un retour d'influence du

révérend... «Cherchez la faveur de Dieu, gardez ses commandements,

soyez soucieux de vous préparer pour une éternité heureuse. Là, j'en

ai l'espoir, nous serons réunis dans une félicité parfaite et

éternelle[1169]». Son amour, qui avait épuisé les désenchantements

terrestres, reportait ses espérances à un séjour futur d'où les larmes

sont bannies. En attendant, elle se préparait à accepter de la vie le

bonheur moyen, le seul dont celle-ci dispose. «Je suis sûre que vous

serez heureux d'apprendre mon bonheur. Je compte que ce sera

bientôt[1169]».

[Note 1169: _Mrs Mac Lehose to Robert Burns_, 25th Jan.

1792.]

Mais, de ce côté-là encore, la pauvre Clarinda devait rencontrer des

déceptions. Quand elle arriva à la Jamaïque, son mari, qui lui avait

peut-être imposé cette terrible épreuve dans l'espoir qu'elle se

mettrait dans son tort en refusant, la reçut avec froideur. Sur le

pont même du navire, il fit usage envers elle d'expressions rudes. La

malheureuse femme épuisée par le voyage put à peine supporter ce

nouveau coup. «La réception très froide que je reçus de M. Mac Lehose

me donna un choc qui, joint au climat, dérangea mon esprit à tel point

que je cessai d'être responsable de ce que je disais et

faisais[1170].» Elle crut qu'elle allait perdre la raison. «La

bienveillance que mon mari me montra ensuite ne put pas dissiper la

complication de désordres nerveux qui me saisirent alors[1171].» Elle

ne tarda pas à découvrir que M. Mac Lehose «comme la plupart des

planteurs des Indes occidentales» avait toute une famille d'une

maîtresse de couleur. Elle fut, selon le langage toujours convenable

de Chambers «mortifiée de voir combien il lui avait été grossièrement

infidèle pendant la période de leur séparation[1172].» C'était un

brutal et violent qui se plaisait à battre et à injurier ses esclaves

devant elle, quand il était saisi de ses fureurs. Perdue, isolée,

révoltée de ces scènes, la malheureuse femme fut prise d'un désespoir,

dont le souvenir hanta sa mémoire. «Je me rappelle que j'arrivai à la

Jamaïque il y a aujourd'hui vingt-deux ans. Ce que j'ai souffert

pendant les trois mois que je restai là! Dieu, donnez-moi de la

gratitude pour la bonté que vous avez eue de me ramener à mon pays

natal[1173].» Le médecin la prévint que, si elle ne s'en retournait,

sa vie était en danger. Au mois de juin, elle quitta de nouveau son

mari. «Notre séparation fut très affectueuse. De ma part ce fut avec

un sincère regret que ma santé m'obligea à l'abandonner. De la sienne,

il en fut de même, selon toute apparence. Nous nous séparâmes avec des

promesses mutuelles de constance et de maintenir une correspondance

régulière[1174].» Elle remonta sur le même navire qui l'avait amenée

et rentra en Écosse vers la fin d'août 1792, six mois environ après en

être partie. Il convient d'ajouter que son mari ne tint aucune des

belles promesses qu'il avait faites à propos de l'éducation de son

fils, pour l'avenir duquel elle avait affronté ce long voyage et

s'était imposé le plus cruel des sacrifices, celui de retourner près

de cet homme et peut-être celui de subir jusqu'au bout sa comédie

odieuse.

[Note 1170: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p.

40.]

[Note 1171: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 40]

[Note 1172: R. Chambers, tom. III, p. 261.]

[Note 1173: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 42.]

[Note 1174: _Id._, p. 41.]

Tandis que Clarinda voyageait ainsi, le chagrin de Burns, dans les

heures où il pensait à elle, avait pris la forme d'une mélancolie

pensive. On en peut suivre l'écho dans une chanson, composée plus

tard, mais dont on a rattaché, avec vraisemblance, l'inspiration à cet

épisode de sa vie. On y trouve une adaptation poétique d'un joli

passage de la correspondance de Clarinda, dont il lui avait dit qu'il

s'emparerait quelque jour.

Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille,

Et écoute les agnelets qui bêlent sur les collines,

Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts.

Mais pour moi cela est sans délices,--ma Nannie est au loin.

Le perce-neige et la primevère parent nos bois,

Et les violettes baignent dans la rosée du matin;

Ils font peine à mon triste coeur, tant doucement ils fleurissent,

Ils me font penser à Nanie et Nanie est au loin.

