Il était exténué par tout cela. Dès ses débuts dans l'Excise, dès les

premiers jours, il se plaint d'être épuisé par ce terrible métier. Ses

lettres deviennent la lamentable litanie d'une irrémédiable lassitude.

On sent un homme, qui, entassant fatigue sur fatigue, sans que jamais

un repos lui permette de s'en défaire, va grevant sa force de

résistance, et fait chaque jour des emprunts d'énergie. C'est

l'angoisse, l'indicible, l'incurable angoisse de tant de pauvres

hommes, employés, ouvriers, qui sentent leur réserve d'action

décroître, qui traînent, avec des forces diminuées, une vie plus

pesante, qui sentent expirer en eux l'espoir, la pensée même de sortir

d'une pareille lassitude, et qui marchent toujours. C'est une des plus

épouvantables tristesses qui puissent ronger l'âme humaine, une des

plus injustes, des plus odieuses, des plus criminelles, des plus

exécrables cruautés de la vie, une des infamies du destin.

«Je vous aurais écrit plus tôt, mais je suis tellement bousculé

et fatigué par mes affaires de l'Excise que je puis à peine

rassembler assez de résolution pour faire l'effort d'écrire à qui

que ce soit[1048].»

[Note 1048: _To William Burns_, 10th Nov. 1789.]

«Je suis harassé de fatigue à en mourir. Ces deux on trois

derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles à cheval par

semaine en moyenne. J'ai fait peu de chose en fait de

poésie[1049].»

[Note 1049: _To Nicol_, 9th Feb. 1790.]

«Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas

vous avoir écrit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misérable

et maudit, condamné à galoper au moins 200 milles toutes les

semaines, à inspecter de sales réservoirs et des barils couverts

d'écume. Où trouverais-je le temps d'écrire et le moyen

d'intéresser qui que ce soit[1050].»

[Note 1050: _To Peter Hill_, 2nd Feb. 1790.]

Les mêmes allusions reviennent constamment et se continuent.

«C'est à cause de la presse sans trêve de mes occupations que je

ne vous ai pas écrit, Madame, depuis longtemps....[1051]»

[Note 1051: _To Mrs Dunlop_, 25th Jan. 1790.]

«Après une longue journée de labeur, de tourment et de souci je

m'assieds pour vous écrire[1052].»

[Note 1052: _To Mrs Dunlop_, 8th Aug. 1790.]

«Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant

de négligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer

la vie affairée que je mène.... J'ai déposé ma plume d'oie et

battu ma cervelle pour y trouver une comparaison; j'ai pensé à

une commère de campagne, un jour de baptême; à une promise, le

jour de marché qui précède son mariage; à un clergyman orthodoxe,

le jour de la communion de Paisley; à une putain d'Édimbourg, un

samedi soir; à un tavernier, le jour d'un dîner d'élection, etc.,

etc., mais la comparaison qui flatte le plus ma fantaisie est

celle de ce gredin, de ce chenapan de Satan qui, comme nous dit

l'Écriture-Sainte, circule ça et là comme un lion rugissant,

cherchant, guettant qui il dévorera[1053].»

[Note 1053: _To Alex. Cunningham_, 8th Aug. 1790.]

Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'étaient pas les

fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait à

quelles prévenances et sollicitations sont exposés, surtout dans les

campagnes, les employés des services publics. Les compagnons d'Excise,

avec lesquels Burns faisait souvent ses tournées, étaient des hommes

qui, pour la plupart, avaient la grossière capacité de boisson de

l'époque. Quand ils arrivaient le soir à l'auberge, fatigués et

mouillés, on ne connaissait pas de meilleur remède pour chasser le

brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns eût sans doute

pu résister à cet entraînement du métier, s'il avait été un employé

ordinaire. Mais, partout où il arrivait, il était attendu, accueilli

et fêté. On l'arrêtait au passage. «Du château au cottage, dit un de

ceux qui l'accompagnèrent souvent dans ses excursions, chaque porte

s'ouvrait à son approche, et le vieux système d'hospitalité à

outrance, qui prévalait alors, rendait presque impossible à un invité,

aussi sobrement qu'il fût disposé, de se lever de table dans le même

état qu'il s'y était assis. Si Burns passait sur une grand'route, le

fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait à côté de Jenny

Geddes, jusqu'à ce qu'il eût persuadé au poète que le jour était assez

chaud pour demander quelque rafraîchissement. S'il arrivait dans une

auberge à minuit quand tout le monde était couché, la nouvelle de son

arrivée circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes,

l'aubergiste et ses hôtes étaient assemblés autour du feu, on

apportait le plus large bol et on chantait:

«Que cette nuit soit à nous, qui sait ce qui vient demain[1054]!»

[Note 1054: Lockhart. _Life of Burns_, p. 204.]

En même temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient

des embarras et des tristesses qui le dévoraient. Ses appréhensions à

propos de sa ferme étaient devenues une certitude. «J'ai fait mention

à my lord de mes craintes concernant ma ferme. Ces craintes étaient en

vérité trop réelles; c'est un marché qui m'aurait ruiné sans cette

heureuse circonstance que j'ai obtenu un poste dans l'Excise[1055].»

Il n'y avait plus à douter, plus à espérer. C'était de ce côté-là une

partie perdue. Et comment aurait-il pu en être autrement? Même quand

il se donnait tout entier à ses devoirs de fermier, l'entreprise ne

prospérait guère. Depuis que son emploi nouveau l'emmenait tous les

jours loin de chez lui, les choses allaient à l'abandon. Qu'est-ce

qu'une ferme sans l'oeil du maître, et d'un maître vigilant? Jane

n'était pas femme à faire marcher la maison, en l'absence de son mari.

«Sa ferme, dit Currie, fut en grande partie abandonnée aux

domestiques. On pouvait, à la vérité, le voir pendant le printemps

conduire la charrue, travail auquel il excellait, ou avec un drap

blanc, contenant ses semences de blé, passé sur l'épaule, marcher à

pas longs et mesurés le long de ses sillons ouverts et répandre le

grain dans la terre. Mais sa ferme avait cessé d'occuper la plus

grande partie de ses soins ou de ses pensées. Ce n'était plus à

Ellisland qu'on pouvait généralement le trouver[1056].» Il perdait

ainsi d'un côté une grande partie de ce qu'il gagnait de l'autre. De

cette ferme, d'où ne sortait plus de joie et où n'était plus son

travail, venaient des tracas et des tourments.

[Note 1055: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]

[Note 1056: Currie. _Life of Burns_, p. 46.]

III.

MISÈRE, TRISTESSE, FAUTES.

Naturellement la gêne arrivait. Il y avait quelque temps qu'elle

rôdait autour de la maison. De sa main décharnée elle ouvrit la porte

et entra. Hélas! elle ne devait plus ressortir. Déjà au commencement

de l'année, il disait à un de ses amis, pour s'excuser de lui écrire

sur du papier grossier: «Quand je serai plus riche, je vous écrirai

sur du papier à tranches dorées, pour racheter cette feuille-ci. Pour

le moment chaque guinée doit faire la besogne de cinq chez votre

fidèle, pauvre, mais honnête ami[1057].» Maintenant les embarras

d'argent devenaient plus fréquents, plus pressants. Alors commence

cette sourde lutte, la lutte quotidienne, incessante, odieuse, qui use

l'esprit par des préoccupations, des exaspérations sans trêve; les

discussions avec les besoins, les marchandages pied à pied avec chaque

dépense, les débats avec les nécessités journalières auxquelles il

faut faire prendre patience, les emportements contre les nécessités

brutales qui se montrent au dépourvu, une attention énervante à

déjouer la fuite sournoise de l'argent, les agacements à propos des

petites privations, les colères contre les grosses, la maussaderie des

semaines besoigneuses, l'attente fiévreuse du jour de traitement, la

contrainte, l'irritabilité d'une parcimonie constante, toutes les

difficultés, les humeurs, les acrimonies que la pauvreté apporte dans

son maigre giron. S'il y avait un homme à qui ces tiraillements

dussent être intolérables, c'était à Burns. Il s'y ronge et s'y

dévore.

