Dans cet accablement dont nous abat la maladie, souvent naît un

profond besoin de soutien et de tendresse. La dépendance où l'on est

des autres amortit la personnalité et mate cet égoïsme, ce quelque

chose d'absolu, qui fréquemment tient à la vigueur de la nature.

Parfois même, tout l'être se complaît à une sorte de soumission; les

caractères autoritaires y trouvent un baume, un délassement. Dans

cette rémission de l'individualité, les aspérités s'effacent; les

petites obstinations d'amour-propre, les susceptibilités, les

rancunes, toute la mauvaise poussière dont la vie ternit l'âme,

tombent. Les anciennes affections reparaissent. Souvent c'est

l'instant des pardons et des réconciliations. Le coeur, travaillé de

supplications silencieuses, se tourne vers ceux qui nous ont aimés et,

de préférence, vers ceux qui nous ont aimés dans notre force: un peu

de leur affection semble nous rendre un peu de notre ancien

nous-même; ce que nous étions continue à vivre en eux. C'est ainsi que

les malades prennent douceur à contempler, par les fenêtres, les

paysages lointains qu'ils ont parcourus. Il faut songer à ces

altérations intérieures pour comprendre une lettre de Burns à Clarinda

écrite à cette époque. Si on la compare à celle qu'il lui écrivait sur

le même sujet, juste un an auparavant, on est étonné du changement de

ton. Ce n'est plus la défense cassante, impatiente et irritée, la

justification presque impérieuse de sa conduite. Celle-ci est douce,

soumise, presque humble et contrite. Il y confesse qu'il a eu tort; il

laisse entendre qu'il s'en repent, et ces aveux, qui tiennent du

remords et du regret, ont quelque chose qui demande le pardon. Cette

lettre fut en effet un pas vers la réconciliation des deux amants.

J'ai été en réalité malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal

de tête incessant, un abattement, toutes les conséquences

véritablement misérables d'un système nerveux détraqué, ont fait

un terrible carnage de ma santé et de ma paix. Ajoutez à tout

cela qu'une carrière nouvelle, dans laquelle je suis récemment

entré, m'oblige à faire à cheval, en moyenne, deux cents milles

par semaine. Cependant, grâce au ciel, je suis maintenant en

meilleure santé.

Il m'était impossible de répondre à votre avant-dernière lettre.

Quand vous dites à un homme que vous considérez ses lettres avec

un sourire de mépris, dans quel langage, Madame, peut-il vous

répondre? Quand bien même j'aurais conscience d'avoir eu tort--et

j'ai conscience d'avoir eu tort--cependant je ne pouvais accepter

d'être amené au repentir par des insultes.

Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances

atténuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite

imprudente, fougueuse, irréfléchie, s'est jointe à une

conjoncture d'événements malheureux, pour me jeter hors de la

possibilité de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger

d'une guerre irréconciliable entre mon devoir et mes souhaits les

plus chers, et pour me condamner à n'avoir de choix qu'entre

différentes espèces d'erreur et de culpabilité.

Je n'ose pas m'abandonner plus longtemps à ce sujet[1070].

[Note 1070: _To Mrs Mac Lehose._ Feb. 1790.]

N'est-il pas clair que l'âme orgueilleuse de Burns devait être bien

abattue pour être devenue si soumise? Son amour-propre, si fou à

s'enflammer, était presque mort en lui. Qui n'a pas vu des hommes

indomptables, réduits par la faiblesse, s'attendrir et devenir

doucement implorants, ne sentira pas combien cette lettre est

touchante et que de tristesse elle révèle. Chose singulière, il

joignait à cette lettre la pièce qu'il avait composée sur Mary

Campbell. Il n'est pas jusqu'à ce souvenir de Mary qui ne raconte

aussi ces retours vers le passé d'une âme qui a pris le présent en

dégoût.

* * * * *

Au commencement de l'année 1791, apparaît dans ses lettres une poussée

d'amertume plus âpre que jamais. Tantôt ce sont des traces de

dissatisfaction contre lui-même.

«J'ai une telle armée de peccadilles, de fautes, de folies, de

chutes, (tout autre que moi pourrait peut-être leur donner un nom

plus dur) qu'afin de rétablir un peu la balance, si peu que ce

soit, je suis disposé à faire à l'égard d'un semblable le peu de

bien qui est en mon faible pouvoir, dans le but égoïste

d'éclaircir un peu la perspective quand je jette mes regards en

arrière[1071].»

