sans que son départ fût remarqué, désabusé, des lieux où, dix-huit
mois auparavant, il était arrivé le coeur jeune, bondissant
d'espérance et où il avait été accueilli par un tel enthousiasme. Il
n'avait pas lieu d'être reconnaissant à la grande ville. Elle n'avait
pas tenu ses promesses. Elle lui avait versé pendant quelques mois
l'admiration et les flatteries, comme une ivresse. Mais cela était
fini depuis longtemps; la faveur, la vogue étaient tombées, comme des
voiles un instant gonflées par le vent; l'attention même avait
disparu. Il ne restait rien que la fatigue et l'irritation de cette
représentation inutile. S'il avait, en ce moment, une claire
conscience de lui-même, il pouvait même en vouloir à la cité. Ce
séjour l'avait plus vieilli que plusieurs années de travail ingrat.
Cette ville l'avait détérioré. Par en haut, elle lui avait
imprudemment montré une existence brillante, inaccessible pour lui;
elle lui avait fait prendre goût à ce qu'elle ne pouvait lui donner,
plus encore! à ce qu'il ne pouvait atteindre; elle lui avait fait
connaître, non pas l'admiration brève des amis qui se mélange à
l'effort et l'aiguillonne, mais l'admiration des salons qui le suit,
le gêne et l'entrave. Il en emportait le mécontentement de sa
destinée, une colère sourde contre les répartitions de la fortune et
du rang, de la rancune contre ces classes élégantes où il était resté
dépaysé. Par en bas, elle lui avait communiqué des habitudes de
taverne, de boissonnements quotidiens et de bamboches nocturnes qui
l'avaient fatigué. Chose plus grave! elle lui avait fait perdre
l'habitude du travail, elle l'avait immobilisé dans un désoeuvrement
physique et intellectuel qui avait amolli son corps et son esprit. Il
le savait bien. «J'ai pris un si vicieux pli de paresse, qu'il faudra
un effort peu ordinaire pour amener convenablement mon esprit à la
routine des affaires[911].» Et ailleurs «comme jusqu'à ces dix-huit
derniers mois, ma richesse n'a jamais été jusqu'à posséder dix
guinées, j'ai à apprendre la connaissance des affaires; ajoutez à cela
que mes scènes récentes de paresse et de dissipation ont énervé mon
esprit à un degré alarmant[912]». Il sentait bien le mal que lui avait
fait Édimbourg. Il partait de là, avec quelques centaines de livres
dans sa poche, un peu moins pauvre que lorsqu'il était arrivé, mais
aussi indécis, aussi incertain de l'avenir et moins propre à
l'aborder. Il s'éloignait le coeur alourdi de lassitude, de soucis. Il
était entré dans cette ville avec la confiance, il en sortait avec la
défiance de la vie. Où était-il le refrain de la vieille chanson?
[Note 911: _To Richard Brown_, 7th March 1788.]
[Note 912: _To William Dunbar_, 7th April 1788.]
En passant près de Glenap,
Je vis une vieille femme;
Elle me dit: «Prends courage,
Tes meilleurs jours vont venir.»
Hélas! peut-être étaient-ils passés! ceux qu'il apercevait devant lui
étaient indécis et obscurs. À tout prendre, il aurait mieux valu
continuer à Mossgiel cette vie où le travail était aux prises avec la
pauvreté, mais où éclataient des moments d'allégresse intérieure et
qu'illuminaient les visites de la _Vision_. C'était là peut-être
qu'étaient les meilleurs jours.
* * * * *
De graves difficultés l'attendaient, tellement graves qu'elles
allaient brusquement changer le cours de sa vie. Quand il rentra à
Mauchline, il trouva Jane Armour dans le déchirement de sa maternité,
dans le deuil de ces deux petites vies tombées mortes d'elle, dans le
désespoir de l'abandon des siens, dans l'isolement et le scandale de
sa faute. Et c'était là son ouvrage, l'ouvrage de quelques mauvaises
heures de désir ou de revanche! Qu'allait-il faire maintenant?
