[Note 936: Chambers, tom. II, p. 244, d'après une lettre de

M. Miller, insérée dans la _General Review of the

Agriculture of Dumfriesshire_, Edinburgh, 1812.]

[Note 937: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.]

I.

INSTALLATION À ELLISLAND. -- BONNES RÉSOLUTIONS.

Comme les bâtiments tombaient en ruines, il fut convenu qu'on en

construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres,

pour bâtir une ferme complète, consistant en un corps d'habitation,

une grange, une étable pour les vaches, une écurie et des

hangars[938]. Ces constructions prendraient la fin de l'année. Le

résultat de cette situation était qu'il devait s'établir seul dans le

pays, en attendant que la demeure fût prête pour y amener Jane.

Celle-ci restait à Mossgiel, chez la mère de Burns, où elle apprenait

son futur métier de fermière.

[Note 938: D'après une note de l'_Edinburgh Magazine_, Juin

1799, citée dans l'édition de Currie de 1838, p. 44.]

Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une âme pleine

d'appréhension et de lassitude. Il était cependant encore dans toute

sa vigueur et capable de battre, à qui soulèverait le poids le plus

lourd, tous les ouvriers qui travaillaient pour lui[939]. Mais son

visage assombri, marqué d'une mélancolie profonde, le faisait

paraître de dix ans plus âgé qu'il ne l'était. Comme Byron, il eut de

bonne heure l'air vieilli. L'amitié et l'éloquence avaient encore le

pouvoir de transfigurer merveilleusement ses traits fatigués: il était

méconnaissable quand ses regards s'enflammaient et qu'il s'illuminait

d'enthousiasme. Mais une expression soucieuse et triste était

définitivement sur cette face; la gaîté, même factice, devait y faire

de plus rares visites; et la mort, l'absence ou les froissements

devaient rendre plus clairsemées les rencontres de l'amitié.

[Note 939: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.]

Devant cette vie à recommencer tout entière, avec de nouvelles

responsabilités, il se sentait découragé et défiant. Le lendemain même

de son arrivée dans le pays, il écrivait à Mrs Dunlop:

«Voici le second jour, mon honorée amie, que je suis sur ma

ferme. Je suis l'habitant solitaire d'une vieille chambre

enfumée, loin de tout ce que j'aime et qui m'aime; sans

connaissance qui date de plus loin qu'hier, excepté Jenny Geddes,

la vieille jument sur laquelle je chevauche. En même temps, des

préoccupations inaccoutumées et des plans nouveaux font à chaque

instant honte à ma grande ignorance et à mon inexpérience. Aux

heures soucieuses, il y a une atmosphère de brume qui est

naturelle à mon âme; par suite de laquelle les objets attristants

semblent plus grands que nature. Une sensibilité excessive,

qu'une série de malheurs et de déboires a irritée et portée à

voir le côté sombre des choses, à cette période où l'âme embarque

sa cargaison d'idées pour le voyage de la vie, est, je le crois,

la cause principale de cette malheureuse disposition

d'esprit[940].

[Note 940: _To Mrs Dunlop_, 14th June 1788.]

Et le troisième jour, il jetait sur son journal ces lignes où sa

pensée, dans toute sa sincérité intime, s'exhale comme un soupir de

lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret.

«Voici le troisième jour que je suis dans ce pays. «Seigneur!

qu'est-ce que l'homme?» Quel petit faisceau affairé de passions,

d'appétits, d'idées et de fantaisies! Et quel fantasque genre

d'existence il a ici-bas!... Il y a, à la vérité, un ailleurs,

où, comme le dit Thomson, «la vertu seule survit.»

Dites-nous, ô morts,

Aucun de vous ne voudra-t-il, par pitié, nous révéler le secret

De ce que vous êtes et ce que nous serons bientôt!

Un peu de temps

Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets.

Je suis si lâche dans la vie, si fatigué du service, que, comme

l'Adam de Milton, il n'y a presque pas de moment où je ne

souhaite «me coucher avec joie dans le giron de ma mère et être

en paix.»

