premiers jours, il se plaint d'être épuisé par ce terrible métier. Ses
lettres deviennent la lamentable litanie d'une irrémédiable lassitude.
On sent un homme, qui, entassant fatigue sur fatigue, sans que jamais
un repos lui permette de s'en défaire, va grevant sa force de
résistance, et fait chaque jour des emprunts d'énergie. C'est
l'angoisse, l'indicible, l'incurable angoisse de tant de pauvres
hommes, employés, ouvriers, qui sentent leur réserve d'action
décroître, qui traînent, avec des forces diminuées, une vie plus
pesante, qui sentent expirer en eux l'espoir, la pensée même de sortir
d'une pareille lassitude, et qui marchent toujours. C'est une des plus
épouvantables tristesses qui puissent ronger l'âme humaine, une des
plus injustes, des plus odieuses, des plus criminelles, des plus
exécrables cruautés de la vie, une des infamies du destin.
«Je vous aurais écrit plus tôt, mais je suis tellement bousculé
et fatigué par mes affaires de l'Excise que je puis à peine
rassembler assez de résolution pour faire l'effort d'écrire à qui
que ce soit[1048].»
[Note 1048: _To William Burns_, 10th Nov. 1789.]
«Je suis harassé de fatigue à en mourir. Ces deux on trois
derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles à cheval par
semaine en moyenne. J'ai fait peu de chose en fait de
poésie[1049].»
[Note 1049: _To Nicol_, 9th Feb. 1790.]
«Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas
vous avoir écrit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misérable
et maudit, condamné à galoper au moins 200 milles toutes les
semaines, à inspecter de sales réservoirs et des barils couverts
d'écume. Où trouverais-je le temps d'écrire et le moyen
d'intéresser qui que ce soit[1050].»
[Note 1050: _To Peter Hill_, 2nd Feb. 1790.]
Les mêmes allusions reviennent constamment et se continuent.
«C'est à cause de la presse sans trêve de mes occupations que je
ne vous ai pas écrit, Madame, depuis longtemps....[1051]»
[Note 1051: _To Mrs Dunlop_, 25th Jan. 1790.]
«Après une longue journée de labeur, de tourment et de souci je
m'assieds pour vous écrire[1052].»
[Note 1052: _To Mrs Dunlop_, 8th Aug. 1790.]
«Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant
de négligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer
la vie affairée que je mène.... J'ai déposé ma plume d'oie et
battu ma cervelle pour y trouver une comparaison; j'ai pensé à
une commère de campagne, un jour de baptême; à une promise, le
jour de marché qui précède son mariage; à un clergyman orthodoxe,
le jour de la communion de Paisley; à une putain d'Édimbourg, un
samedi soir; à un tavernier, le jour d'un dîner d'élection, etc.,
etc., mais la comparaison qui flatte le plus ma fantaisie est
celle de ce gredin, de ce chenapan de Satan qui, comme nous dit
l'Écriture-Sainte, circule ça et là comme un lion rugissant,
cherchant, guettant qui il dévorera[1053].»
[Note 1053: _To Alex. Cunningham_, 8th Aug. 1790.]
Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'étaient pas les
fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait à
quelles prévenances et sollicitations sont exposés, surtout dans les
campagnes, les employés des services publics. Les compagnons d'Excise,
avec lesquels Burns faisait souvent ses tournées, étaient des hommes
qui, pour la plupart, avaient la grossière capacité de boisson de
l'époque. Quand ils arrivaient le soir à l'auberge, fatigués et
mouillés, on ne connaissait pas de meilleur remède pour chasser le
brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns eût sans doute
pu résister à cet entraînement du métier, s'il avait été un employé
ordinaire. Mais, partout où il arrivait, il était attendu, accueilli
et fêté. On l'arrêtait au passage. «Du château au cottage, dit un de
ceux qui l'accompagnèrent souvent dans ses excursions, chaque porte
s'ouvrait à son approche, et le vieux système d'hospitalité à
outrance, qui prévalait alors, rendait presque impossible à un invité,
aussi sobrement qu'il fût disposé, de se lever de table dans le même
état qu'il s'y était assis. Si Burns passait sur une grand'route, le
fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait à côté de Jenny
Geddes, jusqu'à ce qu'il eût persuadé au poète que le jour était assez
chaud pour demander quelque rafraîchissement. S'il arrivait dans une
auberge à minuit quand tout le monde était couché, la nouvelle de son
arrivée circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes,
l'aubergiste et ses hôtes étaient assemblés autour du feu, on
apportait le plus large bol et on chantait:
«Que cette nuit soit à nous, qui sait ce qui vient demain[1054]!»
