d'un monde mauvais, contre lequel il a si longtemps et si
bravement lutté. Là, je retrouverais l'ami, l'ami désintéressé de
ma jeune vie, l'homme qui se réjouissait de me voir parce qu'il
m'aimait et pouvait m'être utile. Ô Muir! tes faiblesses étaient
les erreurs de la nature humaine, mais ton coeur brillait de tout
ce qui est généreux, viril et noble; et si jamais une émanation
de l'Être tout Bon a dessiné une forme humaine, ce fut la tienne!
Là, avec une angoisse muette d'extase, je reconnaîtrais ma Mary
perdue, ma toujours chère Mary, dont le coeur était chargé de
vérité, d'honneur, de constance et d'amour.
Ma Mary, chère ombre disparue!
Où est ta place de repos céleste?
Vois-tu ton amant ici-bas prosterné?
Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine[1027]?
[Note 1027: _To Mrs Dunlop_, 13th Dec. 1789.]
Et Jane Armour? On peut dire qu'elle est oubliée et quittée! On voit
maintenant combien était périssable la passion qu'elle avait inspirée.
Ce n'est pas elle que son mari souhaite revoir, quand les relations
temporaires de cette vie seront dénouées et remplacées par des unions
éternelles. Il l'a prise et il la laisse ici-bas. Cet amour, tout
d'attrait physique, ardent et passager comme la jeunesse, devait
mourir avec elle et s'éloigner devant un amour plus spiritualisé. La
pauvre Mary a pris sa revanche de celle à qui jadis elle fut
sacrifiée.
II.
L'EXCISE. -- LE SACRIFICE. -- LES FATIGUES.
Au commencement d'août 1789, Burns reçut l'avis officiel qu'il était
nommé employé de l'Excise, dans la division rurale au centre de
laquelle se trouvait sa ferme. C'était ce qu'il avait demandé. Il
croyait pouvoir ainsi combiner ses deux métiers d'employé et de
fermier. Il écrivit à sir Robert Graham, à qui il devait cette
nomination, un sonnet de fervente gratitude.
Toi astre du jour! toi autre lumière plus pâle!
Et vous, nombreuses étoiles brillantes de la nuit!
Si jamais rien efface de ma pensée le bienfaiteur,
Ou si je fais jamais honte à son bienfait,
Ne roulez plus dans vos sphères errantes
Que pour me compter les années d'un misérable!
Je pose ma main sur ma poitrine gonflée,
Et je voudrais, mais je ne sais pas, exprimer le reste[1028].
[Note 1028: _Sonnet on Receiving a Favour_, 10th Aug. 1789.]
Toutefois, sous cette explosion de reconnaissance, s'agitaient
d'autres sentiments. S'il remerciait avec sincérité celui qui lui
assurait du pain, ce pain ne laissait pas de lui être amer. Tant que
cet emploi avait été distant, il n'en avait aperçu que les avantages.
Maintenant que la nomination était là, sur sa table; que la besogne
allait être là, entre ses mains, il éprouvait une humiliation. Son
coeur se soulevait; et, en même temps qu'il adressait à son protecteur
ces vers exaltés, il composait, pour son propre usage, un impromptu
d'un autre ton:
Fouiller des barils de vieilles femmes!
Hélas! faut-il! hélas!
Que de la sale levure souille mes lauriers?
Mais... que dire?
Ces choses touchantes appelées femme et bébés
Émouvraient des coeurs de pierre![1029]
[Note 1029: _Extemporaneous Effusion on being appointed to
an Excise Division._]
Il est clair qu'une défaveur frappait le métier dans lequel il allait
s'engager. «Il y a une certaine flétrissure attachée à la profession
d'officier de l'Excise, mais je n'ai pas dessein de recevoir honneur
de ma profession; et, bien que le salaire soit comparativement petit,
c'est du luxe comparé à tout ce que la première partie de ma vie
m'avait appris à espérer[1030].» Ailleurs il en parle avec plus de
franchise encore: «Quant à l'ignominie de la profession, j'ai
l'encouragement que j'entendis un jour un sergent de recrutement
donner à une nombreuse, sinon respectable, audience, dans les rues de
Kilmarnock: «Messieurs, pour vous encourager encore mieux, je puis
vous assurer que notre régiment est le corps le plus canaille qui
appartienne à la couronne, et, par conséquent, chez nous, un honnête
garçon a les chances les plus sûres d'avancement[1031].» Et il n'y
avait pas à hausser les épaules, à prétendre que c'était là un avis de
sots, un dire d'imbéciles. N'était-ce pas lui-même qui, au temps où il
en parlait à son aise, avait écrit ces vers?