Abandonnerait-il cette fille qu'il avait arrachée à la maison
paternelle, à la possibilité d'un mariage, pour l'amener dans cette
chambre d'auberge, sur ce lit? Mais que deviendrait-elle? Où
irait-elle? Comment vivrait-elle? Elle n'avait de ressource que de se
faire servante ou de mendier. À quel degré de misère serait-elle
réduite, à quel degré d'abaissement la misère la réduirait-elle? Cette
vie entière dépendait de lui. S'il la laissait tomber, où
roulerait-elle? «J'avais entre mes mains le bonheur ou la misère d'une
créature humaine que j'avais longtemps et beaucoup aimée, et qui
oserait jouer avec un tel dépôt[913]?» S'il passait outre, quelle
durée de remords il se préparait! La pensée, intolérable, persistant
jusque dans les dernières lueurs de la mémoire et les empoisonnant,
d'avoir disgracié, dégradé, détruit une existence. «Vous avez raison,
la condition de célibataire m'aurait assuré plus d'amis, mais, pour
une cause que vous devinerez facilement, une conscience tranquille
dans la jouissance de mon propre esprit, une confiance assurée pour
l'heure où je comparaîtrai devant Dieu, auraient rarement été du
nombre[914].» Non! Il ne pouvait pas l'abandonner.
[Note 913: Cette expression revient, presque dans les mêmes
termes, dans une demi-douzaine de lettres, voir entre
autres: _To Johnson_, 25th May 1788; _To Mrs Dunlop_, 10th
June 1788; _To Alex. Cunningham_, 17th July 1788; _To Rev.
Dr John Geddes_, 3rd Feb. 1789; _To James Burness_, 9th Feb.
1789, etc.]
[Note 914: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]
Mais alors, c'était le sacrifice de tout un avenir, juste entrevu pour
être regretté! C'était perdre la femme élégante, spirituelle,
instruite, qui lui avait fait comprendre le charme et le bienfait
d'une existence vraiment partagée, celle qu'il croyait aimer, qu'il
aimait peut-être et qui avait encore tout le mystère de la
non-possession. C'était déchirer le plus brillant rêve qu'il eût fait,
mettre en lambeaux une vague et indéfinie évocation de bonheur.
C'était entraver l'indépendance d'allures, la fantaisie de travail,
les changements de résidence, l'humeur capricieuse, utiles à la
production; c'était passer le licol à sa liberté, attacher sa vie pour
toujours, dans le même pré, au même poteau. Il fallait redescendre au
lot commun, reprendre une fille ignorante, dénuée de la grâce et des
raffinements dont il était désormais épris, une fille qu'il avait
possédée, qui l'avait délaissé, qu'il avait frappée de reproches et
d'outrages; il fallait rentrer dans ce commerce vulgaire et borné et,
à cause de ce fardeau, s'emprisonner dans l'inexorable et irrévocable
labeur de la glèbe. Une fatalité sortie de lui, quelque chose qui
n'aurait pas existé s'il ne l'avait voulu, lui fermait la porte par
laquelle il pensait pénétrer dans une existence nouvelle, et
brutalement le repoussait dans le sort ancien, si sombre, si lourd.
Encore s'il ne s'était agi que de lui, si la ruine de ses propres
souhaits avaient suffi à satisfaire le passé! Mais il fallait faire
saigner un coeur qui s'était attaché à lui; il fallait désabuser cette
femme, encore émue et heureuse, lui dire que les promesses où elle se
reposait était vaines, vides, vulgaires, déjà violées et évanouies,
frapper d'une douleur nouvelle cette âme tant endolorie, changer cet
amour en amertume, cette tendresse en détresse, faire de ces
espérances qui commençaient à la consoler un désespoir plus accablant
que tous ses chagrins passés! Et pourtant il fallait prendre un parti:
ou désoler une âme ou détruire une existence! Quelle situation! Il
était pris entre deux mauvaises actions. Il était dans un de ces
moments où un homme, ayant agi dans des sens différents, comme s'il
était plusieurs hommes, ses actes grandis le réclament de côtés
opposés, se disputent sa vie. Ils essayent tous de s'emparer de lui,
et chacun d'eux assailli, mutilé par les autres, le jonche de débris.
