j'espère, viendront à propos. Il ne m'est pas tout à fait aussi
commode que naguère de distraire un peu d'argent, mais je connais
votre situation et, je puis le dire, à quelques égards votre
mérite[1104].
[Note 1104: _To William Burns._ 14th Aug. 1789.]
Il lui répète sans cesse de ne pas se décourager et s'il ne réussit
pas, de songer au toit de son frère.
Si vous ne réussissez pas dans vos pérégrinations, ne vous
découragez pas, ne faites pas de coup de tête, revenez vers nous
en ce cas et nous attendrons une meilleure humeur de la Fortune.
Rappelez-vous ceci, je vous en prie[1105].
[Note 1105: _To William Burns._ 25th March 1789.]
Et ailleurs encore:
Ma maison sera la maison où vous serez le bienvenu et comme je
connais votre prudence (plût au ciel que votre _résolution_ fût
égale à votre _prudence_) si, quelque part loin de vos amis, vous
étiez en besoin d'argent, vous avez mon adresse par la
poste[1106].
[Note 1106: _To William Burns._ 15th April 1789.]
Williams semble avoir été un garçon timide et doux; ses lettres à son
frère, fort bien écrites du reste, sont touchantes par quelque chose
de triste et de modeste. Il n'avait pas la virilité de ses deux aînés.
Cependant il se hasarda à pousser jusqu'à Londres, espérant y trouver
du travail. Au moment où il va partir, Robert lui donne de ces clairs
avis qu'un père ne doit pas hésiter de donner à son fils, lorsque
celui-ci va se risquer dans la fournaise d'une grande ville. Et il
ajoute:
Écrivez-moi avant de quitter Newcastle et aussitôt que vous
arriverez à Londres. En un mot, si jamais vous vous trouvez,
comme peut-être vous pourrez l'être, en peine pour un peu
d'argent, vous savez où je suis. Il ne sera pas dit que je vous
verrai vaincu, tant que vous lutterez comme un homme. Adieu! Dieu
vous bénisse![1107]
[Note 1107: _To William Burns._ 18th Feb. 1790.]
En même temps, il écrivit à son vieil ami Murdoch, qui était établi à
Londres, pour lui recommander son frère. Le pauvre Williams commença
dans la grande ville l'existence d'un ouvrier qui cherche de la
besogne et obtient, tantôt ici, tantôt là, quelques jours
d'occupation. On le voit errant d'atelier en atelier. Il le raconte à
son frère sur le ton doux et résigné qui lui est propre.
J'ai trouvé du travail le vendredi après mon arrivée dans la
ville; je n'y ai travaillé que huit jours, leur entreprise étant
terminée. J'ai retrouvé du travail dans une boutique du Strand,
le lendemain du jour où j'ai quitté mon premier maître. Ce n'est
qu'une place temporaire, mais j'espère être bientôt fixé dans une
boutique à mon gré, bien que ce soit une affaire plus difficile
que je ne l'imaginais, car il y a de tels essaims de nouveaux
ouvriers arrivés récemment de la campagne que la ville en est
remplie, et que, je le crains, à moins d'être particulièrement un
bon ouvrier, (ce que vous savez je ne suis pas et ne serai
jamais), il est dur de trouver une place. Cependant je ne
désespère pas de redresser ma dérive et de pincer le vent.
L'encouragement ici n'est pas ce que j'attendais, les gages étant
fort bas en proportion des dépenses de la vie. Cependant, si je
mets de côté l'argent que les autres dépensent en dissipation et
en débauche, j'espère bientôt vous renvoyer celui que je vous ai
emprunté et vivre en outre confortablement[1108].
[Note 1108: _William Burns to Robert Burns_, 21st March
1790.]
Le brave garçon ne devait pas lutter longtemps. Il fut pris, quatre
mois après son arrivée à Londres, d'une fièvre maligne et, seul dans
l'immense foule, pensant peut-être à la ferme d'Ayrshire, mourut le 24
juillet 1790, sans que Murdoch fût prévenu[1109]. Robert prit pour lui
les frais des funérailles. Il avait dignement remplacé le vieux père.
[Note 1109: Voir la lettre de Murdoch à Robert Burns, datée
du 14th Sep. 1790.]
