écossaise? Sa correspondance était devenue très étendue. Il y mettait
beaucoup de soin. Elle prenait parfois le ton et l'importance de
véritables consultations, de critique, car de tous côtés on lui
soumettait des poèmes, on lui demandait son avis.
Mais surtout sa production poétique demeure légère et vive. Il y avait
en lui une alouette qui chantait bien au-dessus des sillons, des
soucis et des souillures. Cependant sa direction poétique, pendant un
instant, courut des dangers, et, sur quelques points, subit des
modifications dont il convient de signaler les causes et la portée.
Édimbourg faillit avoir sur lui une aussi pernicieuse influence au
point de vue littéraire qu'au point de vue moral. Ce long contact avec
des esprits abstraits et généralisateurs, avec des oeuvres distinguées
mais presque toutes froides et correctes, purs efforts d'intelligence
dépouillée d'imagination et de passion, semble lui avoir fait
concevoir un idéal littéraire situé à l'opposé de celui
qu'impliquaient ses premières productions. Lui qui était si original,
si concret, et qui n'avait eu d'autre maître que l'observation directe
et la nature, il fut gagné et comme intimidé, par le bel appareil
régulier et classique en faveur dans cette société de professeurs et
de théologiens. Il se sentait porté vers l'imitation de ces
ordonnances méthodiques.
D'autre part, il était éloigné de sa première manière par des
considérations un peu futiles. Son éblouissant succès avait fait
naître une quantité d'imitations inférieures. Il n'était rimeur de
bourgade ou de village qui ne se mît en tête qu'il était un Burns. Ce
fut probablement pour beaucoup d'eux leur plus bel effort
d'imagination. De toutes parts, des listes de souscription circulaient
annonçant des poèmes en dialecte écossais: il s'était imaginé que ce
nom était en discrédit auprès du public.
Mon succès a encouragé un tel banc de mauvais fretin, de
monstres, à se produire devant l'attention publique sous le titre
de poètes écossais, que le seul terme de poésie écossaise touche
au ridicule[1126].
[Note 1126: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]
Il en était tellement convaincu qu'il conseillait aux amis d'un pauvre
poète écossais nommé Mylne, qui avaient entrepris de publier ses
oeuvres, d'éviter de donner des poèmes en dialecte écossais.
Mon succès, où il entrait peut-être autant d'accident que de
mérite, a amené une inondation de sottise sous le nom de Poésie
écossaise. Les listes de souscription pour des poèmes écossais
ont tellement assommé et ne cessent journellement de tant
assommer le public, que le nom est en danger de mépris. Pour ces
raisons, s'il est opportun de publier quelques-uns des poèmes de
M. Mylne dans un magazine, ce ne doit pas, dans mon opinion, être
un poème écossais[1127].
[Note 1127: _To the Rev. Peter Carfrae_, March 6th 1790.]
Il répudiait presque ce qui l'avait fait célèbre. Il y a là sans doute
une explication partielle de son éloignement momentané de la poésie de
son premier volume. Il oubliait qu'un artiste crée souvent le goût
public, et que c'était lui-même qui avait enfanté cette passion pour
la poésie écossaise dont il trouvait qu'on abusait maintenant.
C'était en lui une autre idée fausse, provenant des mêmes parages, que
s'il donnait des oeuvres analogues à ses premières, elles seraient
moins bien reçues.
Je sais bien que, lors même que je donnerais au monde des oeuvres
supérieures à mes premiers ouvrages, si elles étaient du même
genre que ceux-là, la comparaison des deux accueils me
mortifierait[1128].
[Note 1128: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]
Il était certain qu'un nouveau volume de poèmes par Burns ne
produirait plus, ne pouvait plus produire le coup d'étonnement du
premier, et que l'acclamation, qui avait salué la publication de
Kilmarnock, ne se renouvellerait pas. C'était cependant là, il faut le
dire, une préoccupation infime, indigne du poète. Il ne s'occupait pas
de la réception que le public ferait à ses vers, le jour où il
écrivait ses strophes à _la Souris_, ou la _Sainte Foire_, ou la
_Vision_. Il écrivait pour lui-même, par besoin d'exprimer un
sentiment; ces jours-là il avait vécu, si on peut le dire, des heures
d'admirable égoïsme. Ce souci du public est un des dangers du succès.
