Le jour, la nuit, aux champs, à la maison,

Ta pensée enflamme ma poitrine,

Et sans cesse je redis et chante ton nom,

Je vis seulement pour t'aimer.

Quand je serais condamné à errer

Au delà de la mer et du soleil couchant,

Jusqu'à ce que mon dernier sable soit écoulé,

Jusqu'alors, alors même, je t'aimerais![954]

[Note 954: _Oh, were I on Parnassus' Hill._]

Ce sont là de brûlantes paroles. Mais, après cette gerbe de chansons

amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. À l'exception

d'une petite pièce de fantaisie, dont les termes plutôt que le

sentiment s'opposent à cette supposition, si on ne la connaissait que

d'après l'oeuvre de son mari, on la prendrait pour une maîtresse

plutôt que pour l'épouse. Pas une seule fois, elle n'apparaît dans son

cadre véritable: la famille; elle ne lui a pas inspiré le pendant de

la pièce où il a représenté le ménage de son père et de sa mère. Des

affections successives que traverse la vie à deux et qui aboutissent à

la touchante tendresse des vieux époux, qu'il a si délicieusement

rendue dans _John Anderson_, il semble qu'il n'en ait ressenti aucune.

Entre Jane et lui, il n'y eut jamais de communauté intellectuelle; ils

vécurent ensemble, mais à part. La distance était trop grande. Mais,

de quelque façon qu'il s'y fût pris, c'est un malheur auquel il ne

pouvait échapper. La disproportion qui existait entre sa position et

sa valeur intellectuelle devait le poursuivre dans le mariage. S'il

avait choisi, comme il le disait très bien à Mrs Dunlop, une femme

«qui eût pu entrer dans ses études favorites et apprécier ses auteurs

favoris[955]»; elle n'aurait pu s'abaisser à son genre de vie. S'il

prenait une femme capable de vivre en fermière, il était probable

qu'elle ne saurait se hausser à son esprit.

[Note 955: _To M Dunlop_, 10th June 1788.]

Pendant un de ses séjours à Mauchline, Burns se réconcilia avec

l'Église. Son mariage avec Jane Armour avait été purement civil. Les

formalités religieuses n'avaient pas été remplies: les annonces, selon

l'expression calviniste, n'avaient pas été proclamées, pendant trois

dimanches consécutifs, dans les deux paroisses où vivaient les futurs;

le ministre ne leur avait pas fait joindre les mains, et la promesse

simple et grave du mariage écossais n'avait pas été prononcée d'être

l'un pour l'autre un époux aimant et fidèle et une épouse aimante,

fidèle et soumise, «jusqu'à ce que Dieu nous sépare par la mort[956].»

La situation du jeune ménage était donc irrégulière, vis-à-vis de

l'Église. Cependant la communion annuelle, qui était administrée à

Mauchline, au commencement d'Août, approchait. C'est dans les

paroisses écossaises un événement entouré de solennité. Quelque temps

auparavant, le ministre, en chaire, donne notice à la congrégation que

«le souper du Seigneur» sera administré tel jour. Durant la semaine

qui précède, le Consistoire se réunit et dresse une liste de tous les

communiants de la paroisse, conformément au livre d'exercices du

ministre et au témoignage des anciens et des diacres. D'après cette

liste, des billets sont remis aux anciens pour les distribuer aux

fidèles. Le jour de la Cène, en face des tables recouvertes d'une

nappe blanche et portant les deux espèces, le vin dans le calice et le

pain dans la corbeille, le ministre défend aux indignes d'approcher.

Les communiants ne peuvent prendre place aux sièges déposés de chaque

côté des tables qu'en présentant les billets délivrés par les anciens.