* * * * *
D'autres sentiments de noble race circulaient constamment dans sa vie:
l'amitié, la reconnaissance. Un de ses premiers protecteurs à
Édimbourg avait été le comte de Glencairn. C'est de tous les hommes
celui qu'il paraît avoir le plus vénéré. Il l'admirait sans réserve,
et il fallait qu'un caractère fût vraiment d'or fin pour résister à la
pierre de touche de sa perspicacité. «Mon attachement reconnaissant
était en vérité si fort qu'il remplissait toute mon âme et était
tressé avec le fil de mon existence.[1110]» Le comte mourut à la fin
de janvier 1791, dans sa 42e année, au retour d'un séjour d'hiver à
Lisbonne. Ce fut pour Burns une douleur immense, il prit le
deuil[1111]. Il écrivit à la mémoire de son protecteur une élégie
qu'il envoya à un des amis de Glencairn avec les vers suivants:
[Note 1110: _To Dr Moore_, 27th Feb. 1791.]
[Note 1111: _To Alex. Dalziel_, March 19, 1791, et _To lady
Elisabeth Cunningham_, March 1791.]
Je t'adresse cette offrande votive,
Le tribut de larmes d'un coeur brisé,
Tu estimais l'_ami_; moi, j'aimais le _bienfaiteur_;
Son mérite, son honneur étaient de tous loués;
Nous le pleurerons, jusqu'à ce que nous partions comme il est parti,
Et que nous suivions le sentier spectral vers ce sombre monde inconnu[1112].
[Note 1112: _Lines to Sir John Whitefoord._]
Cette élégie est d'un accent déchirant. Elle mérite de prendre place
parmi la belle suite de poèmes que les plus grands des poètes anglais
ont écrits à la mémoire d'amis disparus. On peut même dire que ni le
_Lycidas_ de Milton, ni l'_Astrophel_ de Spencer, ni l'_Adonaïs_ de
Shelley n'ont le sanglot qui secoue ces strophes.
Le vent soufflait rauque des collines,
Par intervalles, le rayon mourant du soleil
Jetait un regard sur les bois jaunes et flétris
Qui ondulaient au-dessus du cours sinueux du Lugar:
Sous un escarpement rocheux, un Barde,
Chargé d'années et de lourde peine,
En haute lamentation, pleurait son seigneur
Que le Trépas avait pris bien avant l'heure.
Il s'était appuyé contre un chêne antique,
Dont le tronc s'effritait par les ans;
Ses cheveux étaient blanchis par le temps,
Sa joue ridée était mouillée de larmes;
Et comme il touchait sa harpe tremblante,
Et comme il chantait son chant douloureux,
Les vents, se lamentant dans leurs cavernes,
Vers l'Écho en emportaient les notes:
«Vous, oiseaux dispersés qui chantez faiblement,
Débris du choeur printanier!
Vous, bois qui répandez à tous les vents
Les ornements de l'année déclinante!
Quelques brefs mois et, joyeux et gais,
Vous charmerez de nouveau l'oreille et le regard;
Mais rien dans les cycles du temps
Ne peut à moi me ramener la joie.
«Je suis un vieil arbre courbé,
Qui longtemps résista au vent et à la pluie;
Mais maintenant est venu une cruelle rafale,
Et c'en est fait de ma dernière attache à la terre;
Mes feuilles ne salueront plus le printemps,
Le soleil d'été n'exaltera plus ma floraison;
Il faut que je gise devant l'orage
Et que d'autres poussent à ma place.
«J'ai vu mainte année changeante,
Je suis devenu un étranger sur terre;
J'erre au hasard dans les chemins des hommes,
Je ne les connais plus, je leur suis inconnu;
Sans écho, sans pitié, sans secours,
Je porte seul mon fardeau de soucis,
Car silencieux, bien bas, sur des lits de poussière,
Dorment tous ceux qui partageraient mes chagrins.
«Enfin (comble de toutes mes douleurs!)
Mon noble maître est couché dans l'argile;
La fleur de tous nos hardis barons,
L'orgueil de sa contrée, le soutien de sa contrée!
Je languis maintenant dans une lasse existence,
Car toute la vie de la vie est morte,
Et l'espérance a fui mon regard vieilli,
Sur ses ailes rapides à jamais envolée.
«Éveille, pour la dernière fois, ta triste voix, ma harpe,
Une voix de détresse et de farouche désespoir;
Éveille-toi, fais résonner ton dernier lai,
Puis dors dans le silence pour toujours;
Et toi, mon dernier, mon meilleur, mon seul ami,
Qui remplis une tombe prématurée,
Accepte ce tribut du Barde
Que tu as retiré des plus noires ténèbres de la Fortune.