Ce qu'on risque de perdre gêne la production.
Enfin, il était impossible que les changements moraux et
intellectuels, produits par l'entrée dans l'âge mûr, n'eussent point
de retentissement dans sa production. Là était peut-être le danger le
plus réel, parce qu'il tenait à l'être lui-même. Burns pénétrait dans
une période de vie moins spontanée, plus réfléchie, où l'on ressent
moins, où l'on examine et analyse davantage. Il laissait moins
travailler en lui l'inconscient. Cette belle production de Mauchline,
si rapide qu'il l'oubliait presque, tendait à faire place à un labeur
plus méthodique, à une préparation, à une possession plus consciente
des moyens. Lui qui devait dire avec justesse de lui-même: «J'ai, deux
ou trois fois dans ma vie, composé par volonté plutôt que par
impulsion, mais je n'ai jamais réussi à faire rien de bon[1129]», il
parlait de travail, d'application.
[Note 1129: _To Alex. Cunningham_, 11th March 1791.]
Je n'ai pas grande foi dans les prétentions vaniteuses à une
justesse par intuition et à une élégance sans travail. Les
matériaux frustes du talent d'écrire sont certainement le don du
génie, mais je crois aussi fermement que l'habileté est due à
l'effort réuni du travail, de l'attention et d'essais
répétés[1130].
[Note 1130: _To the Hon. Henry Erskine_, 22nd Jan. 1789.]
Le caractère et l'emploi de poète étaient jadis mon plaisir, mais
ils sont maintenant mon orgueil. Je sais qu'une grande part de
mon éclat de naguère était dû à la singularité de ma situation et
à un honorable préjugé des Écossais; mais, malgré tout, comme je
l'ai dit dans la préface de ma première édition, je me considère
comme tenant de la nature quelques prétentions au titre de poète.
Je ne doute pas que le don, l'aptitude à apprendre le métier des
muses ne soit un présent de celui qui «forme les secrets
penchants de l'âme», mais je crois tout aussi fermement que
_l'excellence_ dans la profession est le fruit de l'activité, du
travail, de l'attention, de la peine. Du moins je suis résolu à
soumettre ma doctrine à l'épreuve de l'expérience. Je diffère une
seconde apparition imprimée jusqu'à un jour très lointain, un
jour qui peut ne jamais arriver. Mais je suis déterminé à
poursuivre la poésie de toute ma vigueur[1131].
[Note 1131: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.]
Ces considérations sont justes. Il n'y a rien à y reprendre, sinon
qu'elles indiquent un état d'esprit plus critique, l'introduction de
plus de sang-froid dans le travail, une façon plus raisonnée et plus
volontaire de produire.
Toutes ces choses conspiraient à éloigner Burns de sa manière native
et naturelle; elles le poussaient à l'imitation anglaise. Si, du
moins, il s'était tourné vers les fruits récents. Déjà, depuis dix
ans, Cowper avait émancipé la poésie, reconquis le naturel, donné des
modèles délicieux de sincérité dans le sentiment et de liberté dans le
vers. Burns le connaissait et c'est même un trait assez touchant que
ce grand poète hésitant, faute de quelques shellings, à acheter les
oeuvres du poète anglais. «J'oublie le prix des poèmes de Cowper, mais
je crois qu'il faut que je les aie[1132].» À la rigueur, il aurait pu
trouver de ce côté une forme souple, compatible avec son génie. Mais
c'était un provincial. Il retardait et de presque un demi-siècle. On
est étonné de le voir, passant par-dessus les efforts de Goldsmith et
de Gray, remonter jusqu'à Pope, jusqu'à ce qu'il y a de plus
froidement, de plus ingénieusement compassé dans la littérature
anglaise. Naturellement cette imitation entraînait l'abandon de son
dialecte natal, si savoureux, si preste, si pittoresque et plein
d'effets inattendus. Il lui faut écrire en anglais pur, en anglais