Alouette, toi qui t'élances des rosées des prairies,

Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore,

Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit,

Cessez, par pitié,--ma Nanie est au loin.

Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris,

Et apaise-moi en m'annonçant le déclin de la Nature;

Le noir, le lugubre Hiver et la neige farouchement chassée

Peuvent seuls me charmer,--maintenant que Nanie est au loin[1175].

[Note 1175: _My Nanie's awa._]

Après son retour à Édimbourg, il est probable que Clarinda, épuisée

par sa double traversée et ses pénibles commotions, resta pendant

longtemps trop souffrante pour lui écrire. Peut-être aussi

considérait-elle leurs adieux comme le scellement mis sur un amour,

qui, pour être respecté, ne devait plus être rouvert; et sa courte

réconciliation avec son mari comme une terre qui le recouvrait à

jamais. Au mois de décembre 1792, six mois après le retour de Clarinda

et juste un an après leur séparation, il ignorait qu'elle fût rentrée,

ainsi que le prouve le billet qu'il écrivait à une des amies de sa

maîtresse, à Édimbourg.

Chère Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de

réponse que j'avais pris la résolution de ne plus lever ma plume

vers vous; mais ce jour mémorable, le _six décembre_, ramène à ma

mémoire une telle scène! Ciel et terre! Quand je me rappelle une

personne exilée au loin! mais pas un mot de plus à ce sujet,

jusqu'à ce que j'apprenne de vous votre véritable adresse, et

pourquoi mes lettres sont restées sans réponse, car celle-ci est

la troisième que je vous envoie[1176].

[Note 1176: _To Miss Mary Peacock._ Dec. 6th, 1792.]

Il n'apprit qu'au commencement de l'année suivante que Clarinda était

en Europe depuis plus de six mois. Sa colère éclata dans une lettre

écrite probablement sous le coup de cette nouvelle et qui semble

incohérente à force de violence. Elle est datée du mois de mars 1793.

Je suppose, ma chère Madame, qu'en négligeant de m'informer de

votre arrivée en Europe--circonstance qui ne pouvait pas m'être

indifférente, comme à vrai dire rien de ce qui vous concerne--je

suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une

correspondance, que j'eus naguère l'honneur et la félicité de

goûter, ne doit plus jamais être. Hélas! quels sons lourds,

écrasants sont ces mots: «jamais plus!» Le malheureux qui n'a

jamais goûté le plaisir n'a jamais connu la détresse; ce qui

pousse l'âme à la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront

«jamais plus». Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au

monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les

quelques-uns--les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont

les cordes du coeur tremblent et gémissent d'une angoisse

indicible, quand le souvenir se précipite dans votre coeur!--vous

qui êtes capables d'un attachement pénétrant comme la flèche de

la mort, et puissant comme la vigueur de l'Être immortel--venez,

et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence!

Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce

souvenir, la démence est dans ce récit!

Mais, Madame, laissons les sentiers qui mènent à la folie. Je

félicite vos amis de votre retour, et j'espère que la précieuse

santé qui, d'après ce que me dit Miss Peacock, a été si ébranlée,

est rétablie ou en train de se rétablir....

Je vous présente un livre (c'était la dernière édition de ses

poèmes), puis-je espérer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos

nouvelles? Mais d'abord, écoutez-moi. Pas de froid langage, pas

d'avertissements de prudence; je méprise les conseils et dédaigne

tout contrôle. Si vous ne devez pas m'écrire dans le langage, si

vous ne devez pas m'exprimer les sentiments, que vous savez que

je désire recevoir, et que je serai heureux de recevoir, je vous

en conjure, par l'orgueil blessé! par la paix ruinée! par la

passion frénétique et déçue! par tous ces maux nombreux qui

composent cette suprême douleur humaine, un coeur brisé!! restez

pour moi silencieuse à jamais. Si jamais vous m'insultez par les

apophthegmes insensibles du sang-froid et de la prudence,

puissent tous... mais assez! un démon ne pourrait exhaler un

souhait malveillant sur la tête de mon ange! Rappelez-vous bien

ce que je vous demande. Si vous m'envoyez une page baptisée aux

fonds d'une sanctimonieuse prudence, par le ciel, la terre et

l'enfer! je la déchire en atomes! Adieu! puissent toutes choses

heureuses vous accompagner![1177]

[Note 1177: _To Mrs Mac Lehose._ March 1793.]

C'est la lettre d'un frénétique. À certains endroits, on croirait

presque que c'est la lettre d'un homme excité de boisson, tant cela

est en dehors de toutes bornes de raison.