Il y a là un moyen efficace de discipline et qui sert de sanction aux

arrêts du Consistoire, car être exclu de la participation au sacrement

emporte une idée de déconsidération et de scandale. Aussi, un peu

avant l'époque de cette cérémonie, les registres des paroisses

sont-ils remplis de notices de gens qui font amende honorable. Burns

fit comme les autres, plus sans doute pour sa jeune femme et sa

famille que pour lui-même. On trouve dans les registres de Mauchline,

le passage suivant:

[Note 956: Voir pour les mariages écossais Chamberlayne,

_Magnæ Britanniæ notitia_;--C. W. Sprott, _The Worship and

Offices of the Church of Scotland_;--et pour les détails de

coutumes Ch. Rogers, _Scotland social and Domestic_, p. 116

et suivantes.--W. Gunnyon, _Illustrations of Scottish,

History, Life and superstitions from Song and Ballad_, p.

208.]

1788.--Août 5.--Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son

épouse prétendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage

irrégulier, leur chagrin de cette irrégularité, et leur désir que

la session prenne les mesures qui lui sembleront nécessaires en

vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session,

prenant cette affaire en considération, décide qu'ils seront tous

deux blâmés pour l'irrégularité qu'ils reconnaissent, et qu'ils

seront solennellement engagés à rester fidèlement unis à l'un à

l'autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie.

La session a, par loi, droit à une amende en faveur des pauvres,

elle s'en rapporte à la générosité de M. Burns.

La sentence précitée a été conformément exécutée et la session

absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce

chef[957].

[Note 957: R. Chambers, tom. II, p. 280.]

À la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci

avait aussi signé pour sa femme, ce qui porte à croire ou qu'elle

était trop émue pour tenir une plume ou que, à cette époque, elle ne

savait pas encore écrire. Au-dessous se trouve cette ligne: «M. Burns

a donné un billet d'une guinée pour les pauvres.» C'était la fin de la

fameuse lutte de Burns contre l'Église.

* * * * *

Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle était, et surtout

ce qu'elle allait être. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de

repos et d'un reste de passion. Mais cela ne peut aller bien loin; ce

sont comme ces premières provisions avec lesquelles on se met en

ménage, et qui permettent d'attendre le pain de tous les jours.

Comment la vie commune allait-elle définitivement s'établir? Les deux

êtres qu'elle réunissait avaient connu les ivresses, les

délaissements, les colères, les déchirements, les rapiècements et,

pour employer l'expression de Montaigne, «l'herbe, les fleurs, le

fruit[958]» et le regain de l'amour. Ils se hasardaient maintenant à

être paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus

difficile de l'être l'un avec l'autre qu'avec n'importe qui?

Pouvaient-ils passer de leur liaison tourmentée au commerce uni et

reposant que veut le ménage?

[Note 958: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. II, _Du

Repentir_.]

Pour Jane Armour, il semble que cette transition fût facile. Dans les

aventures du passé sa part avait été plutôt de faiblesse et de laisser

aller. Il paraît clair qu'elle était heureuse de trouver le repos, de

retrouver l'amitié des siens; elle était fière d'être la femme de

Robert Burns, d'une fierté mal démêlée et bornée, qui ne comprenait

pas toute la valeur de son mari; elle était disposée à se trouver bien

partagée, à espérer, comme un gros bonheur, une ferme prospère et une

vie de petite aisance.

Mais lui où en était-il? Que pensait-il? ou plutôt que ressentait-il,

non pas sur le devant mais dans l'arrière-chambre de son âme, en

remuements confus de pensées et en vagues retours sur soi-même? Il

avait été mené à ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres

fautes, et lié à une destinée qu'il ne prévoyait pas. Maintenant qu'il

se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?

Il était impossible qu'il trouvât, impossible qu'il ait cru trouver

dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux

natures associées par leurs qualités intellectuelles les plus élevées,

en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret

Chalmers, il eût peut-être pu goûter cette douceur suprême de la vie;

avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de

lui-même n'aurait jamais de foyer; il serait obligé, sur ce point, de

vivre avec des étrangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait

bien lui-même dans un passage où il s'efforce un peu trop de chasser

ce voeu d'une femme intelligente et instruite.