classique du XVIIIe siècle, pas celui de Fielding ou de Smollett, mais
l'anglais le plus roide, le plus symétrique, le plus factice. Il lui
faut aller tout droit aux défauts exactement opposés aux qualités
qu'il possédait. On découvre là tout un nid de pièces dans le plus pur
goût de 1740: _Épître à Robert Graham_, _Sappho Rediviva_, l'_Esquisse
en vers_ dédiée à Fox, les _Prologues_ pour le théâtre de Dumfries,
l'_Épître d'Ésope à Maria_, et jusqu'à un sonnet et une _Ode sur le
Bill de Régence_, à propos de la maladie du roi. «J'ai fini une pièce
dans la manière des _Épîtres morales_, de Pope», disait-il en parlant
de son épître à Robert Graham[1133]. Il avait l'intention d'en écrire
d'autres. «La pièce adressée à M. Graham est mon premier essai dans ce
genre épistolaire et didactique[1134]». Et encore: «J'ai récemment,
c'est-à-dire depuis que la moisson a commencé, écrit un poème non pas
en imitation mais dans la manière des Épîtres morales de Pope. Ce
n'est qu'un court essai, juste pour essayer la force des ailes de ma
muse dans cette direction[1135]». Imagine-t-on l'auteur des épîtres de
Mossgiel, ces petits chefs-d'oeuvre bondissants de vivacité, de vie et
de fantaisie, s'emprisonnant dans les roides brancards du lent et
pompeux carrosse de Pope? Cette aberration menaçait de pénétrer bien
loin et de gâter ses inspirations les plus intéressantes. Il avait
projeté un poème autobiographique intitulé _The Poet's Progress_. On
se représente sans peine quelle admirable confession, quel récit
touchant, audacieux et comique, quel tableau de la vie écossaise,
quelle galerie de portraits d'hommes et de femmes, eût été ce poème
écrit comme ses premières oeuvres. C'eût été un livre unique, plus
curieux encore peut-être et à coup sûr plus varié que le _Prélude_ de
Wordsworth. Malheureusement il s'était mis dans l'esprit de l'écrire
dans le même style que l'_Épître_ à Robert Graham. «Ce poème est une
espèce de composition nouvelle pour moi, mais je n'ai pas l'intention
que ce soit mon dernier essai de ce genre, comme vous le verrez par le
_Poet's Progress_. Ces fragments, si mon projet réussit, ne sont
qu'une petite partie du tout projeté. Ce sera, dans ma pensée,
l'oeuvre de mes plus grands efforts mûris par les années[1136]». On a
quelques fragments de ce poème. Ce sont principalement deux portraits
de Creech et de Smellie. Ils ressemblent aux portraits semés dans les
oeuvres satiriques de Dryden et de Pope. Hormis l'intérêt
biographique, on regrette peu que ce poème n'ait pas été achevé.
[Note 1132: _To Peter Hill_, 18th July 1788.]
[Note 1133: _To Dr Blacklock_, 15th Nov. 1788.]
[Note 1134: _To the Hon. Henry Erskine_, 22nd Jan. 1789.]
[Note 1135: _To Miss Chalmers_, 16th Sept. 1788.]
[Note 1136: _To Dugald Stewart_, 20th Jan. 1789.]
Outre ces imitations de poésie didactique, il y a, de ci de là, des
traces d'autres influences purement littéraires: ses lignes sur
l'_Hermitage de Friar's Carse_ se rattachent à l'_Hermite_ de Parnell,
à l'_Edwin et Angelina_ de Goldsmith, et aux vers sur l'_Hermite_ de
Beattie. Ses strophes au _Hibou_ tiennent de la même origine. Dans
bien des pièces, où l'on trouve des ruines, des apparitions
fantastiques, des décors démodés, on sent le faux romantisme du XVIIIe
siècle, et cela contraste avec le vigoureux réalisme de ses premières
oeuvres. Parfois il pousse des tentatives assez hardies dans d'autres
directions: ses vers sur _Les ruines de l'abbaye de Lincluden vues le
soir_, ne sont pas déjà si loin du célèbre morceau de Walter Scott sur
les ruines de l'abbaye de Melrose.
Il y eut donc un moment où son génie hésita entre deux directions et
où l'on aurait pu craindre qu'il ne prît une fausse voie.