[Note 1030: _To John Geddes_, 3rd Feb. 1789.]
[Note 1031: _To Robert Ainslie_, 1st Nov. 1789.]
Ces maudites sangsues de l'Excise,
Qui saisissent les alambics à whiskey,
Lève la main, démon! un, deux, trois!
Va, saisis cette racaille,
Et cuis-les dans des pâtés de soufre
Pour les pauvres buveurs damnés[1032].
[Note 1032: _Scotch Drink._]
On peut imaginer combien il devait être sensible à cette
animadversion. Sa fierté si chatouilleuse frémissait à la pensée de ce
discrédit. De plus, lui qui était accoutumé à être accueilli par des
rires et de la belle humeur, souffrait à l'idée d'être un objet de
défiance, de voir les visages s'assombrir à son approche. Quand il
serait dans un marché, dans une auberge, on ne rirait plus de si
franche façon. Il serait le publicain suspect. Cela blessait son
sentiment de cordialité.
Et puis, que d'autres choses pénibles dont les parties généreuses de
son coeur se détournaient! Tracasser, pourchasser, traquer de pauvres
diables, les surprendre, les saisir! Le laid métier! Voir leurs
larmes, entendre leurs lamentations! Quelquefois, frapper, sévir,
quand, à côté des conditions d'évidence réglementaires et imposées, il
y a place pour des doutes ou pour des excuses, dont on n'a pas le
droit de tenir compte! La cruelle contrainte! Être inexorable, se
boucher les oreilles, se durcir le coeur, cacher la pitié qui va vers
ces chétifs, feindre la colère, l'impatience, l'inflexibilité!
Assister tous les jours au spectacle douloureux des écrasements, que
les lourdes roues de la machine politique accomplissent sur les fonds
de la société, frapper ces misérables éperdus pour qui un peu de
fraude, un peu d'esprit distillé est la ressource, qui ne comprennent
pas les impôts et maudissent ces mains infatigables et insatiables qui
leur arrachent le prix d'un pain ou d'un vêtement! La haïssable
besogne! Il faut, semble-t-il, de la coercition pour faire aller le
monde; mais il est odieux d'en être l'instrument. On a la preuve que,
dans l'exercice de ses fonctions, Burns éprouva toutes ces révoltes;
il était trop clairvoyant pour ne pas prévoir qu'il les éprouverait.
Et quel homme, un peu actif de coeur, ne se tourmenterait pas ainsi?
Enfin, une inquiétude qui lui était particulière, pesait sur sa
résolution. Il craignait que ce nouveau métier ne fût défavorable à sa
vie poétique. Si, à la vérité, il n'y a pas grande différence
apparente entre décharger une charretée de paille et visiter des
barils de brasseurs, il y a une grande différence intérieure. Le
fermier qui envoie ses fourchées est libre d'esprit, et, tandis que
ses bras travaillent, sa pensée peut se reposer sur des objets beaux
et nobles. Mais l'employé, pour atteindre la fraude, est obligé
d'exercer et de plier son esprit au même travail que celui du
fraudeur; il faut qu'il dépiste les ruses, débrouille les détours,
suive les manèges, évente les supercheries; il faut qu'il joue au plus
fin, se fasse astucieux et serre de près toutes les manoeuvres
subreptices. Ce peut être un métier attrayant et instructif pour des
esprits positifs et fureteurs; un sentiment de discipline sociale et
de devoir professionnel peut, comme il arrive souvent, le rehausser.
Mais cette préoccupation, qui toujours en quête des bassesses d'autrui
va flairant, le nez sur des roueries, n'est pas propice à la poésie,
laquelle veut être libre et vit d'air pur. Et puis, il y a, dans ces
métiers élémentaires de laboureur et de matelot, une largeur et une
simplicité, un commerce avec la nature, un éloignement des
mesquineries, une absence de mal, un caractère de bienfait, qui
donnent à l'âme de la hauteur, du repos et de la beauté. Il semblait à
Burns qu'il était sur le bord d'une déchéance et d'un péril, que
c'était une chute que de tomber, de son noble et franc métier, à ce
métier décrié et sournois de rat de cave, de maltôtier. Toutes ces
pensées fermentaient en lui et empoisonnaient sa joie.
