La condition d'un fermier écossais, à cette époque, était loin d'être

ce qu'elle devint un peu plus tard. La guerre, qui éclata quelques

années après, en réclamant pour les armées et la marine d'immenses

approvisionnements, haussa le prix des denrées. Les progrès de

l'agriculture, en étendant la surface productive du sol et en

augmentant le produit de la même surface, continuèrent la prospérité

ainsi commencée. Le bien-être et même le luxe entrèrent dans les

fermes, et le fermier, cessant d'être un paysan, devint une sorte de

gentilhomme campagnard. «Sa maison, dit Allan Cunningham, eut un toit

d'ardoises et des fenêtres à guillotine; des tapis furent étendus sur

le plancher, des instruments de musique placés dans le salon. Il cessa

de porter un habit de drap fait à la maison, de s'asseoir à ses repas

avec ses domestiques; les dévotions de famille furent abandonnées

comme une chose hors de mode; il devint une espèce de gentilhomme

campagnard, qui montait un cheval de sang et s'en revenait chez lui,

les soirs de marché, au grand galop, au péril de son cou et à la

terreur des humbles piétons. Ses fils furent élevés au collège et

entrèrent au barreau ou achetèrent des commissions dans l'armée; ses

filles changèrent leurs robes de tiretaine pour des robes de

soie[997].» Burns venait quelques années trop tôt pour profiter de ce

revirement et pour être soutenu par ce flot subit de richesse. À

l'époque de son arrivée à Ellisland, le cultivateur était un paysan

comme ses ouvriers. Sa maison, couverte de chaume, avait un plancher

d'argile; ses meubles étaient fabriqués par le charpentier ou le

charron du village. Il prenait ses repas avec ses domestiques[997];

quelquefois une ligne à la craie tracée sur le bois, quelquefois la

lourde salière, marquaient la séparation entre le haut et le bas de la

table[998]. La nourriture était simple et presque grossière. Elle

consistait presque uniquement en farine d'avoine, qui reparaissait

sous toutes les formes. On l'appelle _porridge_, quand elle est

bouillie dans de l'eau, sur le feu, jusqu'à prendre une certaine

consistance; et _brose_, quand elle est mélangée; dans le plat même où

on la mange, avec un peu d'eau chaude et de beurre. Les repas du matin

et du soir consistaient en _porridge_ et en _brose_. Celui du midi

consistait en _kail_, c'est-à-dire une soupe aux choux[999]. «On ne

cultivait aucun légume, dit M. Léonce de Lavergne, à l'exception de

quelques choux d'Écosse, qui formaient avec du lard et de la farine

d'avoine toute la nourriture de la population[1000].» Des gâteaux

d'orge et du fromage complétaient la nourriture. On buvait de la bière

brassée à la maison, _home brewed ale_. La viande de boucherie

paraissait rarement. On mangeait avec des cuillers de corne dans des

écuelles de bois ou d'étain[1001].

[Note 997: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 94.]

[Note 998: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.

79.]

[Note 999: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.

81.]

[Note 1000: Léonce de Lavergne. _Essai sur l'Économie rurale

de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande_, p. 329.]

[Note 1001: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.

80.]

Cette existence chétive n'avait rien de surprenant. On obtenait à

peine de quoi vivre, d'une terre stérile et mal cultivée. Le sol était

mauvais; il était à peu près à l'état sauvage. «Le pays tout entier,

sauf quelques exceptions négligeables, était sans clôture; il n'y

avait pas de drainage artificiel; ce qu'il y avait de labourage était

restreint à ce qu'il y avait de terrain naturellement sec; les parties

creuses étaient pleines de marais, de marécages et d'étangs

stagnants[1002]».--«Les prairies étaient des marécages où de mauvaises

herbes poussaient naturellement, mêlées à des roseaux et d'autres

plantes aquatiques, et ce terrain revêche et humide non-seulement

restait sans être drainé, mais semblait avoir plus de valeur d'après

l'abondance avec laquelle il fournissait ce fourrage grossier[1003].»