[Note 1057: _To Peter Hill_, 2nd April 1789.]

Je pourrais vous écrire à propos de fermage, de constructions, de

marchés, mais mon pauvre esprit perdu est si déchiré, si harassé,

si torturé, si excédé, par cette tâche des superlativement damnés

de faire faire à _une guinée l'ouvrage de trois_, que je déteste,

que j'abhorre le seul mot «d'affaires». Il me donne des attaques

de nerfs[1058].

[Note 1058: _To Provost Maxwell_, 20th Dec. 1789.]

Parfois l'humiliation plus lourde d'une dette le met dans un état

terrible. Il s'exaspère, il s'emporte et exhale sa fureur en

imprécations qui s'en prennent à l'ordre social.

Prenez ces trois guinées-ci et mettez-les en face de ce maudit

compte que j'ai chez vous, et qui, depuis cinq ou six mois, me

bâillonne la bouche. Il m'est aussi difficile d'écrire un

chef-d'oeuvre que d'écrire des excuses à un homme à qui je dois

de l'argent. Ô la suprême malédiction de forcer trois guinées à

faire l'office de cinq! Non! tous les travaux d'Hercule, non! les

trois siècles de servitude des Hébreux en Égypte, n'étaient pas

une chose aussi insurmontable, une tâche aussi infernale.

Pauvreté! toi demi-soeur de la Mort, toi cousine germaine de

l'Enfer! Où trouverai-je une énergie d'exécration égale à tes

démérites? À cause de toi, le vieillard vénérable, quoique dans

cette perfide obscurité il ait blanchi dans la pratique de toutes

les vertus qu'enveloppent les cieux, maintenant chargé d'ans et

de misère, implore un peu d'aide pour soutenir son existence,

auprès d'un fils de Mammon, au coeur de pierre, dont la

prospérité a été un soleil sans nuage; et il ne trouve que refus

et anxiété. À cause de toi, l'homme sensible, dont le coeur est

ardent d'indépendance et tendre de sensibilité, languit

intérieurement d'être négligé, ou se tord, dans l'amertume de son

âme, sous le mépris de la richesse arrogante et dure. À cause de

toi, l'homme de génie, que sa mauvaise étoile et son ambition

font asseoir à la table des gens distingués et relevés, doit

voir, dans un silence douloureux, ses observations négligées, sa

personne dédaignée, tandis que la grandeur imbécile, dans ses

essais idiots pour faire de l'esprit, trouve la faveur et

l'applaudissement[1059].

[Note 1059: _To Peter Hill_, 17th Jan. 1791.]

Avec cette défiance et presque cette pusillanimité que la pauvreté

finit par jeter dans les âmes les plus robustes, la vie lui semblait

perfide et dangereuse. Jugeant d'après lui-même, il songeait

tristement à ce que serait la vie de ses enfants et cette pensée

accroissait encore sa détresse.

Quel chaos d'agitation, de changements et de hasards est ce

monde-ci, quand on y réfléchit de sang-froid. Pour un père, qui

connaît lui-même le monde, la pensée qu'il aura des fils à y

laisser doit le remplir de terreur; mais s'il a des filles, cette

perspective, dans ces moments pensifs, est capable de le frapper

d'épouvante[1060].

[Note 1060: _To William Dunbar_, 14th Jan. 1790.]

Ainsi il voyait tout sombre autour de lui et devant lui.

