au-dessus de l'endroit où cette rivière se jette dans le Solway-Frith.
Elle est dans une plaine ovale, qui s'étend dans un amphithéâtre de
collines boisées, derrière lesquelles se dressent plus au loin des
montagnes. Ses constructions en grès rougeâtre se marient heureusement
aux riches verdures dont elle est entourée et par endroits envahie. Un
grand nombre de châteaux et de maisons de campagne parsèment ses
alentours. Si l'on efface quelques améliorations; si l'on enlève
quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se représenter ce qu'elle
était au dernier siècle.
C'était une petite ville provinciale assez bien bâtie, pittoresquement
étalée le long de sa rivière, avec son vieux pont unique de neuf
arches «si large que deux carrosses peuvent y avancer de front[1146]».
Elle en était fière parce qu'il a été construit par Devorgilla, mère
de John Baliol, le fondateur de Baliol Collège à Oxford. Malgré qu'il
ait été fait de belle pierre, il commençait cependant à être décrépit;
on commençait à en bâtir un second, qui fut inauguré en 1795[1147].
Elle comptait environ cinq mille âmes, et elle avait un air d'aisance
et de propreté que tous les voyageurs ne manquaient pas de remarquer.
«Nous arrivons à Dumfries, dit Pennant, ville élégante et bien
bâtie[1148].»
[Note 1146: _A tour through the Island of Great Britain,
originally begun by the celebrated Daniel de Foe_, etc.,
tom. IV, p. 103.]
[Note 1147: _The Visitor's Guide to Dumfries_, by W. Mac
Dowall, p. 60--et _History of Dumfries_, par le même, p.
583.]
[Note 1148: Pennant. _First Tour in Scotland Performed in
the year 1769._]
C'est qu'elle était vivante. Comme elle est située à l'endroit où la
Nith commence à être navigable, elle avait son mouvement de navires.
Les chemins de fer, en permettant de transporter facilement par tout
le pays, les arrivages des contrées étrangères, ne les avaient pas
encore centralisés dans quelques immenses métropoles de débarquement.
Il fallait amener les denrées et les matériaux d'outre-mer le plus
près des endroits où ils devaient être employés. Les arrivées se
reparaissaient le long des côtes; les petits ports d'embouchure
desservaient pour l'entrée et la sortie toute la région environnante.
Oisifs et délaissés aujourd'hui, ils avaient alors leur activité.
Dumfries avait la sienne. Il lui venait des navires d'Amérique, des
Antilles, non pas en grand nombre, mais suffisants pour entretenir un
peu de trafic. Elle avait, en outre, une fois par semaine, un
important marché de bestiaux. «Ses marchés hebdomadaires de bétail
noir sont d'un grand avantage»[1149], dit Pennant. Pendant longtemps
il avait eu lieu le lundi. En 1659, pour empêcher le scandale d'y
amener les bêtes le jour du sabbat, un acte du Parlement l'avait
transféré au mercredi. Il y descendait surtout le bétail de Galloway,
qui partait ensuite pour le Sud. Ce jour attirait une grande affluence
de monde. «Arrivés à Dumfries, vers neuf heures, dit Dorothée
Wordsworth, jour de marché, rencontré des foules de gens sur la
route.... Nous fûmes heureux de quitter Dumfries, ce qui n'est guère
un endroit agréable pour ceux qui n'aiment pas le bruit d'une ville,
qui semble prospérer et devenir riche[1150].»
[Note 1149: Pennant. _First Tour in Scotland_, 1769.]
[Note 1150: _Recollections of a Tour made in Scotland_,
première semaine.]