Ces amertumes faisaient précisément le mérite du sacrifice qu'il
accomplissait. Il prit son parti hardiment comme il faisait toute
chose. Il n'essaya pas de dissimuler aux amis auxquels il pouvait
s'ouvrir, ses répugnances et ses craintes. Il leur exposait, en même
temps, quels motifs pressants et quels devoirs le déterminaient à une
résolution qui devait les étonner. Ces confidences sont les échos de
ses débats et de sa victoire intimes. Il fallait pourvoir à la
famille; elle allait encore augmenter. «Je sais, écrivait-il, comment
le mot d'employé d'Excise, ou celui encore plus outrageant de
«jaugeur» sonneront à vos oreilles. Moi aussi j'ai vu le jour où mes
nerfs auditifs auraient été très sensibles et très susceptibles à ce
sujet; mais une femme et des enfants sont merveilleusement puissants
pour émousser ce genre de sensation[1033].» Dans une épître au Dr
Blacklock, il révèle comment cette même considération a triomphé
d'angoisses plus profondes et plus secrètes: celles qui portaient sur
le sort de son inspiration poétique. La façon dont il supplie ses
anciennes amies les Muses de lui pardonner montre combien il craignait
que les fières déesses ne l'abandonnassent:
[Note 1033: _To Rob. Ainslie._ 1st Nov. 1789.]
Que dites-vous, mon fidèle ami,
Me voici devenu jaugeur.--La Paix là dessus!
Fillettes du Parnasse, je crains, je crains,
Que vous ne me dédaigniez maintenant!
Et alors mes cinquante livres par an
Me seront faible gain.
Vous, folâtres, joyeuses, délicates demoiselles,
Qui, près des rivulets sinueux de Castalie,
Sautez, chantez et lavez vos membres jolis,
Vous savez, vous savez
Que la forte nécessité est suprême
Parmi les fils des hommes.
J'ai une femme et deux petits garçonnets;
Il faut qu'ils aient de la soupe et des guenilles;
Vous savez vous-mêmes combien mon coeur est fier,
Je n'ai pas besoin de me vanter;
Mais je couperai des balais, je tresserai des corbeilles de saule,
Plutôt qu'il leur manque quelque chose.
Le Seigneur m'aide à travers ce monde de soucis!
J'en ai lassitude et dégoût, soir et matin!
Non que je n'aie une part plus riche
Que maint autre;
Mais pourquoi un homme a-t-il meilleure chère,
Quand tous les hommes sont frères?
Viens, ferme volonté, prends l'avant-garde,
Toi tige de lin mâle dans l'homme!
Songeons que faible coeur jamais ne gagna
Belle dame:
Qui fait le plus qu'il peut
Un jour fera davantage.
Mais pour conclure ma pauvre rime,
(J'ai peu de vers et peu de temps),
Faire une heureuse atmosphère de foyer,
Pour les petits et pour la femme,
Là est la vérité pathétique et sublime
De la vie humaine[1034].
[Note 1034: _Epistle to Dr Blacklock._]
C'est noblement exprimé et virilement. Ces strophes sont belles: elles
ont des entrailles. Elles contiennent l'essence de tous ces dévoûments
secrets, par lesquels tant d'hommes font l'oblation de leur espérance
et de leur talent, offrent le meilleur de ce qu'ils portent en eux et
le meilleur de ce qu'ils attendaient de la vie, pour faire la maison
moins froide. C'est peut-être l'acte dans lequel Burns s'est le plus
rapproché de ce qui lui faisait défaut: l'effacement, le sacrifice de
soi-même. Ce n'était que le devoir, mais le devoir accepté en homme de
coeur. Il avait le droit d'écrire cette phrase fière, qui est la
vérité sur sa présence dans l'Excise:
Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de l'ignominie de
l'Excise, cinquante livres par an nourriront ma femme et mes
enfants et me rendront indépendant du monde; j'aime beaucoup
mieux qu'on dise que ma profession reçoit du crédit de moi que
moi de ma profession[1035].