Mais une femme et des enfants m'obligent à lutter avec le

courant, jusqu'à ce que quelque rafale soudaine renverse la

pauvre barque, ou que, dans l'indifférent retour des années, sa

propre caducité la réduise à n'être qu'une épave[941].

[Note 941: _Extract from the Author's Journal_, 15th June

1788.]

La vie qu'il allait mener pendant quelques mois n'était pas pour

chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait

voulu se loger près de sa future ferme. Il n'avait trouvé qu'une

misérable chaumière enfumée et délabrée. «Je me souviens bien de la

maison, dit Allan Cunningham, le plancher était d'argile, les chevrons

couverts de suie; la fumée du foyer sortait épaisse par la porte et la

fenêtre, tandis que le soleil, qui faisait effort pour pénétrer par

ces ouvertures, produisait une sorte de crépuscule. C'est là que tous

ceux qui avaient la curiosité ou le goût de le voir, le trouvaient

avec une table, des livres, des plans devant lui, tantôt en train

d'écrire des lettres sur la contrée et les gens, parmi lesquels il

était tombé comme une pierre lancée par une fronde; tantôt donnant

audience aux ouvriers qui étaient occupés à creuser les fossés ou les

fondations; et quelquefois aussi en train de donner un coup de brosse

à une vieille chanson[942].» «La cabane où je m'abrite, écrivait-il

lui-même, est ouverte à toutes les rafales qui soufflent et à toutes

les averses qui tombent; je ne puis m'y défendre de mourir de froid

qu'en étant suffoqué de fumée[943].»

[Note 942: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 81.]

[Note 943: _To Miss Chalmers_, 16th Sept. 1788.]

Les journées passaient encore, prises par les occupations. Comme il

arrive pour ces petits travaux exécutés par des maçons et des

charpentiers de village, Burns devait être son propre architecte; tout

le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant

ces besognes, sa faculté de causerie et sa familiarité trouvaient à

s'exercer; le mouvement l'occupait. Mais quand, à la nuit tombante,

les ouvriers s'éloignaient, un sentiment de solitude et de tristesse

le reprenait. Les soirées étaient longues et sombres dans la

chaumière; il avait la sensation d'être exilé, bien loin, hors de la

vie.

Dans cette terre étrangère, ce pays sauvage,

Terre inconnue à la prose et aux vers,

Où les mots n'ont jamais été étirés sur le peigne de la Muse,

Ni sautillé dans les entraves de la poésie;

Une terre que la Prose n'a jamais visitée,

Sauf quand il lui arrive d'y trébucher, les jours où elle est soûle;

Ici donc, embusqué dans un côté de la cheminée,

Caché dans une atmosphère de fumée,

J'entends un rouet bruire dans le coin,

Je l'entends.--car c'est en vain que je regarde.

La tourbe rouge luit, noyau de flamme

Dans une cosse de brouillard infernal:

Ici, au lieu de mes ravissements poétiques,

Me voici assis à compter mes péchés par chapitres;

Au lieu d'être vivant et vif comme les autres chrétiens,

Je suis recroquevillé, réduit à exister simplement,

Sans société que les indigènes du Galloway,

Sans figure de connaissance que Jenny Geddes;

Jenny, mon orgueil, mon Pégase!

Toute morne, elle trotte le long de la Nith,

Et sans cesse elle tourne ses yeux du côté de l'ouest,

Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns!

Était-ce pour ceci, qu'avec tant de soin,

Tu as porté le Barde à travers maint comté?

Avec tout ce souci et tout ce chagrin,

Et peu, bien peu d'espoir de soulagement,

Et rien que de la fumée de tourbe dans ma tête,

Comment puis-je écrire quelque chose que vous puissiez lire[944]?