Celui qui finit par être le maître sort maltraité de cette lutte,
reste entamé, affaibli. Il remplace mal alors un seul acte qui se
serait droitement développé et aurait porté ses fruits paisiblement.
Ainsi les actes inconsidérés de Burns revendiquaient sa vie. Quelle
que fût la décision qu'il prît, elle resterait ébranlée par l'effort
de la décision contraire, et, dans le choix qu'il ferait, vivrait
l'appel et les doléances d'un autre choix qu'il aurait pu et peut-être
dû faire.
Le débat fut vif en lui. Outre ce qui, dans sa poitrine, criait d'être
sacrifié, ses anciens ressentiments parlaient contre Jane. Il ne
pouvait lui pardonner son abandon; il lui en gardait encore rancune,
et c'est ce qui rend probable qu'il y avait de la revanche dans la
reprise de ses relations avec elle.
«Quoique l'Orgueil et une Justice apparente fussent un terrible
Ministère Public, cependant l'Humanité, la Générosité et le
Pardon furent, d'autre part, des avocats si puissants et si
irrésistibles, qu'un jury de toutes les Tendresses et de nouveaux
Attachements rendit unanimement le verdict: «Non coupable». Qu'il
soit donc connu de tous ceux que cela concerne, que le Prévenu
est installé et établi dans tous les droits, privilèges,
immunités, franchises, services et paraphernaux qui, pour le
présent, appartiennent et, dans l'avenir, peuvent appartenir, au
nom, titre et désignation[915].»
[Note 915: _To Johnson_, 25th May 1788.]
Le tableau qu'il traçait eût été plus exact s'il s'était agi de
reprendre Jane après la rupture causée par elle. À présent, c'était
trop représenter les circonstances à son avantage. Il avait lui-même
renversé les situations. En réalité, c'était lui l'accusé, qui
comparaissait devant les conséquences de son acte. Il n'avait qu'à
écouter sa sentence. Matériellement, il pouvait y échapper et devenir
contumace. Moralement, il ne le pouvait pas. C'était un devoir
inflexible qu'il s'était forgé pour lui-même. La nécessité le tenait.
Nos actes louches sont comme des sbires que nous pensons avoir laissés
derrière nous, qui prennent au court et nous attendent embusqués plus
loin. Ils nous sautent à la gorge et nous entraînent hors du chemin
que nous voulions suivre. Nous sommes leurs prisonniers parfois pour
la vie. Ces quelques heures du retour à Mossgiel mettaient la main sur
Burns et l'emmenaient.
Il est certain aussi que les côtés bons et droits de sa nature se
mêlèrent de cette affaire. C'eût été une lâcheté que d'abandonner
cette fille, et il en était incapable. Sans doute encore se mêla-t-il,
à ces raisonnements et à ces injonctions de sa conscience, des
mouvements de pitié pour une fille vaincue maintenant, ce coup de
tendresse profonde et instinctive qui remue l'homme quand il regarde,
brisée, la femme mère par lui, cette commisération et cette
reconnaissance qui font défaillir les plus dures résolutions. La vue
de la pâleur et des larmes et celle, plus émouvante encore, d'une
expression silencieuse de désespoir ou de supplication, établie comme
à demeure sur un visage altéré, sont puissantes à ébranler des coeurs
bons et impulsifs comme celui de Burns. Il avait sous les yeux le mal
qu'il avait fait et, presque aussi clairement, le mal qu'il allait
faire encore s'il abandonnait cette malheureuse. Non! il ne pouvait se
désintéresser d'elle. Il fut vaincu. Coûte que coûte, il prendrait sur
lui le fardeau de cette vie! Chassant tous les rêves, assumant sa
destinée en quelques jours, peut-être en quelques heures, il décida
qu'il épouserait Jane Armour.