«Dans le vallon bas et nu de la Pauvreté,
D'épais brouillards obscurs m'enveloppaient;
Quoique je levasse souvent un oeil anxieux,
Aucun rayon de renommée n'apparaissait;
Tu m'as trouvé comme le soleil matinal
Qui fond les brouillards en air limpide;
Le Barde sans ami et sa chanson rustique
Devinrent tous deux ton cher souci.
«Ô! pourquoi la vertu a-t-elle des jours si courts,
Tandis que les gredins ont du temps pour mûrir, devenir gris?
Faut-il que toi le noble, le généreux, le grand,
Tu tombes dans la forte fleur de la hardie virilité!
Pourquoi ai-je vécu pour voir ce jour-là,
Un jour pour moi plein de détresse?
Ô! que n'ai-je rencontré la flèche mortelle
Qui a abattu mon bienfaiteur!
«Le fiancé peut oublier la fiancée
Dont il a fait hier son épouse, sa femme;
Le monarque peut oublier la couronne
Qui est sur son front depuis une heure;
La mère peut oublier l'enfant
Qui sourit si doucement sur ses genoux;
Mais je me souviendrai de toi, Glencairn,
Et de tout ce que tu as fait pour moi.»
Toute la pièce est belle; il y règne un indicible accent de douleur
inconsolable; surtout la dernière strophe est admirable de simplicité
et d'émotion. C'est un chagrin qui avait vraiment pénétré au plus
profond de sa vie. Il disait:
«Le deuil, que je me suis fait à moi-même l'honneur de porter en
mémoire de sa seigneurie, n'a pas été «une contrefaçon de
douleur». Et ma gratitude ne périra pas avec moi! Si parmi mes
enfants, j'ai un fils qui ait du coeur, il transmettra à son
enfant, comme une fierté de famille et une dette de famille, que
je dois ce qui m'a été le plus cher dans l'existence à la noble
maison de Glencairn[1113].»
[Note 1113: _To lady Elisabeth Cunningham_, March 1791.]
Près de quatre ans après, lorsqu'il lui vint un fils, il lui donna le
nom de James Glencairn.
* * * * *
Sa générosité, qui était un des traits, disons mieux, un des éléments
de son caractère, était toujours en éveil, toujours prête et prompte à
agir, sans une seconde d'hésitation, par élan prime-sautier. Un
délicat poète écossais, Michael Bruce, était mort à vingt-et-un
ans[1114]. Ses amis résolurent de publier ses oeuvres, au bénéfice de
sa vieille mère qui était dans la pauvreté. L'un d'eux, un jeune
clergyman nommé Baird, qui devint professeur de langues orientales à
l'Université d'Édimbourg et plus tard principal de l'Université,
demanda à Burns l'appui de son nom et de sa plume. «Puis-je vous
demander si vous voudrez prendre la peine de parcourir les manuscrits
non publiés de Bruce qui sont en ma possession, de donner votre
opinion et de suggérer les coupures, les changements ou les
modifications qui vous sembleraient désirables? Et voulez-vous nous
permettre de faire savoir que quelques lignes de vous seront ajoutées
au volume?[1115]» Voici la lettre qu'il reçut en réponse:
[Note 1114: _The Works of Michael Bruce_, edited with memoir
by Alex. Grosart.]
[Note 1115: Cité par Scott Douglas, tom. V, p. 347.]
Pourquoi m'avez-vous, cher Monsieur, écrit ces termes si
hésitants à propos de l'affaire du pauvre Bruce? Ne connais-je
pas et n'ai-je pas éprouvé les maux nombreux, les maux
particuliers, qui sont le patrimoine de toute chair poétique?
Vous pourrez faire votre choix de tous les poèmes inédits que je
possède; et si votre lettre m'avait été adressée de façon à
m'arriver plus tôt (je viens de la recevoir il y a un moment), je
vous aurais aussitôt délivré de toute incertitude à ce sujet. Je
vous demande seulement que quelque avertissement, dans la préface
du livre, aussi bien que les feuilles de souscription, porte que
la publication est uniquement pour le bénéfice de la mère de
Bruce. Je ne veux pas que l'ignorance puisse supposer, ou la
malignité insinuer que je me suis dévoué à cette oeuvre pour des
motifs mercenaires. Et vous ne devez pas, pour ma participation à
cette affaire, me faire honneur d'aucune générosité remarquable.