[Note 944: _Epistle to Hugh Parker._]

La construction de sa ferme ne tarda pas à l'absorber. Il en fit

lui-même les plans et il en traça les fondations. Lorsqu'il posa la

première pierre, il se découvrit, et pria que la maison qui devait

abriter ses jours futurs fût bénie[945]. Peut-être des visions de

contentement et de paix domestiques s'offrirent-elles à lui, et

rêva-t-il, pour le foyer qui allait s'édifier, des samedis soirs

pareils à celui qu'il avait chanté. Il surveilla lui-même les travaux,

aidant à rassembler les pierres, à chercher le sable, à voiturer la

chaux, donnant parfois un coup de main ou un coup d'épaule aux

ouvriers. «Quand il voyait que nous ne pouvions pas venir à bout d'une

grosse pierre, disait l'un d'eux, il criait: «Attendez un peu!» et il

accourait. Nous nous apercevions bientôt qu'il était là. Je n'ai

jamais vu son pareil pour soulever un poids[945].» La maison arrivée à

hauteur des fenêtres, il envoya à Dumfries chercher du bois pour les

linteaux. Tous les charpentiers se pressèrent autour du messager pour

voir l'écriture du poète. «C'est par de pareilles touches, dit Allan

Cunningham, que se traduit l'admiration d'un pays[945].»

[Note 945: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 82.]

* * * * *

En s'engageant dans cet avenir nouveau, il s'évertuait à prendre de

bonnes résolutions. Il faisait projet d'assagir sa vie, de lui donner

l'assiette des vies bien établies. Il était à un de ces changements

matériels qui rendent plus facile d'abandonner le passé, parce qu'ils

en interrompent les habitudes. D'ailleurs, il avait de nouveaux

devoirs, une responsabilité. Ses résolutions étaient ferventes. Il

laissait à jamais derrière lui le fardeau de ses fautes et de ses

folies; comme un homme soulagé d'avoir jeté le sac où il porterait

toutes les pierres qui l'ont fait trébucher, il reprenait sa route

plus droit et plus preste.

Adieu maintenant à ces folies étourdies, ces vices vernis qui,

bien qu'à moitié sanctifiés par la légèreté charmante de l'esprit

et de la gaîté, ne sont après tout qu'une façon de dissiper

vainement le précieux courant de l'existence, que dis-je? de

l'empoisonner tout entière, en sorte que, comme dans les plaines

de Jéricho, «les eaux y sont très mauvaises et la terre stérile»

et qu'il faudrait les dons surnaturels d'Élisée pour guérir le

mal[946].

[Note 946: _Extract from the Author's Journal_, 15th June

1788.]

Et en même temps il écrivait à un ami:

J'ai, jusqu'à présent, dans le guerroyement de la vie, été formé

aux armes, dans la cavalerie légère et les éclaireurs de la

fantaisie: une manière de hussards et de highlanders de la

cervelle. Mais j'ai pris la ferme résolution de céder mon grade

dans ces bataillons d'étourdis, qui n'ont d'autre idée d'une

bataille que de rencontrer l'ennemi, et d'autre idée d'un siège

que de donner l'assaut à la ville. Il en coûtera ce qu'il voudra;

je suis déterminé à entrer dans les graves escadrons, lourdement

armés, de la Prudence et dans le corps d'artillerie de

l'artificieuse Opiniâtreté[947].

[Note 947: _To Robert Ainslie_, June 15th 1788.]

Il n'est pas possible d'avoir de meilleures intentions. Il y entrait

avec tant d'impétuosité qu'il allait un peu vite. Il avait pour son

propre passé, qui lui tenait encore aux épaules, des réprobations

indignées; il en parlait avec une admirable sévérité; il le fustigeait

avec une bonne foi amusante.

Une importante et récente décision dans ma vie m'a mis hors de la

voie de ces disgracieuses iniquités qui, bien que la licence à la

mode ferme les yeux sur elles, et que les phrases à la mode les

couvrent d'un vernis, ne sont en réalité que des nuances plus ou

moins légères ou sombres de _scélératesse_[948].

[Note 948: _To Miss Chalmers_, Sept. 16th, 1788.]