Il est en effet certain que cette résolution fut prise subitement et
que Burns n'y pensait pas en quittant Édimbourg. «C'est un acte dont
je n'avais pas l'idée quand vous et moi nous trouvâmes ensemble[916]»,
écrivait-il à Alexander Cunningham. Cependant, lorsqu'il était parti
d'Édimbourg, il connaissait la situation, il pouvait en prévoir les
conséquences et les devoirs. Il faut donc qu'immédiatement après son
retour à Mauchline, il soit intervenu des faits nouveaux et ignorés;
ou bien qu'il se soit produit en lui une révulsion de sentiments.
Avait-il supposé jusqu'au dernier moment que le vieil Armour
reprendrait sa fille et le trouva-t-il inflexible? Il est plus
probable que le spectacle du chagrin de Jane, peut-être des conseils
et des exhortations d'amis, changèrent sa volonté. Peut-être aussi
s'ajouta-t-il des considérations pratiques, qui prenaient de la force
à mesure qu'il approchait du moment de s'établir. Il ne pouvait
espérer qu'une femme d'éducation élevée l'aiderait dans son travail ou
même consentirait à partager sa condition. Il fallait une fermière à
la ferme qu'il venait de prendre. Clarinda fut sacrifiée.
[Note 916: _To Alex. Cunningham_, 27th July 1788.]
* * * * *
Avant la fin du mois d'avril, Burns s'était irrévocablement engagé à
Jane Armour. «Cela n'implique pas la cérémonie du mariage, mais
seulement tout au plus cette reconnaissance verbale, quelque privée
qu'elle soit, par laquelle on reconnaît une femme comme épouse, et qui
en Écosse lie l'homme à la femme, pour toutes fins légales[917].»
Burns tint pendant quelque temps cet engagement secret. Le 28 avril,
il écrit à son vieil ami James Smith, qui s'était établi marchand, de
lui envoyer un châle pour sa femme. «J'ai l'intention d'offrir à Mrs
Burns un châle imprimé: c'est un article dont vous devez sûrement
avoir un grand choix. C'est le premier cadeau que je lui fais depuis
que je l'ai appelée mienne irrévocablement, et j'ai une sorte de
fantaisie et de désir que ce premier cadeau me vienne d'un vieil ami
estimé.» Et il ajoute: «Mrs Burns (c'est seulement sa désignation
privée), me charge de vous faire ses meilleurs compliments.» On se
souvient que James Smith était à Mauchline au moment des premières
amours et était au courant de toute l'ancienne histoire. La fille
aînée de Gavin Hamilton se rappelait la première fois où Burns avait
révélé sa situation nouvelle[917]. C'était chez son père, au déjeuner,
auquel prenait part John Aiken. Mrs Hamilton ayant exprimé le regret
de ne pouvoir servir un oeuf à Aiken, le poète dit que si elle voulait
envoyer de l'autre côté de la route chez Mrs Burns, celle-ci en aurait
peut-être. Au mois de mai, il signa chez Gavin Hamilton une formule
légale[918] qui donna à Jane Armour le droit de porter publiquement
son nom. Mais le mariage régulier ne se fit qu'un peu plus tard.
[Note 917: Chambers, tom. II, p. 258.]
[Note 918: Scott Douglas, tom. II, p. 158.]
En même temps et comme pour se mettre en règle de tous côtés, il
partagea avec Gilbert ce qui lui restait de son édition d'Édimbourg.