Les terres arables s'étendaient en tranches étroites, séparées par des

espaces pierreux, semblables aux moraines des glaciers[1004]. La

culture était pire que le sol. Les terres d'une ferme étaient

partagées en deux parties: l'_infield_ et l'_outfield[1005]_. La

première comprenait les moins mauvais terrains, grossièrement

cultivés; on y jetait le fumier de la ferme, sans les purger des

mauvaises herbes qui absorbaient l'engrais et n'en pullulaient qu'avec

plus d'aise[1006]; on y semait sans repos de l'avoine et de l'orge

tant qu'ils pouvaient rendre un peu plus que les semailles.

L'assolement ou, pour employer l'expression anglaise, la rotation des

moissons, était inconnue. Quand la terre épuisée refusait de rien

porter, on la laissait reposer en jachère, c'est-à-dire se couvrir de

mauvaises herbes[1007]. «On demandait au même champ des récoltes

successives d'avoine sur avoine, tant qu'il pouvait fournir un

excédent sur la semence; après quoi, il restait dans un état absolu de

stérilité, jusqu'à ce qu'il revînt de nouveau en état de donner une

misérable récolte[1008].» La seconde partie, l'_outfield_, n'était

guère que des terrains sauvages où les troupeaux paissaient. Les

instruments étaient primitifs: la charrue était encore sur le vieux

modèle écossais, il fallait plusieurs paires de boeufs pour la

traîner; les herses étaient garnies de dents de bois, les chariots

étaient lourds et bas de roues; on vannait le blé à l'aide du vent

entre les deux portes de la grange[1009]. Avec cela, de mauvaises

routes et guère de chemins[1010]. Les fermiers étaient trop ignorants

pour songer à améliorer leur mode de culture et trop pauvres pour

l'essayer. «Aucun fermier ne possédait l'argent nécessaire pour

améliorer cet état de choses[1011].» Aussi ils parvenaient péniblement

à contraindre la terre à payer sa rente. Leur vie était aussi précaire

que misérable. Une seule mauvaise saison suffisait pour les mettre en

retard. Alors commençait, contre la descente graduelle vers la misère

et la ruine, la lutte désespérée, dans laquelle avait succombé le père

de Burns, dans laquelle Gilbert venait d'être sauvé par son frère,

dans laquelle celui-ci allait être vaincu à son tour. Telle était, du

moins, dans ses conditions matérielles, l'existence que Burns pouvait

mener.

[Note 1002: Ces détails sont empruntés à un travail de John

Wilson, intitulé _Farming of the East and North Eastern

districts_, et à celui de James Drennan, _Farming of the

West and South Western Districts_. Ces deux études se

trouvent dans le _Report on the Present State of the

Agriculture of Scotland_, présenté au Congrès international

d'Agriculture tenu à Paris en 1878.]

[Note 1003: _Northern rural Life in the XVIIIth century_ by

the Author of _Johnny Gibb of Gushetneuk_.]

[Note 1004: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_,

chap. IV, p. 19.]

[Note 1005: Voir, sur l'_infield_ et l'_outfield_, John

Wilson, au commencement de son étude,--Ch. Rogers, _Scotland

social,_ etc., p. 88.]

[Note 1006: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, p.

22.]

[Note 1007: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, p.

21.]

[Note 1008: Léonce de Lavergne. _Essai sur l'Économie

rurale_, etc., p. 329.]

[Note 1009: Voir les détails sur les outils de la ferme,

dans le chap. VI de _Northern rural Life in the XVIIIth

Century_, qui leur est consacré.--Voir aussi ailleurs les

détails donnés par Allan Cunningham à Lockhart. _Life of

Burns_, p. 199.]

[Note 1010: Voir John Wilson, ouvrage cité.--_Rural Life in

the XVIIIth Century_, p. 2 et le chap. XII.]