Il souligne lui-même ce gros mot qui retombe sur un passé à peine

détaché de lui. Il avait cet oubli des fautes de la veille, et ce

défaut d'appréhension de celles du lendemain, qu'ont souvent les

femmes et les poètes, pour ne pas ajouter quelques orateurs, et qui

leur permet une indignation véritable, non pas contre eux-mêmes, mais

contre des erreurs déposées pour un instant. Ils n'abjurent pas leurs

faiblesses, ils les dénoncent; et là où on attendrait de l'humilité et

de la contrition, on trouve, avec étonnement, l'assurance et une

colère de moraliste. Il semblait à Burns que cette scélératesse, qu'il

stigmatisait, était à grande distance de lui. Il eût peut-être été

moins dur pour elle s'il avait su qu'elle l'attendait non loin de là.

Mais il n'y avait pas uniquement là une modification de conduite; il y

avait, jusqu'à un certain degré, une transformation dans la manière

d'envisager la vie. Et ce changement sortait d'une altération de

l'homme lui-même, effet de l'imperceptible mais irrésistible travail

de l'âge. Burns arrivait à ce point de la trentaine, où les pieds

commencent à tenir davantage au sol. Les espoirs sont moins

frémissants, pour avoir été souvent déçus; et les désirs le sont

moins, pour avoir été quelquefois satisfaits. Il se fait une mue où

bien des plumes brillantes de la fantaisie tombent; l'oiseau a les

ailes écourtées, le plumage plus sombre et le vol plus bas. Un

assagissement, un assoupissement entre dans le sang. On commence à

introduire de la mesure et du calcul dans ses actes; on est disposé à

faire une part plus grande à la pratique, à compter avec les

nécessités et les conditions matérielles, le bien-être, la

considération. On ne rompt plus en visière à la vie; on confère plus

humblement avec elle, on en vient à des termes et à une transaction.

C'est généralement à cette époque que meurent dans les hommes les

révoltes et les intransigeances contre les formes sociales, et que

s'entame une lente capitulation qui aboutit à un _modus vivendi_ avec

l'existence. C'est souvent une crise douloureuse. Les plus terre à

terre ne sentent pas sans un certain malaise périr en eux leur

parcelle idéale; et d'autres, en qui plus d'eux-mêmes meurt, en

éprouvent une affliction. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le

scepticisme ou la résignation. Quelques-uns sont seuls exempts de

cette transformation et se maintiennent; soit à cause d'une grande

vitalité d'idéalisme, qu'ils possèdent en don spécial; soit par le

dédain des intérêts, vers quoi la vie veut les plier; soit par une

insouciance de conduite ou une impétuosité de passions, qui les

rendent indifférents au lendemain ou incapables de se contraindre.

C'était ce changement qui se produisait dans l'esprit de Burns. Il

faisait des concessions, il reconnaissait plus de prix à ce dont il

avait longtemps fait peu de cas.

J'ai toute la révérence possible pour le monde d'outre-tombe dont

on parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la

pitié mérite, existe réellement. Mais, dans les choses qui

appartiennent à cette scène actuelle de l'existence et qui s'y

terminent, l'homme a des intérêts sérieux et immédiats. De savoir

si un homme sera accueilli par des mains tendues, dans une

situation élevée, distinguée et respectable, ou se dérobera au

mépris dans un coin abject d'une vie obscure; de savoir s'il

s'épanouira sous les tropiques de l'abondance, s'il se réjouira

tout au moins sous les latitudes confortables d'une aisance

convenable, ou s'il souffrira de la faim dans le cercle arctique

de la noire pauvreté; de savoir s'il s'élèvera dans la conscience

virile d'un esprit satisfait de lui-même, ou s'il s'affaissera

sous un douloureux fardeau de regret et de remords; ce sont là

des alternatives de la dernière importance[949].

[Note 949: _To Robert Ainslie_, June 30th 1788.]

Et un peu plus tard il dira:

Il n'y a pas de doute que la santé, les talents, une bonne

réputation, une aisance décente, des amis respectables, ne soient

des bonheurs réels et substantiels[950].

[Note 950: _To Alex. Cunningham_, 13th Feb. 1788.]

C'étaient là des paroles qui ne lui seraient pas venues quelques

années auparavant. Nous voilà loin des strophes de l'épître à Davie,

de la louange de la vie de vagabonds et des sommeils à la belle

étoile.