* * * * *

Les fatigues excessives qu'il subissait ne tardèrent pas à disloquer

sa santé. Il semble qu'il ait été pris d'un grand épuisement, d'un

abattement, où son système nerveux, trop surmené, se vengeait et le

torturait. Dès le milieu de décembre 1789, il écrivait à Mrs Dunlop

une lettre pleine de ses souffrances.

«Je pousse des gémissements dans les souffrances d'un système

nerveux délabré...; depuis près de trois semaines, je suis si

malade d'une migraine nerveuse, que j'ai été obligé de renoncer à

mes livres de l'Excise, étant à peine capable de soulever la

tête, encore moins de parcourir à cheval, une fois par semaine,

dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme?

Aujourd'hui, dans une santé luxuriante, s'enivrant de la

jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-être dans

quelques heures, accablé sous le pénible sentiment d'exister,

comptant les pas lents des moments pesants par des répercussions

d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir

quelqu'un qui le console. Le jour succède à la nuit, et la nuit

au jour, lui ramenant, comme une malédiction, cette vie qui ne

lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre

de cette vie est quelque chose devant quoi il recule.

Dites-nous, ô morts!

Est-ce qu'aucun de vous, par pitié, ne révélera le secret

De ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?

Il n'importe!--un temps court

Nous fera aussi savants que vous et aussi muets[1061].

[Note 1061: _To Mrs Dunlop_, 13th Dec. 1789]

Et un peu plus loin dans la même lettre:

«Je suis assez enclin à penser comme ceux qui soutiennent que ce

qu'on appelle des affections nerveuses sont en réalité des

maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable

de penser et, sauf à vous, je n'oserais rien écrire qui dépasse

une commande à un savetier. Vous avez trop éprouvé des maux de la

vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misérable malade, qui

est privé de plus de la moitié des facultés qu'il possédait.

Votre bonté excusera ce griffonnage incohérent, que l'écrivain

ose à peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il était

capable d'écrire quelque chose de mieux, ou même d'écrire quoi

que ce soit.

Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par pitié

pour _le pauvre misérable_[1062].

[Note 1062: En français.]

À une autre correspondante, lady Glencairn, il écrivait, vers la même

époque, ces lignes si tristes:

«L'honneur que vous avez fait à votre pauvre poète en lui

écrivant une lettre si obligeante, et le plaisir que les beaux

vers qu'elle renfermait lui ont causé, sont venus bien à propos à

son aide, dans le triste assombrissement et le découragement

profond de nerfs malades et d'un temps de Décembre[1063].»

[Note 1063: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]

Cet hiver de 1789-90 fut véritablement lugubre. Ces jours étreints par

les ténèbres, ces jours où une pâle lumière souffrante ne sert qu'à

marquer les progrès des ombres, étaient l'emblème de sa vie

intérieure. Il y avait en lui quelque chose qui répondait aux

désolations, aux lamentations des vents. La neige qui couvrait la

campagne ne tombait pas en flocons plus mornes que les lourds

désespoirs qui étouffaient son âme. Les premiers jours de Janvier

1790, au moment où l'année nouvelle apporte aux plus découragés un

instant d'espérance, il écrivait à Gilbert ces aveux navrants:

«Cher frère, je veux profiter de l'affranchissement du port, bien

que, dans mon présent état d'esprit, je n'aie pas grand goût pour

faire l'effort d'écrire. Mes nerfs sont dans un état maudit; je

sens cette horrible hypocondrie prendre chaque atome de mon corps

et de mon âme. Cette ferme a détruit tout plaisir en moi. C'est,

à tous les points de vue, une affaire ruineuse. Mais qu'elle

aille à l'enfer! Je tiendrai bon et je lutterai jusqu'au

bout[1064].»

[Note 1064: _To Gilbert Burns_, 11th Jan. 1790.]

Et après avoir essayé d'écrire quelques lignes de nouvelles banales,

il interrompt brusquement sa lettre et jette sa plume avec un geste de

découragement.