Gilbert luttait désespérément contre la ruine. «Je m'interposai entre
mon frère et le sort qui le menaçait[919].» Il lui donna une somme de
180 livres. C'était, dit Chambers[920], «à peu près la moitié du
capital qu'il possédait lui-même et que, selon toute vraisemblance, il
devait jamais posséder.» Il fit cela simplement et franchement. «Je ne
m'en fais aucun mérite, car c'était pur égoïsme de ma part. J'avais
conscience que le mauvais plateau de la balance était lourdement
chargé, et je pensais que mettre dans l'autre plateau, en ma faveur,
un peu de piété filiale et d'affection fraternelle pourrait aider à
arranger les choses le jour de la grande reddition de comptes[921].»
Il fut entendu que c'était un prêt sans intérêt, qui équivalait à un
don. Et en effet la somme ne fut remboursée par Gilbert aux enfants de
son frère que vingt-quatre ans après la mort du poète[922].
[Note 919: _To Dr Moore_, 4th Jan. 89.]
[Note 920: R. Chambers, tom. II, p. 258.]
[Note 921: _To Dr Moore_, 4th Jan. 89.]
[Note 922: R. Chambers, tom. IV, p. 228.]
On se rappelle qu'au moment où Burns avait publié ses poèmes, il
avait été question parmi ses amis de Mauchline de lui trouver une
situation dans l'Excise. Pendant ses incertitudes d'avenir à
Édimbourg, cette idée s'était peu à peu établie dans son esprit. Ne
sachant s'il trouverait une ferme, il avait formé une demande pour
être admis dans cette administration. Au mois de janvier, il écrivait
au comte de Glencairn: «Je désire entrer dans l'Excise: on me dit que
l'influence de votre Seigneurie me procurerait facilement une
nomination des commissaires. La protection et la bonté de votre
Seigneurie qui m'ont déjà sauvé de l'obscurité, de la misère et de
l'exil, m'encouragent à demander cet appui[923].» Et à quelques jours
de là, on a une autre lettre de lui à Robert Graham de Fintry, un des
commissaires de l'Excise. «Vous savez que j'ai récemment adressé une
demande à votre Conseil, pour être admis comme employé de l'Excise.
J'ai, selon la règle, été examiné par un Inspecteur et aujourd'hui
j'envoie son certificat, avec une demande à l'effet d'être autorisé à
recevoir mes instructions. J'ai bien peur, si je réussis dans cette
affaire, d'avoir besoin de la protection d'un ami. Je ne crains pas de
promettre la bienséance de conduite comme homme, la fidélité et
l'attention comme employé, mais en fait d'affaires, en dehors du
travail manuel, je ne sais rien[924].» C'est probablement à propos de
l'examen dont il parle qu'il avait été question de l'inscription sur
la fenêtre de Stirling. Néanmoins, grâce à la protection de ses
patrons et du chirurgien Mr Wood, qui soignait son genou, il avait été
inscrit sur la liste des surnuméraires, de ceux à qui on donnait
l'instruction nécessaire, et qui attendaient ensuite leur nomination à
un poste. Lorsque son bail avec Mr Miller l'eut engagé dans une autre
voie, il ne renonça pas pour cela à toute idée d'entrer dans l'Excise,
ou tout au moins de se mettre en état d'y entrer, s'il ne réussissait
pas dans sa ferme. Il résolut donc de prendre ses instructions. Le 31
mars, l'employé d'Excise de Tarbolton reçut l'ordre «d'instruire le
porteur, Mr Robert Burns, dans l'art de jauger, et de le mettre en
état de contrôler les marchands de vivres, distillateurs, fabricants
de chandelles, tanneurs, mégissiers, malteurs, etc.» Cette éducation
durait six semaines. Elle lui donnait le droit d'être nommé employé
dans l'Excise. Il n'avait pas pour le moment l'intention d'exercer. Il
avait, pour ainsi dire, sa nomination en poche; il se réservait de la
retirer si jamais le besoin en venait, à la façon de ceux qui passent
un examen et obtiennent un diplôme comme une ressource contre les
mauvais jours[925].
