Pour me sauver de cette horrible situation d'être entraîné, par

une ferme qui vous ruine, jusqu'à la misère, j'ai pris mes

instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche à

tout événement[976].»

[Note 976: _To Miss Chalmers_, Sept. 16th, 1788.]

Enfin, vers les derniers jours du même mois, il écrivait à M. Graham

qui, en réponse à sa demande, lui avait promis son patronage et sa

protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de

ses craintes:

«Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxiétés

l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a

délivré, cela serait une récompense de votre bonté.

Je suis affligé d'une prescience mélancolique, qui fait de moi un

vrai lâche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente

plutôt que de me trouver dans cette horrible situation, d'être

prêt à implorer les montagnes de s'écrouler sur moi, et les

collines de me dérober à la présence d'un propriétaire hautain ou

de son employé encore plus hautain à qui je devrais ce que je ne

pourrais payer....

Ma ferme, je crois que j'en puis être certain, sera par la suite

quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois

premières années, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai

avoir un an et peut-être plus d'avance sur la mauvaise

période[977].

[Note 977: _To Robert Graham of Fintry_, 23rd Sept. 1788.]

Ainsi, à mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que

chaque champ rendait, ses appréhensions devenaient plus vives.

Lorsqu'après la dernière javelle, les moissonneurs, rassemblés sur

l'éminence la plus proche, proclamèrent par trois hourrahs que la

moisson était terminée, et jetèrent leurs faucilles en l'air, il ne

lui restait plus guère d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un

coeur soucieux à la fête de la rentrée des grains, au _Kirn_ jovial,

et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les

visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui

remplissaient jadis la maison. Ces scènes sombres, qui avaient

bouleversé son esprit d'enfant et l'avaient laissé plein d'épouvantes,

voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-même! Elles lui

inspiraient d'autant plus de terreur que, désormais, elles ne le

menaçaient plus seul.

«Mes soucis croissants dans celle contrée qui m'est encore

étrangère, des conjectures sombres dans la noire perspective de

l'avenir, la conscience de mon inaptitude au combat du monde, la

cible plus large que je présente au malheur avec une femme et des

enfants... je pourrais m'abandonner à ces réflexions, jusqu'à ce

que mon humeur fermente, et se tourne en un chagrin acide qui

corroderait le fil même de la vie[978].»

[Note 978: _To Mrs Dunlop_, 16th Aug. 1788.]

Heureusement, la moisson une fois terminée et rentrée, Jane Armour

vint enfin le rejoindre vers le commencement de Décembre. Elle lui

apporta un peu d'affection et de bien-être, dont il avait grand

besoin. La ferme n'était pas encore aménagée pour les recevoir. Ils se

logèrent, en attendant, dans un bâtiment situé au pied d'une vieille

tour démantelée, sur un terrain entouré d'un côté par la Nith, de

l'autre par une tranchée, et que, pour cette raison, on appelait

l'Île[979]. Il accueillit la venue de sa femme par une petite chanson

alerte, un peu effrontée, mais pleine de crânerie et de belle humeur

et qui fait plaisir après tant de confidences découragées.

[Note 979: R. Chambers, tom. II, p. 301;--Scott Douglas,

tom. V, p. 177-78]

J'ai une femme pour moi seul,

Je ne partagerai avec personne;

Personne ne me fera cocu,

Je ne ferai cocu personne.

J'ai un penny à dépenser,

Là--qui ne doit rien à personne!

Je n'ai rien à prêter,

Je n'emprunterai à personne.

Je serai gai et libre,

Je ne serai triste pour personne;

Personne n'a souci de moi,

Je n'ai souci de personne[980].

[Note 980: _I hae a Wife o' my ain._]

Ces mois de l'hiver 1788-89 furent probablement les meilleurs de la

seconde partie de sa vie. Le contraste les lui faisait mieux goûter.

Après tant de vicissitudes, après les derniers six mois si délaissés

et si pénibles dans son taudis enfumé ou sur les grand'routes, il

retrouvait un foyer, et ce foyer égayé par un pas léger et une voix

joyeuse. Il en éprouva comme un bien-être qui lui pénétra jusqu'au

coeur. La présence de sa femme sembla le rassurer, chasser les idées

noires nées de sa solitude, lui rendre bon espoir et bon courage.