[Note 1071: _To the Rev. G. H. Baird_, Feb. 1791.]

Tantôt ce sont, contre la société et ses jugements injustes, des

emportements qui tiennent de la frénésie; s'attaquant à la Pauvreté,

il éclate tout à coup:

Et ce n'est pas seulement la race des Vertueux qui a motif de se

plaindre de toi: les enfants de la Folie et du Vice, bien qu'ils

soient comme toi les fils du Mal, gémissent aussi sous ta

baguette. À cause de toi, l'homme de dispositions malheureuses et

d'une éducation négligée est condamné, jugé comme un sot pour ses

dissipations, méprisé et repoussé comme un misérable indigent,

quand ses folies, comme d'habitude, l'ont conduit à la ruine; et

quand, perdant tout principe, ses besoins le poussent à des

pratiques déshonnêtes, il est abhorré comme un manant et périt

par la justice de son pays.

Tout différent est le sort de l'homme de famille et de fortune.

_Pour lui_, ses jeunes extravagances et ses folies sont de la

flamme et du tempérament; _pour lui_, les besoins qui en

résultent sont les embarras d'un brave garçon; et quand, pour

raccommoder ses affaires, il part avec une commission légale qui

lui permet de piller des provinces lointaines et de massacrer des

nations paisibles, quand il revient chargé des dépouilles de la

rapine et du meurtre, il vit méchant et respecté; il meurt,

scélérat et lord. Bien plus! chose pire que toutes! malheur à la

femme sans ressources! la pauvre malheureuse, qui grelotte au

coin d'une rue, attendant pour gagner les gages de la

prostitution passagère, est écrasée par les roues de la voiture

qui emporte à un rendez-vous adultère la catin à blason, celle

qui sans pouvoir invoquer les mêmes nécessités, se livre toutes

les nuits au même commerce coupable!!!

Allons! les curés peuvent en dire ce qu'ils veulent, mais je

soutiens qu'une bonne bouffée d'exécration est à l'esprit ce que

l'ouverture d'une veine est au corps: dans l'un et l'autre les

écluses trop chargées sont merveilleusement soulagées par leurs

évacuations respectives. Je me sens bien plus à l'aise que

lorsque j'ai commencé ma lettre et je puis maintenant me mettre

au travail[1072].

[Note 1072: _To Peter Hill_, 17th Jan. 1791.]

Quelle acrimonie s'amassait donc en son coeur pour qu'il fallût de

pareilles débâcles avant qu'il se sentit soulagé? De quelle plaie

secrète venait ce fiel? Ce n'était pas là le ton ordinaire d'une

critique de la société, c'était un cri de souffrance et presque de

haine.

C'est qu'un drame, plus terrible, plus accablant que tous les autres,

se prépare lentement. C'est un drame qui va saccager son existence et

celles qui l'entourent. L'instant où il doit éclater peut être prévu;

chaque jour le rapproche. Hélas! les germes de destruction, cachés aux

débuts de son mariage, ont fait leur oeuvre. L'entente profonde et

bienfaisante, l'accord tutélaire qui protège des faiblesses ne s'est

pas établi. L'âme de l'existence commune s'en est allée. Cette union,

à laquelle ne restait plus que la routine des intérêts quotidiens et

du commerce subalterne des corps, est désagrégée. Cette maintenance

dans le devoir par le bonheur manquant, tout du même coup manquait à

Burns. Les bonnes résolutions avaient disparu comme des bornes

enlevées par des malfaiteurs nocturnes. Un jour il s'était trouvé sans

défense et prêt pour la faute. Quand nous en sommes là, nous ne durons

pas longtemps. Il passe constamment autour de nous mille fautes comme

mille maladies inaperçues. C'est notre santé qui les écarte. Dès que

nous sommes délabrés, la première qui se présente nous prend. Cela

arriva à Burns.