Après cette lettre, une pleine année s'écoule sans trace de

correspondance entre les deux amants. Il est probable, il est certain

même qu'ils s'écrivirent: ils se comprenaient de moins en moins.

Clarinda, ébranlée par ses dernières épreuves, fatiguée de corps et de

coeur, gagnée d'ailleurs par l'âge, entrait dans une période plus

apaisée. Comme son amour faisait réellement partie de sa vie, il se

modifiait avec elle; il devenait plus calme parce qu'il était sincère

et qu'il tenait à son âme. Elle comprenait de plus en plus leur

liaison comme une amitié dévouée. Burns, en qui cet amour était

uniquement une excitation d'imagination ou de sens, ne voulait pas

comprendre qu'il pût changer. En sorte que c'était, ce qui arrive

souvent, l'amour vrai qui devenait paisible et l'amour factice qui

restait violent. Elle lui avait écrit pour lui parler d'amitié; il ne

lui avait pas répondu; elle lui écrivit de nouveau et cette fois on a

sa réponse, datée du 25 juin 1794. Cette lettre--la dernière--est

écrite pendant une tournée d'Excise, sur une table d'auberge, en face

d'une bouteille de vin. Il s'en échappe d'abord une tendresse

d'anciens souvenirs. C'en est la meilleure partie. Mais que le reste

est pénible! un accès de plaisanterie forcée, et quelque chose comme

un souvenir d'ancienne bonne fortune, traîné dans des fins de dîners

copieux et bruyants, je ne sais quelle fanfaronnade d'amour

inconvenante.

Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas écrit,

informez-moi d'abord _comment_ je dois vous écrire. «En amitié»,

dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous

écrire une lettre «d'amitié». Mais c'est impossible; c'est

Jupiter saisissant une sarbacane d'enfant après avoir manié le

tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah!

ma toujours très chère Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus

tendres souvenirs se presse dans ma pensée, à ce mot! Mais je ne

dois pas m'abandonner à ce sujet. Vous l'avez interdit.

Je suis extrêmement heureux d'apprendre que votre santé est

rétablie, et que vous êtes de nouveau en état de goûter cette

satisfaction en l'existence, que la santé seule peut nous

donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez où je suis en ce

moment. Plût au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi,

quoique, je le crains, notre première occupation serait de

pleurer. Me voici établi ici, ermite solitaire, dans la salle

solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille

de vin près de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais

comme un hibou toujours fidèle à ma chanson. En preuve de quoi,

ma chère Mrs Mac, voici à votre santé! Puissent les bénédictions

les plus choisies du ciel bénir votre doux visage; et si un

misérable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux

chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son coeur

pourri! Amen.

Il faut que vous sachiez, ma très chère Madame, que, depuis bien

des années, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me

trouve, chaque fois qu'on propose la santé d'une dame mariée, je

propose toujours la vôtre. Mais comme votre nom n'a jamais

franchi mes lèvres, même pour mon ami le plus intime, je propose

votre santé sous le nom de «Mrs Mac». Cela est si bien connu

parmi mes relations que, lorsqu'on propose une dame mariée, le

directeur des toasts dit souvent: «Oh! nous n'avons pas besoin de

lui demander a qui il boit: à la santé de Mrs Mac». J'ai aussi,

parmi mes compagnons de réunions joyeuses, établi un tour de

santés que j'appelle le tour des Bergères d'Arcadie, ce sont les

santés de dames préférées qu'on porte sous des noms féminins

célébrés dans les chansons anciennes; en ces occasions vous êtes

ma «Clarinda». Donc, madame Clarinda, je consacre ce verre de vin

au plus ardent souhait pour votre bonheur![1178]

[Note 1178: _To Mrs Mac Lehose._ 25th June 1794.]

Ainsi finit la correspondance de Sylvander et de Clarinda. Les

protestations ardentes, les promesses éternelles, les rêves de réunion

future, les appels à la divinité, cette magnifique rhétorique aboutit

à cette rasade, bue à la santé de «Mrs Mac», avec une familiarité

alourdie et un rire forcé. Il sort de cette lettre une odeur de

trivialité. C'est l'abaissement d'une passion qui avait eu de hauts

coups d'aile. À quelques mois de là il écrivait:

«Il y a dans le _Museum_, une chanson par une de mes _ci-devant_

déesses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi:

«Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir»[1179].

[Note 1179: _To George Thomson._ 19th Oct. 1794.]