Ce n'était là qu'une partie de l'animation de Dumfries. Elle était en
même temps une ville de plaisance et de plaisir. C'était la seule cité
importante dans ce parage, et, en vertu du titre qui fait la royauté
des borgnes, elle s'appelait «la reine du sud». C'était un lieu de
résidence d'hiver pour la noblesse des environs. Il y avait des
courses en octobre. Les clubs de chasseurs à courre, qu'on nomme des
_Hunts_, s'y donnaient rendez-vous. Le _Caledonian Hunt_ lui-même y
venait d'Édimbourg. C'était une époque de chasses, de courses, de
banquets, de bals, d'assemblées, de représentations théâtrales, de
fêtes de tous genres et plantureuses. «Outre les banquets quotidiens
dans les hôtels, le _Caledonian Hunt_ et le _Dumfries Hunt_ ont donné
chacun un bal et un souper qui, pour le nombre et le rang distingué
des invités, la splendeur des toilettes, l'élégance et la somptuosité
de la réception, la richesse et les variétés des vins ont surpassé
tout ce qu'on a jamais vu en ce genre.[1151]» Un voyageur, R. Heron, a
conservé l'aspect de ces semaines de réjouissance dans un tableau
plein de mouvement. «En ces occasions, tous les hôtels et les auberges
regorgeaient de monde. Dans la matinée, les rues n'offraient qu'une
scène affairée de coiffeurs, d'apprenties modistes, de grooms, de
valets, de voitures, allant, se pressant de toutes parts. Dans
l'après-midi, tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres,
maîtres et domestiques, était dehors à suivre les chiens ou à regarder
les courses. Quand la foule rentrait, on s'occupait avec le même
affairement et la même animation ardente des intérêts de l'appétit. La
bouteille, la chanson, la danse et la table à cartes occupaient la
soirée, et donnaient au commerce social le pouvoir de retenir et de
charmer jusqu'au retour du matin. Dumfries, par elle-même, ne pouvait
offrir assez d'artisans de plaisir pour une si grande occasion. Il y
arrivait des domestiques, des entremetteurs, des porteurs de chaises,
des coiffeurs, des dames, les prêtres et les prêtresses de tous les
séjours favoris où le Plaisir tient sa cour.... Naturellement les
personnes gaies d'un sexe attiraient les personnes gaies et élégantes
de l'autre[1152]». C'était donc une ville de dissipation. «C'est
peut-être, disait encore Heron, une ville de plus de gaieté et
d'élégance que n'importe quelle autre ville de même grandeur en
Écosse[1152]». Il semble que Dumfries, par suite de son voisinage de
la frontière, ressemblait davantage à une ville anglaise. La morosité
presbytérienne y était tenue en échec par toutes ces distractions. Il
y faisait meilleur vivre qu'en beaucoup d'autres endroits. C'était
bien l'avis de Smollett: «Nous poursuivîmes notre voyage jusqu'à
Dumfries, ville de commerce très élégante, près de la frontière
anglaise. Nous y trouvâmes une abondance de bonnes provisions et
d'excellent vin, à des prix très raisonnables, et une installation
aussi bonne à tous égards que dans n'importe quelle partie du sud de
l'Angleterre. Si j'étais confiné en Écosse a perpétuité, je choisirais
Dumfries pour ma place de résidence.[1153]
[Note 1151: Extrait du _Dumfries Journal_ du 30 oct. 1792,
donné par Mac Dowall. _History of Dumfries_, p. 583.]
[Note 1152: _Observations made in a journey through the
Western Counties of Scotland by R. Heron, 1792_, cité par
Mac Dowall, p. 589.]
[Note 1153: Smollett, _Humphry Clinker_. Lettre de J.
Melford, Sept. 12.]
Entre ces moments de fièvre, Dumfries retombait dans l'oisiveté et la
torpeur des petites villes, surtout à une époque de rares et lentes
communications. Ce désoeuvrement n'était coupé que par la routine des
fréquentations et des conversations de tavernes. Chambers, qui avait
connu cette vie, en fait le tableau suivant; c'est le pendant de celui
qui précède. «Le fléau des villes de province est la paresse partielle
ou complète d'une grande partie des habitants. Il y a toujours un
noyau de personnes qui vivent de leurs rentes, et un nombre plus
considérable de commerçants à qui leur boutique ne prend pas la moitié
de leur temps. Jusqu'à une période très récente, la dissipation, plus
ou moins intense, était la règle et non l'exception parmi ces
hommes-là, et, à Dumfries, il y a soixante ans, cette règle était en
vigueur. En ce temps-là, les plaisirs de taverne étaient en vogue
parmi des personnes qui, aujourd'hui, ne rentrent pas dans un endroit
public de plaisir une fois par an. Le monotone gaspillage de vitalité
et d'énergie dans ces réunions boissonnantes du soir était déplorable.
