toutes ces rancoeurs entraient en effervescence, bouillonnaient,
remplissaient son âme de vapeurs noires et âcres, et débordaient en
colères, en imprécations, et, terme terrible, en une sorte de haine
farouche.
Dieu aide les fils de la Pauvreté! Haïs et persécutés par leurs
ennemis, et trop souvent (hélas! presque sans exception toujours)
reçus par leurs amis avec un manque de respect insultant et des
reproches qui percent le coeur, sous le mince déguisement d'une
froide politesse et de conseils humiliants. Oh! être un vigoureux
sauvage traversant, dans l'orgueil de son indépendance, les
solitudes sauvages de ses déserts, plutôt que d'être dans la vie
civilisée et d'attendre en tremblant une subsistance, précaire
comme le caprice d'un semblable! Chaque homme a ses vertus, et
pas un homme n'est sans fautes. Maudits soient le privilège et la
franchise de l'amitié qui, à l'heure de ma calamité, ne peut me
tendre une main secourable sans désigner en même temps mes fautes
et assigner leur part dans ma détresse présente. Mes amis, car
c'est ainsi que le monde vous nomme, et c'est ce que vous-mêmes
pensez être, omettez mes vertus, si cela vous plaît, mais aussi
épargnez mes folies: les premières porteront dans mon sein
témoignage d'elles-mêmes; les secondes tortureront assez un coeur
sincère, sans vous. Puisque dévier plus ou moins des sentiers de
la convenance et de la droiture est fatalement une chose
inhérente à la nature humaine, ô Fortune, mets en mon pouvoir de
payer toujours de ma propre poche, la pénalité de mes erreurs! Je
n'ai pas besoin d'être indépendant afin de pécher; mais je veux
être indépendant dans mon péché[1079].
[Note 1079: _To Alex. Cunningham._ 11th June 1791.]
En même temps sa haine pour son métier allait s'accroissant. Il
s'exaspérait contre ce que ses fonctions avaient de cruel. Il les
accomplissait, malgré lui, avec répugnance. Le dégoût qu'il avait
prévu était bien là. Il écrivait des lettres comme celle-ci qui, avec
son épigraphe, montre la part que son bon coeur avait dans l'horreur
qu'il éprouvait pour ses fonctions.
Béni celui qui avec bonté
Considère le cas du pauvre.
Je vous ai cherché par toute la ville, bon Monsieur, pour savoir
ce que vous avez fait ou ce qui peut être fait pour le pauvre
Robie Gordon. L'heure est venue où il me faut assumer l'exécrable
office de rabatteur vers les limiers de la Justice et lâcher les
fils de charogne... sur le pauvre Robie. Je pense que vous pouvez
faire quelque chose pour sauver le malheureux et je suis sûr que
si vous le pouvez vous le voudrez[1080].
[Note 1080: _To Alex. Fergusson._ Sept. 1790.]
Et encore cette autre imprécation:
Je suis un misérable diable, harassé, usé jusqu'à la moelle par
le frottement de tenir les nez des pauvres cabaretiers sur la
meule de l'Excise. Comme le Satan de Milton, pour des raisons
particulières, je suis forcé
De faire ce que, bien que damné, j'abhorrerais[1081],
et n'était qu'un couplet ou deux d'honnête exécration....
[Note 1081: _To Dr James Anderson._ Aug. 1790.]
Par là encore sa vie était en désarroi et désajustée. Des accidents
corporels vinrent mettre la dernière main à cette cruelle situation.
Toute l'année 1791 ne fut pour le pauvre poète qu'une suite de chutes
de cheval, de membres meurtris ou brisés. Au mois de janvier, il tomba
une première fois; il écrit à Mrs Dunlop, le 7 février:
Quand je vous aurai dit, Madame, que par suite d'une chute, non
de mon cheval, mais avec mon cheval, j'ai été estropié quelque
temps et que c'est aujourd'hui la première fois que je puis me
servir de mon bras et de ma main pour écrire, vous conviendrez
que c'est une trop valable excuse pour un silence qui semblait de
l'ingratitude. Je commence maintenant à aller mieux et je suis
capable de rimer un peu, ce qui implique un peu d'aise et de
soulagement, car je ne puis penser que l'esprit le plus poétique
soit capable de composer sur le chevalet[1082].
[Note 1082: _To Mrs Dunlop._ 7th Feb 1791.]