[Note 1054: Lockhart. _Life of Burns_, p. 204.]
En même temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient
des embarras et des tristesses qui le dévoraient. Ses appréhensions à
propos de sa ferme étaient devenues une certitude. «J'ai fait mention
à my lord de mes craintes concernant ma ferme. Ces craintes étaient en
vérité trop réelles; c'est un marché qui m'aurait ruiné sans cette
heureuse circonstance que j'ai obtenu un poste dans l'Excise[1055].»
Il n'y avait plus à douter, plus à espérer. C'était de ce côté-là une
partie perdue. Et comment aurait-il pu en être autrement? Même quand
il se donnait tout entier à ses devoirs de fermier, l'entreprise ne
prospérait guère. Depuis que son emploi nouveau l'emmenait tous les
jours loin de chez lui, les choses allaient à l'abandon. Qu'est-ce
qu'une ferme sans l'oeil du maître, et d'un maître vigilant? Jane
n'était pas femme à faire marcher la maison, en l'absence de son mari.
«Sa ferme, dit Currie, fut en grande partie abandonnée aux
domestiques. On pouvait, à la vérité, le voir pendant le printemps
conduire la charrue, travail auquel il excellait, ou avec un drap
blanc, contenant ses semences de blé, passé sur l'épaule, marcher à
pas longs et mesurés le long de ses sillons ouverts et répandre le
grain dans la terre. Mais sa ferme avait cessé d'occuper la plus
grande partie de ses soins ou de ses pensées. Ce n'était plus à
Ellisland qu'on pouvait généralement le trouver[1056].» Il perdait
ainsi d'un côté une grande partie de ce qu'il gagnait de l'autre. De
cette ferme, d'où ne sortait plus de joie et où n'était plus son
travail, venaient des tracas et des tourments.
[Note 1055: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]
[Note 1056: Currie. _Life of Burns_, p. 46.]
III.
MISÈRE, TRISTESSE, FAUTES.
Naturellement la gêne arrivait. Il y avait quelque temps qu'elle
rôdait autour de la maison. De sa main décharnée elle ouvrit la porte
et entra. Hélas! elle ne devait plus ressortir. Déjà au commencement
de l'année, il disait à un de ses amis, pour s'excuser de lui écrire
sur du papier grossier: «Quand je serai plus riche, je vous écrirai
sur du papier à tranches dorées, pour racheter cette feuille-ci. Pour
le moment chaque guinée doit faire la besogne de cinq chez votre
fidèle, pauvre, mais honnête ami[1057].» Maintenant les embarras
d'argent devenaient plus fréquents, plus pressants. Alors commence
cette sourde lutte, la lutte quotidienne, incessante, odieuse, qui use
l'esprit par des préoccupations, des exaspérations sans trêve; les
discussions avec les besoins, les marchandages pied à pied avec chaque
dépense, les débats avec les nécessités journalières auxquelles il
faut faire prendre patience, les emportements contre les nécessités
brutales qui se montrent au dépourvu, une attention énervante à
déjouer la fuite sournoise de l'argent, les agacements à propos des
petites privations, les colères contre les grosses, la maussaderie des
semaines besoigneuses, l'attente fiévreuse du jour de traitement, la
contrainte, l'irritabilité d'une parcimonie constante, toutes les
difficultés, les humeurs, les acrimonies que la pauvreté apporte dans
son maigre giron. S'il y avait un homme à qui ces tiraillements
dussent être intolérables, c'était à Burns. Il s'y ronge et s'y
dévore.
[Note 1057: _To Peter Hill_, 2nd April 1789.]
Je pourrais vous écrire à propos de fermage, de constructions, de
marchés, mais mon pauvre esprit perdu est si déchiré, si harassé,
si torturé, si excédé, par cette tâche des superlativement damnés
de faire faire à _une guinée l'ouvrage de trois_, que je déteste,
que j'abhorre le seul mot «d'affaires». Il me donne des attaques
de nerfs[1058].
[Note 1058: _To Provost Maxwell_, 20th Dec. 1789.]
Parfois l'humiliation plus lourde d'une dette le met dans un état
terrible. Il s'exaspère, il s'emporte et exhale sa fureur en
imprécations qui s'en prennent à l'ordre social.
Prenez ces trois guinées-ci et mettez-les en face de ce maudit
compte que j'ai chez vous, et qui, depuis cinq ou six mois, me
bâillonne la bouche. Il m'est aussi difficile d'écrire un
chef-d'oeuvre que d'écrire des excuses à un homme à qui je dois
de l'argent. Ô la suprême malédiction de forcer trois guinées à
faire l'office de cinq! Non! tous les travaux d'Hercule, non! les
trois siècles de servitude des Hébreux en Égypte, n'étaient pas
une chose aussi insurmontable, une tâche aussi infernale.