Des toasts insipides, des railleries mesquines, du bavardage vide sur
des incidents futiles, des discussions interminables sur des petites
questions de faits, là où un almanach ou un dictionnaire auraient
tranché la question, tout cela relevé par une chanson quand on pouvait
en avoir une, formait le fond de la vie conviviale telle que je me
rappelle l'avoir vue dans ces villes, pendant ma jeunesse. C'était une
vie sans progrès, ni profit, ni la moindre lueur d'une tendance vers
l'élévation morale[1154].»
[Note 1154: R. Chambers, tom. III, p. 203.]
Tel était le milieu, bruyant ou torpide, mais toujours également
grossier dans lequel Burns était transporté. C'était un séjour
dangereux pour lui. Le plus évident péril était que cette ville de
plaisirs fourmillait d'entraînements de tout genre auxquels il ne
saurait pas résister. Un second était qu'il allait se trouver en
contact avec l'aristocratie d'argent ou de naissance, dans les moments
où elle déploie son luxe le plus offensant, et dans les jeux où elle
fait parade de brutalité. Lui, si susceptible vis-à-vis de la
véritable aristocratie du talent, devait se heurter à ce faste avec
une sorte d'irritation. Les sentiments démocratiques latents en lui
allaient en être excités. Il serait poussé à prendre une attitude
irritée et agressive contre la société. Ce n'est pas que ces
sentiments ne fussent naturels, ni même qu'ils fussent injustes. Mais
la poésie ne vit pas bien de rancunes.
* * * * *
L'installation à Dumfries fut triste. L'appartement qu'ils occupaient
était au premier étage d'une petite maison sise dans une des venelles
qui descendent vers la rivière. Il consistait en trois étroites
pièces, chacune avec une fenêtre sur la rue, et peut-être une cuisine
en marteau. La chambre du milieu, environ de la grandeur d'une alcôve,
était le seul endroit où Burns pouvait se retirer pour travailler.
Au-dessous, au rez-de-chaussée, se trouvait le bureau du timbre, dont
le distributeur, John Syme, était un ami de Burns; au-dessus habitait
un honnête forgeron[1155]. Ce dut être, comme le remarque très bien
Chambers, un dur changement pour la famille[1156]. Au lieu du logement
primitif mais spacieux d'Ellisland, de la porte toujours ouverte par
où les enfants vont jouer dehors, il fallait se loger au haut d'un
escalier sombre, s'entasser dans quelques pièces étriquées, garder les
enfants à la maison. Au lieu de l'abondance fruste des produits d'une
ferme, il fallait acheter le pain, le lait, le beurre que les bonnes
vaches fournissaient copieusement. Tous devaient ressentir cette
sensation de gêne et presque d'oppression physique, qu'éprouvent les
campagnards quand ils viennent demeurer à la ville.
[Note 1155: R. Chambers, tom. III, p. 259-60.]
[Note 1156: Id., p. 202.]
Pour Burns, la tristesse allait encore plus avant. Il sentait tout ce
qu'il venait d'abandonner sans retour; son âme en était indiciblement
affligée. Il entrait avec découragement dans cette vie mesquine et
subordonnée de commis et de fonctionnaire. Il semble que, dès son
arrivée, il ait demandé à la boisson l'oubli ou l'étourdissement. La
première lettre qu'il ait écrite de Dumfries est lamentable.
Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade?
Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pénitence, du regret, du
remords, de la migraine, de la nausée et de tous les autres
chiens d'enfer acharnés après un pauvre malheureux qui a été
coupable du péché d'ivresse;--pouvez-vous dire des mots calmants
à une âme troublée?