J'ai une telle armée de peccadilles, de fautes, de folies et de
chutes (tout autre que moi pourrait donner à quelques-unes
d'entre elles un nom plus sévère), qu'afin de rétablir un peu,
quoique bien légèrement, la balance pour mon compte, je suis
disposé à faire envers un semblable tout bien qui se trouve en
mon très humble pouvoir, rien que dans le but égoïste d'éclaircir
un peu la perspective du passé[1116].
[Note 1116: _To the Rev. G. H. Baird_, Feb. 1791.]
Cette lettre à elle seule eût fait l'ornement du volume. Mais Burns
offrait bien plus; il présentait à pleines mains tout ce qu'il
possédait, et là dedans est son _Tam de Shanter_ qu'il venait
d'achever. C'était tous ses trésors; il les donnait sans une pensée
pour lui-même. Nous comprenons la phrase qui termine cette lettre;
noue savons quel aveu elle contient et à quelle faute il est probable
qu'elle s'adressait. Elle est ici à sa vraie place, à côté de ce qui
la rectifie. Les sentiments où elle est enclavée rétablissent
l'équilibre; l'occasion même qui la fit écrire montre combien de
qualités se mêlaient aux faiblesses de l'écrivain.
Pour tous ceux qui avaient recours à lui, il était prodigue de son
temps, de ses démarches, toujours prêt à écrire, à mettre sa puissante
rhétorique au service d'un pauvre diable dans l'embarras. La moindre
injustice dont il voyait souffrir quelqu'un autour de lui le
révoltait, le mettait en état d'éloquence. Un maître d'école de ses
connaissances, de Moffat, nommé Clarke, avait eu des démêlés avec ses
supérieurs. On lui faisait, semble-t-il, des reproches injustes.
Aussitôt Burns rédige pour lui un plaidoyer habile et digne, adressé
au lord prévost d'Édimbourg. Il écrit à un personnage influent pour le
prier d'intervenir, en faveur de son protégé, auprès des magistrats et
du conseil municipal de la cité, qui avaient en mains le patronage de
l'école de Moffat. Sa recommandation est ardente.
Il est vrai, Monsieur, et je sens la force de cette observation,
qu'un homme dans ma situation humble et chétive se méprend
beaucoup sur lui-même et se méprend beaucoup sur les voies du
monde, lorsqu'il a la présomption d'offrir son influence auprès
d'un corps aussi hautement respectable que les patrons que j'ai
mentionnés. À cela... que pouvais-je faire? Un homme de
capacités, un homme de talent, un homme de vertu et mon ami...
plutôt que de me tenir tranquille et silencieux et de le voir
périr ainsi, je serais allé sur mes genoux vers les rochers et
les montagnes pour les implorer de tomber sur ses persécuteurs et
de les écraser, eux et leur méchanceté, dans une destruction
méritée. Croyez-moi, Monsieur, c'est un homme envers qui on est
grandement injuste[1117].
[Note 1117: _To the Rev. William Moodie_, vers Juin 1791.]
Son désir d'être utile ne se confinait pas à ses relations
particulières. Il avait une bonne volonté plus générale. Elle s'était
traduite par une entreprise bien curieuse pour cette époque. Avec un
propriétaire voisin, le capitaine Riddell, l'héritier du sifflet, il
avait créé, en pleine campagne et il y a cent ans, ce qui commence
seulement à fonctionner chez nous: une bibliothèque populaire
circulante[1118]. Il s'y était donné tout entier et il en était la
cheville ouvrière. «Mr Burns a été assez bon pour prendre sur lui
toute la charge de cette petite affaire. Il était le trésorier, le
bibliothécaire et le censeur de cette petite société qui conservera
longtemps le souvenir reconnaissant de son dévoûment public et de ses
efforts pour ses progrès et son instruction[1119].» Lorsque sir John
Sinclair entreprit son grand travail du _Statistical Account of
Scotland_, Burns lui-même lui envoya un compte rendu de cette louable
tentative. Il en ressort nettement que l'idée de la bibliothèque était
inconnue et qu'il s'agissait bien d'une innovation. C'est d'ailleurs
une belle lettre, claire, pratique, et par endroits éloquente. La
haute intelligence de Burns avait anticipé un des moyens les plus
actifs de l'éducation populaire; il en expose les avantages, sans
déclamation, dans des termes dont la modération et la justesse ne sont
pas moins remarquables que la hauteur. Sûrement, on ne dit pas mieux
aujourd'hui sur ce sujet.