[Note 1035: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]
Il se mit courageusement à la besogne. Il semble avoir été, du premier
coup, un employé excellent: actif, énergique, sachant la juste mesure
entre la sévérité et la bonté. Il y avait chez lui des qualités qui
eussent été à la hauteur des premières charges du pays, quoi
d'étonnant qu'il ait pu faire un commis des droits réunis? Dès sa
première année, il accrut le nombre des contraventions dans des
proportions assez considérables pour doubler presque son traitement.
Du reste, il sut trouver la véritable ligne de conduite. Avec les
fraudeurs de profession, il était sévère et inflexible. Avec les
autres, au contraire, avec les pauvres débitants qui distillaient un
peu de whiskey, avec les pauvres femmes qui cachaient un peu de tabac,
avec tout ce chétif monde qu'une amende aurait ruiné, il savait fermer
les yeux, parfois même, prévenir d'un mot les coupables. Les
anecdotes, à ce sujet, ne manquent pas. Un jour, avec un de ses
compagnons d'Excise nommé Lewars, il entre dans la boutique d'une
veuve et fait saisie de tabac de contrebande: «Jenny, lui dit-il, je
pensais bien que cela finirait ainsi. Venez, Lewars, notez le nombre
des rouleaux pendant que je les compterai.» Et l'appelant par la forme
familière et amicale de son prénom: «Dites-moi, Jock, avez-vous jamais
entendu les vieilles femmes compter leurs fils, avant que les bobines
à arrêt fussent inventées?» «Tu comptes, comptes pas; tu comptes,
comptes pas.» Et poursuivant sa plaisanterie, de deux paquets il en
jetait l'un dans le giron de la pauvre femme, lui sauvant ainsi la
moitié de sa prise[1036]. Le professeur Gillespie, qui enseigna à
l'Université de St.-Andrews, retrouve dans ses souvenirs de gamin
l'histoire suivante, qui montre Burns dans une situation analogue et
indique, en même temps, de quelle curiosité il était l'objet partout
où il allait.
[Note 1036: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 90.]
«On peut deviner avec quel intérêt j'entendis dire, un jour de
foire à Thornhill, que Burns allait visiter le marché! Tout gamin
que j'étais, l'intérêt qu'éveillait en moi cet homme
extraordinaire fut suffisant, ajouté aux attractions ordinaires
d'une foire de village, pour me faire aller au marché. Burns
entra dans la foire, vers midi; et hommes, femmes et filles, tous
étaient en émoi pour apercevoir le laboureur d'Ayrshire. Je le
suivis comme un chien, de baraque en baraque et de porte en
porte. On avait dénoncé une pauvre veuve du nom de Kate Watson,
qui s'était risquée à donner, à quelques-uns de ses vieux amis de
la campagne, un coup d'ale sans licence, et un filet de whiskey,
à l'occasion de la fête de village. Je le vis entrer à sa porte;
et je ne m'attendais à rien moins qu'à la saisie immédiate d'une
certaine jarre de terre et d'un baril qui, à ma connaissance,
contenaient les objets de contrebande, à la recherche desquels
était le barde. Un signe de tête, accompagné d'un geste de
l'index, fit arriver Kate à l'entrée; j'étais assez près pour
entendre distinctement les mots suivants: «Kate, êtes-vous folle?
Savez-vous que le contrôleur et moi nous allons vous arriver dans
quarante minutes? au revoir, pour à présent.» Burns fut dans la
rue, au milieu de la foule, en un moment; et j'appris que son
avis n'avait pas été négligé. Il avait épargné à une pauvre veuve
délaissée une amende de plusieurs livres[1037].
[Note 1037: Scott Douglas, tom. V, p. 403. Cette anecdote du
professeur Gillespie parut dans l'_Edinburgh Literary
Journal_, 1829.]
Lorsqu'il fallait absolument saisir ces malheureux, il ne les
abandonnait pas. Devant les juges, il les excusait; il priait la cour
de réserver sa sévérité pour les coupables endurcis.
J'ai pris, je l'imagine, une façon assez nouvelle de traiter mes
fraudes. Je verbalisais contre tous les délinquants, mais, devant
la cour, j'implorais moi-même la grâce des pauvres gens
incapables de payer. Cette apparence d'impartialité m'a donné
tant de crédit près du Tribunal que, avec de grandes
félicitations, ils m'ont si bien accordé ample revanche sur le
reste que mon droit d'amendes est double de ce à quoi il monte
dans n'importe quelle division du district[1038].