Sans doute, il était trop foncièrement sincère pour s'accommoder
longtemps de cette contrainte. Sa personnalité était trop forte pour
que la condition subalterne qu'impliqué l'imitation fût durable. Un
jour ou l'autre cette écorce devait craquer et tomber. C'est ce qui
arriva en effet. Cependant il conserva de cette crise un emploi plus
fréquent de l'anglais pur. Beaucoup de ses pièces qui, pour
l'inspiration, le sujet, les images, sont écossaises et se rapprochent
de ses anciennes productions, sont écrites en langue littéraire. De ce
nombre sont: la _Lamentation de Marie, reine d'Écosse_; l'_Élégie sur
miss Burnet_, la charmante fille de lord Monboddo morte de phthisie,
la _Lamentation_ sur son protecteur James Glencairn, ses vers à _Marie
dans le ciel_. Son maniement de l'anglais est parfait et quelques-uns
de ses morceaux sont des chefs-d'oeuvre. Cependant si l'on veut voir
ce que sa pensée perd quelquefois à abandonner sa langue natale, on
peut comparer sa pièce sur _Un Lièvre blessé_, écrite en anglais, avec
la pièce _À la Souris_. Malgré la beauté de certaines strophes de la
première, il y a plus d'accent et de détail de vie dans la seconde.
Heureusement une circonstance le maintint dans l'emploi de sa langue
maternelle. Pendant son séjour à Édimbourg, il avait fait la
connaissance d'un graveur nommé James Johnson. Celui-ci avait formé le
projet de publier une collection des chansons écossaises, en y
joignant les airs avec accompagnement sur le piano. Burns, dévoué à
l'ancienne poésie de son pays, lui promit son aide, soit pour réunir
les chansons, soit pour les modifier de façon à les rendre
présentables, soit pour en fournir de lui-même. Il se passionna pour
cette entreprise et s'y donna tout entier, à ce point que le recueil
de Johnson, dont les volumes paraissaient à intervalles éloignés, ne
comprend pas moins de 180 chansons composées ou retouchées par lui.
Jamais--et c'était une des formes les plus fières de son
désintéressement--il ne voulut entendre parler de rémunération
pécuniaire. Il se contenta de demander quelques exemplaires de chaque
volume pour offrir à ses amis. Pendant son séjour à Ellisland, il est
à chaque instant occupé à envoyer des chansons à Johnson. Elles
comprennent quelques-unes de ses plus fameuses: _Le Temps jadis_,
_John Andersen_, _Eppie Adair_, tout un groupe de chansons
patriotiques et historiques comme la _Bataille de Sherramuir_, les
_Hauteurs de Killiecrankie_, et une quantité considérable de chansons
populaires, familières, narquoises, moitié comiques, moitié
attendries, où il versa désormais, par gouttelettes, son humour et son
observation de la vie. Cette contribution au recueil de Johnson marque
un changement complet dans la production de Burns. On a vu que le
volume de Kilmarnock ne comprenait, pour ainsi dire, que de petits
poèmes populaires et pas de chansons. Désormais, Burns n'écrira plus
guère que des chansons; elles seront presque exclusivement le produit
de la seconde moitié de sa vie.
Il y eut pourtant à Ellisland, une exception, un moment qui rappelle
ceux de Mossgiel, qui, en réalité, est un des moments de Mossgiel vécu
en arrière. Ce fut celui où il composa son inimitable _Tam de
Shanter_, son plus puissant éclat de rire, son chef-d'oeuvre au gré de
tant de bons juges. C'était dans l'automne de 1790. Il passa une
partie de la journée à se promener de long en large sur son sentier
favori au bord de la rivière. Sa femme l'observait de loin: il
gesticulait, il semblait se murmurer des paroles, il était pris par
instants d'accès de fou rire[1137]. Il rentra le soir avec son
étonnant poème, mais en réalité il venait de revivre une de ses
journées d'Ayrshire: le sujet, les personnages, le paysage, tout était
de là-bas.
[Note 1137: Lockhart. _Life of Burns_, p. 208.]
C'est qu'en réalité la terre d'Ellisland n'a jamais complètement pris
Burns. Il n'a rien tiré d'elle directement: ni le paysage d'alentour,
ni la vie rurale de cet endroit ne lui ont rien inspiré de bien
considérable, de bien savoureux. Elle lui a été utile parce qu'elle
l'a remis en face de la nature et dans son élément de production. Mais
ce qu'il y a produit de plus fort était le fruit du terroir natal:
_Tam de Shanter_ est un moment de Mossgiel transplanté. Ellisland a
donné à sa poésie un regain d'activité, elle ne lui a pas fait porter
ses propres dons. Il ressemblait à un arbre dont la sève est déjà
condensée en boutons et en fleurs, déjà nouée en fruits; un nouveau
sol lui fournit ce qu'il faut de nourriture et d'air pour faire sortir
ces fruits cachés; mais ils viennent de là-bas, ils ont la saveur du
sol ancien.