Cette vie, qui l'éloignait de chez lui, offrait des occasions de

dissipations. Son «repaire» favori, lorsqu'il allait à Dumfries, était

une petite auberge qu'on appelait le _Globe_. Une nièce de

l'aubergiste, nommée Anna Park, y servait les clients. Il ne tarda pas

à avoir des relations avec elle. Il ne semble pas qu'elle eût rien de

remarquable, ni qu'elle fût au-dessus d'une servante ordinaire. «Elle

était considérée comme jolie par les clients de l'auberge, dit Allan

Cunningham, quand le vin les rendait tolérants en matière de goût; et,

comme on peut le supposer d'après la chanson, elle avait d'autres

jolies façons de se rendre agréable aux clients qu'en leur servant du

vin[1073].» Mais la faculté de découvrir chez les femmes des charmes

invisibles aux autres, qui à Lochlea déjà étonnait le froid Gilbert,

n'avait pas vieilli en Burns. Et puis, car il faut aller jusqu'au bout

et ne rien dissimuler, il menait un genre de vie dans laquelle on

finit par prendre goût aux aventures d'auberge. Il descendait dans la

nature et le choix de ses passions. La délicate idéalisation, qui

n'exclut rien mais qui embellit tout et rend un amour complet,

s'épaississait et s'affaissait jusqu'à toucher l'élément inférieur et

grossier. Ce dernier était ici presque seul au jeu; il ne restait plus

dans le fond du verre que le fond de l'ivresse. Burns allait la même

voie que Musset.

[Note 1073: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 107 et

431.--Scott Douglas, tom. II, p. 294.]

Hier j'ai bu une pinte de vin,

Là où personne ne m'a vu;

Hier, ici, sur ma poitrine, reposaient

Les boucles d'or d'Anna.

Le juif affamé dans le désert

Goûtant avec joie sa manne,

Ce n'était rien près du miel de bonheur

Que je goûtais sur les lèvres d'Anna.

Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest,

De l'Indus à la Savane,

Donnez-moi, dans mon étreinte serrée,

Le beau corps souple d'Anna.

Alors je mépriserai tes charmes impérieux,

Impératrice ou sultane,

Près des extases mourantes que dans ses bras

Je donne et je reçois, avec Anna.

Va-t-en, toi éclatant Dieu du jour,

Va-t-en, toi pâle Diane,

Vous toutes étoiles, allez cacher vos rais scintillants,

Quand je dois retrouver mon Anna!

Viens, dans ton plumage de corbeau, ô nuit,

(Soleil, Lune, Étoiles, retirez-vous tous)

Et apporte-moi une plume d'ange pour écrire

Mes transports avec Anna.

Post-scriptum.

L'Église et l'État peuvent s'unir pour dire

Que je ne dois pas faire ces choses-là;

L'Église et l'État peuvent aller au diable,

Et moi, j'irai à mon Anna.

Elle est la lumière de mon oeil,

Vivre sans elle, je ne le puis;

N'aurais-je sur terre que trois souhaits,

Le premier serait mon Anna[1074].

[ Note 1074: _The Gowden Locks of Anna._]

Qui ne sent, dans ces dernières strophes, le défi, la bravade

agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer

ce qu'il redoute: le blâme qui se prépare contre lui? Et tout le reste

de la pièce, avec son âcre et brutale luxure, sans un mot qui ne

relève des sens, n'est-il pas un témoignage de cette dégradation

d'amour qui s'était faite en lui? Plus encore! on y sent ce besoin

vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher les voluptés qui

engourdissent le malaise qu'elle fait naître. Il en était à ce point

où l'on s'enivre pour abolir le dégoût de l'ivresse, et où on cherche

à étouffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice

même. Redoutable empirance où le soulagement d'un instant se

transforme en souffrance, qui exige à son tour pour être pansée une

blessure plus profonde, jusqu'à ce que le mal ronge et pénètre au fond

de l'être. Que de poètes ont ainsi souffert!

Faut-il se demander comment il en était venu là? Par quel besoin

intellectuel de roman s'était-il laissé attirer? Par quelle surprise

de désir, peut-être par quelle poussée de sang échauffé par la

boisson--car il faut descendre à tout--y avait-il été brutalement

jeté? Par quelle suite de prétextes, par quels degrés de dialectique

pernicieuse et perverse avait-il accoutumé son esprit à cette pensée?

Quelle habitude invétérée de jouer avec un coeur de femme, fût-il

d'argile grossière? Quel don de poésie capable de suspendre des

rêveries à une aventure banale et qui explique la vulgarité de tant de

délicates amours de poètes? Quelle lassitude de joug et de régularité?

Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel

égarement irrésistible, quelle lente approche, quel consentement libre

l'y avaient conduit? Peut-être y avait-il un peu de tout cela dans la

minute irréparable qui livrait sa vie au désordre.