Il employait, en français, cette locution souillée qui avait traîné

par les rues de Paris et qui contient je ne sais quelle goguenardise

populacière et cruelle. La chanson dont il parlait était les jolis

vers que Clarinda lui avait envoyés au début de leur liaison, quand il

avait pour la première fois parlé d'amour[1180]. Il y a quelque chose

de laid dans ce manque de respect pour un souvenir dont il aurait

convenu de parler avec plus de réserve. Il pouvait du moins se taire.

C'était la fin, on dirait presque la lie, de cet amour dans cette âme

troublée.

[Note 1180: Dans la lettre du 9 Janvier 1788.]

Dans un des deux coeurs, heureusement, les beaux rêves d'autrefois se

gardèrent respectés et inviolables. Clarinda survécut à Burns près

d'un demi-siècle; elle mourut en 1841. Sa nature calme et saine reprit

son équilibre; elle devint une vieille femme aimable et réconciliée

avec la vie. On a d'elle un léger crayon qui la représente à l'âge de

quatre-vingts ans, dans son salon où était suspendu un portrait du

poète, toujours souriante et accueillant avec affabilité ses

visiteurs. Elle demeura fidèle au souvenir de celui qu'elle avait

aimée. Vingt ans après la mort de Burns elle écrivait dans son

journal: «25 janvier 1815. Jour de naissance de Burns. Un grand

banquet chez Oman. J'aimerais être là, invisible, pour entendre tout

ce qu'on dira de ce grand génie[1181]». Et quarante ans après la

semaine des adieux, quand elle était tout à l'extrémité de la vie,

elle écrivait encore: «6 décembre 1831. Je ne pourrai jamais oublier

ce jour-ci. Séparée de Burns en l'année 1791, pour ne jamais nous

retrouver dans ce monde. Oh! puissions-nous nous retrouver dans le

ciel[1181]». Il y a quelque chose de touchant dans ce souhait constant

après tant d'années. Clarinda resta jusqu'au bout supérieure à Burns.

Elle vivra parmi celles qui furent aimées par les poètes: non point

parmi les cruelles et les décevantes qui les torturèrent, ni non plus

parmi les sacrifiées qui languirent et moururent de leur chagrin;

mais--et c'est là son originalité--comme une vaillante femme qui

souffrit et sut vivre.

[Note 1181: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 53.]

II.

OPINIONS POLITIQUES, TRACAS.

C'est à Dumfries que Burns se trouva, pour la première fois, mêlé aux

agitations de la politique. Jusque-là il avait vécu dans son isolement

campagnard; l'écho des événements arrivait à lui comme ces roulements

de tonnerre affaiblis, qui révèlent de très lointains orages. Il

avait, dans ses vers et par quelques-uns de ses actes, fait preuve de

Jacobitisme. Mais c'était là un sentiment romanesque, presque

historique, qui ne tirait pas à conséquence et ne portait sur aucun

intérêt présent. Il arriva dans les villes au moment où le puissant

émoi de la Révolution Française agitait tous les esprits et excitait

de toutes parts des enthousiasmes ou des colères. L'ébranlement du

cataclysme gigantesque soulevait, en tous pays, des désirs, des

projets, des tentatives de réforme ou de révolution; et aussi des

résistances, des alarmes, des indignations. En sorte que les luttes

particulières prenaient quelque chose de la gravité du drame de

France, et que les discussions à son propos avaient l'âpreté de luttes

immédiates. Les moindres remous dans la plus lointaine baie portaient

le reflet au grand navire qui sombrait dans son incendie, et

recevaient de lui un caractère tragique. Les passions publiques

étaient exaltées, presque à leur paroxysme; la somme de haine que les

hommes ont toujours à la disposition de leurs opinions, cessant d'être

employée aux croyances religieuses, s'était précipitée dans les

convictions politiques. Il fallait prendre parti pour ou contre la

Révolution. Par ses origines plébéiennes, son éducation, son

impatience de toute supériorité, sa colère contre les distinctions

sociales, Burns devait fatalement aller au parti dont les tendances

étaient démocratiques. Dans ces temps où il était dangereux, surtout

pour un agent du Gouvernement, de manifester ses préférences, un autre

aurait tenu les siennes secrètes ou ne les aurait manifestées qu'à bon

escient. Mais il n'était pas homme à garder en lui ce qu'il

ressentait. Les convictions prudentes et taciturnes n'étaient pas son

fait. Par suite de sa nature, il était impossible que ses opinions

n'éclatassent pas au dehors, et par suite de son génie, qu'elles le

fissent sans quelque chose de frappant. Il était certain qu'un acte

audacieux, quelque parole coupante de sarcasme ou brillante

d'éloquence, attireraient l'attention sur lui. Il y a des hommes dont

les discours sont éclatants comme des glaives. Cela ne tarda pas à

arriver.