[Note 1038: _To Rob Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.]
Il semble donc qu'il ait eu auprès de la cour une influence
particulière. C'était peu étonnant d'ailleurs. Il est vraisemblable
que quelques-uns de ces plaidoyers ou de ces réquisitoires d'employé
subalterne prenaient, quand il parlait, des allures de discours
éloquents, forts d'énergie et d'émotion. On aurait pu compter sur les
doigts les avocats du barreau écossais dont la parole n'eût pas été
éclipsée et éteinte par la sienne.
* * * * *
Cependant, quels qu'aient été les mérites moraux de sa décision, il
est impossible de ne pas regarder l'entrée de Burns dans l'Excise
comme un malheur. Qu'on laisse de côté les amertumes intimes et ce
sentiment de vie abaissée, dont les dégâts dans un homme sont
incalculables, il venait d'entreprendre une besogne à laquelle une
santé robuste aurait eu peine à résister.
Rien que les fatigues et les tracas de ses fonctions nouvelles
suffisaient pour occuper les forces d'un homme. C'était, en vérité, un
dur métier. La division à laquelle il avait été nommé était très
considérable; elle couvrait dix paroisses fort éloignées les unes des
autres, dans ce temps de population clairsemée. «La pire circonstance
est que la division d'Excise qui m'est tombée en lot, est si
étendue... pas moins de dix paroisses, à travers lesquelles il faut
chevaucher; elle abonde, en outre, en tant d'affaires, que je puis à
peine dérober un instant[1039].» Il fallait les visiter chaque
semaine, par tous les temps, par tous les chemins. C'était, au bas
mot, deux cents milles à faire à cheval; «outre les affaires de ma
ferme, je fais à cheval, pour mes affaires de l'Excise, au moins deux
cents milles chaque semaine[1040].» Longues courses désolées, dans les
pluies si fréquentes sur la vallée supérieure de la Nith, dans les
pénétrants brouillards écossais, dans la neige, à travers les plaines
semées de fondrières et de tourbières, les bruyères marécageuses et
les ruisseaux qu'on passait alors à gué, faute de ponts. Il arrivait
dans des endroits perdus, ruisselant d'eau, percé jusqu'aux moelles.
«Maintefois, j'ai vu Burns entrer dans la maison de mon père, par une
nuit froide et pluvieuse, après une longue course à cheval à travers
nos tristes moors. En ces occasions-là, quelqu'un de la famille
prêtait la main pour le débarrasser de son caban et de ses bottes,
tandis que les autres lui apportaient une paire de pantoufles et lui
faisaient une tasse de thé chaud[1041].» Mais ces réceptions n'étaient
pas communes. Il devait le plus souvent se contenter de l'abri d'une
auberge de village et faire sécher sur son corps ses vêtements
mouillés.
[Note 1039: _To Richard Brown_, 4th Nov. 1789.]
[Note 1040: _To William Dunbar_, 14th Jan. 1790.]
[Note 1041: R. Chambers, tom. III, p. 87. Souvenirs de Miss
Jeffrey.]
Tandis que je suis assis ici, triste et solitaire, près du feu,
dans une petite auberge de campagne, en train de faire sécher mes
vêtements mouillés, entre un pauvre diable de soldat qui me dit
qu'il s'en va à Ayr. Par les cieux, me dis-je, avec un flux de
joie que la magie de ce son «la vieille ville d'Ayr» a fait
monter en moi, je vais envoyer ma dernière chanson à M.
Ballantine. La voici:
Ô rives fleuries du joli Doon,
Comment pouvez-vous fleurir si joliment?
Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux,
Quand je suis si plein de soucis?[1042]»
[Note 1042: _To John Ballantine_, March 1791.]
Il fallait arriver à toute heure, à l'improviste, mesurer les
tonneaux, visiter les caves, découvrir les cachettes de tabac,
surprendre le moment où clandestinement on distillait du whiskey. Il
tombait précisément dans un des districts et à une époque où la
contrebande était le plus active. Toute cette contrée de l'ouest était
inondée de marchandises prohibées, jetées sur la côte par les
smugglers, dont le refuge était l'île de Man, alors un véritable
repaire. D'un autre côté, l'augmentation récente des droits sur les
liqueurs fermentées avait développé dans de grandes proportions la
fabrication illicite de la bière et la distillation du whiskey[1043].