[Note 1011: Léonce de Lavergne, p. 329.]

C'est une question qui n'est pas sans intérêt, de savoir quelle sorte

de fermier était Burns et comment il gouvernait sa maison. Il avait

deux domestiques mâles et deux filles de ferme. Son bétail comptait

neuf ou dix vaches à lait, quelques veaux, quatre chevaux, et des

brebis dont quelques-unes étaient ses favorites. C'était un bon maître

et indulgent pour ses serviteurs. Il était familier et amical avec

eux. Quand quelque chose le fâchait, il était un peu vif, mais l'orage

était vite passé. Un vieillard, qui avait été garçon de ferme chez

lui, disait qu'il ne l'avait vu réellement en colère qu'une fois,

lorsqu'une des filles avait donné, sans les couper en assez petits

morceaux, des pommes de terre à une vache qui étouffait. Ses regards,

ses gestes, sa voix étaient terribles; il avait hérité ces colères de

son père. C'était un bon laboureur. Souvent aussi, passant sur ses

épaules le drap plein de grain, il semait le matin le champ que ses

ouvriers devaient herser dans la journée[1012]. Il est probable que

son intérieur était un peu plus soigné que celui de la plupart des

autres fermiers. Si on se le représente vaquant à ces occupations dans

le costume ordinaire: le large béret bleu écossais, un habit à longs

pans de drap bleu ou marron, des culottes de velours de coton à côtes,

des bas bleu foncé[1013], et, pendant les froids, un plaid blanc et

noir autour des épaules, on aura complété cet aperçu de la routine de

vie, sur laquelle éclataient ses instants de génie. C'est un tableau

qui ne manque pas de dignité.

[Note 1012: R. Chambers, tom. III, p. 132, d'après les

souvenirs de William Clarke qui avait travaillé chez Burns.]

[Note 1013: Ch. Rogers, _Scotland social_, etc., p. 83.]

Malgré ses accès de courage, malgré son intelligence, il ne semble pas

qu'il eût les qualités nécessaires pour réussir, dans les conditions

difficiles où il était. Quelques-uns de ses biographes essaient de

soutenir qu'il était aussi bon fermier qu'un autre. C'est aller contre

les témoignages des gens du métier et, on peut le dire, contre la

vraisemblance. Un vieux fermier sagace, dont les terres touchaient à

celles d'Ellisland, disait: «Sur ma foi, comment pouvait-il ne pas

échouer, quand les domestiques mangeaient le pain aussi vite qu'il

cuisait? Je ne parle pas figurativement, mais à la lettre. Considérez

un peu. À cette époque, une étroite économie était nécessaire pour

réaliser un bénéfice de 20 livres par an, sur Ellisland. Or, il ne

pouvait être question du propre travail de Burns; il ne labourait, ni

ne semait, ni ne moissonnait; pas, du moins, comme un fermier attaché

à sa besogne. En outre, il avait une ribambelle de domestiques qu'il

avait amenés d'Ayrshire. Les filles ne faisaient rien que cuire le

pain, et les gars étaient assis près du feu et le mangeaient tout

chaud avec de l'ale. La perte de temps et le gaspillage de nourritures

atteignaient bien vite 20 livres par an[1014]». Il y a peut-être un

peu d'exagération et de sévérité, dans ce jugement d'un homme qui ne

semble pas avoir permis à ses domestiques de manger le pain aussi

chaud; mais il y a sans doute quelque chose de vrai. Avec un maître

comme Burns, souvent absent et préoccupé, et une maîtresse qui n'avait

pas été élevée dans les choses d'une ferme, la surveillance devait

être parfois négligée ou inefficace. Le père d'Allan Cunningham lui

racontait que Burns avait l'air d'un homme inquiet et sans but précis.