Vers la fin de mars, il fit une nouvelle chute et cette fois se cassa
le bras. Il écrit en avril:
Un jour ou deux après avoir reçu votre lettre, mon cheval tomba
avec moi et me fractura le bras droit. Comme ceci est le premier
service que mon bras me rend depuis mon accident, je suis
incapable de vous remercier de votre protection et de votre
amitié autrement qu'en termes généraux[1083].
[Note 1083: _To Alexander Fraser Tytler._ April 1791.]
Vers la fin de l'été ou le commencement de l'automne, il tomba de
nouveau et se meurtrit la jambe. Il semble avoir souffert beaucoup de
ce dernier accident. Il disait à Peter Hill, le libraire:
Je n'ai jamais été plus incapable d'écrire. Un pauvre diable,
cloué sur un fauteuil, qui se tord dans la souffrance, avec une
jambe meurtrie sur un escabeau devant lui, est vraiment en bonne
situation pour dire des choses brillantes[1084].
[Note 1084: _To Peter Hill._ Oct. 1791.]
Et à un autre correspondant il envoyait à propos de la même blessure
«plein ma feuille de gémissements qui me sont arrachés dans mon
fauteuil[1085]».
[Note 1085: _To Robert Graham of Fintry._ Oct. 1791.]
On croirait qu'il faisait des courses furibondes, qu'il poussait sa
monture comme un forcené. Presque toutes ces chutes sont, en effet,
faites avec le cheval. La pauvre bête surmenée galopait tant qu'elle
tombât. Encore ne sont-ce là que les chutes qui marquaient. Il lui en
arrivait d'autres à chaque instant.
Pour ma part, j'ai galopé sur mes dix paroisses, pendant les
quatre derniers jours, jusqu'à ce moment, où je viens de
descendre de cheval, ou plutôt, où mon pauvre squelette d'âne de
cheval vient de me déposer à terre, car le pauvre diable s'est
mis une dizaine de fois à genoux, pendant les vingt derniers
milles, me disant à sa façon: «Vois, ne suis-je pas ta fidèle
rosse de cheval, sur lequel tu as chevauché tant d'années....»
Bref, Monsieur, j'ai fourbu mon cheval et je me suis presque
rompu le cou, sans compter quelques dommages à une partie que je
ne nommerai pas, grâce à une selle qui a le coeur dur comme une
pierre[1086].
[Note 1086: _To Collector Mitchell._ Sept. 1790.]
Il galopait à se rompre le cou. Était-ce la nécessité de faire vite sa
besogne? Était-ce cet âpre besoin de mouvement et d'étourdissement par
lequel on espère fuir ces soucis sombres qui sont assis derrière le
cavalier? Étaient-ce de ces furieuses chevauchées d'ivresse, comme
celle qui avait failli lui être funeste dans les Hautes-Terres?
* * * * *
Enfin, pour compléter ce chaos, vers le milieu de cette même année, au
mois d'août 1791, on trouve une lettre à Clarinda qui, à la suite de
leur demi réconciliation, lui avait envoyé des vers sur _La
Sympathie_. Il lui disait:
J'ai lu votre très beau mais très pathétique poème--ne me
demandez pas combien de fois et avec quelles émotions. Vous savez
que «j'ose _pécher_ mais non pas _mentir_!» Vos vers arrachent
cette confession du plus profond de mon âme--je le dirai,
répétez-le si vous le voulez--que j'ai plus d'une fois été la
victime d'une conjoncture maudite de circonstances et que pour
moi vous devez être à jamais
Chère comme la lumière qui visite ces tristes yeux[1087].
[Note 1087: _To Mrs Mac Lehose._ Aug. 1791. Ce vers a déjà
été cité dans sa correspondance avec Clarinda.]
Il lui envoyait sa pièce sur Marie Stuart et il y ajoutait ces mots
qui étaient redevenus de tendresse.
Telles furent, ma chère Nancy, les paroles de l'aimable mais
malheureuse Mary. L'infortune semble prendre un plaisir
particulier à darder ses flèches contre «les honnêtes hommes et
les jolies fillettes». De cela vous aussi vous n'êtes que trop la
preuve; puisse votre destinée future faire une brillante
exception à cette remarque! Dans les mots d'Hamlet:
Adieu, adieu, adieu! Souviens-toi de moi![1088]
[Note 1088: Shakspeare. _Hamlet_, act. I, sc. 5.]
IV.
LA VIE PROFONDE, LA PRODUCTION.