[Note 1043: _Northern rural Life in the XVIIIth century_, p.
184.]
À cette surveillance s'ajoutaient les cent petites besognes qui en
dépendaient: les rapports, les procès-verbaux, toute une
correspondance. Il fallait se rendre, les jours de versement, au
bureau à Dumfries. C'étaient des journées affairées où il trouvait à
peine quelques bribes de repos. On en a un aperçu dans une lettre
qu'il écrivait au Dr Moore.
«En venant dans cette ville ce matin, pour remplir mes fonctions
dans ce bureau, aujourd'hui étant jour de collecte, j'ai
rencontré un gentleman qui me dit qu'il est en route pour
Londres; je saisis l'occasion de vous écrire. J'aurai quelques
lambeaux de loisir dans la journée, au milieu de notre horrible
affairement et de notre agitation, et je tâcherai de les élargir,
mais si ma lettre est aussi stupide que..., aussi bigarrée qu'un
journal, aussi brève que les grâces d'un homme affamé avant le
repas, ou aussi longue qu'un dossier du procès Douglas, aussi mal
épelée que le billet doux d'un John campagnard, aussi
affreusement écrite que la réponse qu'y fait Betty traie-vache,
j'espère que, eu égard aux circonstances, vous me
pardonnerez[1044].»
[Note 1044: _To Dr Moore_, 14th July 1790.]
À d'autres moments c'était la cour de justice qui, faisant son
circuit, arrivait. Ces journées-là ne valaient pas mieux. Il fallait
se présenter devant le tribunal, faire office de ministère public,
comme le font encore nos officiers des eaux et forêts, exposer les
circonstances des cas jugés, insister pour ou contre.
«La très bonne lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire
m'est arrivée, juste comme je me plongeais dans le gouffre d'une
Cour pour fraudes d'Excise. J'émerge à l'instant du tourbillon
et, Dieu le sait, dans une condition peu propre à rendre
convenablement les mouvements de mon coeur quand je m'assieds
pour écrire à
l'ami de ma vie, le vrai protecteur de mes vers[1045].»
[Note 1045: _To Robert Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.]
Une complicité générale s'étendait sur tout le pays, protégeait les
délinquants contre les recherches ou les défendait contre les
poursuites. Les paysans favorisaient les contrebandiers; les
propriétaires usaient de leur influence en faveur des paysans pris à
distiller le whiskey. C'étaient alors des tracas, des démarches pour
déjouer les recommandations et les influences. La lettre suivante
donne une idée, non seulement des fatigues, mais des difficultés du
métier de Burns, et de la façon dont il le comprenait et le
pratiquait. Elle est adressée à son supérieur, le collecteur Mitchell:
«Monsieur, je ne manquerai pas d'aller voir le capitaine Riddell
ce soir. Je désire et je prie que la déesse de la justice en
personne puisse apparaître parmi nos honorables juges, simplement
pour leur dire un mot à l'oreille: que la compassion pour le
voleur est une injustice envers l'honnête homme. Je trouve que
chaque délinquant a tant de gros personnages pour prendre son
parti, que je ne serais pas surpris si demain j'étais enfermé
dans les donjons de la loi, pour insolence envers les chers amis
des gentilshommes du pays[1046].»
[Note 1046: _To Collector Mitchell_, Sept. 1790.]
Oui! Un dur et ingrat métier! Et la besogne était d'autant plus
difficile que la division avait été pendant longtemps négligée![1047]
À ces fatigues, à ces tracas plus incompatibles encore avec sa nature,
qu'on ajoute ses fatigues et ses tracas de fermier, la direction du
travail, les ventes, les cassements de tête de tout genre. Il est
douteux qu'il y eût suffi, même si, après ses courses et en dehors de
son travail, il avait trouvé le repos d'esprit complet et immédiat.
Sous cette existence harassante s'agitaient et se heurtaient encore
ses préoccupations poétiques, l'impatience, la colère, le
découragement de ne pas avoir de loisirs.
[Note 1047: Voir la lettre _to Robert Graham_, 4th Sept.
1790.]