Pauvreté! toi demi-soeur de la Mort, toi cousine germaine de
l'Enfer! Où trouverai-je une énergie d'exécration égale à tes
démérites? À cause de toi, le vieillard vénérable, quoique dans
cette perfide obscurité il ait blanchi dans la pratique de toutes
les vertus qu'enveloppent les cieux, maintenant chargé d'ans et
de misère, implore un peu d'aide pour soutenir son existence,
auprès d'un fils de Mammon, au coeur de pierre, dont la
prospérité a été un soleil sans nuage; et il ne trouve que refus
et anxiété. À cause de toi, l'homme sensible, dont le coeur est
ardent d'indépendance et tendre de sensibilité, languit
intérieurement d'être négligé, ou se tord, dans l'amertume de son
âme, sous le mépris de la richesse arrogante et dure. À cause de
toi, l'homme de génie, que sa mauvaise étoile et son ambition
font asseoir à la table des gens distingués et relevés, doit
voir, dans un silence douloureux, ses observations négligées, sa
personne dédaignée, tandis que la grandeur imbécile, dans ses
essais idiots pour faire de l'esprit, trouve la faveur et
l'applaudissement[1059].
[Note 1059: _To Peter Hill_, 17th Jan. 1791.]
Avec cette défiance et presque cette pusillanimité que la pauvreté
finit par jeter dans les âmes les plus robustes, la vie lui semblait
perfide et dangereuse. Jugeant d'après lui-même, il songeait
tristement à ce que serait la vie de ses enfants et cette pensée
accroissait encore sa détresse.
Quel chaos d'agitation, de changements et de hasards est ce
monde-ci, quand on y réfléchit de sang-froid. Pour un père, qui
connaît lui-même le monde, la pensée qu'il aura des fils à y
laisser doit le remplir de terreur; mais s'il a des filles, cette
perspective, dans ces moments pensifs, est capable de le frapper
d'épouvante[1060].
[Note 1060: _To William Dunbar_, 14th Jan. 1790.]
Ainsi il voyait tout sombre autour de lui et devant lui.
* * * * *
Les fatigues excessives qu'il subissait ne tardèrent pas à disloquer
sa santé. Il semble qu'il ait été pris d'un grand épuisement, d'un
abattement, où son système nerveux, trop surmené, se vengeait et le
torturait. Dès le milieu de décembre 1789, il écrivait à Mrs Dunlop
une lettre pleine de ses souffrances.
«Je pousse des gémissements dans les souffrances d'un système
nerveux délabré...; depuis près de trois semaines, je suis si
malade d'une migraine nerveuse, que j'ai été obligé de renoncer à
mes livres de l'Excise, étant à peine capable de soulever la
tête, encore moins de parcourir à cheval, une fois par semaine,
dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme?
Aujourd'hui, dans une santé luxuriante, s'enivrant de la
jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-être dans
quelques heures, accablé sous le pénible sentiment d'exister,
comptant les pas lents des moments pesants par des répercussions
d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir
quelqu'un qui le console. Le jour succède à la nuit, et la nuit
au jour, lui ramenant, comme une malédiction, cette vie qui ne
lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre
de cette vie est quelque chose devant quoi il recule.
Dites-nous, ô morts!
Est-ce qu'aucun de vous, par pitié, ne révélera le secret
De ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?
Il n'importe!--un temps court
Nous fera aussi savants que vous et aussi muets[1061].
[Note 1061: _To Mrs Dunlop_, 13th Dec. 1789]
Et un peu plus loin dans la même lettre:
«Je suis assez enclin à penser comme ceux qui soutiennent que ce
qu'on appelle des affections nerveuses sont en réalité des
maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable
de penser et, sauf à vous, je n'oserais rien écrire qui dépasse
une commande à un savetier. Vous avez trop éprouvé des maux de la
vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misérable malade, qui
est privé de plus de la moitié des facultés qu'il possédait.
Votre bonté excusera ce griffonnage incohérent, que l'écrivain
ose à peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il était
capable d'écrire quelque chose de mieux, ou même d'écrire quoi
que ce soit.
Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par pitié
pour _le pauvre misérable_[1062].
[Note 1062: En français.]
À une autre correspondante, lady Glencairn, il écrivait, vers la même
époque, ces lignes si tristes:
«L'honneur que vous avez fait à votre pauvre poète en lui
écrivant une lettre si obligeante, et le plaisir que les beaux
vers qu'elle renfermait lui ont causé, sont venus bien à propos à
son aide, dans le triste assombrissement et le découragement
profond de nerfs malades et d'un temps de Décembre[1063].»