«Dans les circonstances où je suis, je n'aurais jamais pu avoir

de compagne pour la vie, capable de pénétrer dans mes études

favorites, de goûter mes auteurs favoris, etc, sans qu'elle

m'imposât en même temps une vie coûteuse, des fantaisies

capricieuses, peut-être des singeries de l'affectation, avec tous

ces beaux talents de pensionnat, qui (_pardonnez-moi,

Madame_[959]) se rencontrent quelquefois parmi les femmes de haut

rang, et qui pénètrent presque universellement les demoiselles

des classes qui ont des prétentions à la Gentry[960].»

[Note 959: En français.]

[Note 960: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]

À défaut de cette félicité, si rarement accordée du reste aux hommes

supérieurs, parce que leur supériorité même les place hors des chances

d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui

vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon

accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de

tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du

déploiement de la famille dans une âme paternelle? Ne pouvait-il

connaître ce refuge où les ennuis et les tribulations ne pénètrent

pas, qui garde un coin de lumière argentée et paisible même aux jours

sombres? Il entre beaucoup de bien-être d'âme et de corps dans ce

bonheur-là. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien

humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des

quelques-uns qui se félicitent d'être nés. Burns ne pouvait-il le

goûter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincérité qu'il le

possédait; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On eût dit

qu'il avait guéri ses voeux et ses rêves de leur inquiétude, qu'il

leur avait enseigné à se borner au même arpent de terre et de

tendresse. Il semblait qu'il eût pris pour lui le contentement modique

et constant dont son frère, le poète latin, a donné la jolie formule:

tellus

Et domus et placens uxor[961].

[Note 961: Horace.]

Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il est satisfait de

son mariage; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie.

«... N'étaient les terreurs de ma situation incertaine en ce qui

concerne l'entretien d'une famille d'enfants, je suis décidément

d'opinion que le parti que j'ai pris est grandement en faveur de

mon bonheur[962].»

[Note 962: _To Robert Ainslie_, 15th June 1788.]

«... Je suis doublement satisfait de ma conduite. J'ai la

conscience d'avoir agi conformément à ces principes de générosité

que mon désir est qu'on m'attribue, et je suis réellement de plus

en plus content de mon choix[963].»

[Note 963: _To Alex. Cunningham_, 27th July 1788.]

«... Vous ne me dites pas si vous allez vous marier. Croyez-moi,

si vous ne faites pas quelque choix maladroit, cela améliorera

beaucoup le mets de la vie. Je puis en parler par expérience,

bien que, Dieu le sait, mon choix ait été fait aussi au hasard

qu'au jeu de Colin Maillard[964].»

[Note 964: _To John Beugo_, 9th Sept. 1788.]

Et huit mois plus tard il écrit encore:

«Pour vous donner en raccourci le reste de mon histoire: j'ai

épousé ma Jane et pris une femme. Du premier de ces actes, j'ai

chaque jour plus en plus de raison d'être satisfait[965].»

[Note 965: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.]

Néanmoins, à y regarder de plus près, les choses n'étaient pas aussi

assurées qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils,

perceptibles à peine dans cette satisfaction, auraient pu en révéler

la faiblesse. Personne ne les vit; Burns ne les soupçonna point. Ils

existaient pourtant dès alors. Avec un peu d'attention il n'est pas

impossible de les découvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments à

cette époque. Ce sont quelques pages à peine, quelques instants de son

coeur; mais quelques parcelles d'un corps suffisent à une chimie un

peu soigneuse pour déceler les moindres traces dans sa composition.

Les sentiments qu'il avait pour sa femme étaient affectueux. Il

discernait bien les mérites qu'elle avait. Il les discernait trop

bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net, si précis,

qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était

privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire

pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait

ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce

léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher.

Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque

chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la

personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de confiance,

sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce

qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve

pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de

mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à

ce besoin d'illimité qu'ont les vraies affections. Cette pénombre de

faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa femme. Il

lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation: voici ce qu'elle

possède, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout

juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un

portrait. Il manque ici.

Je puis facilement _imaginer_ une plus agréable compagne pour mon

voyage de la vie, mais, sur mon honneur, je n'ai jamais _vu_ la

personne qui la représenterait. Dans les affaires domestiques,

elle possède, à un degré éminent, l'aptitude à apprendre et

l'activité à exécuter, et, pendant mon absence dans la vallée de

la Nith, elle s'est faite l'apprentie régulière et constante de

ma mère et de mes soeurs, dans leur laiterie et autres

occupations rustiques[966].

[Note 966: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]

Et ailleurs:

Je n'ai pas de motif de m'en repentir (de son mariage). Si je ne

possède pas le bavardage poli, les façons maniérées et la

toilette à la mode; je ne suis pas écoeuré et dégoûté par les

mille fléaux de l'affectation apprise au pensionnat, et j'ai le

plus beau corps, le plus doux caractère, la plus saine

constitution et le meilleur coeur du pays. Mrs Burns croit, aussi

ferme que sa foi, que je suis _le plus bel esprit et le plus

honnête homme_[967] de l'univers; bien que c'est à peine s'il lui

est arrivé une fois en sa vie de s'occuper, pendant cinq minutes,

d'un trait de prose ou de vers, sauf pour les Écritures de

l'ancien et du nouveau Testament, et les Psaumes de David

versifiés. Pour ce qui est des vers, je dois aussi faire

exception pour une récente publication de Poèmes Écossais,

qu'elle a lus très religieusement, et pour toutes les ballades de

la contrée, car elle a (ô l'amoureux partial! vous

écrierez-vous!) la plus jolie «voix d'oiseau sauvage des bois»

que j'ai jamais entendue[968].

[Note 967: En français.]

[Note 968: _To Miss Chalmers_, 16th Sep. 1788.]

Et encore ce jugement-ci qui, sous sa satisfaction apparente, est plus

dur que le reste:

«Je ne puis conclure sans vous dire que je suis de plus en plus

satisfait de la résolution que j'ai prise vis à vis de «ma Jane».

Il y a deux choses que, d'après mon heureuse expérience,

j'établis comme des apophthegmes dans la vie: «La tête d'une

femme n'a pas d'importance, en comparaison de son coeur», et «les

voies de la vertu (quant à la sagesse quel poète y prétendrait?)

sont des voies de contentement, et dans ses sentiers est la

paix[969].»

[Note 969: _To Dr Blacklock_, 15th Nov. 1788.]

Qui ne sent l'accent un peu ironique, avec lequel il parle de

l'attachement naïf et touchant que sa femme a pour lui; il le traite

comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout

ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matériel?

On dirait qu'elles s'appliquent à une bonne servante. Ailleurs, on

croirait presque un examen des qualités physiques de la femme, en quoi

elles restent bien dans le ton général de son amour pour elle. Mais ce

ton devient ici pénible; au lieu d'être une célébration passionnelle,

cela devient presque une évaluation utilitaire. À tous égards, ce

témoignage est étroit; il ne couvre qu'une petite portion de la vie

commune; il est d'un ordre trop rabaissé; il n'atteint pas à ce qui

fait la dignité d'une existence vraiment partagée. Il manque quelque

chose pour faire de cet éloge de ménagère un éloge d'épouse. Et, si

l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait être

louée ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui serait

assignée de la sorte.