Il est probable qu'il eut avec lui des débats, qu'il se plaida des

circonstances atténuantes. On a de lui une lettre bien curieuse, qui,

d'après un rapprochement facile de dates, doit coïncider avec les

débuts de cette aventure: elle est du mois d'août 1790. Il est

impossible de ne pas remarquer avec quel sophisme subtil il confond

les désavantages de la poésie avec ceux des faiblesses, et avec quelle

adresse il les fait sortir tous du tempérament poétique.

Il n'y a pas, parmi tous les martyrologes qui furent jamais

écrits, une histoire aussi lamentable que les vies des poètes.

Lorsqu'on compare entre eux les misérables, le criterium n'est

pas ce qu'ils sont condamnés à souffrir, mais comme ils sont

formés pour supporter. Prenez un être de notre espèce; donnez-lui

une imagination plus forte et une sensibilité plus délicate qui,

à elles deux, engendreront une lignée plus ingouvernable de

passions que celles qui sont d'ordinaire le lot de l'homme;

implantez en lui une impulsion irrésistible vers de vaines

fantaisies, telles que d'arranger les fleurs sauvages en bizarres

bouquets, découvrir la cachette du grillon, au moyen de sa

chanson bruissante, guetter les jeux des petits vairons dans

l'étang ensoleillé, ou poursuivre les intrigues des capricieux

papillons; en un mot, envoyez-le à la dérive après quelque

poursuite qui le détournera éternellement des voies du gain;--et

cependant donnez-lui, comme malédiction, un goût plus vif qu'à

tout autre homme pour les plaisirs que le gain peut acheter;

enfin remplissez la mesure de ses maux en lui inspirant un

sentiment hautain de sa propre dignité; vous aurez ainsi créé un

être presque aussi misérable qu'un poète. Ce n'est pas à vous,

Madame, que j'ai besoin d'énumérer les plaisirs féeriques que la

muse accorde pour contrebalancer ce catalogue d'infortunes. La

séduisante poésie est comme la séduisante femme; elle a été de

tous temps accusée d'égarer les hommes loin des avis des sages et

des sentiers de la prudence, de les entraîner dans les

difficultés, de les tourmenter par la pauvreté, de les marquer

d'infamie, de les plonger dans le tourbillon dévorant de la

ruine. Cependant où est l'homme qui n'est pas obligé d'avouer que

tout notre bonheur sur la terre ne mérite pas ce nom,--que même

la perspective solitaire d'une félicité paradisiaque qui hante le

saint hermite n'est que la lueur d'un soleil septentrional se

levant sur des régions glacées, en comparaison des nombreux

plaisirs, des extases indicibles que nous devons à l'aimable

Reine du coeur de l'Homme[1075].

[Note 1075: _To Miss H. Craik_, Aug. 1798.]

Ces lourdes voluptés furent secouées par un cruel réveil. Quel

déchaînement de remords et de terreurs hurla tout à coup en lui le

jour où il apprit qu'Anna Park était enceinte! Il le connaissait ce

drame-là. Cette fois il le voyait plus redoutable encore. Les parents

d'Anna n'étaient peut-être pas très difficiles à apaiser, car Burns

continua à fréquenter l'auberge et à y être bien reçu. Le barde y

amenait des amis, et quand il était là, la dépense roulait. Mais si la

chose était divulguée! Il était marié; il était fonctionnaire. Quel

scandale! C'était la ruine! Il fallait à tout prix que l'accouchement

fût secret, si l'on voulait éviter la censure ecclésiastique. Anna

Park partit pour Édimbourg, où elle fut reçue chez une soeur

mariée[1076]. Le 31 mars 1791, elle y accoucha d'une fille. Comment

élever l'enfant, soutenir la mère, détourner l'argent des maigres

revenus? Quels tracas, et que les heures de l'auberge du _Globe_

coûtaient cher! Mais les coups se succédaient rapidement, terribles!

Il paraît prouvé qu'Anna Park mourut en donnant le jour à son enfant.