V.
LE DÉPART DE LA FERME.
Cependant il était depuis longtemps évident aux yeux de Burns qu'il
était urgent de se débarrasser de cette ferme malheureuse. Dès le mois
de septembre 1790, il écrivait qu'il voulait en sortir à tout prix:
Je vais ou renoncer à ma ferme ou la sous-louer, le plus vite
possible. Je n'ai pas le droit de la sous-louer; mais si mon
propriétaire consent à me l'accorder, j'ai l'intention de la
céder, aux termes où je la tiens moi-même, à un homme courageux,
un de mes proches parents. Le fermage, dans le pays où je suis,
serait juste un moyen de gagner sa vie pour un homme qui
trimerait lui et sa famille; ce n'est donc pas la peine. Et vivre
ici m'empêche d'acquérir ces connaissances dans l'Excise qu'il
est absolument nécessaire pour moi de posséder[1138].
[Note 1138: _To Robert Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.]
Par bonheur il put s'entendre avec son propriétaire, M. Miller. En
effet celui-ci trouva un acquéreur qui lui offrit 2000 livres pour ces
terres dont Burns avait peine à retirer ses 70 livres de loyer[1139].
Il fut décidé qu'il ne ferait pas la moisson des semailles de 1791. Le
personnel de la ferme fut renvoyé. Jane Armour s'en alla avec ses
enfants passer en Ayrshire, peut-être à Mossgiel, peut-être chez son
père, une partie de l'été[1140]. Burns resta seul dans la maison
abandonnée et triste. Le rite du bol de sel et la Bible n'avait pas
porté bonheur aux premiers habitants; ces cérémonies-là ne réussissent
que si nous y mettons un peu du nôtre. Lorsque les grains furent
mûris, dans la dernière semaine d'août 1791, Burns vendit ses moissons
sur pied, aux enchères. Une lettre de lui donne le tableau de la fin
de cette journée, qui ajoute encore à ce qu'on a vu des moeurs de ce
temps. Cette vente fut suivie d'une soûlerie générale qui dégénéra en
bagarre.
[Note 1139: R. Chambers, tom. III, p. 201.--Scott Douglas,
tom. V, p. 405.]
[Note 1140: _To Thomas Sloan_, 1st Sept. 1791.]
J'ai vendu ma récolte, il y a en aujourd'hui une semaine et je
l'ai bien vendue: une guinée l'acre, en moyenne, au-dessus de la
valeur. Mais cette contrée n'avait guère jamais vu une pareille
scène d'ivrognerie. Après que la vente fut terminée, environ
trente individus se mirent à se battre, chacun pour soi, et ils
se battirent pendant trois heures. La scène dans l'intérieur de
la maison ne valait guère mieux. Pas de bataille, il est vrai,
mais des gens étendus ivres sur le plancher et vomissant, si bien
que nos chiens se grisèrent tellement en circulant parmi eux
qu'ils ne pouvaient plus se tenir. Vous devinez aisément comment
j'ai goûté la scène; car je n'étais pas plus parti que vous
n'aviez l'habitude de me voir[1141].
[Note 1141: _To Thomas Sloan_, 1st Sept. 1791.]
Un peu plus tard, à la Saint-Martin, eut lieu la vente à la criée des
outils et du matériel de la ferme. Dans son voyage des Borders, il
avait assisté à un de ces encans qui sont le naufrage d'une famille,
où les objets, arrachés à leur travail, ont un air désastreux
d'épaves. Ce spectacle lui avait produit une telle impression qu'il
l'avait notée: «Vais avec M. Hood, voir la vente d'un malheureux
fermier. Préservez-moi, rigide économie et respectable activité,
préservez-moi d'être le principal _dramatis persona_ dans une telle
scène d'horreur[1142].» Voici qu'un jour pareil était venu pour lui.