Elle lui était arrivée aussi au bon moment, non pas au temps des

labours et des récoltes, alors que le cultivateur ne connaît que les

rentrées rapides pour les repas, et les rentrées lasses du soir. Elle

était venue avec les mois d'hiver, quand il est plus souvent à la

maison. La ferme a pris cette intimité dont Virgile a fait un exquis

tableau flamand:

Et quidam seros hiberni ad luminis ignes

Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto:

Interea, longum cantu solata laborem,

Arguto conjux percurrit pectine telas,

Aut dulcis musti Vulcano decoquit humorem

Et foliis undam trepidi despumat aheni[981].

[Note 981: Virgile. _Georgiques_, liv. I, V. 290.]

C'est aussi le moment où le fermier connaît le délassement d'esprit et

de corps. Dehors, les champs se reposent; sous la neige,

silencieusement et sûrement, la terre travaille à préparer les graines

pour la vie. L'homme, confiant en elle, oublie les anxiétés qui lui

viennent de l'air et qui le ressaisiront dès que les pointes vertes

poindront hors du sein maternel des plaines. Il goûte sans

arrière-pensée, dans la routine des occupations décrues, la monotone

douceur des courtes journées et des longues soirées d'hiver. Toutes

ces conditions s'étaient réunies à souhait pour donner à Burns

l'illusion du bonheur. On aime à s'arrêter sur ces quelques mois. On

imagine le poète écrivant une pièce, le pendant du _Samedi soir_,

représentant, dans un tableau moins patriarcal, le bonheur simple,

sain et vigoureux d'un couple dans sa maturité jeune. On a un aperçu

de ce qu'aurait pu être sa vie si ses rêves s'étaient réalisés.

C'est dans ces dispositions qu'il acheva l'année 1788 et commença

l'année 1789. La plus belle manifestation de ce rassérènement eut lieu

le 1er Janvier 1789. Parmi les quelques jours splendides et

surprenants, qui éclatent ça et là dans la vie de cet homme, il n'y en

a peut-être pas qui rayonne plus que celui-ci. Les souhaits faits

autour de lui, Burns pensa à sa vieille amie, Mrs Dunlop; il lui

écrivit une lettre admirable, baignée d'une lumière harmonieuse,

sereine, pure, chaste et d'une large tendresse. C'est un morceau de

prose comparable aux plus beaux de la littérature anglaise.

Ce matin-ci, chère Madame, est un matin de souhaits, et plût à

Dieu que je répondisse à la description de l'apôtre Jacques: «La

prière sincère, fervente d'un homme juste a grand pouvoir!» En ce

cas, Madame, vous accueilleriez une année pleine de bénédictions;

tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillité et la joie

intérieure serait écarté, et tous les plaisirs que la frêle

humanité peut goûter vous appartiendraient. J'avoue que je suis

tellement peu Presbytérien que j'approuve qu'on fixe des moments

et des saisons pour des actes extraordinaires de dévotion, afin

de briser cette routine coutumière de vie et de pensée, qui est

si apte à réduire notre existence à une sorte d'instinct, ou même

quelquefois, chez quelques esprits, à un état peu supérieur à

celui de pure machine.

Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise

légère et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un

matin blanchâtre et un calme jour soleillé vers la fin de la même

saison, ont toujours été pour moi, aussi loin que je me rappelle,

une sorte de fête. Non pas pour prendre la physionomie

sacramentelle, dure comme celle d'un bourreau, des communions de

Kilmarnock; mais pour rire ou pleurer, être joyeux ou pensif,

moral ou religieux, selon l'humeur et la tournure de la saison et

de moi-même. Je crois que je dois cela à ce magnifique article du

_Spectator_ «la Vision de Mirza», ce morceau qui frappa ma jeune

imagination, avant que je fusse capable de fixer une idée sur un

mot de trois syllabes. «Le cinquième jour de la lune, que, selon

la coutume de mes ancêtres, j'observe comme un jour saint, après

m'être lavé et avoir élevé vers le ciel mes dévotions du matin,

je montai la haute colline de Bagdad, pour passer le reste du

jour en méditation et en prière[982].»

[Note 982: Addison. _Spectator_, nº 159.]