Lorsqu'on suit les phases attristantes de l'histoire de Burns, c'est
un devoir de se souvenir que, devant nos jugements sociaux, quelques
instants de faiblesse ruinent tout un fonds d'honnêteté, de travail,
de bonté. Quelques écueils suffisent au mauvais renom d'une mer.
Cependant elle remplit ses fonctions dans le jeu universel: elle
contribue au flux; elle fournit aux nuées sa part d'averses
fécondantes; elle nourrit des milliers d'êtres qui grandissent dans
son sein, s'accouplent, se reproduisent, perpétuent et modifient les
espèces; elle forme des dépôts qui seront plus tard des continents
propres à des plantes nouvelles; elle a mille utilités plus profondes
et encore indiscernées; ses bienfaits sont nombreux. Mais elle a deux
ou trois récifs sur lesquels se sont brisées des galères, peut-être
chargées de soldats; elle a quelques bas-fonds où s'est enlisé un
navire qui portait peut-être de l'alcool ou de l'opium; quelquefois
elle a des tempêtes. Alors, au jugement court des hommes, elle devient
une mer malfaisante et redoutée. Ils ne pénètrent pas dans son oeuvre
continue; ils ignorent qu'il sort d'elle plus d'avantages que de
désastres, même pour eux; et ils oublient que d'ailleurs leur mesure
des choses est à leur taille. Hélas! il en est de même des vies
humaines. Quelques fautes, quelques heures d'oubli, de faiblesse, de
colère ou de passion, qui sont comme des écueils à la surface, gâtent
une existence entière. Cependant, elle aussi accomplit ses fonctions
profondes: elle est composée dans son ensemble de bonté, d'efforts,
d'aspirations vers le mieux; elle a, même en ses erreurs, des désirs
de bien, à ce point que parfois--mystère fait pour troubler!--le désir
du bien a été la cause de l'erreur; elle contient de l'amour, du
sacrifice, des dévoûments; elle contribue à la continuation physique
et au progrès intellectuel du monde. Et tous ces services sont oubliés
ou ignorés ou méconnus, à cause des quelques désordres à la
superficie, des quelques remous où l'eau est trouble. Sous
d'inexcusables torts la vie de Burns était une vie de droiture, de
travail et de bonté. Il accomplissait mieux que la plupart, mieux que
beaucoup qui se sont tenus purs de faiblesses, il accomplissait avec
une rare efficacité les tâches essentielles par lesquelles l'homme
vaut ici-bas. Et c'est une question qui est encore à décider de savoir
si les insuffisances d'action n'égalent pas les excès de passion, et
si, tout compte fait, ceux qui ont commis quelque mal mais travaillé
au bien avec énergie, ne valent pas mieux que ceux qui n'ont fait ni
mal, ni bien.
Il avait un vrai coeur de père. C'est plaisir, dans sa correspondance,
de l'entendre parler de ses enfants, de voir ses jolis croquis de
bébés, pleins de complaisance et de tendresse paternelles, mais aussi
de perspicacité. Il avait, de Jane Armour, trois fils. L'aîné Robert
avait environ cinq ans; le second François Wallace, le filleul de Mrs
Dunlop, était né le 24 août 1789; et le troisième William Nicol, nommé
d'après le compagnon du voyage des Hautes-Terres, était venu au monde
le 9 avril 1791. Il les contemplait, les étudiait; ces petits êtres,
encore si indécis, prennent sous son regard pénétrant une
personnalité. De son aîné, il disait:
«J'ai l'intention de l'élever pour l'église et, d'après une
dextérité innée qu'il a pour faire le mal et une certaine gravité
hypocrite avec laquelle il en considère les conséquences, j'ai de
belles espérances à son sujet, dans la carrière
épiscopale[1089].»
[Note 1089: _To Alex. Cunningham._ 27th July 1788.]
De son dernier, William Nicol, il disait:
«J'ai ramassé un petit gars que, pour la force, la grosseur, la
forme, et la hauteur de la voix, je mettrais en regard de
n'importe quel gamin de Nithsdale, d'Annandale ou n'importe quel
autre dale[1090]».
[Note 1090: _To John Somerville._ 11th May 1791.]
Celui dont il semblait le plus satisfait était le petit Frank, le
filleul de Mrs Dunlop. Il le représente toujours comme un petit
gaillard solide.