[Note 923: _To the Earl of Glencairn_, Jan. 1788.]
[Note 924: _To Robert Graham of Fintry_, Jan. 1788.]
[Note 925: _To James Smith_, 28th April 1788.]
En même temps, il s'occupait de son installation et cherchait des
domestiques. «J'ai couru par tout le pays, louant des domestiques et
préparant tout[926].» «J'ai pris une ferme sur les bords de la Nith,
et à l'exemple des vieux patriarches, je me procure des serviteurs,
hommes et femmes, des troupeaux de bétail, petit et gros[927].» Enfin
le moment de prendre possession de sa ferme arriva. Le 25 mai, il
écrivait: «Demain je commence mon métier de fermier. Dieu protège la
charrue![928]»
[Note 926: _To William Dunbar_, 7th April 1788.]
[Note 927: _To Samuel Brown_, 4th May 1788.]
[Note 928: _To James Johnson_, 25th May 1788.]
CHAPITRE V.
ELLISLAND.
JUIN 1788--NOVEMBRE 1791.
«M. Burns, vous avez fait un choix de poète et non de fermier», lui
dit le père d'Allan Cunningham, en apprenant qu'il s'était décidé pour
Ellisland, la plus jolie et la plus ingrate des trois fermes qui lui
avaient été offertes[929]. Ellisland est, en effet, dans une position
charmante sur la côte méridionale de la Nith. «La ferme, disait Burns
lui-même, est admirablement située sur les bords de la Nith, large
cours d'eau qui passe par Dumfries et se jette dans le Solway-Frith[930].»
À cet endroit, la Nith est une sinueuse rivière, limpide et rapide,
dont l'épaisseur ne suffît pas à recouvrir les bancs de galets qui la
coupent, et sur lesquels sa frêle nappe claire se plisse et se déchire
en maintes longues rayures obliques. Ce fond de galets produit un joli
murmure incessant, où se mêlent celui plus léger et inconstant des
feuillages et, de temps en temps, des bêlements ou des beuglements
lointains. À cause de ses détours, la rivière semble, en amont et en
aval, sortir de dessous des verdures. La rive gauche, comprise dans
une large boucle de la Nith et bordée d'un lais gris de cailloux, est
basse et plate. Elle se prolonge en prairies humides et grasses,
parfois inondées par les crues; des groupes de grands arbres
séculaires, aux dômes ronds et réguliers, leur donnent un air de parc.
La rive droite, creusée par une échancrure qui correspond à la
convexité de l'autre bord, est escarpée. C'est là qu'est placée la
ferme, sur une sorte de petite falaise à pic, ouverte par une
déchirure de terre rougeâtre. À quelques pas de la ferme, un
affaissement du terrain mène doucement à une petite anse où la rivière
coule à fleur de rive. Le soir, les vaches y viennent boire, dans
l'eau jusqu'à mi-jambe, au milieu de leurs reflets, et font un joli
tableau rustique. Plus loin que cette crique, la berge, se redressant
un peu, présente, entre les champs qui s'élèvent en talus au-dessus
d'elle et la rivière qui coule au-dessous, une plate-forme
sablonneuse, d'un gazon très fin, bordée du côté de l'eau par un
rideau d'arbustes, et longée par un sentier. C'était la promenade
favorite de Burns; c'est ici qu'il venait quand il désirait être seul;
c'est ici que, tout en marchant de long en large, il composa en une
après-midi son célèbre _Tam de Shanter_. De son temps, tout le pays
était envahi de genêts. «Je sortis, dit-il, et allai me promener sur
les bords couverts de genêts de la Nith[931]». «On a arraché tant
d'ajoncs et de genêts, dit Dorothée Wordsworth, qu'on se demande
pourquoi tout n'a pas disparu, et cependant il semble qu'il y ait
presque autant d'ajoncs et de genêts que de blé; ils poussent l'un
parmi l'autre, on ne comprend pas comment[932].» Maintenant encore des
plaques d'or clair éclatent et luisent de toutes parts.