Nous ne connaissons rien, ou à peu près rien, de la substance ou

de la structure de nos âmes. C'est pourquoi nous ne pouvons

expliquer leurs caprices apparents, pourquoi telle d'entre elles

est particulièrement charmée de cette chose-ci, ou frappée de

cette autre, qui, sur des esprits d'un tour différent, ne font

pas d'impression extraordinaire. J'ai des fleurs favorites parmi

lesquelles sont la pâquerette des montagnes, la campanule, la

digitale, la rose de l'églantier, le bouleau en bourgeons et

l'aubépine blanche; je les contemple, je m'attarde près d'elles

avec un délice particulier. Je n'entends jamais le sifflement

aigu, solitaire, du courlis, par un midi d'été, ou la cadence

sauvage, confuse d'une bande de pluviers gris, par un matin

d'automne, sans ressentir une élévation d'âme qui ressemble à

l'enthousiasme de la Dévotion ou de la Poésie. Dites-moi, ma

chère amie, à quoi cela peut-il être dû? Sommes-nous une simple

machine passive qui, comme la harpe éolienne, prend l'impression

de l'accident qui passe? Ou bien ces mouvements sont-ils la

preuve de quelque chose en nous au-dessus de la vile argile?

J'avoue que j'ai une faiblesse pour ce genre de preuves de

redoutables et importantes réalités: un Dieu qui a fait toutes

choses--la nature immatérielle et immortelle de l'homme, et un

monde de félicité ou de malheur par delà la mort et la tombe--je

veux dire ces preuves que nous déduisons au moyen de nos propres

pouvoirs d'observation. Bien que des individus respectables aient

existé dans tous les âges, j'ai toujours considéré que le genre

humain en bloc ne vaut guère mieux qu'une plèbe sotte, entêtée,

crédule, irréfléchie; sa croyance universelle a très peu de poids

pour moi. Néanmoins je suis un très sincère croyant en la Bible;

mais j'y suis attiré par la conviction d'un homme et non par le

licol d'un âne[983].

[Note 983: _To Mrs Dunlop_, New-year-Day Morning, 1789.]

Et veut-on voir quel était le ton moral de cette famille? Au moment

même où Burns écrivait cette page, là-bas, dans la vieille maison de

Mossgiel, Gilbert envoyait à son aîné une lettre de souhaits, qui

avait aussi sa beauté. Elle était grave, nue, austère comme lui. Elle

fait contraste avec les interrogations éloquentes qui partaient

d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui

sont pareillement très élevés. Elle contient aussi, dans sa rigidité

de forme, la souvenance émue des jours d'autrefois, de ces beaux jours

fraternels de Mossgiel, déjà, déjà si loin.

Cher Frère.--Je viens de terminer le déjeuner du jour de l'An,

dans les formes usuelles, et cela rappelle à mon esprit les jours

des années passées et l'intimité dans laquelle nous avions

coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de

notre famille, «à travers la sombre poterne des temps écoulés»,

je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, mon cher frère,

combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que

quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est

devant nous, nous avons bonne raison d'espérer que tout tournera

bien.

Votre mère et vos soeurs, avec le petit Robert, se joignent à moi

pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu'à Mrs Burns,

et vous prient de les rappeler, de même façon, au souvenir de

William, la prochaine fois que vous le verrez[984].

[Note 984: _Gilbert Burns to Robert Burns_, Mossgiel 1st

Jan. 1788.]

Le calme de cet état d'âme et les loisirs de la saison, ce quelque

chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient à des

rêves de production. Il était bien résolu à ne pas se confiner dans sa

besogne de fermier. Celle-ci était à ses yeux une nécessité

inférieure. Il n'aimait plus beaucoup son métier qui, du reste, ne lui

fournira plus guère d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec

une sorte de dégoût.

«Quoi qu'il en soit, le coeur de l'homme et la fantaisie du poète

sont les deux grandes considérations pour lesquelles je vis. Si

des sillons boueux ou de sales fumiers doivent absorber la

meilleure partie des fonctions de mon âme immortelle, j'aurais

mieux fait d'être tout de suite une corneille ou une pie; car

alors je n'aurais pas eu de plus hautes idées que de briser des

mottes de terre et de ramasser des vers. Je ne parle pas des coqs

sur les portes de granges ou des canards sauvages, créatures avec

lesquelles je changerais de vie à n'importe quel moment[985].»

[Note 985: _To Mrs Dunlop_, 17th Dec. 1788.]

Il espérait confusément, comme lorsqu'on espère parce qu'on est

disposé à l'espérance. Quelquefois il se figurait que son existence de

fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la

place qu'il comptait obtenir dans l'Excise.

En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois à peu près

en sûreté: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai

une commission dans l'Excise qui, à n'importe quel moment, me

procurera du pain[986].

[Note 986: _To the Right Rev. Dr John Geddes_, 3rd Feb.

1789.]

Certains jours, quand il était particulièrement bien disposé, il

voyait cette perspective de l'Excise s'élargir, aboutir à une vie

d'aisance et où il pourrait se donner entièrement à la poésie.

Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aisée:

j'ai une commission d'employé dans l'Excise et je vis au milieu

d'une circonscription de campagne. Ma demande à M. Graham, qui

est un des commissaires de l'Excise, était, si cela est en son

pouvoir, qu'il me procure ce district-ci. Si j'étais très

confiant, je pourrais espérer qu'un de mes hauts patrons pourra

me procurer une nomination de la Trésorerie comme surveillant,

inspecteur général, etc. Alors, sûr de mon existence, «à toi

douce poésie, délicieuse vierge», je consacrerais mes jours

futurs[987].

[Note 987: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1788.]

Il fallait que l'espérance fût très montée en lui, car il allait

jusqu'à se figurer une vie très sage qu'il caractérisait en termes

excellents.

Aussi, avec un but et une méthode rationnels de vie, vous pouvez

facilement deviner, mon vénéré et très honoré ami, que mon métier

propre n'est pas oublié; je suis, si cela est possible, plus

enthousiaste des muses que jamais[988].

[Note 988: _To the Right Rev Dr John Geddes_, 3rd Feb.

1789.]

Il formait des projets de longs poèmes:

Vous verrez que j'ai accordé ma lyre sur les bords de la Nith. Je

vous communiquerai, quand j'aurai le plaisir de vous voir,

quelques plans poétiques plus grands qui flottent dans mon

imagination[988].

Parmi ces projets s'en trouvait un qu'il appelait _le Progrès du

Poète_. C'eût été une sorte d'autobiographie en vers, une oeuvre

considérable, où se seraient trouvés, outre ses confessions, les

portraits des hommes qu'il avait connus[989]. Il en parle à propos du

portrait peu flatté de Creech. En attendant il réunissait et

retouchait de vieilles chansons pour _le Musée musical de Johnson_.

[Note 989: _To Prof{r} Dugald Stewart_, 20th Jan. 1789.]

Je suis toujours à chercher des provisions pour la publication de

Johnson, et, entre autres, j'ai donné un léger coup de brosse à

la vieille chanson favorite, je n'ai changé qu'un mot ici et là,

mais si son humour vous plaît, nous penserons à y ajouter une

strophe ou deux[990].

[Note 990: _To Robert Ainslie_, 6th Jan. 1789.]

Tous ces extraits se trouvent dans les lettres écrites pendant

décembre 1788 et janvier et février 1789. Ces mois furent le centre de

cette accalmie dont, au-delà, les bords sont déjà émus de trouble.

Cette tranquillité intérieure ne fut effleurée que par un bref

incident, écho du passé, qui pour tous passa inaperçu. Vers la fin de

février, Burns fut forcé d'aller à Édimbourg, pour y régler

définitivement ses comptes avec Creech, règlement qui d'ailleurs eut

lieu à sa satisfaction. «J'ai réglé finalement avec Creech, et je dois

reconnaître que, à la fin, il a été aimable et juste envers moi[991]».

La nouvelle de son arrivée dut courir parmi ses amis et atteindre un

coeur récemment blessé. On devine ce que Clarinda avait pu ressentir

en apprenant le brusque mariage de Burns. Elle lui avait tout

sacrifié; il l'abandonnait dans l'isolement qu'il l'avait poussée à

accepter. Elle avait profondément souffert. Sous le coup de la colère

et de l'indignation, elle lui écrivit chez son ami Heron une lettre à

laquelle il ne répondit rien. Cette lettre n'a pas été conservée. Il

est probable, dit Scott Douglas, que Burns la déchira sur l'instant de

colère[992]. Quand elle fut prévenue par Ainslie qu'il était sur le

point de faire une courte visite à Édimbourg, elle répondit qu'elle

éviterait ce jour-là de regarder par les fenêtres. Pauvre Clarinda!

Peut-être espérait-elle que cette défense ne serait pas écoutée et

peut-être, le coeur serré, passa-t-elle la journée à attendre

l'ingrat. Il ne vint pas. Il semble que, dans une de ces

contradictions si sincères et parfois si touchantes chez les femmes,

elle lui en fit parvenir le reproche, car on a la lettre curieuse, à

la fois ferme et adroite, par laquelle il se défend.

[Note 991: _To Dr Moore_, 23rd March.]

[Note 992: Scott Douglas, tom. V, p. 219.]