Qu'importe si, comme le peuple des airs,

Nous errons dehors sans savoir où,

Sans maison ni abri?

Qu'importe! les charmes de la nature, les collines et les bois,

Les vallons tortueux et les cours d'eau écumants

Sont ouverts à tous.

Ce n'est pas que tout fût gain dans cette altération obscure dont les

indices perçaient ainsi ça et là. C'était en lui, comme chez tant

d'autres, le signe d'un tassement intérieur, d'un affaissement de

l'imagination, en tant qu'elle est un des facteurs de la vie

journalière. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on

peut le dire, l'existence réelle est incorporée avec l'existence

idéale; elle n'existe pas à part, elle dérive de l'autre son prix et

ses peines. Cette période avait été très marquée chez Burns, à Lochlea

et à Mauchline. Durant ces années, les plus ferventes et partant les

plus fécondes, il avait véritablement vécu en dehors, au-dessus de sa

condition extérieure; non pas même en lutte avec elle, car sa vie

intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel

et son réceptacle. Aussi puisait-il sa poésie dans les faits de chaque

jour. C'est cette primauté, cette souveraineté de l'imagination qui

semblait s'affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n'envahissait

plus les choses extérieures de lui-même; c'est qu'elles commençaient à

pénétrer en lui sans se déformer; sa flamme ne les fondait plus; elles

restaient indépendantes et intactes, ce qui est le train pour qu'elles

deviennent indispensables. C'était une descente vers la terre. Elle

n'était pas ressentie, et ne devait jamais l'être, dans les hautes

parties de l'entendement, où demeurent les efforts intellectuels et

les jugements généraux. Celles-ci sont d'ailleurs les dernières

atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement

et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l'action.

C'était la manière d'être quotidienne qui se modifiait, d'où sortent

plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut

encore continuer à mettre en oeuvre les produits de la vie antérieure;

mais si on avait toujours mené la vie actuelle, on n'aurait pas les

éléments de ce travail. C'est ce qui arrivera pour Burns. Désormais sa

vie sortira moins de lui-même. Elle ne lui fournira plus les thèmes de

sa poésie. Il sera obligé de les emprunter à son existence passée,

comme pour _Tam de Shanter_; ou à des existences autres, comme pour

ses chansons.

Toutefois, en dépit de leur sincérité, ces répudiations du passé et

ces projets de réforme n'étaient chez lui que superficiels. Ces

résolutions, faites de bonne volonté et d'une légère décroissance

d'idéalité, n'avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne

l'étaient pas. Elles indiquaient qu'il était arrivé au moment de la

vie où généralement les hommes deviennent sages et plus empiriques;

mais ce moment ne devait pas se développer en lui. Elles ressemblaient

à ces organes atrophiés qui font quelques tentatives pour exister et

qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le

moment et le besoin. Il arrivait à Burns ce qui arrive à certains

organismes où des phases importantes de l'évolution n'apparaissent

qu'à l'état embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui

indécise et mal ébauchée. Son imagination et son tempérament, ses

qualités et ses défauts, devaient l'empêcher d'y prendre assiette et

l'entraîner. D'ailleurs, eût-il possédé les conditions intérieures

d'une véritable transformation, les circonstances extérieures les

auraient rendues vaines. Pour que des décisions de ce genre, si

malaisées à fixer, soient solides, il faut qu'elles s'établissent sur

un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient

sur un fond mouvant d'incertitudes et de craintes, suffisantes par

elles-mêmes pour ébranler une volonté assurée et décourager une

volonté moyenne. Un esprit persévérant en eût été éprouvé. Celui de

Burns n'y pouvait résister. Cela fit que cette réforme, comme beaucoup

de ses sentiments, beaucoup de ses résolutions, devait rester

imaginaire. C'était un côté de sa vie qu'il devait vivre en rêve,

ainsi qu'il arrive à beaucoup de poètes: c'est ce qui leur permet

d'avoir des conduites si folles et des têtes si sages.