[Note 929: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.]
[Note 930: _To James Burness_, 9th Feb. 1789.]
[Note 931: _To Mrs Dunlop_, November 1790.]
[Note 932: _Recollections of a Tour Made in Scotland_, by
Dorothy Wordsworth, p. 7.]
La vue n'est pas très étendue: des deux côtés de la rivière, elle est
bornée par les collines uniformes qui renferment la vallée, et elle
est arrêtée, dans le sens de la longueur, par les sinuosités des
rives. C'est un endroit qui est loin d'avoir la grande et puissante
allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n'a pas le caractère dur
mais énergique de Lochlea. C'est un site gracieux, paisible et
discret, un lieu d'ombrages et de murmures, de sensations plutôt que
de spectacles, pensif sans aller jusqu'à la tristesse. Il ne possède
aucun de ces points de vue d'où l'oeil s'élance dans un monde de ciel
et d'horizons, mais des recoins qu'on croirait artificiels et
arrangés. Il a un charme plus anglais qu'écossais. C'est un peu un
paysage de vignette.
Combien aimables, ô Nith, tes fertiles vallées,
Où les aubépines épandues fleurissent gaîment.
Combien doucement sinuent tes vallons en pente,
Où les agnelets jouent dans les genêts[933].
[Note 933: _The Banks of Nith._]
Ce n'est pas un paysage d'envolées d'âme, mais de retour sur soi-même
ou de séjour en soi-même. Il est fait à souhait pour les rêveries
douces et tranquilles, les méditations du déclin de la vie, quand les
passions sont apaisées et que les voyages de l'esprit ne se mesurent
plus aux horizons des espoirs, mais à des souvenirs. C'est une jolie
retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le goût du
romantisme un peu passé du XVIIIe siècle; on y lirait volontiers du
Gray ou du Collins. C'eût été parfait pour Burns, s'il eût pu se
consacrer uniquement à la poésie.
Malheureusement il était fermier, et ce site qui l'avait séduit lui
ménageait des déboires. Le sol, surtout à cette époque de mauvaise
culture, était maigre et difficile. L'exploitation consistait, partie
en terres qui s'étendent entre une rivière et les collines et que les
Écossais appellent _holms_, et partie en terres de qualité supérieure
qu'ils nomment _croft land_, et qu'ils fatiguaient alors par des
moissons uniformes, sans les réconforter d'engrais ou de fumiers qu'à
de longs intervalles. Les premières étaient de marne profonde et
donnant du blé; les secondes, de marne et de pierre sur un fond de
gravier[934]. Les améliorations successives par lesquelles
l'agriculture s'est transformée, les grands travaux de drainage, ont
modifié ces terres. Le fermier actuel paie 230 livres là où Burns en
payait 50[935]. Mais tout, alors, était à faire. Le propriétaire
disait plus tard: «Quand j'achetai ces terres il y a vingt-cinq ans,
je ne les avais pas vues. Elles étaient dans le plus misérable état
d'épuisement et tous les locataires étaient dans la pauvreté. Vous
jugerez du premier de ces faits quand je vous dirai que les avoines,
prêtes à couper, étaient vendues 25 shellings l'acre sur les _holms_.
Quand je vins voir mon achat, j'en fus tellement dégoûté pendant huit
ou dix jours que j'avais fait le projet de ne plus revenir dans le
pays[936].» Burns, lui-même, un jour que la pluie avait lavé un champ
d'orge nouvellement semé et passé au rouleau, le comparait à une rue
pavée[937].
[Note 934: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 80.]
[Note 935: _Rambles through the Land of Burns_, par A.
Adamson, p. 234, en note.]