Que faire, que faire de cette orpheline? Le vieux toit de Mauchline

fut encore le refuge; la vieille mère dut recevoir encore les

confidences de Robert, et verser des larmes plus amères que toutes

celles d'avant. Le bébé y fut soigné pendant quelques jours. Chose

affreuse et faite comme à dessein pour donner à ce drame toute sa

cruauté! Jane Armour était elle-même au terme d'une grossesse. Elle

accoucha le 9 avril, dix jours après, d'un fils. Attendit-on, pour lui

causer cette souffrance, que la crise fût passée, et la joie d'un fils

né d'elle fut-elle empoisonnée par cette nouvelle? ou bien savait-elle

tout auparavant et dut-elle traverser les douleurs de l'enfantement

avec une âme saignante?

[Note 1076: Scott Douglas, tom. II, p. 294.]

Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand coeur.

Elle se fit apporter la fille, et sur la même poitrine, du même lait,

nourrit les deux enfants. Lorsque son père, qui était venu la voir,

lui demanda, en les apercevant dans le même berceau, si elle avait

encore des jumeaux, elle lui répondit qu'elle soignait l'enfant d'une

amie malade. Elle éleva la fille d'Anna Park, au milieu de ses fils,

avec des soins maternels, jusqu'au moment où le mariage l'éloigna de

la maison. Par ce trait de clémence héroïque et dévouée, sa mémoire

demeure adorable. Quelles qu'aient été ses défaillances dans les

commencements de sa liaison avec Burns, tout disparaît dans la beauté,

dans la splendeur, dans la grâce de ce pardon[1077].

[Note 1077: R. Chambers, tom. III, p. 254.]

Jane Armour ne fut pas sans sa récompense. Burns, éclairé par cette

générosité, eut vers elle, vers cette âme qu'il n'avait pas connue

tout entière jusque-là, un élan de vraie et haute tendresse. On a de

lui une lettre écrite le 11 avril, à Mrs Dunlop, dans laquelle il

exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parlé

d'elle avec plus de passion; jamais encore avec cette affection, cette

place accordée aux qualités morales et cette sorte de respect. La

reconnaissance y perce pour «la simplicité d'âme» et «la douceur

toujours prête à céder», qui semblent avoir été les principes de la

belle action de Jane. Cet éloge a comme un enthousiasme contenu. Ce

n'était plus la femme qu'il adorait mais ce coeur modeste, dont il

venait, à sa confusion, d'avoir la révélation.

Samedi dernier, au matin, Mrs Burns m'a fait présent d'un beau

garçon, plutôt plus gros mais pas si joli que votre filleul

l'était au même moment de sa vie.... Mrs Burns reprend des forces

et s'est mise aujourd'hui à son déjeuner, comme un moissonneur

qui revient des champs. C'est le privilège particulier et le

bonheur de nos filles saines et vivaces, qui sont nourries parmi

_les foins et les bruyères_. Nous ne pouvons pas espérer cet

esprit hautement poli, cette charmante délicatesse d'âme, qu'on

trouve dans le monde féminin, parmi les rangs plus élevés de la

vie, et qui est certainement et de beaucoup le charme le plus

captivant de la fameuse ceinture de Vénus. C'est véritablement un

trésor si inestimable que, lorsqu'on peut le posséder dans sa

céleste pureté native, sans la tache de quelqu'une des maintes

nuances d'affectation, sans l'alliage de quelqu'une des maintes

sortes de caprice, je le déclare devant le ciel, je pense que ce

trésor serait acheté bon marché au prix de tous les autres biens

terrestres. Mais comme cette créature angélique est, j'en ai

peur, extrêmement rare dans toutes les conditions et rangs de la

vie, et qu'elle est tout à fait refusée aux miens, nous autres

chétifs mortels devons nous contenter de ce qui vient

immédiatement après dans l'excellence féminine. Nous pouvons

fournir un corps et un visage aussi beaux que n'importe quel rang

de vie, une grâce rustique et naturelle, une modestie sans

affectation et une pureté sans souillure, un esprit naturel et

les rudiments du goût, une simplicité d'âme qui ne soupçonne pas,

parce qu'elle ne les connaît pas, les voies obliques d'un monde

égoïste, intéressé et fourbe, et le plus grand charme de tout,

une douceur de caractère toujours prête à céder et une généreuse

chaleur de coeur, reconnaissante de l'amour que nous donnons et,

en retour, brûlant d'une ardeur plus qu'égale; toutes ces

qualités avec un corps sain, une constitution solide et

vigoureuse, tels que vos rangs élevés peuvent à peine espérer

l'avoir, sont les charmes adorables de la femme dans mon humble

sphère de vie[1078].