Il y avait quelque chose de plus grave encore, quoique ce fût moins

apparent, plus profondément enfoui en lui-même. Il se poursuivait en

lui de ces sourds débats, qui s'établissent en nous, en dépit de nous,

presque sans nous, et qui portent sur nos actes les plus déterminés;

cette discussion machinale, involontaire, qui travaille confusément

mais continûment dans nos derniers replis de conscience, et détruit, à

mesure que nous nous en satisfaisons, nos propres raisonnements sur

notre propre conduite. Il en souffrait. Il était trop souvent occupé à

se persuader qu'il avait agi pour le mieux: «Sûrement il avait bien

fait, et d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement!» Voici ce qu'il

écrivait pour lui seul, dans son journal intime, dès ses premières

journées d'Ellisland; on dirait qu'il cherche à refouler, à accabler

cette obscure, cette obstinée contradiction qui monte de lui-même.

Le mariage--la circonstance qui m'enchaîne le plus étroitement à

la prudence si la vertu et la religion doivent être pour moi

autre chose que des mots--le mariage est ce à quoi j'aurais, dans

quelques années, dû me décider. Dans ma situation présente, il

était absolument nécessaire. L'humanité, la générosité, un

honnête orgueil de ma réputation, les droits de mon bonheur dans

l'avenir, en tant qu'il dépendra (et il en dépendra beaucoup) de

la paix de ma conscience, tous ces motifs ont joint leurs plus

ardents suffrages, leurs plus puissantes sollicitations, avec une

affection enracinée, pour me pousser à l'acte que j'ai accompli.

Et je n'ai, de la part de ma femme, aucun sujet de m'en repentir.

Je puis bien me figurer comment, mais je n'ai jamais vu où

j'aurais pu faire un meilleur choix. Allons! que j'agisse, selon

ma devise favorite, ce magnifique passage de Young.

Sur la Raison bâtis la Résolution,

Ce pilier de la vraie majesté dans l'homme[970].

[Note 970: _Extract from the Author's Journal_, 15th June

1788.]

C'est là un étrange langage. Quand on est simplement heureux, il n'y a

pas besoin de faire appel à l'énergie et au stoïcisme. Comme s'il

n'était jamais bien convaincu, il revient sans cesse sur ce point et

recommence sa démonstration. Quand il écrit à des étrangers, il répond

à des objections qu'on ne lui fait pas et la même formule de

raisonnement revient: Je ne pouvais pas agir autrement. «Il n'est plus

temps de regimber quand on s'est laissé entraîner» disait

Montaigne[971].

[Note 971: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. V, _sur des

vers de Virgile_.]

Cette situation, ou plutôt les résultats qu'elle pouvait amener, n'ont

pas échappé à quelques-uns de ses contemporains. Walker dont la

sympathie pour Burns nous est connue depuis Édimbourg, l'avait notée

avec mesure et fermeté:

Un lecteur perspicace s'apercevra que les lettres dans lesquelles

il annonce son mariage à quelques-uns de ses correspondants les

plus respectés, sont écrites dans cet état où l'esprit souffre de

réfléchir à une décision pénible, et trouve un soulagement en

cherchant des arguments pour justifier l'action et diminuer ses

désavantages dans l'opinion des autres.... Un mariage imposé par

un sentiment de devoir peut être rendu indispensable par les

circonstances; cependant, comme c'est entreprendre un devoir qui

ne peut s'accomplir par un effort temporaire quelque puissant

qu'il soit, mais qui réclame un renouvellement d'effort chaque

année, chaque jour et chaque heure, c'est soumettre la force et

la constance de nos principes à l'épreuve la plus dure et la plus

hasardeuse[972].

[Note 972: Walker. _Life of Burns_, p. LXXXVII.]

Il y avait donc des dangers latents. Mais il les ignorait, quoiqu'il

les portât en lui-même. Il était, comme toujours, confiant en soi, se

donnant si bien tout entier à ce qu'il éprouvait qu'il ne réservait

rien de lui pour s'en défier. Il allait être un modèle de fidélité et

de confiance; il était bien sûr de posséder ces deux qualités

essentielles d'un mari; il les sentait en lui. C'est d'une entière

bonne foi qu'il écrivait à Mrs Dunlop:

«À la jalousie et à l'infidélité je suis également étranger. Mon

préservatif contre la première est la conviction complète de ses

sentiments d'honneur et de son attachement pour moi; mon antidote

contre la seconde est ma longue et profondément enracinée

affection pour elle[973].»