«Il était toujours en mouvement, soit à pied, soit à cheval. Dans la

même journée, on pouvait le voir tenir la charrue, pêcher dans la

rivière, flâner, les mains derrière le dos, sur la rive, contempler

l'eau fuyante, à quoi il prenait grand plaisir, se promener autour de

ses bâtiments ou dans ses champs, et, si on le perdait de vue pendant

une heure, on le voyait revenir de Friars-Carse ou pousser son cheval

à travers la Nith pour aller passer la soirée avec quelques amis

éloignés[1015].» Il est difficile de tout détruire dans ces

témoignages de gens qui l'ont bien connu et qui l'ont aimé. Était-il

possible qu'il en fût autrement? Était-il possible que Burns, avec sa

largeur de nature et les absences poétiques de son esprit, fût capable

de cette attention serrée aux moindres choses, de cette surveillance

inquiète de toutes les minutes, de cette parcimonie, presque de cette

avarice, qui sont nécessaires, même dans les fermes en meilleure

condition que n'était la sienne. Si la marge des bénéfices avait été

plus large, il aurait pu tenir: il aurait mis quelques livres de côté

en moins à la fin de l'année, et ceux qui travaillaient avec lui

auraient été plus heureux. Mais, avec un écart aussi faible entre la

réussite et la ruine, la partie était bien compromise. Et puis, son

coeur n'était plus à cette besogne, ou n'y était plus que par

moments[1016].

[Note 1014: Lockhart, _Life of Burns_, p. 158, d'après une

lettre d'Allan Cunningham.]

[Note 1015: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 83.]

[Note 1016: Le Principal Shairp est tout à fait de cet avis.

Voir son étude sur Burns dans les _English Men of Letters_,

p. 132-33.]

* * * * *

Cette vie de fermier n'allait pas sans ses excès. Ceux-ci en étaient

alors une partie obligée. Burns y était plus entraîné que d'autres,

étant recherché non-seulement par les fermiers, mais par les

propriétaires et les nobles des environs. On a, pendant cette année de

1789, deux exemples des coups de boisson qui prenaient place, le plus

naturellement du monde, dans cette existence. Le premier est une

chanson qui fut composée dans des circonstances que Burns rapporte

lui-même: «L'air est de Allan Masterton, la chanson est de moi.

L'occasion qui la fit naître est celle-ci: M. William Nicol, de la

High-School d'Édimbourg, étant à Moffat pendant ses vacances d'été,

l'honnête Allan, qui était en ce moment en visite à Dalswinton, et

moi, allâmes le voir. Nous eûmes une si joyeuse réunion, que M.

Masterton et moi convînmes, chacun sur notre terrain, de célébrer

l'affaire[1017].» Or, voici ce qu'était cette affaire:

[Note 1017: _Glenriddell Manuscript._]

Ô! Willie a brassé un demi boisseau de malt,

Et Rob et Allan vinrent le goûter:

Pendant toute cette nuit, trois coeurs plus joyeux

Vous ne les auriez pas trouvés dans la chrétienté.

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris,

Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil;

Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,

Toujours nous goûtons la liqueur d'orge.

Nous voici réunis, trois joyeux gars,

Trois joyeux gars sommes-nous;

Et mainte nuit nous avons été gais,

Et mainte encore nous espérons l'être.

C'est la lune, je reconnais sa corne,

Qui luit là-haut dans le ciel;

Elle brille si clair pour nous conduire chez nous;

Mais, ma parole, elle attendra un peu!

Celui qui se lève le premier pour s'en aller,

C'est un cocu, un lâche, un maroufle!

Celui qui le premier tombera près de sa chaise

Celui-là est le roi de nous trois!

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris,

Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil;

Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,

Toujours nous goûtons la liqueur d'orge[1018].

[Note 1018: _O Willie brew'd a peck o' maut._]

En publiant cette chanson, dix ans plus tard, Currie mit en note ces

simples mots: «Ces trois honnêtes garçons--tous les trois hommes de

talents remarquables--sont maintenant tous les trois _sous le

gazon_[1019].»