[Note 1078: _To Mrs Dunlop_, 14th April 1791.]

On aime à imaginer que ces mots ne sont que l'écho affaibli d'autres

mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de

solennelles promesses. Si jamais elle fut près d'être aimée par lui

d'un amour de coeur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et

faible, s'était développée en une noble femme. Elle n'avait pas les

dons de surface et ces localisations partielles et rapides

d'individualité qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit

les choses par un point précis. Mais elle avait un fond de bonté

élémentaire, instinctive, ingénue, qui est plus profonde que cela et

supporte la vie entière. Au contact de cet homme supérieur qu'elle

aimait à sa manière, d'une manière superbe, avec soumission, avec

acceptation, avec abandon et oubli d'elle-même; par les souffrances

mêmes qu'elle avait reçues de lui, elle s'était ennoblie. Elle avait

mérité de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle était

désormais son égale. C'est trop peu dire! Sa générosité la plaçait

au-dessus de lui; c'était à lui maintenant à faire effort pour

atteindre jusqu'à elle. Pauvre Burns! Que le génie lui-même est peu de

chose en face de la bonté! Celle-ci est plus divine que tout.

Malgré ce rayon, cette lamentable histoire n'en était pas moins une

calamité dans l'existence des deux époux. Pour Jane c'était le

renversement de son modeste rêve; c'était la foi mutuelle rompue, la

confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'étranger d'introduit dans le

mystère du foyer, qui ressemble à une souillure. Il n'y avait pas

jusqu'à la simultanéité de deux naissances qui ne dût lui être une

pensée affreuse. Si elle tentait de la chasser, les deux bébés sur sa

poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait à son

dévoûment même. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins

à plaindre des deux. Peut-être lui arriva-t-il ce qui arrive aux âmes

d'une bonté parfaite: leur douceur gagne jusqu'aux douleurs qui les

pénètrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La

naïve mansuétude de Jane mit son baume aux blessures mêmes par

lesquelles elle coulait.

Les plus désastreux effets se produisirent dans Burns. Son âme entière

était un chaos de remords, de honte et de colère. Il était bon et le

mal qu'il causait devait le torturer. Par sa faute, les larmes étaient

entrées dans la maison; un surcroît de gêne s'ajoutait à celle dont

ils souffraient déjà. Il portait en lui l'expression résignée de Jane;

l'enfant dont elle avait soin lui était un reproche continuel. Et

quelle horreur plus affreuse devait l'envahir, quand il pensait à la

pauvre fille enterrée à Édimbourg! Quelles agonies de remords, quels

déchirements lui torturaient le coeur, quand il songeait à ce malheur,

presque égal à un crime, si les fautes se mesurent aux souffrances

qu'elles répandent! Sans relâche, il devait être poursuivi par cette

idée. Elle est redoutable et vengeresse. Ce n'était peut-être là que

la meilleure partie de sa souffrance. Il était impossible que des

désordres plus pernicieux ne minassent pas sa personnalité. C'est une

fatigue accablante que cette réprobation intérieure qui sourd de

nous-même. Elle empoisonne nos meilleurs moments; elle lasse la pensée

par un bourdonnement incessant. Nous essayons d'étouffer cette petite

voix; nous nous emportons; mais, quand nos emportements fatigués

baissent, elle redit les mêmes choses. Après quelque temps une âme en

est excédée. À cette fatigue s'ajoute celle d'un travail continuel et

vain, toujours repris comme celui d'un problème insoluble qui s'est

emparé de nous, l'obsédante fatigue de se forger des excuses, et la

perplexité, le harassant vacillement de l'esprit entre ses sophismes

et ses reproches. Et puis encore--et c'était peut-être le dernier

cercle de l'enfer qu'il portait en lui--il y avait l'humiliation qu'il

ne pouvait manquer d'éprouver. Si bonne que fût Jane, bien plus, à

cause de cette bonté même, il devait courber le front. Il était

amoindri chez lui, à son propre foyer. Peut-être jamais un mot

n'exprima cette confusion. Le silence même la rendait plus écrasante.

Entre toutes les douleurs c'était celle-là dont son esprit souffrait

le plus. Toutes ces choses fermentaient en lui, aigrissaient son

orgueil, mordaient son énergie, épuisaient et délabraient son âme,

poussaient en tous sens de profonds ravages.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 50 / 67 段