_Misérable perdu_[1157] que je suis! J'ai essayé, tout ce qui
d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis
ici, comme un monument de la vengeance réservée aux méchants; me
voici comptant chaque tic-tac de l'horloge, pendant que
lentement, lentement, elle compte ces fainéantes coquines
d'heures qui (maudites soient-elles!) s'étendent devant moi,
chacune derrière sa voisine et chacune avec un fardeau d'angoisse
sur le dos pour le déverser sur ma tête désignée. Et il n'y a
personne pour me prendre eu pitié; ma femme me gourmande, mon
métier me harasse et mes péchés viennent me regarder en plein
visage, chacun d'eux racontant une histoire plus amère que son
compagnon! Quand je vous dis que même (ici il y avait
probablement un mot grossier qui a été supprimé) a perdu son
pouvoir de me distraire, vous devinez quelque chose de l'enfer
que j'ai en moi et tout autour de moi[1158].
[Note 1157: En français.]
[Note 1158: _To Rob Ainslie_, Dec. 1791.]
Cette lettre terrible est le prélude qui convient au dernier acte de
cette destinée qui s'en va vers le pire. Entre ce moment-là et celui
qui arrêtera sous son sceau funèbre toutes les agitations de ce coeur,
quatre années et demi s'étendent. Années sans clartés, années de
détresse, de désespoir, de débâcle, années de dilapidation physique,
et, puisqu'il faut dire le mot, de déchéance morale. Toutes les
tristesses d'une vie qui, au sommet de la colline, n'a pas su choisir,
et qui descend vers son terme par les versants mauvais.
I.
FIN DE L'ÉPISODE DE CLARINDA.
Quelques semaines après l'arrivée de Burns à Dumfries, Clarinda rentra
dans sa vie, pour un peu de temps, d'une façon inattendue. Il reçut
d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu était cruel.
C'était une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la
Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le passé, et qui, par une
voie détournée, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait
avec une amertume ironique qui perçait à travers la froideur affectée
de la forme.
Je prends la liberté de vous adresser quelques lignes, en faveur
de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute
apparence, est en ce moment mourante. Obligée, par tous les
symptômes d'un dépérissement rapide, de quitter son service,
elle a pris une chambre dépourvue des objets de nécessité
commune; sans personne qui la soigne et la pleure. Dans des
circonstances si affligeantes, vers qui peut-elle se tourner plus
naturellement, pour implorer un peu d'aide, que vers le père de
son enfant, vers l'homme pour l'amour de qui elle a souffert
mainte nuit triste et anxieuse, séparée du monde, sans autre
compagnon que le Péché et la Solitude? Vous avez maintenant une
occasion de prouver que vous possédez réellement ces beaux
sentiments que vous avez dépeints de façon à acquérir la juste
admiration de votre pays. Je suis convaincue que je n'ai besoin
de rien ajouter de plus pour vous persuader d'agir comme toutes
les considérations d'humanité et de gratitude doivent le dicter.
Je vous fais, Monsieur, mes sincères souhaits[1159].
[Note 1159: _To Robert Burns_, Nov. 1791.]
C'était là un de ces péchés qui sortaient du passé pour venir le
regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus
amère que son voisin. Il répondit à Clarinda que «l'histoire de la
détresse de cette pauvre fille faisait pleurer du sang à son coeur».
Il la priait d'envoyer à la mourante quelques secours, en attendant
qu'il arrivât lui-même à Édimbourg où il devait aller pour affaires
avec Creech. «Je n'aurai pas été deux heures dans la ville, que
j'aurai vu la pauvre fille et essayé ce qu'on peut faire pour la
soulager. Il y a longtemps que j'aurais pris mon fils avec moi, mais
elle n'a jamais voulu y consentir». Il ajoutait qu'il irait voir
Clarinda pour lui rembourser les avances qu'elle aurait faites[1160].
[Note 1160: _To Mrs Mac Lehose_, 23rd Nov. 1791.]
Au moment où Burns lui annonçait sa prochaine arrivée à Édimbourg,
Clarinda se trouvait justement à une crise importante de sa vie. Elle
avait pris la résolution d'aller aux Indes occidentales rejoindre son
mari. Au mois d'août 1790, elle avait perdu le plus jeune de ses fils;
il ne lui en restait plus qu'un, dont l'éducation la tourmentait, car
ses ressources étaient faibles[1161]. Au mois d'août 1791, elle avait
été surprise de recevoir une lettre de son mari, où il la chargeait de
faire donner à leur fils la meilleure éducation, et où il l'invitait à
venir le retrouver à la Jamaïque. Il ajoutait que, si elle s'y
refusait, il donnerait aussitôt des ordres pour que son garçon fût
envoyé à ses correspondants à Londres et reçût le reste de son
éducation à l'École de Westminster ou au collège de l'Eton. C'était la
séparation de la mère et de l'enfant[1162]. La pauvre Clarinda hésita.