«Je compte qu'il ne discréditera pas le glorieux nom de Wallace,
car il a une jolie figure mâle et un corps qui ferait honneur à
un garçonnet de deux mois; il a aussi un très bon caractère, bien
qu'il ait, lorsque cela lui plaît, un flageolet à peine moins
sonore que le cor dont son immortel homonyme sonna pour donner le
signal d'enlever le boulon du pont de Sterling[1091].»
[Note 1091: _To Mrs Dunlop._ 6th Sept. 1789.]
Ce petit Frank apparaît vraiment comme un beau bébé et qui donnait à
son père des moments d'orgueil.
«Je ne puis m'empêcher de vous féliciter sur sa bonne mine et sa
vitalité. Tous ceux qui le voient conviennent que c'est le plus
joli, le plus bel enfant qu'ils ont jamais vu. Moi-même je suis
enchanté du bombement viril de sa petite poitrine et d'une
certaine dignité en miniature, qu'il a dans le port de la tête et
dans le regard de son bel oeil noir; cela promet le courage
indomptable d'une âme indépendante.[1092]»
[Note 1092: _To Mrs Dunlop._ 25th Jan. 1790.]
Et ailleurs encore:
«En vérité, je considère que votre petit filleul est mon
_chef-d'oeuvre_ dans ce genre de manufacture, comme je crois que
_Tam de Shanter_ est ma meilleure production en fait de poésie.
Il est vrai que l'un aussi bien que l'autre trahissent un
assaisonnement de friponnerie malicieuse dont on aurait bien pu
se passer peut-être; mais aussi ils montrent, selon moi, une
force d'originalité, un fini et un poli que je désespère de
surpasser.[1093]»
[Note 1093: _To Mrs Dunlop._ 11th April 1791.]
La clairvoyance avec laquelle Burns discernait ces caractères encore
en embryon est curieuse. Ce petit Frank était bien ce qu'il avait
deviné, un petit gars dur, énergique. Il n'avait pas deux ans qu'il
avait réduit son aîné en servitude, car à dix-huit mois de là son père
écrivait à son sujet:
À propos, votre petit filleul pousse d'une façon charmante, mais
c'est un vrai diable. Bien qu'il soit de deux ans plus jeune, il
a complètement maîtrisé son frère. Robert est à la vérité la plus
douce et la plus tranquille créature que j'ai jamais vu. Il a une
mémoire très surprenante et il est tout à fait l'orgueil de son
maître[1094].
[Note 1094: _To Mrs Dunlop._ 24th Sept. 1792.]
Son pronostic du caractère de Robert n'était pas moins juste, ainsi
que la vie de celui-ci le montra. N'est-il pas vrai qu'on sent bien
dans ces passages les longues contemplations de petits corps nus, les
longs aguets pour voir s'ébaucher les premiers sourires de la bouche
ou des yeux; et aussi ces secrètes satisfactions paternelles qui
éclatent au fond du coeur et l'inondent pendant un instant d'un délice
adorable qu'on ne révèle jamais entier?
* * * * *
D'autres fois il se laissait aller à ces flatteuses imaginations où
les pères, même fatigués et déçus par la vie, revivent, pour leurs
enfants, leurs meilleurs et leurs plus magnifiques états d'âme. Ils
redeviennent purs et confiants en ces jeunes âmes, et l'on peut dire
que c'est une des vertus salutaires de la paternité que ces moments
d'innocence restitués à des esprits qui autrement ne les auraient
jamais plus connus. Ce sentiment apparaît dans la très belle lettre
suivante:
Je ne me rappelle pas, mon cher Cunningham, que vous et moi ayons
jamais causé sur le sujet de la Religion. J'en connais plusieurs
qui en rient comme d'une duperie par laquelle les _Quelques-uns_
rusés mènent l'ignorante _Multitude_; ou qui tout au plus la
considèrent comme une obscurité incertaine dont les hommes ne
peuvent jamais rien savoir et dont ils seraient sots de s'occuper
beaucoup. Je ne voudrais pas chercher querelle à un homme pour
son irréligion, pas plus que pour un manque d'oreille musicale.