[Note 1019: Currie, _Burn's Poems_, p. 106.]

La seconde histoire est plus originale. Si elle ne s'applique pas

aussi directement à un acte de Burns lui-même, elle est plus

caractéristique de la vie qui se menait autour de lui et dans laquelle

il ne pouvait manquer d'être emporté. Burns était lié avec un

gentleman du voisinage, Robert Riddel. Ce gentleman possédait un

sifflet, _and thereby hangs a tale_, comme dit Shakspeare[1020].

C'était un sifflet illustre, autour duquel il s'est fait plus de bruit

qu'il n'a jamais pu en sortir de lui. Le poète s'est fait

l'historiographe de ce précieux objet. «Dans la suite d'Anne de

Danemark, lorsqu'elle vint en Écosse, avec notre James VI, se trouvait

un gentilhomme danois, de stature gigantesque, de grande prouesse,

champion sans égal de Bacchus. Il avait un petit sifflet d'ébène qu'il

plaçait sur la table au commencement des orgies. Celui qui serait

capable de le faire siffler, quand tout le monde serait désemparé par

la puissance de la bouteille, devait l'emporter comme trophée de sa

victoire. Le Danois exhibait des témoignages de ses triomphes, sans

une seule défaite, aux cours de Copenhague, de Stockholm, de Moscou,

de Varsovie et à diverses des petites cours d'Allemagne. Il défia les

buveurs écossais et les réduisit à l'alternative de reconnaître ses

exploits ou de confesser leur infériorité. Maints Écossais furent

vaincus. Enfin le Danois se rencontra avec sir Robert Laurie de

Maxwelton, ancêtre du digne baronnet actuel de ce nom, qui, après une

rude lutte de trois jours et de trois nuits, laissa le Scandinave sous

la table,

Et siffla sur le sifflet son requiem aigu.

[Note 1020: _Othello._ Act. III, sc. I.]

Sir Walter, fils du susdit sir Robert, perdit plus tard le sifflet

contre Walter Riddel de Glenriddel qui avait épousé une soeur de sir

Walter[1021]». Ce sifflet était maintenant en la possession du voisin

de Burns. Il fut convenu entre lui et deux autres descendants de

l'ancêtre glorieux: Ferguson de Craigdarroch et sir Robert Laurie de

Maxwelton, alors membre du Parlement pour Dumfries, qu'il y avait lieu

de recourir à un nouveau tournoi, pour savoir à qui reviendrait le

sifflet d'ébène, le sifflet du géant danois. L'endroit et le jour

furent fixés: c'était à Friars-Carse, résidence de Robert Riddel, le

seizième jour du mois d'octobre de l'an 1789, que la rencontre devait

avoir lieu. Des juges de camp et des arbitres furent désignés, et

Robert Burns devait célébrer le vainqueur par une ode triomphale.

[Note 1021: Notice de Burns en tête de la chanson.]

Un barde fut choisi pour assister au combat,

Et dire aux âges futurs les exploits de cette journée;

Un barde gui détestait la tristesse et l'ennui

Et souhaitait que le Parnasse fût un vignoble.

Enfin, le jour solennel arriva. «Plein de la pensée de ce jour

important pour Friars-Carse, j'ai guetté les éléments et les deux,

dans la pleine persuasion qu'ils l'annonceraient, au monde étonné, par

des phénomènes d'une terrible signification. Hier soir, jusqu'à une

heure très tardive, j'ai attendu, avec une horreur anxieuse,

l'apparition de quelque comète enflammant la moitié du ciel, ou

d'armées aériennes de scandinaves sanguinaires, traversant les cieux

épouvantés, rapides comme l'éclair fourchu, et terribles comme ces

convulsions de la nature qui ensevelissent les nations. Les éléments,

cependant, semblent prendre la chose très tranquillement; ils n'ont

pas même introduit ce matin-ci avec un triple soleil et une pluie de

sang, symboles des trois puissants héros et du grand épanchement de

vin d'aujourd'hui[1022].»