[Note 973: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]

À coup sûr, il était victime de l'illusion commune. Combien souvent il

arrive qu'on prenne la conception d'un devoir pour la volonté de le

remplir, et qu'à travers cette erreur on se trouve presque le mérite

de l'avoir accompli! Ces bonnes résolutions étaient des gelées

blanches. Mais il croyait à leur durée. «Tout licencieux qu'on me

tient, dit carrément Montaigne, j'ay en vérité plus sévèrement observé

les lois de mariage que je n'avais n'y promis n'y espéré[974].» Du

moins, avec lui, on avait su à quoi s'en tenir. C'est le dire d'un

sage: il s'engageait à peu, il tenait un peu plus, et s'estimait dans

l'humaine mesure. Mais Burns était un emporté; il voulait aller en

tout à l'extrémité des choses. Le malheur est qu'il n'y restait pas

longtemps; et c'est un défaut quand il s'agit justement de constance.

[Note 974: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. V, _sur des

vers de Virgile_.]

* * * * *

Presque aussitôt après son mariage, Burns fut obligé de repartir pour

faire la moisson à Ellisland. Il se remit au travail de la terre

abandonné depuis deux ans, parfois maniant la faux, ou plus souvent

liant les gerbes derrière ses faucheurs. C'était toujours un rude

ouvrier et il dut retrouver ces fortes occupations de jadis avec une

sorte de joie et de bien-être.

Malheureusement les inquiétudes l'attendaient. Lorsqu'il était arrivé

sur sa ferme, les grains étaient jeunes; l'été, qui parfois met tant

de différence entre les épis verts et les épis mûrs, n'avait pas

encore passé sur eux. Il pouvait espérer. La construction de la maison

et ses voyages à Mauchline avaient ensuite distrait sa pensée.

Maintenant que l'ouvrage fixait son esprit sur cette glèbe et qu'il

voyait les résultats de la saison, il se sentait des inquiétudes sur

le marché qu'il avait fait en prenant la ferme. Les récoltes, à mesure

qu'elles tombaient, semblaient plus maigres; la terre apparaissait

dure, pétrie de cailloux. Avec ce sein ingrat, donnerait-elle jamais

plus que ces chétifs épis? Il n'y avait pas là de quoi payer le loyer.

Il prévit le pire et, du même coup, songea à sa place de l'Excise,

comme une aide s'il parvenait à continuer sa vie de fermier, comme une

ressource s'il était forcé d'y renoncer. L'impression du danger fut si

vive et si poignante que, dès le commencement de septembre, dès le 10

septembre, il écrivait à M. Robert Graham, un des commissaires de

l'Excise, pour lui demander un emploi.

«Il y a quelque temps, votre honorable Comité m'a donné ma

commission dans l'Excise, que je regarde comme mon ancre de salut

dans la vie. Ma ferme, maintenant que je l'ai essayée un peu,

bien que je pense qu'elle deviendra avec le temps un marché où je

ne perdrai pas, n'est cependant pas l'affaire avantageuse qu'on

m'avait fait espérer. Elle est au dernier point d'épuisement et

de pauvreté, et il faudra quelque temps avant qu'elle puisse

payer la rente.... Mais je suis maintenant embarqué dans la

ferme. Je suis marié et je suis déterminé à tenir bon sur mon

bail, jusqu'à ce qu'une nécessité irrésistible me contraigne à

abandonner le terrain[975].»

[Note 975: _To Robert Graham of Fintry_, 10th Sept. 1788.]

Au milieu de septembre, il avouait à Miss Chalmers, dans les mêmes

termes:

«Je ne trouve pas que ma ferme soit le marché avantageux qu'on

m'avait fait espérer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra

devenir un marché auquel je ne perdrai pas....

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 45 / 67 段