[Note 1063: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]
Cet hiver de 1789-90 fut véritablement lugubre. Ces jours étreints par
les ténèbres, ces jours où une pâle lumière souffrante ne sert qu'à
marquer les progrès des ombres, étaient l'emblème de sa vie
intérieure. Il y avait en lui quelque chose qui répondait aux
désolations, aux lamentations des vents. La neige qui couvrait la
campagne ne tombait pas en flocons plus mornes que les lourds
désespoirs qui étouffaient son âme. Les premiers jours de Janvier
1790, au moment où l'année nouvelle apporte aux plus découragés un
instant d'espérance, il écrivait à Gilbert ces aveux navrants:
«Cher frère, je veux profiter de l'affranchissement du port, bien
que, dans mon présent état d'esprit, je n'aie pas grand goût pour
faire l'effort d'écrire. Mes nerfs sont dans un état maudit; je
sens cette horrible hypocondrie prendre chaque atome de mon corps
et de mon âme. Cette ferme a détruit tout plaisir en moi. C'est,
à tous les points de vue, une affaire ruineuse. Mais qu'elle
aille à l'enfer! Je tiendrai bon et je lutterai jusqu'au
bout[1064].»
[Note 1064: _To Gilbert Burns_, 11th Jan. 1790.]
Et après avoir essayé d'écrire quelques lignes de nouvelles banales,
il interrompt brusquement sa lettre et jette sa plume avec un geste de
découragement.
Je n'en puis plus.... Si seulement j'étais délivré de cette ferme
maudite, je respirerais plus à l'aise[1064].
Un an, juste un an, et déjà si loin! si loin de cette journée
confiante par laquelle s'était ouverte l'année! si loin de cette belle
lettre radieuse et bonne qui l'avait comme illuminée! Quelle descente
rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc?
Les rayons nous ont-ils si vite abandonnés?
* * * * *
Cette tristesse opérait en lui un désastreux travail. Tout se
désorganisait de ce qui tient une âme ensemble: l'espérance,
l'ambition, les motifs d'efforts. De l'espérance, il n'en était plus
guère question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie à
sa maturité, dans les âmes où le dévouement ne réside pas. Lorsque
l'allégresse et la spontanéité de la jeunesse ont cessé et que la vie
est pour ainsi dire étale, une ambition haute est une lumière qui
conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle eût
été une force. Il semblait en avoir le dégoût.
Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due
à un certain aiguillon que nous portons en nous, appelé
l'ambition, qui nous pique et nous fait gravir la colline de la
vie, non pas comme nous gravissons d'autres éminences, pour la
louable curiosité d'apercevoir un paysage plus étendu, mais
plutôt pour l'orgueil malhonnête de regarder en bas vers nos
semblables et de les apercevoir diminués, dans une situation plus
humble[1065].»
[Note 1065: _To Alex. Cunningham_, 18th Feb. 1790.]
La vie tout entière lui paraissait mal faite, mal combinée. C'est une
idée qui revient, dès lors, à mainte reprise, que ceux qui sont trop
sensibles, trop honnêtes ou doués d'une intelligence trop fine sont
mal pourvus pour être aux prises avec elle. Cela ne sert à rien qu'à
être pour eux une cause d'infériorité et de souffrance.
Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont
été favorisés du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y
en a certainement), il peut y avoir une pureté, une tendresse,
une dignité, une élégance d'âme, qui ne sont d'aucune utilité,
bien plus! qui rendent un homme incapable de cette affaire
véritablement importante de faire son chemin dans la vie?[1066]
[Note 1066: _To Mrs Dunlop_, 10th April 1790.]
Il dit encore avec plus de force:
Cependant il faut reconnaître que, si vous enlevez à l'homme
l'idée d'une existence au-delà du tombeau, alors la véritable
mesure de la conduite humaine est: le _convenable_ et le
_malséant_. La vertu et le vice, en tant que dispositions du
coeur, ont, en ce cas, à peine la même conséquence et la même
valeur pour le monde en général, que l'harmonie et la dissonance
dans les modifications du son. Un sens délicat de l'honneur,
comme une oreille délicate pour la musique, peuvent quelquefois
procurer à qui les possède des délices inconnues aux organes plus
grossiers de la multitude. Cependant si on considère les âpres
grincements et les inharmoniques discordances de celte existence
mal accordée, il y a beaucoup à parier que cet individu serait
aussi heureux et qu'il serait assurément aussi respecté par les
vrais juges de la société telle qu'elle serait alors, sans une
oreille juste ou un bon coeur[1066].»