[Note 1022: _To Captain Riddel_, 16th Oct. 1789.]

Le dîner préliminaire achevé, les adversaires en vinrent aux mains.

Ils s'installèrent et se mirent au claret. Le gai Plaisir s'excitait,

s'affolait, à mesure que les verres passaient. Le brillant Phoebus,

qui n'avait pas depuis longtemps assisté à une scène si digne du

travail de ses rayons, était triste de les quitter; mais Cynthie lui

dit à l'oreille qu'il les retrouverait le lendemain matin.

Six bouteilles chacun avaient à peu près épuisé la nuit,

Quand le vaillant sir Robert, pour finir le combat,

Vida en une seule rasade une bouteille de vin rouge,

Et jura que c'était ainsi que faisaient leurs ancêtres.

À ce point-là, Glenriddel, «prudent et sage», jugea que c'était assez,

et se retira du combat. Les deux autres continuèrent.

Le vaillant sir Robert lutta dur jusqu'à la fin;

Mais qui peut résister au destin et à des rasades d'une bouteille?

Cependant le Destin a dit: «un héros doit tomber à la lumière»;

Donc, le brillant Phoebus se leva, et le chevalier s'abattit.

Alors se leva notre barde, comme un prophète de beuverie:

«Craigdarroch, tu planeras quand la création s'écroulera!

Mais, si tu veux fleurir immortellement dans mes vers

Allons, une bouteille encore, et sois sublime!

«Ta lignée, qui a lutté pour la Liberté avec Bruce,

Produira à jamais des héros et des patriotes!

Ainsi, à toi soit le laurier, et à moi soit la baie;

Tu as gagné la journée, par le brillant dieu du jour qui point là-bas!»

Le vainqueur était donc sir Robert Laurie. Chambers ajoute: «J'ai

appris par un parent de sir Robert Laurie qu'il ne se remit jamais

complètement des suites de cette joute extraordinaire décrite par

Burns, bien qu'il ait pu, quelques années après, prendre une part

active aux guerres de la Révolution française, et qu'il ait survécu

jusqu'en 1804[1023].» Cette scène est propre à marquer les habitudes

des gentilshommes campagnards dont les résidences entouraient la ferme

de Burns.

[Note 1023: R. Chambers, tome III, p. 62.]

* * * * *

Mais quelles fluctuations il y a dans ces âmes de poètes! On les croit

ici, et, d'un coup d'aile, elles sont là-bas, au loin, bien haut. Fort

peu de jours après cette olympique de la bouteille, Burns composa une

pièce qui tient dans son oeuvre et dans sa vie une autre place.

En sortant d'être le Pindare de cette burlesque victoire, il entra

dans un état d'âme grave et presque religieux. On a remarqué que,

depuis 1786, à l'époque où, selon ses propres expressions, «l'Automne

passe à l'Hiver, la pâle année,» quand les forêts sont sans feuilles

et les prairies sont brunes, une mélancolie tombait sur lui, comme au

retour d'un anniversaire douloureux et secret. C'était vers la fin de

la moisson, au temps où Mary Campbell était morte. Cette année-ci,

dans le vide de sa vie, le souvenir de la douce fille disparue lui

revint avec plus de netteté. Depuis le moment où la nouvelle funeste

était arrivée à la ferme de Mossgiel, depuis trois pleines années

déjà, c'était le premier automne où il vivait hors du bruit, dans la

solitude qui plaît aux souvenirs, et dans l'amertume du coeur où l'on

comprend tout le prix des affections passées. Un jour, vers le milieu

d'octobre, après avoir travaillé comme à l'ordinaire à la moisson, il

parut, lorsque tomba le crépuscule, avoir quelque chose qui le rendait

triste. Il sortit et erra dans la cour de la grange où sa femme, qui

craignait pour sa santé, le suivit, lui faisant remarquer que la gelée

était venue et lui demandant de rentrer. Il le lui promit, mais

continua à se promener lentement de long en large, contemplant le ciel

qui était singulièrement clair et étoilé. Il resta dehors presque

toute la nuit[1024]. À la fin, Mrs Burns revint de nouveau vers lui.