«Madame.--La lettre que vous m'avez écrite chez Heron portait sa

réponse en elle-même; vous me défendiez de vous écrire, à moins

que je ne fusse prêt plaider coupable devant une certaine

accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu

de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma

haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma

poitrine et attester la rectitude de mon coeur, vous me

pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu'à

souscrire humblement au nom de «misérable», uniquement par

déférence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre

jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mérite!

Je vous ai déjà dit et je l'affirme de nouveau que, à l'époque à

laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien

moral envers Mrs Burns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas

connaître les circonstances puissantes que l'irrésistible

nécessité était occupée à embusquer contre moi. Si vous vous

rappelez les scènes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez

la conduite d'un honnête homme, luttant victorieusement contre

des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un

homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations où

la vertu la plus austère aurait pardonné une chute. Ces

situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la

moitié de sa sensibilité et de sa passion, n'aurait pu les

affronter sans succomber. Je vous laisse à penser, Madame, s'il

est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de

«perfide trahison».

Étais-je à blâmer, Madame, quand je fus la victime éperdue de

charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec

impunité? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'espérance que ces

charmes pussent jamais être à moi; si même la nécessité de

fer...... mais ce sont là des paroles inutiles. Je serais allé

vous voir quand j'étais en ville; en vérité, je n'aurais pu m'en

empêcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous étiez

déterminée à éviter vos fenêtres, pendant que je serais en ville,

de peur de m'entrevoir dans la rue.

Quand j'aurai regagné votre bonne opinion, peut-être oserai-je

solliciter votre amitié; mais, quoi qu'il en soit, celle qui,

pour moi, est la première de son sexe, sera toujours l'objet de

mes meilleurs et de mes plus ardents souhaits[993].

[Note 993: _To Mrs Mac Lehose_, March 9th, 1789.]

Ces quelques jours à Édimbourg lui furent pénibles. Il se retrouvait

obscur, isolé, négligé, dans cette cité que pendant un hiver il avait

remplie du bruit de sa renommée. Dans ces rues où naguère on se

retournait sur lui, où on le montrait du doigt, personne ne le

remarquait. Il en conçut une sorte de courroux et il se hâta de

repartir. En rentrant à Ellisland, il écrivait:

«Me voici, mon honorée amie, revenu sain et sauf de la capitale.

Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou écarté qu'il soit,

(si ce foyer est comme le mien la scène du confort domestique),

l'affairement d'Édimbourg deviendra bientôt un objet de fatigue

et de dégoût.

«Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]!»

[Note 994: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]

À part ce nuage et cet éclair d'une passion qui semblait éloignée pour

jamais, rien ne troubla la paix de ces quelques mois. Les biographes

de Burns se plaisent à se l'imaginer continuant à vivre ainsi. Ils le

voient occupé et non absorbé par ses travaux agricoles, conversant

avec la nature, dans un des endroits de son pays où elle est le plus

aimable, ajoutant de temps en temps à ses productions immortelles,

avançant en années et en gloire, heureux, vénéré, glorifiant les

champs qui auraient été la scène d'une pareille vie. «La plaine de

Bannockburn, s'écrie Lockhart, n'aurait pas été un sol plus

sacré[995]!» Rêves vains! Pouvait-il changer sa nature, et son passé

et les circonstances? Il avait en lui sa destinée, et ce moment de

bonheur n'est qu'un arrêt sur le bord de jours, de nouveau tourmentés

et plus sombres.

[Note 995: Lockhart, _Life of Burns_, p. 195.]

* * * * *

Au mois d'août de 1789, la maison fut prête. Elle n'était pas très

grande, mais elle était pittoresquement située, si près du bord que,

dans l'après-midi, son ombre, traversant la rivière, s'allongeait dans

les champs de l'autre rive. Les fenêtres donnaient sur l'eau; le

jardin était à une petite distance de la maison; un joli sentier

suivait la berge, et, à mi-chemin de la descente, une source

fournissait une eau claire et fraîche. Burns, qui aimait les vieilles

coutumes, fit son entrée dans sa demeure selon le cérémonial d'usage:

il fit prendre à sa jeune servante la grosse Bible familiale et une

coupe pleine de sel, lui dit de les poser l'une sur l'autre, et lui

ordonna d'entrer ainsi sous le nouveau toit, afin de porter bonheur à

ceux qui l'habiteraient. Lui-même, sa femme à son bras, suivit la

petite Betty, la Bible et le bol de sel. Quoiqu'il fit cela en

souriant, ces anciennes superstitions le prenaient par ses souvenirs

d'enfance et son imagination[996].

[Note 996: R. Chambers, tom. III, p. 51.]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 46 / 67 段