[Note 1118: _To Peter Hill_, 2nd April 1789.]
[Note 1119: Lettre de Robert Riddell à sir John Sinclair,
publiée dans le _Statistical Account of Scotland_.]
Monsieur, la circonstance suivante a, je crois, été omise dans
l'exposé statistique qui vous a été transmis de la paroisse de
Dunscore en Nithsdale. Je vous demande la permission de vous
l'envoyer, parce qu'elle est nouvelle et parce qu'elle peut être
utile. Jusqu'à quel point elle mérite une place dans votre
patriotique publication, vous en êtes le meilleur juge.
Garnir les esprits des classes inférieures de connaissances
utiles est certainement d'une très grande importance, à la fois
pour les individus qui les constituent et pour la société
entière. Leur donner un goût pour la lecture et la réflexion,
c'est leur donner une source d'amusement innocent et louable; et
c'est en outre les élever à un degré de dignité plus haut dans
l'échelle des êtres raisonnables. Frappé de cette idée, un
gentleman de cette paroisse, Robert Riddell Esq. de Glenriddell,
a établi une sorte de bibliothèque circulante, sur un plan si
simple qu'il est pratiquable dans n'importe quel coin du pays, et
si utile qu'il mérite l'intérêt de tout gentleman de campagne qui
pense que l'amélioration de cette portion de son espèce, que le
hasard a placée à l'humble rang de paysan et d'artisan, est un
objet digne d'attention.
Mr Riddell persuada à un certain nombre de ses propres tenanciers
et de fermiers voisins de former entre eux une société, dans le
but d'avoir une bibliothèque commune. Ils prirent un engagement
légal d'y rester pendant trois années, avec une ou deux clauses
de résiliation, en cas d'éloignement ou de mort. Chaque membre, à
son entrée, payait cinq shellings; et à chacune des réunions, qui
avaient lieu le quatrième samedi de chaque mois, on ajoutait une
somme de six pence. Avec cette première mise de fonds et le
crédit qu'ils obtinrent, sous la garantie de leurs fonds futurs,
ils établirent dès le début une provision fort passable de
livres. Les auteurs qu'on devait acheter étaient toujours décidés
par la majorité. À chaque réunion, tous les livres, sous peine
d'amende ou de déchéance, en guise de sanction, devaient être
produits. Les membres avaient choix, des volumes selon un
roulement: celui dont le nom était le premier sur la liste, pour
ce soir-là, pouvait choisir le volume qu'il voulait dans toute la
collection; le second choisissait après le premier; le troisième
après le second et ainsi de suite, jusqu'au dernier. À la réunion
suivante, celui dont le nom avait été le premier sur la liste à
la séance précédente, était le dernier; celui qui avait été le
second était le premier, et ainsi successivement pendant les
trois années. À l'expiration de l'engagement, les livres furent
vendus aux enchères, mais seulement entre les membres de la
société, et chacun d'eux eut sa part du fonds commun, en argent
ou en livres, selon qu'il lui plut d'être acheteur ou non.
Lors de la dissolution de cette petite société, qui s'était
formée sons le patronage de Mr Riddell, soit par les dons de
livres qu'on avait reçus de lui, soit par les achats, on avait
rassemblé plus de 150 volumes. On pense bien qu'on avait acheté
pas mal de choses sans valeur. Cependant parmi les livres de
cette petite bibliothèque se trouvaient: _Les Sermons de Blair_,
_l'Histoire d'Écosse de Robertson_, _l'Histoire des Stuarts_ de
Hume, _Le Spectateur_, _L'Oisif_, _L'Aventurier_, _Le Miroir_,
_Le Flâneur_, _L'Observateur_, _L'Homme sensible_, _L'Homme du
Monde_, _Chrysal_, _Don Quichotte_, _Joseph Andrews_, _etc._ Un
paysan qui peut lire et goûter de pareils livres est certainement
un être au-dessus de son voisin qui chemine à côté de son
attelage, très peu différent, si ce n'est pour la forme, des
brutes qu'il conduit.
Souhaitant à vos efforts patriotiques le succès qu'ils méritent
si bien, je suis, Monsieur, votre humble serviteur.
Un Paysan.[1120]
[Note 1120: _To Sir John Sinclair_, 1791.]