* * * * *

Dès que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland

et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque

endroit. Jane Armour était alors à Mossgiel, chez la mère de Burns,

dont elle s'était faite l'apprentie pour la laiterie et les autres

occupations rustiques. La route était longue de «sa ferme à sa femme»,

car d'Ellisland en Nithsdale à Mauchline en Kyle, il y a 45

milles[951], et les chemins d'alors la rendaient rude. Parfois il la

faisait d'une traite, sellant à trois heures du matin, sa vieille

jument, Jenny Geddes, et partant dans l'obscurité. Parfois il coupait

la route eu deux et passait la nuit dans une auberge[952]. D'après

Currie, ces voyages auraient eu une influence considérable et

pernicieuse sur sa vie, parce que, dans ces arrêts, il rencontrait de

la compagnie avec laquelle il oubliait ses résolutions de

sobriété[952]. C'est exagérer. Il eût été sans doute désirable qu'il

s'installât dès son arrivée dans sa nouvelle existence, car les bonnes

résolutions demandent à être appliquées aussitôt; il faut les mettre

au travail tout de suite; elles s'affaiblissent si on leur laisse le

temps de flâner. Il y aurait surtout gagné d'éviter six mois de

solitude et de découragement. Mais le cours ultérieur de sa vie fut

dirigé par des causes plus profondes que quelques soirées passées

autour du bol à whiskey, même si ces soirées empruntaient quelque

chose au lendemain.

[Note 951: _To Peter Hill,_ 18th July 1788.]

[Note 952: Currie. _Life of Burns,_ p. 45.]

Ces semaines de Mauchline étaient les seules éclaircies dans

l'assombrissement de sa vie. Lorsqu'il était de retour à Ellisland,

dans sa chaumière provisoire, il prétendait que Jenny Geddes avait

toujours l'oeil tourné à l'ouest, vers le pays qu'ils venaient de

quitter. Quant à lui, sa pensée y aspirait sans cesse, et il

l'envoyait à sa jeune femme toute rhythmée et rimée, toute prête pour

sa voix «aux claires notes agrestes».

De tous les points d'où le vent peut souffler,

J'aime chèrement l'ouest;

Car c'est là que la jolie fillette vit,

La fillette que j'aime le mieux;

Des bois sauvages croissent, des rivières coulent,

Mainte colline est entre nous deux;

Mais, jour et nuit, ma pensée envolée

Est sans cesse avec ma Jane.

Je la vois dans les fleurs fraîches de rosée,

Je la vois douce et belle;

Je l'entends dans la chanson des oiseaux,

Je l'entends charmer l'air.

Il n'y a pas une jolie fleur qui pousse,

Près d'une fontaine, d'un bois ou d'une pelouse;

Il n'y a pas un joli oiseau qui chante,

Qui ne me fasse penser à ma Jane[953].

[Note 953: _Of a' the Airts the Wind can blaw._]

C'est qu'en effet, avec sa versatilité de poète, il s'était repris

d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable après tant de

choses passées, ce mariage avait sa lune de miel. C'était du reste un

regain de l'ancienne passion, à laquelle rien de nouveau, rien de plus

profond ne s'était ajouté; il avait le même caractère purement

extérieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a

prise pour compagne irrévocablement, c'est toujours un corps bien

tourné, une démarche souple et l'oeil noir et vif qui jadis l'avait

atteint. Les pièces qu'il lui adresse ont un riche coloris de désir,

et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n'y a pas un mot

de sentiments plus graves, et les heures d'intimité sérieuse que

suppose l'union complète de deux êtres n'y sont point représentées.

Oh! si j'étais sur les collines du Parnasse,

Si je pouvais puiser à l'Hélicon,

Afin d'atteindre l'habileté poétique

Pour chanter combien chèrement je t'aime!

Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse,

Il faut que ma Muse soit ton joli toi-même,

Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai,

Et j'écrirai combien chèrement je t'aime.

Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson!

Car pendant tout un long jour d'été

Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire

Combien, combien chèrement je t'aime.

Je te vois danser sur la pelouse!

Ta taille si souple, tes membres si bien pris,

Tes lèvres tentantes, les yeux fripons,

Par le ciel et la terre--je t'aime!

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 44 / 67 段