Sans doute il avait refuge dans un autre état: mais, tout de même,
c'était son vieux métier de fermier qui était brisé, dont les débris
gisaient épars. Un profond chagrin dut saisir tout ce qui, en lui,
venait du passé, quand il vit dans la cour ses instruments, sa
charrue, la compagne de tant de rêveries, les faulx, ses vaillantes
faulx qui menaient si rudement la moisson, le fléau qui rompait ses
bras mais laissait son esprit alerte;
Le fléau monotone du batteur
pendant toute la journée m'avait fatigué,
[Note 1142: _Journal of the Border Tour_, Friday 25th May
1787.]
avait-il dit en rentrant le soir où il composa la _Vision_. Ils
étaient exposés, oisifs, ayant déjà perdu leur bon air de familiarité
avec la main humaine, de collaboration, qu'ont les outils en train. Et
ses bêtes auxquelles il était attaché, ses chevaux, ses brebis, ses
vaches, celles que lui avait données Mrs Dunlop pour son mariage, ces
animaux auxquels il parlait comme à des personnes; étonnés, effarés de
ce remuement insolite, ils suivaient leur maître ou le cherchaient du
regard[1143]. Comme on les aimait et qu'ils étaient bien traités, ils
rapportèrent un bon prix, «Les vaches étaient belles et se vendirent
très cher à la vente» racontait Mrs Burns[1144]. Mais que sont
quelques pièces d'or à côté de la peine de perdre ces braves bêtes, de
l'inquiétude de savoir entre quelles mains elles vont s'en aller? Il y
avait pour la charrue un attelage de deux chevaux habitués l'un à
l'autre. Ce fut un chagrin dans la famille de penser que ces deux
compagnons allaient être séparés. Lui, qui avait écrit les vers à _la
pauvre Mailie_ et à _la vieille Jument_, ne put à coup sûr les voir
partir, sans quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à des larmes.
[Note 1143: Voir ce qu'il dit sur sa brebis Mailie (_The
Death and Dying words of Poor Mailie_):
Through a' the toun she trotted by him;
A lang half-mile she could descry him.]
[Note 1144: _Memoranda by Mr Mac Diarmid from Mrs Burns
dictation._ Hately Waddell, p. XXI.]
Et quelle tristesse suprême quand il chargea sur une charrette son
pauvre mobilier, qu'il fallut s'éloigner de la maison qui lui avait
donné la sensation d'un foyer, où il avait pensé être heureux! Il ne
se peut que ce moment n'ait été pour lui d'une mélancolie presque
solennelle. Il disait pour toujours adieu à la terre. Elle avait été
dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une
maigre récompense; elle lui avait accordé des gerbes chétives et un
pain gagné péniblement; elle avait été pour lui et les siens fertile
en épines et en ronces, en soucis, en peines, en détresses de toute
sorte. Mais elle lui avait versé prodiguement des dons plus
magnifiques: la senteur de ses blés verts, l'éclat de ses moissons
plus précieux que les moissons elles-mêmes, ses mille spectacles, ses
clartés; elle avait nourri son esprit de rêveries, de beauté, de
mélancolie; elle lui avait inspiré ses moments les plus hauts de
contemplation, de pitié, de tendresse, d'enthousiasme; elle lui avait
donné rien que dans une petite fleur brisée plus que des récoltes qui
eussent fait plier ses greniers. Adieu donc, ô Terre, non point
marâtre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes
où l'âme s'élargit, et s'élève et s'épure, qui tiens dans ton giron
les salubres endurances, les efforts salutaires et les gaîtés
robustes! Ton fils, le poète que plus que tout autre tu as formé, ton
fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il
tourne son visage aux cités. Il va trouver là-bas une vie qui ne se
présente plus par les aspects universels, mais par des fièvres
changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu'il
s'éloigne, peut-être à son coeur confusément alarmé reviennent ces
strophes d'autrefois qui lui disent toute sa perte:
Ô Nature! tous tes aspects, tes formes,
Pour les coeurs sensibles, pensifs, ont des charmes!
Soit que le bon été réchauffe tout
De vie et de lumière,
Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses,
Toute la longue et sombre nuit.
La Muse, nul poète ne la trouva jamais,
Tant qu'il n'apprit pas à errer seul,
Le long des méandres d'un ruisseau trottant,
Sans trouver longues les heures;
Oh! il est doux de vaguer, de rêver, de méditer
Une chanson que le coeur ressent![1145]
[Note 1145: _Epistle to William Simpson._]
CHAPITRE VI.
DUMFRIES.
DÉCEMBRE 1791--JUILLET 1796.