La portée d'intelligence dont cette lettre fait preuve n'est pas ce
qui nous intéresse le plus en ce moment. Ce qu'il importe de retenir
c'est qu'elle représente trois années d'actes louables, d'activité,
d'assiduité, de surveillance, en un mot de dévoûment, mis au service
d'une oeuvre qu'il estimait utile. Elle lui fait honneur aussi à cause
de sa simplicité et de sa modestie. Qui imaginerait que l'anonyme qui
parlait ainsi du mérite des autres était celui qui avait le plus
contribué de son temps et de ses démarches à établir ce fragment de
progrès?
Enfin, il y avait en lui de grandes ressources de bienveillance pour
tous, un désir sincère et sans cesse en émoi que le malheur dont est
pétrie la condition humaine diminuât, un état toujours ardent de
souhait qu'un peu plus de bonheur fût répandu.
«Dieu sait que je ne suis pas un saint; j'ai une armée de folies
et de péchés dont j'aurai à répondre; mais si je pouvais (et je
crois que je le fais autant que je le peux), je voudrais «essuyer
les larmes sur tous les yeux». Même les gredins qui m'ont fait
tort, je voudrais les obliger; quoique, pour dire la vérité, ce
serait plutôt par vengeance, pour leur montrer que je suis
indépendant d'eux et au-dessus d'eux, plus que par un trop plein
de bienveillance[1121].»
[Note 1121: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]
Sans doute, ces sentiments n'ont rien d'extraordinaire. Tout homme les
éprouve; ils sont le pain quotidien de la vie. Mais ce pain est fait
ici d'un froment riche et savoureux. Sans doute encore, ces actions
n'ont rien d'héroïque; elles sont de bonne humanité courante. Mais
elles ont ici une énergie et une chaleur singulières, une force de
contagion. Il est indéniable que tout cela constitue les éléments
d'une brave vie, respirant la droiture, animée de cordialité,
accomplissant toutes ses fonctions familiales ou sociales, avec une
franchise d'attaque et un bon vouloir constants. Et il convient de ne
pas oublier que quelques passages de lettres ne sont que des
révélations éparses et accidentelles d'un long déroulement.
Ne sont-ce pas là des déchirures par lesquelles se découvre toute une
profondeur d'existence faite d'aspirations et d'actes méritoires? Il y
pénètre un rayon de lumière qui, pendant une minute, en révèle la
réelle substance, l'état continu et normal. Les fautes qui la tachent
sont à coup sûr haïssables, puisqu'elles furent des sources de
souffrance pour autrui; socialement, elles sont inexorables, chargées
de reproches, de remords, de suites cruelles. Il est juste de les
noter, d'abord parce qu'elles existent, et à cause de leurs dégâts.
Mais il est équitable également de se rappeler qu'un instant suffit à
une faiblesse, que celles-ci peuvent apparaître dans une nature saine
et noble par ailleurs, et qu'il y avait en Burns un fonds et une
permanence de bon travail et d'oeuvre utile, sur lesquels les fautes
et, si l'on y tient, les scandales de sa vie ne sont rien davantage
que des flocons d'écume passagers. C'est à cette condition seulement
que notre jugement sera impartial, parce qu'il aura du moins fait un
effort pour être complet.
* * * * *
Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'à travers ces labeurs et ces
tourments, qui auraient usé ou amorti tout ressort dans la plupart des
hommes, son activité et sa fraîcheur intellectuelles restaient
intactes. Il trouvait du temps pour des lectures nombreuses et
sérieuses. On le voit lire Smollett, Otway, Ben Jonson, Molière,
Corneille, Racine et «Voltaire aussi[1122]». Il lit et relit le livre
d'Adam Smith[1123]; les philosophes: Dugald Steward, Reid
Alison[1124].
[Note 1122: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]
[Note 1123: _To Robert Graham of Fintry_, 9th Dec. 1789.]
[Note 1124: _To the Rev. Archibald Alison_, 14 Feb. 1791.]
Je vous envoie ici, par Johnnie Simpson,
Deux sages philosophes à parcourir!
Smith, avec sa sympathie de sentiment,
Et Reid qui en appelle au sens commun.
Les Philosophes ont lutté et combattu,
Écrasé beaucoup de Latin et de Grec,
Jusqu'à ce que fatigués de leur jargon de logique
Et embourbés dans la profondeur de leur science,
Ils en appellent maintenant au sens commun,
À ce que les femmes et les tisserands voient et sentent.
Mais écoutez, ami, je vous en prie strictement,
Parcourez-les et renvoyez-les vitement[1125].
[Note 1125: _Epistle to James Tennant of Glenconner._]