Je n'en puis plus.... Si seulement j'étais délivré de cette ferme

maudite, je respirerais plus à l'aise[1064].

Un an, juste un an, et déjà si loin! si loin de cette journée

confiante par laquelle s'était ouverte l'année! si loin de cette belle

lettre radieuse et bonne qui l'avait comme illuminée! Quelle descente

rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc?

Les rayons nous ont-ils si vite abandonnés?

* * * * *

Cette tristesse opérait en lui un désastreux travail. Tout se

désorganisait de ce qui tient une âme ensemble: l'espérance,

l'ambition, les motifs d'efforts. De l'espérance, il n'en était plus

guère question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie à

sa maturité, dans les âmes où le dévouement ne réside pas. Lorsque

l'allégresse et la spontanéité de la jeunesse ont cessé et que la vie

est pour ainsi dire étale, une ambition haute est une lumière qui

conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle eût

été une force. Il semblait en avoir le dégoût.

Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due

à un certain aiguillon que nous portons en nous, appelé

l'ambition, qui nous pique et nous fait gravir la colline de la

vie, non pas comme nous gravissons d'autres éminences, pour la

louable curiosité d'apercevoir un paysage plus étendu, mais

plutôt pour l'orgueil malhonnête de regarder en bas vers nos

semblables et de les apercevoir diminués, dans une situation plus

humble[1065].»

[Note 1065: _To Alex. Cunningham_, 18th Feb. 1790.]

La vie tout entière lui paraissait mal faite, mal combinée. C'est une

idée qui revient, dès lors, à mainte reprise, que ceux qui sont trop

sensibles, trop honnêtes ou doués d'une intelligence trop fine sont

mal pourvus pour être aux prises avec elle. Cela ne sert à rien qu'à

être pour eux une cause d'infériorité et de souffrance.

Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont

été favorisés du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y

en a certainement), il peut y avoir une pureté, une tendresse,

une dignité, une élégance d'âme, qui ne sont d'aucune utilité,

bien plus! qui rendent un homme incapable de cette affaire

véritablement importante de faire son chemin dans la vie?[1066]

[Note 1066: _To Mrs Dunlop_, 10th April 1790.]

Il dit encore avec plus de force:

Cependant il faut reconnaître que, si vous enlevez à l'homme

l'idée d'une existence au-delà du tombeau, alors la véritable

mesure de la conduite humaine est: le _convenable_ et le

_malséant_. La vertu et le vice, en tant que dispositions du

coeur, ont, en ce cas, à peine la même conséquence et la même

valeur pour le monde en général, que l'harmonie et la dissonance

dans les modifications du son. Un sens délicat de l'honneur,

comme une oreille délicate pour la musique, peuvent quelquefois

procurer à qui les possède des délices inconnues aux organes plus

grossiers de la multitude. Cependant si on considère les âpres

grincements et les inharmoniques discordances de celte existence

mal accordée, il y a beaucoup à parier que cet individu serait

aussi heureux et qu'il serait assurément aussi respecté par les

vrais juges de la société telle qu'elle serait alors, sans une

oreille juste ou un bon coeur[1066].»

Il en était donc à ce degré de découragement de ne plus considérer sa

supériorité comme un moyen de lutte, mais comme une cause de

souffrance. C'est une défaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses

propres qualités, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on

retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas

quand on sait mauvais gré au destin des avantages qu'il nous a

départis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'état d'entreprise à celui

de résignation. On sent, par le même fait, qu'il perd peu à peu la

position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme

est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu

de chose, à condition qu'on progresse en soi. C'est presque le

contre-pied des conseils de la _Vision_.

Il en arrivait à se demander, lui qui avait jusque-là conduit ses

passions comme une charge furibonde à travers tout, s'il ne fallait

pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une méthode pratique et,

par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon.