Il en était donc à ce degré de découragement de ne plus considérer sa
supériorité comme un moyen de lutte, mais comme une cause de
souffrance. C'est une défaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses
propres qualités, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on
retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas
quand on sait mauvais gré au destin des avantages qu'il nous a
départis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'état d'entreprise à celui
de résignation. On sent, par le même fait, qu'il perd peu à peu la
position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme
est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu
de chose, à condition qu'on progresse en soi. C'est presque le
contre-pied des conseils de la _Vision_.
Il en arrivait à se demander, lui qui avait jusque-là conduit ses
passions comme une charge furibonde à travers tout, s'il ne fallait
pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une méthode pratique et,
par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon.
Quels étranges êtres nous sommes! Puisque nous avons une portion
d'existence consciente, également capable de goûter le plaisir,
le bonheur et l'enthousiasme, ou de souffrir la douleur, le
chagrin et la misère, il vaut sûrement la peine de rechercher
s'il n'y a pas quelque chose comme une science de la vie, s'il
n'y a pas une méthode, une économie et une fertilité d'expédients
applicables à la jouissance, ou s'il n'y a pas un manque de
dextérité dans le plaisir, qui diminue encore notre petit lot de
bonheur, et un excès, une ivresse de félicité qui mènent à la
satiété, au dégoût et à la haine de soi-même[1067].
[Note 1067: _To Alex. Cunningham_, Dec. 1789 (dans la lettre
du 13 Février 1790).]
Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons
pas qu'on ait jamais caractérisé par des termes plus décisifs cette
manipulation adroite de la vie. La sagesse des philosophes pratiques,
des plus fins connaisseurs, des amateurs les plus délicats, les plus
raffinés et les plus sceptiques de l'existence, n'a pas trouvé de
formule plus heureuse. Ne croirait-on pas entendre Montaigne quand il
expose qu'il n'est «science si ardue que de bien savoir vivre cette
vie»; qu'il faut puiser à la volupté «par soif, mais non jusqu'à
l'ivresse»; que «la mesure de la jouissance dépend du plus ou moins
d'application que nous y mettons»; qu'il y a «mesurage à jouir» la vie
et «si la faut-il étudier, savourer et ruminer[1068]»? Ce sont presque
les mêmes expressions. Mais cette mesure et les calculs, naturels en
un modéré comme Montaigne, sont nouveaux chez un fougueux comme Burns.
Ils indiquent un abaissement de vitalité qui fait regarder du côté de
la sagesse. Et c'était encore une autre façon de revenir à cette idée
qui s'établissait en lui, que la vie est indépendante de nous, en
dehors de notre création intérieure, que c'est quelque chose avec quoi
il faut compter, dont il faut être bon ménager, à quoi il faut, en
quelque manière, se soumettre.
[Note 1068: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. XIII, _de
l'Expérience_.]
Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-être pas jeté assez de
lumière, sont importants. Ils marquent la lente désorganisation d'une
âme, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu à peu possession, non
pas d'elle tout entière, mais de certaines parties précieuses, un
découragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des
insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus
rien à perdre et se livre à la dérive. Ils marquent encore ce
changement important dans les relations d'une âme avec l'existence,
l'instant où cette figure fragile «du monde qui passe», souple et
malléable tant que notre force idéale a été intense, durcit son écorce
et agit plus sur nous, à mesure que la flamme intérieure qui la
pénétrait se ralentit et se perd en nous-mêmes.
Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se
redressait; il rejetait ces pensées de sagesse; il voulait rester ce
qu'il avait été, l'être généreux et imprudent. Il lui semblait qu'il
aurait perdu quelque chose à cesser de l'être; et il avait raison.
J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, à cause d'une chose.
Les hommes sont par nature des créatures bienveillantes, sauf
quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice
des biens que nous nous trouvons posséder soit née avec nous;
mais nous sommes placés ici au milieu de tant de nudité et de
faim, de pauvreté et de besoin, que nous sommes réduits à la
maudite nécessité d'étudier l'égoïsme afin de pouvoir _exister_.
Cependant, il y a dans tout siècle, quelques âmes que tous les
besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'à
l'égoïsme, auxquelles ils ne peuvent même donner l'alliage
nécessaire de précaution et de prudence. Si jamais je suis en
danger de vanité, c'est lorsque je me regarde du côté de cette
disposition de caractère[1069].
[Note 1069: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]
Mais c'étaient là des révoltes qui révélaient le poids contre lequel
elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces
qualités qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect
pour l'homme qu'il avait été jusqu'ici et qu'il ne consentait pas à
cesser d'être.