Un jour de la fin de février 1792, un brick aux allures suspectes fut

signalé dans le Solway-Frith. Burns était un des employés qui furent

envoyés pour surveiller ses mouvements. Le lendemain, le brick échoua

sur un banc de sable et on put apercevoir que l'équipage était

nombreux, bien armé, décidé à ne pas se rendre sans lutte. On dépêcha

aussitôt un des excisemen, Lewars, à Dumfries, et un autre à

Ecclefechan, pour en ramener un peloton de dragons. Burns fut laissé

avec quelques hommes pour surveiller le navire et empêcher que la

marchandise ne fût débarquée. Pendant qu'il se promenait de long en

large sur les galets et les roseaux du rivage, «de méchante humeur que

les renforts tardassent à venir», il composa une de ses amusantes

chansons: _Le diable a emporté l'exciseman._ Quand Lewars revint avec

les soldats, Burns se mettant à leur tête, l'épée à la main, marcha à

travers l'eau et fut le premier à aborder le brick. L'équipage perdit

courage bien que plus nombreux et se rendit. Le vaisseau fut saisi et

vendu aux enchères, le lendemain, à Dumfries, avec toutes ses armes et

toute sa cargaison. À cette vente, Burns dont la conduite avait été

fort louée, acheta quatre caronades. C'est une emplette qui, à

première vue, semble étrange. On en a l'explication lorsqu'on sait

qu'il les envoya, selon Lockhart, à la _Convention_, avec une lettre

où il priait cette assemblée de les accepter comme un témoignage de

son admiration et de son estime. Le cadeau et l'envoi furent arrêtés à

la douane de Douvres[1182].

[Note 1182: Lockhart. _Life of Burns_, p. 228-29. Voir aussi

la lettre de M. Train dans l'édition de Burns, de Blackie,

tom. I, p. CCXIIII.]

Lockhart, qui fut avec persistance un tory étroit, condamne lourdement

cet acte de Burns, bien qu'il soit forcé de reconnaître que

l'Angleterre n'était pas alors en guerre avec la France, «mais,

dit-il, chacun sentait qu'elle ne tarderait pas à l'être[1182]».

Chambers, qui a étudié de plus près cette question et qui a pris la

peine de parcourir les journaux de l'époque, fait rentrer les faits

dans de plus justes proportions. Il remarque que la Convention

n'existait pas encore à la fin de Février 92; que, moins d'un mois

auparavant, Georges III avait ouvert le parlement dans des termes où

il se félicitait de la paix et de la prospérité du pays; que le trois

pour cent était à 96; que l'ambassadeur anglais ne fut rappelé qu'au

mois d'août; que la guerre ne fut déclarée qu'au mois de janvier

suivant, et qu'une démonstration de sympathie envers le gouvernement

français n'était nullement un acte d'hostilité contre le gouvernement

anglais. Bien plus, les journaux et l'opinion de la contrée étaient

favorables à la Révolution française, au point qu'à la fin de 1792,

une souscription était ouverte à Glascow «pour aider les Français à

continuer la guerre contre les princes émigrés et les pouvoirs

étrangers, par qui ils pourraient être attaqués», et le journal

annonçait que la souscription s'élevait déjà à 1200 livres

sterling[1183]. Il est possible cependant que, par suite des délais de

l'envoi et des lenteurs du trajet, les canons soient arrivés à Douvres

seulement vers la fin d'avril, quand la guerre avait éclaté entre la

France et l'Empereur; et que les autorités anglaises aient cru devoir

intercepter un envoi d'armes, fait par un particulier à une nation en

hostilité contre un souverain allié. C'était de la part de Burns un

acte original, mais nullement irrégulier, et il est peu probable qu'il

faille attribuer à cela les ennuis qui ne tardèrent pas à l'assaillir.

[Note 1183: R. Chambers, tom. III, p. 218-20.]

* * * * *

Ils devaient être causés par des actes, plus hardis et plus

significatifs en eux-mêmes, mais dont la gravité tint aussi au

changement qui s'était produit dans l'opinion publique et dans

l'attitude du gouvernement. La première avait été affectée par

l'emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la

seconde, par le sentiment réel ou feint de la contagion

révolutionnaire qui le menaçait. En effet, entre les premiers mois de

1792 et les derniers, des événements importants avaient eu lieu dans

le pays. C'est l'année qui est marquée par la naissance et le

développement des sociétés révolutionnaires anglaises et par une

puissante fermentation des esprits.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 55 / 67 段