Je regretterais qu'il soit exclu de ce qui, pour moi et pour
d'autres, a été des sources supérieures de jouissance. C'est à ce
point de vue et pour cette raison que je veillerai à ce que l'âme
de tous mes enfants soit imbue de Religion. Si mon fils est un
homme de sentiment, de sensibilité et de goût, j'augmenterai
ainsi beaucoup ses joies. Laissez-moi me flatter de la pensée que
ce doux petit être qui, en ce moment, est en train de courir çà
et là autour de mon pupitre, sera un homme d'un coeur tendre,
ardent et brûlant, d'une imagination qui goûtera des délices avec
les peintres et des ravissements avec les poètes. Laissez-moi me
le figurer errant dans la campagne, dans la douceur du
crépuscule, pour aspirer la brise embaumée et jouir de la poussée
luxuriante du printemps, pendant que lui-même est dans la
jeunesse fleurissante de la vie. Il jette ses regards sur toute
la nature et à travers la nature, plus haut, vers le Dieu de la
nature; son âme, par de rapides gradations de délices, est
entraînée au-dessus de cette sphère terrestre, jusqu'à ce qu'il
ne puisse plus rester silencieux et qu'il éclate dans le glorieux
enthousiasme de Thomson:
Les choses, dans leurs changements, ô Père Tout Puissant, ces choses
Ne sont que des aspects de Dieu, l'année qui se déroule
Est pleine de Toi.
et ainsi de suite dans toute l'ardeur et l'enthousiasme de cet
hymne charmant.
Ce ne sont pas là des plaisirs imaginaires, ce sont des joies
réelles, et je demande quelles joies parmi les fils des hommes
sont supérieures à celles-là. Et elles ont ce surcroît immense et
précieux que la vertu, consciente d'elle-même, les réclame pour
siennes, et s'en saisit pour paraître en la présence d'un Dieu
qui voit, juge et approuve[1095]».
[Note 1095: _To Alex. Cunningham._ 25th Feb. 1794.]
C'est, presque dans les mêmes termes, le rêve que faisait Coleridge,
sur le berceau de son fils, lorsque par cette nuit de gel silencieux,
et si calme que la mince flamme bleue ne tremblait pas sur le feu, il
voyait aussi «le cher bébé» «errer comme une brise» près des lacs, sur
les grèves sablonneuses et sous les rocs d'antiques montagnes.
Ainsi tu verras et entendras
Les formes belles et les sons intelligibles de cet éternel langage que ton Dieu
Profère, qui, depuis toute éternité, enseigne
Lui-même en tout, et toutes choses en lui-même[1096].
[Note 1096: _Frost at Midnight._]
C'est la poésie et le roman des pères.
* * * * *
À côté de ces fiertés on voit passer les tortures dont les maladies
des enfants font trembler l'âme des parents.
«J'attends chaque jour le docteur qui doit inoculer la petite
vérole à votre petit filleul. Elle règne beaucoup cette année et
je tremble pour sa vie...[1097]
[Note 1097: _To Mrs Dunlop._ 25th Jan. 1790.]
Le pauvre petit Frank est maintenant au plus fort de la petite
vérole. Je l'ai fait inoculer et j'espère qu'elle est en bonne
voie[1098].»
[Note 1098: _To William Burns._ 10th Feb. 1790.]
Il connaissait les angoisses dont, même dans des circonstances
favorables, un esprit réfléchi doit souffrir, lorsqu'il prévoit les
épreuves réservées à ces chers êtres ignorants. Quel père n'a pas
essayé de pénétrer les temps qui arrivent, et même de démêler les
événements historiques, les guerres, les fluctuations sociales qui se
préparent, le front penché sur un berceau? Lequel, faisant retour sur
lui-même, n'a redouté les périls, les embûches, les chocs, dont il lui
semble que seule sa bonne étoile l'a sauvé? Ces pensées-là sont la
rançon des joies paternelles.
De petits enfants qui attendent de vous une protection paternelle
sont une lourde charge. J'ai déjà deux beaux gaillards, bien
venants et forts; je voudrais les mettre en bonne lumière. J'ai
mille rêveries et mille plans à propos d'eux et de leur destinée
future. Ce n'est pas que je sois un utopiste dans mes projets en
ces matières; je suis résolu à ne jamais destiner un de mes fils
aux professions libérales. Je connais la valeur de
l'indépendance; puisque je ne puis donner à mes fils une fortune
indépendante, je leur donnerai sûrement une ligne de vie
indépendante. Quel chaos de tumulte, de hasard et de vicissitudes
est ce monde, lorsqu'on se met à y réfléchir sérieusement! Pour
un père qui connaît lui-même le monde, la pensée des fils qu'il
aura à y laisser doit le remplir de crainte; mais s'il a des
filles, cette perspective, dans ces moments pensifs, est capable
de le frapper d'épouvante[1099].
[Note 1099: _To William Dunbar._ 14th Jan. 1790.]