Son hésitation était naturelle. Il lui en coûtait d'aller reprendre,
au bout du monde, la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas.
D'un autre côté, l'éducation de son fils dépendait de la bonne volonté
du père; si une réconciliation se faisait, c'était l'enfant qui en
profiterait. «Si je pars, j'ai la terreur de la mer et celle non
moindre du climat; par dessus tout, l'horreur de retomber dans la
misère, au milieu d'étrangers, et presque sans remède. Si je refuse,
je dois dire à mon seul enfant (en qui toutes mes affections et mes
espérances sont entièrement concentrées) adieu pour toujours; lutter
seule et sans protection contre la pauvreté et la censure du
monde[1163]». Elle espérait toutefois que le caractère jaloux de son
mari était calmé par une plus grande connaissance du monde; elle
disait, non sans mélancolie, «que le temps et ses malheurs, en
altérant sa personne et sa vivacité, rendaient moins probable qu'elle
serait exposée à ses soupçons[1163]». Elle prit finalement la
résolution d'aller à la Jamaïque. Il est vraisemblable que, en dehors
des considérations qu'elle exposait à ses amis, d'autres sentiments
plus secrets avaient préparé son esprit à ce rapprochement. L'amour et
l'abandon de Burns devaient y être pour quelque chose. Cet amour, en
portant atteinte aux amitiés qui l'entouraient, l'avait plus isolée;
cet abandon, avec sa dure leçon, l'avait assagie. Il n'est pas rare
que l'amant, en tuant les illusions dans le coeur d'une femme, enlève
l'obstacle qui empêchait celle-ci de vivre tranquillement avec son
mari. La chute du rêve qui souvent éloigne les femmes de la réalité,
les y ramène; les déceptions les réconcilient avec leur vie; elles la
recommencent ayant perdu les prétentions qui la leur faisaient
paraître odieuse; elles finissent par y prendre goût et y trouver
quelque douceur. Il se produisait quelque chose de cet accommodement
dans la nature pratique de Clarinda. Cette phrase-ci n'en a-t-elle pas
le ton résigné: «Ceci me semble le choix préférable; c'est sûrement le
sentier du devoir et, par conséquent, je puis espérer que la
bénédiction de Dieu accompagnera mes efforts pour être heureuse avec
celui qui a été l'époux de mon choix et le père de mes enfants?[1164]».
Au mois d'octobre 1791, un peu avant la lettre à Burns, elle avait
répondu à son mari qu'elle irait le rejoindre. Mais le navire qui devait
l'emmener ne partait qu'au printemps[1165]. Elle était donc au moment
des adieux quand Burns lui annonça qu'il allait arriver à Édimbourg.
Elle ne put obtenir de son propre coeur le refus de le voir.
[Note 1161: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p.
30-31.]
[Note 1162: _Id._, p. 81.]
[Note 1163: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p.
34.]
[Note 1164: _Id._, p. 35.]
[Note 1165: _Id._, p. 38.]
Le 29 novembre 1791, pour la dernière fois de sa vie, Burns alla à
Édimbourg, et les deux amants se retrouvèrent. Près de quatre années
s'étaient écoulées depuis leur séparation, pendant lesquelles
l'affection de Clarinda n'avait cessé d'errer autour de l'ingrat. Il
avait vieilli: les fatigues et les excès avaient fatigué ses traits.
Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis émue de lui, il
sembla à sa maîtresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois
anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui
savent rendre irrésistibles les excuses et charment les jalousies.
Tout fut oublié jusqu'aux paroles amères qu'elle lui avait écrites.
N'étaient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne
passion, si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble
que la volonté de Clarinda en fut troublée et vaincue. Les coeurs
longtemps sevrés de la tendresse qu'ils portent en eux et privés
d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de
vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette détresse s'assouvit de
cette plénitude. Ils se précipitent vers leur rêve, avec un oubli et
par suite avec un don entier d'eux-mêmes, et les dernières
consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de
ces surprises. Les deux amants restèrent ensemble une semaine, pendant
laquelle ils se virent en secret.
Ô mai, ton matin jamais ne fut si doux
Que la sombre nuit de décembre,
Car étincelant était le vin rosé
Et secrète était la chambre,
Et chère était celle que je n'ose nommer
Mais dont toujours je me souviendrai[1166].
[Note 1166: _O May, thy morn was ne'er sae sweet._]
Ce fut une semaine de bonheur âpre et poignant, comme celui qu'on
goûte à la veille des séparations, où deux coeurs sentent combien ils
tiennent l'un à l'autre, par leur déchirement même. Ils s'efforcent de
ramasser toutes les dernières joies mais prennent du même coup le
commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de délices navrées.
La séparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda étaient
sincères, quoique peut-être elle en eût versé de plus amères encore
aux heures de son délaissement. Celles de Burns l'étaient aussi. Sa
faculté d'éprouver des sentiments passagers, avec autant de violence
que s'ils étaient durables, était surexcitée. Dans le moment, il
souffrit peut-être autant que la pauvre femme. De cet arrachement
sortit une admirable pièce, simple et émouvante comme ces paroles
d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de
sanglots.
Un tendre baiser et nous nous séparons;
Un adieu et puis c'est pour toujours!
Je boirai à toi, avec les larmes de mon coeur,
Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots!
Qui peut dire que la Fortune l'afflige
Tant qu'elle lui laisse l'étoile de l'espérance?
Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'éclaire;
Le sombre désespoir m'enveloppe tout autour.
Je ne blâmerai jamais ma faiblesse et mon amour,
Rien ne pouvait résister à ma Nancy;
Rien que la voir c'était l'aimer,
N'aimer qu'elle et l'aimer à toujours.
Si nous n'avions jamais aimé si passionnément,
Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,
Si nous ne nous étions jamais vus ou jamais quittés,
Nous n'aurions jamais eu nos coeurs brisés.
Adieu donc, toi la première et la plus belle!
Adieu donc, toi la meilleure et la plus chère!
À toi soient toutes les joies, tous les trésors,
La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir!
Un tendre baiser et nous nous séparons!
Un adieu, hélas! et c'est pour toujours!
Je boirai a toi dans les larmes de mon coeur!
Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167]
[Note 1167: _Parting song to Clarinda._]
Avec ces désespoirs, les deux amants s'arrachèrent aux bras l'un de
l'autre. Burns rentra à Dumfries, dans le calme de sa maison et la
routine de sa vie. Il resta quelque temps troublé de ces émotions. Dès
le 15 du mois de décembre, on voit qu'il avait déjà écrit six lettres
à Clarinda; presque une par jour[1168]. Ces lettres, comme la plupart
de celles de cette époque, ont été perdues ou détruites. Son coeur
s'en retournait à Édimbourg. Tantôt il voyait arriver le navire qui
allait emporter son amie.
[Note 1168: _To Mrs Mac Lehose_, 15th Dec. 1791.]
Voici l'heure, le navire arrive!
Ma bien-aimée Nancy, ô adieu!
Séparé de toi, puis-je survivre?
De toi que j'ai si bien aimée?
Sans fin et profonde sera ma douleur;
Je ne verrai pas un rayon d'espoir,
Sinon cette précieuse et chère croyance
Que tu te souviendras toujours de moi.
Le long du rivage solitaire,
Où les rapides oiseaux de mer crient autour de moi,
Par-delà les flots roulants, bondissants, mugissants,
Je tournerai vers l'ouest mon oeil pensif.
Heureux bosquets indiens, dirai-je,
Où est le sentier de ma Nancy!
Tandis qu'à travers vos parfums, elle passe,
Ô dites-moi, songe-t-elle à moi?
Tantôt il saluait le mois dont le retour lui rappellera la scène des
adieux.
Une fois de plus, je te salue, ô funèbre décembre,
Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci;
Triste était l'adieu que tu me rappelles,
L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.