Quels étranges êtres nous sommes! Puisque nous avons une portion

d'existence consciente, également capable de goûter le plaisir,

le bonheur et l'enthousiasme, ou de souffrir la douleur, le

chagrin et la misère, il vaut sûrement la peine de rechercher

s'il n'y a pas quelque chose comme une science de la vie, s'il

n'y a pas une méthode, une économie et une fertilité d'expédients

applicables à la jouissance, ou s'il n'y a pas un manque de

dextérité dans le plaisir, qui diminue encore notre petit lot de

bonheur, et un excès, une ivresse de félicité qui mènent à la

satiété, au dégoût et à la haine de soi-même[1067].

[Note 1067: _To Alex. Cunningham_, Dec. 1789 (dans la lettre

du 13 Février 1790).]

Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons

pas qu'on ait jamais caractérisé par des termes plus décisifs cette

manipulation adroite de la vie. La sagesse des philosophes pratiques,

des plus fins connaisseurs, des amateurs les plus délicats, les plus

raffinés et les plus sceptiques de l'existence, n'a pas trouvé de

formule plus heureuse. Ne croirait-on pas entendre Montaigne quand il

expose qu'il n'est «science si ardue que de bien savoir vivre cette

vie»; qu'il faut puiser à la volupté «par soif, mais non jusqu'à

l'ivresse»; que «la mesure de la jouissance dépend du plus ou moins

d'application que nous y mettons»; qu'il y a «mesurage à jouir» la vie

et «si la faut-il étudier, savourer et ruminer[1068]»? Ce sont presque

les mêmes expressions. Mais cette mesure et les calculs, naturels en

un modéré comme Montaigne, sont nouveaux chez un fougueux comme Burns.

Ils indiquent un abaissement de vitalité qui fait regarder du côté de

la sagesse. Et c'était encore une autre façon de revenir à cette idée

qui s'établissait en lui, que la vie est indépendante de nous, en

dehors de notre création intérieure, que c'est quelque chose avec quoi

il faut compter, dont il faut être bon ménager, à quoi il faut, en

quelque manière, se soumettre.

[Note 1068: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. XIII, _de

l'Expérience_.]

Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-être pas jeté assez de

lumière, sont importants. Ils marquent la lente désorganisation d'une

âme, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu à peu possession, non

pas d'elle tout entière, mais de certaines parties précieuses, un

découragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des

insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus

rien à perdre et se livre à la dérive. Ils marquent encore ce

changement important dans les relations d'une âme avec l'existence,

l'instant où cette figure fragile «du monde qui passe», souple et

malléable tant que notre force idéale a été intense, durcit son écorce

et agit plus sur nous, à mesure que la flamme intérieure qui la

pénétrait se ralentit et se perd en nous-mêmes.

Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se

redressait; il rejetait ces pensées de sagesse; il voulait rester ce

qu'il avait été, l'être généreux et imprudent. Il lui semblait qu'il

aurait perdu quelque chose à cesser de l'être; et il avait raison.

J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, à cause d'une chose.

Les hommes sont par nature des créatures bienveillantes, sauf

quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice

des biens que nous nous trouvons posséder soit née avec nous;

mais nous sommes placés ici au milieu de tant de nudité et de

faim, de pauvreté et de besoin, que nous sommes réduits à la

maudite nécessité d'étudier l'égoïsme afin de pouvoir _exister_.

Cependant, il y a dans tout siècle, quelques âmes que tous les

besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'à

l'égoïsme, auxquelles ils ne peuvent même donner l'alliage

nécessaire de précaution et de prudence. Si jamais je suis en

danger de vanité, c'est lorsque je me regarde du côté de cette

disposition de caractère[1069].

[Note 1069: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]

Mais c'étaient là des révoltes qui révélaient le poids contre lequel

elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces

qualités qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect

pour l'homme qu'il avait été jusqu'ici et qu'il ne consentait pas à

cesser d'être.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 49 / 67 段