Il était étendu sur un tas de paille, les yeux fixés sur une belle

planète «qui brillait comme une autre lune[1025].» Elle obtint de lui

qu'il rentrât. Aussitôt dans la maison, il demanda son pupitre et

écrivit d'un trait les touchantes et pures strophes _à Mary dans le

Ciel_.

[Note 1024: Cromek, _Reliques of Burns_, p. 238.]

[Note 1025: Voir sur ces détails Cromek, _Reliques of

Burns_, p. 238; Lockhart, _Life of Burns_, p. 190.]

Ô étoile tardive, qui d'un rayon diminué

Aimes à saluer la première aube,

Voici que tu ramènes le jour

Où ma Mary fut arrachée à mon âme.

Ô Mary, chère ombre disparue!

Où est ta place de repos bienheureux?

Vois-tu ton amant ici-bas prosterné?

Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?

Puis-je oublier cette heure sacrée,

Puis-je oublier ce bosquet sanctifié,

Où, sur les bords de l'Ayr sinueux, nous nous rencontrâmes,

Pour vivre un jour d'adieux et d'amour!

L'éternité n'effacera pas

La chère souvenance des transports passés,

Ni ton image dans notre dernière étreinte,

Ah! nous pensions peu que c'était la dernière!

L'Ayr, murmurant, baisait sa rive caillouteuse,

Sur lui se penchaient des bois sauvages, des verdures épaisses:

Le bouleau parfumé et l'aubépine blanche

S'enlaçaient amoureusement autour de cette scène de ravissement

Les fleurs jaillissaient désireuses d'être pressées,

Les oiseaux chantaient l'amour sur chaque rameau,

Jusqu'à ce que trop, trop tôt, l'ouest en feu

Proclama la fuite du jour ailé.

Sur ces scènes ma mémoire reste éveillée,

Et les chérit tendrement avec un soin avare;

Le Temps n'en rend que plus forte l'empreinte,

Comme les ruisseaux creusent plus profond leur lit.

Mary, chère ombre disparue!

Où est la place de repos bienheureux?

Vois-tu ton amant ici-bas prosterné?

Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?[1026]

[Note 1026: _To Mary in Heaven._]

Ainsi, après trois années, et quelles années, l'image de Mary Campbell

sortait du passé où elle semblait effacée et perdue. Tout revivait;

tous les détails de ce second dimanche de mai, avec sa lumière

tranquille, sa solennité et ses adieux; le paysage resplendissait et

embaumait comme alors, plein d'amour lui-même. Et la douce apparition

revenait avec sa grâce sérieuse et son regard plein de reproches. Car,

dans les sanglots de Burns, il n'y avait pas que des regrets, et dans

cet appel passionné à la chère ombre disparue, il y a comme une

douloureuse et fervente demande de pardon. Elle revenait prendre

possession d'un coeur, où d'autres avaient passé, mais où elle seule

devait rester comme la plus pure et la plus aimée. Et ce retour ne fut

pas une de ces crises de souvenir violentes et passagères, dont l'âme

est parfois saisie. Ce fut quelque chose de profond et de durable, qui

s'associa aux suprêmes espérances de Burns et qui, peut-être, les fit

naître. À partir de ce moment, l'idée de retrouver, dans un autre

monde, sa chère et mélancolique Marie des Hautes-Terres, fut pour lui

une consolation, une pensée de refuge, un degré de religion. C'est ce

souvenir qui le conduisit le plus près du ciel. Deux mois après cette

mémorable soirée, il écrivait à Mrs Dunlop:

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 47 / 67 段