Ces angoisses étaient pour lui plus vives que pour la plupart. Sa vie
et celle des siens l'avaient rendu défiant; l'avenir était un sol
maigre et désolé. Il y avait, entre ses chétives ressources et les
ambitions que sa richesse cérébrale devait naturellement lui inspirer
pour ses fils, une telle distance! C'est un plus lourd chagrin pour
un homme distingué d'esprit de penser que l'éducation de ses enfants
sera insuffisante que de savoir qu'ils seront pauvres.
Malgré tout, grâce au ciel, je puis vivre et rimer tel que je
suis; quant à mes garçons, pauvres petits gars! puisque je ne
puis les placer à un degré aussi élevé de la vie que je voudrais,
je les établirai, si l'ordonnateur des événements m'accorde la
faveur de voir cette époque-là, sur une base aussi large et aussi
indépendante que possible. Parmi les nombreux sages proverbes qui
ont été recueillis par nos ancêtres écossais, un des meilleurs
est celui-ci: «_Mieux vaut la tête de la roture que la queue de
la gentry_»[1100].
[Note 1100: _To Dr Moore._ 27th Feb. 1791.]
Il était également bon frère. On a vu qu'il avait partagé avec Gilbert
les profits de son volume. Carlyle l'en loue beaucoup. Ce qu'on n'a
pas assez indiqué c'est que ce sacrifice fut probablement la cause de
son entrée dans l'Excise. Cet argent lui aurait permis de franchir les
premières mauvaises années, les années des vaches maigres, et
d'attendre que le vent tournât. Ce serait lui faire injure que de
croire un instant qu'il fut capable de songer à le réclamer.
J'aurais pu avoir de l'argent pour suppléer au déficit de ces
années maigres, mais j'ai, dans une ferme en Ayrshire, un frère
plus jeune et trois soeurs. Tout le surplus de ce que j'estimais
nécessaire pour mon capital de fermage a été pris pour sauver,
d'une ruine imminente, non seulement le confort mais l'existence
même de ce foyer. Ceci était fait avant que je prisse cette
ferme-ci; plutôt que d'enlever mon argent à mon frère--ce qui le
ruinerait--j'abandonnerai ma ferme et j'entrerai immédiatement au
service de vos Honneurs[1101].
[Note 1101: _To Robert Graham of Fintry._ 10th Sept. 1788.]
Son plus jeune frère, Williams Burns, découragé sans doute de se faire
fermier, par l'exemple de ses deux aînés, avait appris le métier de
sellier. Il s'était mis en route pour trouver du travail. Cela ne
semble pas avoir été chose facile. Après avoir erré en plusieurs
endroits, il s'était installé à Newcastle. Pendant toutes ses
pérégrinations, Robert le suit avec une sollicitude paternelle; il lui
donne des conseils, lui écrit des lettres pleines de sages avis
pratiques, l'encourage, le soutient. Tout cela en paroles cordiales et
dignes.
Si mes conseils peuvent vous être utiles (c'est-à-dire si vous
pouvez vous résoudre à prendre l'habitude non seulement
d'examiner votre conduite, vos façons, etc., mais aussi celle de
mettre en pratique les résolutions que cet examen fera naître
d'améliorer vos défauts), mes petites connaissances et mon
expérience du monde sont cordialement à votre service. J'avais
l'intention de vous écrire plein une feuille de conseils, mais
quelque affaire m'en a empêché. En un mot, apprenez la
_Taciturnité_. Que cela soit votre devise. Quand vous auriez la
sagesse de Newton ou l'esprit de Swift, le bavardage vous
rabaisserait aux yeux de vos semblables[1102].
[Note 1102: _To William Burns._ 2nd March 1789.]
Toutes ses lettres contiennent des conseils bien choisis:
Vous êtes au moment de la vie où l'on prend des habitudes; vous
ne pouvez éviter cela, quand vous le voudriez, et ces habitudes
vous demeureront attachées jusqu'à la fin de votre sablier. Plus
tard, même lorsqu'on est aussi peu avancé en années que moi, on
peut avoir une vue très pénétrante de ses défauts et de ses
faiblesses habituelles, mais les arracher ou même les amender est
tout autre chose. Acquis d'abord par accident, ils commencent
bientôt à devenir commodes, et avec le temps ils deviennent une
portion _nécessaire_ de notre existence[1103].
[Note 1103: _To William Burns._ March 10th, 1789.]
Il lui envoie de l'argent: