Il y avait un double motif au départ de Burns. Il devait aller, dans

le Dumfriesshire, visiter la ferme qu'on lui offrait; avant de signer

le contrat, il tenait à se rendre compte de la nature des terres et

des chances qu'il aurait d'y gagner sa vie «à la queue de la charrue».

Mais il y avait, on peut le pressentir, une autre raison, la plus

secrète et la plus grave. À la suite de la réconciliation, lors du

premier retour de Burns à Mauchline, Jane Armour était devenue

enceinte de nouveau. Lorsqu'il avait connu cette seconde faute, le

père, qui avait eu tant de peine à pardonner la première, avait été

sans pitié. Il avait chassé de son toit celle qui, à ses yeux, y

ramenait le déshonneur. C'était au milieu de l'hiver, dans la saison

inclémente où il semble impossible, quelle qu'ait été son erreur, de

refermer sur un enfant la porte de la maison, de l'abandonner aux

routes glaciales. Le vieux maître maçon fut inexorable. La malheureuse

fille se trouva sans asile, comme une mendiante. L'héroïne d'une des

chansons de Burns, composée peut-être sur le souvenir de cet incident,

chante:

«Ce n'est pas le froid vent d'hiver,

Ce n'est pas la neige chassée

Qui font venir les larmes à mes yeux.

C'est de penser à celui qui est au loin,

Mon père m'a repoussée de sa porte,

Mes amis m'ont reniée;

Mais j'ai quelqu'un qui me défendra,

Le cher gars qui est au loin»[892].

[Note 892: _The Bonie Lad that's far awa._]

La pauvre Jane n'avait pas même cette consolation; le père de l'enfant

qu'elle portait en elle était en train de prodiguer à une autre des

déclarations d'amour éternel; elle devait se croire oubliée même de

lui. En apprenant ces nouvelles, Burns avait prié la femme d'un de ses

amis, fermier à Tarbolton, de la recueillir pour quelques jours.

C'était en partie pour venir au secours de Jane, dont le terme de

grossesse approchait, qu'il quittait Clarinda.

Il arriva à Mauchline le 23 février, un samedi. Son premier soin fut

de louer une chambre et d'acheter un lit pour Jane. Il parvint même à

la réconcilier assez avec sa mère pour que celle-ci consentît à venir

lui donner des soins. On croirait qu'il ne put se défendre d'un retour

de tendresse, en retrouvant, dans la souffrance et la disgrâce, celle

qu'il avait si violemment aimée et qu'il avait considérée comme sa

femme. Quelque chose des jours passés devait, semble-t-il, lui revenir

au coeur, ne fût-ce qu'un écho lointain des chants d'alors:

«Ô toi, reine brillante qui, au-dessus de la plaine,

Règnes au haut du ciel dans ta puissance infinie,

Souvent ton regard silencieux

Nous a vus errer dans nos promenades amoureuses;

Le temps inaperçu s'enfuyait,

Tandis que le pouls luxurieux de l'amour battait fort,

Sous ton rayon aux reflets d'argent,

De voir nos regards s'allumer l'un l'autre[893]».

[Note 893: _Lament, occasioned by the unfortunate issue of a

Friend's Amour._]

Rien de cela ne paraît, pas un tressaillement. Il eut pour elle une

sorte de commisération extérieure par laquelle il la réconforta un

peu. Mais le coeur resta insensible. Il arrivait l'âme pleine de

l'idée d'une autre femme, cultivée, élégante et encore aimée; le

contraste avec cette paysanne pauvre, dont il se croyait délivré, lui

fut pénible jusqu'à lui sembler odieux. Il prévoyait aussi de nouveaux

ennuis et essaya de se prémunir contre eux. Il eut un mouvement de

dépit et de colère. On aurait quelque peine à le croire, s'il n'y

avait à ce sujet deux lettres accablantes, que les éditeurs précédents

avaient jusqu'ici dissimulées ou tronquées, et que Mr Scott Douglas

seul a eu la franchise et le courage de publier.

Le jour même de son arrivée et de sa visite à Jane, il écrivait à

Clarinda:

«Maintenant, quelques nouvelles qui vous feront plaisir. En

arrivant ce matin, je suis allé voir certaine femme. J'ai du

dégoût pour elle--je ne puis la souffrir! Tandis que mon coeur me

reprochait cette profanation, j'ai essayé de la comparer avec ma

Clarinda: c'était mettre la lueur expirante d'une chandelle d'un

liard à côté de l'éclat sans nuages du soleil à midi. _Ici_, une

fadeur insipide, la vulgarité d'âme, des flatteries mercenaires;

_là_, le bon sens poli, un génie donné par le ciel et la plus

généreuse, la plus délicate, la plus tendre passion. J'en ai fini

avec elle et elle avec moi.[894]»

[Note 894: _To Clarinda_, 23rd Feb. 1788.]

Et quelques jours après, il écrivait à son ami Robert Ainslie à

Édimbourg:

«Depuis que je suis venu dans ce pays, j'ai traversé de cruelles

tribulations et j'ai été en butte aux coups du Méchant. J'ai

trouvé Jane, bannie comme une martyre, délaissée, pauvre, sans

amis, tout cela pour la bonne vieille cause.

Je l'ai réconciliée à son sort; je l'ai réconciliée avec sa mère;

je l'ai menée dans une chambre; je l'ai prise dans mes bras; je

lui ai donné un lit d'acajou; je lui ai donné une guinée; et je

l'ai embrassée jusqu'à ce qu'elle se réjouît dans une joie

ineffable et radieuse. Mais,--comme cela m'arrive dans toutes les

occasions,--j'ai été prudent et avisé à un degré étonnant. Je lui

ai fait jurer, en particulier et solennellement, de ne jamais

essayer de me revendiquer comme son époux, quand bien même on lui

persuaderait qu'elle en a le droit, ce qui n'est pas--ni pendant

ma vie, ni après ma mort. Elle a obéi comme une bonne fille[895].

[Note 895: _To Robert Ainslie_, 3rd March 1788.]

Ces lettres sont cruelles, la première surtout. Sans doute il n'eut

pas la brutalité de laisser paraître les sentiments qu'elle traduit.

Il était bon et dissimula sa froideur sous des caresses. Mais la

promesse qu'il exigeait était assez pour assombrir les pensées que les

femmes qui portent un enfant tournent naturellement vers l'avenir.

C'est un dur moment pour s'engager à ne pas être épouse que celui où

l'on va devenir mère. Les paysannes, comme les autres, sentent ces

choses, et Jane dut en souffrir. Mais Burns était encore sous le

charme d'Édimbourg; il avait l'égoïsme des gens épris. Ce fut là un

des moments troubles et mauvais de sa vie. Ces deux lettres sont une

vilaine action. Il n'y a pas à essayer de l'en défendre. C'est

peut-être ce qu'il a fait de plus mal en sa vie.

* * * * *

Il ne séjourna pas à Mauchline et, prenant avec lui un vieux fermier

dans l'expérience de qui il avait confiance, il partit pour le

Dumfriesshire afin d'examiner les différentes fermes, situées à peu de

distance de Dumfries, entre lesquelles il avait le choix[896]. Il y

allait sans beaucoup d'ardeur, un peu pour la forme, par politesse

pour l'offre qu'on lui avait faite. La visite cependant fut plus

favorable qu'il ne s'y attendait. Son compagnon se montra satisfait

des terres qu'ils virent et fut d'avis qu'il pourrait accepter. La

ferme qui leur plut davantage s'appelait Ellisland. Après une huitaine

d'absence, Burns revint avec l'intention de la prendre si ses

conditions pouvaient s'accorder avec celles du propriétaire.

[Note 896: _To Robert Muir_, 7th March 1788.]

À son retour de Dumfries, il passa à Mauchline environ une semaine,

qui fut surtout consacrée à Jane Armour, dont la position réclamait de

plus en plus de soins. Il semble que ce rapprochement prolongé ait

cette fois réveillé quelques restes de l'ancienne tendresse.

L'influence factice et étourdissante de Clarinda s'était un peu

dissipée au grand air. Il avait eu le temps de se rajuster au milieu

dans lequel Jane reprenait ses attraits et toute sa grâce villageoise.

Il écrivait en effet, à son ami Brown, une lettre qui contraste avec

celles qu'il avait écrites quelques jours auparavant. Il faut passer

par-dessus ce que la forme peut avoir d'un peu choquant, dans ses

comparaisons maritimes et en dégager le sentiment qui s'y dissimule:

«J'ai trouvé Jane avec sa cargaison bien arrimée; mais,

malheureusement, dans un mouillage presque à la merci du vent et

de la marée. Je l'ai remorquée dans un port commode où elle peut

rester tranquillement à l'ancre, jusqu'à ce qu'elle opère son

déchargement. J'en ai pris le commandement, pas ostensiblement,

mais en secret pour quelque temps. Je vous suis reconnaissant de

la bonté avec laquelle vous vous informez d'elle, car après tout,

je puis dire avec Othello:

Excellente malheureuse,

La perdition saisisse mon âme, mais je t'aime[897].

[Note 897: _To Richard Brown_, 7th March 1788.--La citation

est de Shakspeare. _Othello_, act. III, scène 3.]

Pendant ce temps la correspondance avec Clarinda, au début très

fréquente, s'était un peu relâchée. Burns était resté une semaine sans

donner de ses nouvelles. Clarinda froissée s'en plaint, non sans un

peu de tristesse.

«J'ai reçu votre lettre de Cumnock, il y a une heure, et afin de

vous montrer mon bon caractère, je m'assieds pour vous écrire

aussitôt. Je crains, Sylvander, que vous n'exagériez ma

générosité, car, croyez-moi, il s'écoulera quelque temps avant

que je puisse cordialement vous pardonner la peine que votre

silence m'a causé! Avez-vous ressenti quelquefois cette douleur

de coeur qui provient d'une espérance différée? Cette peine, la

plus cruelle de toutes, vous me l'avez infligée pendant les huit

jours qui viennent de passer. Je crois pouvoir tenir

raisonnablement compte de la hâte des affaires et des

distractions. Cependant, quelque prise que j'eusse été, j'aurais

trouvé une heure sur vingt-quatre pour vous écrire. N'en parlons

plus. J'accepte vos excuses, mais je suis blessée qu'il en ait

fallu entre nous dans une occasion aussi tendre.[898]»

[Note 898: _To Sylvander_, March 5th, 1788.]

Pour s'excuser, Burns rejette la faute sur les occupations dont il est

accablé et sur le formidable accueil qu'il a reçu dans le pays:

«J'ai toujours quelque idée de ne pas m'asseoir pour écrire une

lettre, à moins que je n'aie assez de temps et de possession de

mes facultés pour faire honneur à une lettre, ce qui à présent

est rarement ma situation. Par exemple hier, j'ai dîné chez un

ami à quelque distance; l'hospitalité sauvage de ce pays m'a fait

passer la plus grande partie de ma nuit en face du breuvage

écoeurant du bowl. Aujourd'hui, nausées, migraine, tristesse

misérable, jeûne, excepté un coup d'eau ou de petite bière.

Maintenant, huit heures du soir, à peine capable de me traîner à

dix minutes de marche à Mauchline, pour attendre la poste, dans

la douce espérance d'avoir des nouvelles de la maîtresse de mon

âme.[899]»

[Note 899: _To Clarinda_, 6th March 1788.]

À ces excuses, Clarinda répond, avec raison, qu'il ne doit pas reculer

une lettre parce qu'il n'a pas le temps de la soigner. Elle sait assez

ce dont il est capable et deux lignes lui «auraient épargné des jours

et des nuits d'inquiétude[900].» Ses lettres à elle sont, au

contraire, pleines d'un sentiment vrai. Elles deviennent plus simples.

Elle lui raconte la tristesse qui est tombée sur sa vie depuis qu'il

est parti. Elle s'est retirée dans l'isolement, où l'on est bien avec

une chère pensée. «J'ai été solitaire depuis notre tendre adieu

jusqu'à ce soir[901].» Tout lui semble délaissé. «Je pense que les

rues ont un air tout désert depuis lundi; et il y a une certaine

insipidité dans de bonnes gens, dont la société me plaisait

naguère[902].» Elle cherche les occasions de parler ou d'entendre

parler de lui. «Hier, je pensais à vous et je suis allé chez Miss

Nimmo pour avoir la douceur de parler de vous[902].» Elle s'inquiète

de le savoir en proie aux hospitalités dont il lui fait le

tableau[903]. Elle n'est pas sans appréhensions et sans jalousies.

«Quand vous verrez de jeunes beautés, pensez à l'affection de Clarinda

et combien son bonheur dépend de vous[903].» Elle a, quand elle pense

à lui, des coups subits d'émotion. «Hier matin, il m'arriva de penser

à vous. Je me chantai: _ma jolie Lizzie Baillie_ et je me mis à rire;

mais je sentis mon coeur se gonfler délicieusement et mes yeux furent

noyés de larmes. Je ne sais si votre sexe ressent quelquefois cette

explosion d'affection. C'est une émotion indescriptible. Vous voyez

que je suis devenue sotte depuis que vous m'avez quittée. Vous savez

que j'étais raisonnable quand vous m'avez connue d'abord; mais je

deviens toujours plus extravagante plus je suis loin de ceux que

j'aime. Bientôt je suppose que je perdrai tout à fait la tête[903].»

Toute la mouvante psychologie des femmes dont le coeur est préoccupé

de l'absent et tour à tour se travaille d'inquiétudes et se nourrit de

souvenirs, est là, gentiment, franchement et simplement exprimé.

Au-dessus de ces sentiments qui n'ont rien d'extraordinaire, on trouve

un aveu qui est peut-être la chose la plus profonde et la plus sincère

de cette correspondance. Cet amour lui a fait prendre une plus haute

idée et un plus grand soin d'elle-même. Il semble qu'il y ait eu en

elle un peu de coquetterie ou de laisser-aller. Elle l'avoue, et aussi

elle dit qu'elle en est guérie. «Je crois vraiment que vous m'avez

enseigné la dignité; en partie par bonté de nature, en partie par

suite de mes malheurs, je l'avais trop négligée. Je ne m'en départirai

maintenant jamais plus. Pourquoi ne la maintiendrais-je pas droite,

moi qui suis admirée, estimée, aimée par un des premiers entre les

hommes[903].» Il y a dans ce surcroît de dignité, dans ce plus de

prix ajouté à elle-même à cause de lui, quelque chose qui ne manque

pas d'une certaine élévation. Cela montre que cet amour se développait

en elle selon sa loi d'anoblissement. Ce pouvoir rehaussant d'une

vraie affection, cet effort pour faire de soi une demeure digne de

celui qu'on aime est humain. C'est à des trouvailles comme celle-là

qu'on reconnaît la sincérité d'un sentiment. C'est la dernière chose

que Clarinda ait écrite à Burns à cette époque-là; elle marque

combien, depuis les coquetteries des premières lettres, avait grandi

son affection pour son poète.

[Note 900: _To Sylvander_, 8th March 1788.]

[Note 901: _To Sylvander_, 22nd Feb. 1788.]

[Note 902: _To Sylvander_, 19th Feb. 1788.]

[Note 903: _To Sylvander_, 8th March 1788.]

* * * * *

Vers le 10 mars, Burns retourna à Édimbourg, afin d'y faire ses

préparatifs pour s'en éloigner définitivement. Il y resta seulement

une quinzaine de jours, qu'il employa, avec une grande activité, à

arranger plusieurs affaires importantes pour lui. La principale était

le règlement définitif de son compte avec son libraire Creech. Après

quelques lenteurs de la part de celui-ci, Burns reçut enfin presque

tout ce qui lui revenait de la publication de ses poèmes. Il y a

quelques divergences dans l'estimation de la somme qui lui revenait

ainsi. Burns lui-même écrivait au Dr Moore: «Je crois qu'en y

comprenant 100 livres de droit d'auteur, je réaliserai environ 400

livres et quelque chose en plus; et même une partie de ceci dépend de

ce que le gentleman (Creech) a encore à régler avec moi[904]». William

Nicol racontait plus tard que Burns lui avait dit qu'il avait reçu 600

livres pour sa première édition d'Édimbourg, plus 100 livres de droit

d'auteur[905]. Currie, d'après Gilbert, évaluait les profits à 500

livres. Pour rapprocher ces sommes, assez peu différentes après tout,

il suffit de penser qu'en employant le mot «réaliser», il avait

défalqué les dépenses faites pendant ses séjours à Édimbourg et ses

voyages. On peut, avec vraisemblance, estimer à 380 ou 400 livres, la

somme qu'il retirait de ses poèmes. C'est avec ces ressources qu'il

devait commencer sa vie. Une autre affaire fut la signature du contrat

de sa ferme. Il choisissait décidément la ferme d'Ellisland. Mr

Miller, le propriétaire, lui accordait un bail de 76 ans, moyennant

une rente annuelle de 50 livres pendant les trois premières années, et

de 70 livres pour les suivantes. Toutes ces occupations remplirent la

quinzaine pendant laquelle il resta à Édimbourg. Dans cet affairement

il dut, dit Chambers, recevoir de chez lui une série de lettres lui

annonçant d'abord que Jane Armour venait d'accoucher de deux jumeaux,

puis que les deux petits êtres étaient morts presque aussitôt[906].

[Note 904: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.]

[Note 905: R. Chambers, tom. II, p. 248.]

[Note 906: R. Chambers, tom. II, p. 251.]

* * * * *

Par dessous ces occupations et ces arrangements, sa liaison avec

Clarinda avait repris. Mais il est évident que la flamme n'était plus

ce qu'elle avait été et faiblissait. Les entrevues continuaient, bien

que parfois écourtées ou différées par les démarches multiples qui

absorbaient ses journées. Les lettres sont pressées et contiennent

plus de renseignements sur ses préoccupations d'affaires que de

sentiment. La dernière seule, écrite le vendredi 21 mars, se ranime et

retrouve un peu du ton des anciennes lettres.

Je viens de rentrer et j'ai lu votre lettre. La première chose

que j'ai faite a été de remercier le Divin Ordonnateur des

événements de m'avoir réservé le bonheur de vous connaître. La

vie, ma Clarinda, est un sentier nu et triste; malheur à celui ou

à celle qui s'y aventure seul! Pour moi, j'ai ma très chère

compagne de mon âme: Clarinda et moi ferons notre pèlerinage

ensemble. Partout où je serai, je lui ferai savoir ce qui

m'arrive, ce que j'observe dans le monde qui m'entoure et quelles

aventures je rencontre. Cela vous plairait-il, mon amour, de

recevoir toutes les semaines ou, du moins, tous les quinze jours,

un paquet, deux ou trois feuilles pleines de remarques, de

folies, de nouvelles, de rimes et de vieilles chansons.

Ouvrirez-vous avec satisfaction et bonheur la lettre d'un homme

qui vous aime, qui vous a aimée et qui vous aimera jusqu'à la

mort, à travers la mort et pour jamais? Ô Clarinda, que ne

dois-je pas au ciel pour m'avoir donné une perfection comme vous!

Je pense à vous comme un avare compte et recompte son trésor!

Dites-moi, vous étiez-vous étudiée à me plaire hier soir?

Sûrement vous m'avez charmé jusqu'au ravissement. Combien je suis

riche, moi qui ai un trésor tel que vous! Vous me connaissez;

vous savez comment me rendre heureux, et vous y réussissez, Dieu

vous accorde

longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami.

Demain soir, selon votre indication, je guetterai la fenêtre:

c'est l'étoile qui me guide vers le paradis. La plus grande

saveur de tout est que l'Honneur, que l'Innocence, que la

Religion sont les témoins et les protecteurs de notre bonheur.

«Le Seigneur Dieu sait» et peut-être «Israël connaîtra» mon amour

et votre mérite. Adieu, Clarinda! Je vais me souvenir de vous

dans mes prières.

Même dans cette déclaration suprême, le caractère littéraire de son

amour reparaît dans l'offre de cet envoi hebdomadaire ou bi-mensuel

d'une revue, qui transforme une maîtresse en lectrice et fait d'une

correspondance d'amour une sorte d'abonnement à un magazine. Clarinda

sans doute aurait mieux aimé une parole de tendresse pour elle que des

feuilles de remarques sur le monde.

L'entrevue fixée dans la lettre eut lieu le 22 mars, dans la maison de

Clarinda. Ce fut probablement la dernière rencontre des deux

amants, «Il faut en croire le poète, dit ironiquement Scott

Douglas[907], quand il dit que l'Honneur, l'Innocence et la Religion

furent les témoins et les protecteurs de leur bonheur». L'ironie est

injuste. Il est étonnant que ce chercheur si soigneux et si sagace ne

se soit pas rappelé le passage d'une lettre qu'on verra plus tard,

écrite par Burns à Clarinda, et qui prouve que celle-ci sut imposer

jusqu'au dernier moment, à cet homme emporté, la réserve et le

respect[908]. Ces adieux remuèrent profondément Burns. «Pendant ces

huit derniers jours, écrivait-il le lendemain de son départ, j'ai eu

positivement la tête égarée[909]». Malgré d'éloquentes promesses de

constance, cet éloignement était triste parce qu'il était difficile

qu'il ne fût pas définitif. Au milieu de leur volonté et de leur

espérance de rester l'un à l'autre, les deux amants pouvaient-ils ne

pas sentir que la vie les reprenait, les séparait, les entraînait loin

l'un de l'autre?

[Note 907: Scott Douglas, tom. V, p. 110.]

[Note 908: Voir la lettre plus loin, p. 403.]

[Note 909: _To Richard Brown_, 26th March 1788.]

On est ici au point pour juger cette étrange correspondance qui n'aura

plus que quelques lettres. À dire vrai, celle de Burns est de la pure

déclamation. La forme constamment oratoire, les apostrophes

incessantes à Dieu et à la nature, la phrase pompeuse, l'enflure du

ton, la rendent insupportable. Ces lettres ont l'air de péroraisons.

Lui dont les autres productions doivent d'être si fortes à la réalité

dont elles sont pleines, est ici en dehors de la réalité; les faits

n'apparaissent presque pas, à peine comme prétexte à des variations ou

à des lieux communs. Sans doute il y a des passages mouvementés,

lancés par une main robuste, et c'est peut-être par eux qu'on peut le

mieux entrevoir l'orateur qu'il y avait en lui. Mais ce sont des

traces de talent égarées dans la prétention et l'emphase. Et comment

en arriva-t-il là? Mr Hately Waddell, dont l'admiration pour cette

correspondance nous semble excessive, a une remarque qui va au vrai

des choses. Il dit qu'elle est faite de rivalité et il en explique

l'exagération par l'emportement de gens qui jouent l'un contre l'autre

et s'animent[910]. Cela est vrai pour Burns. Il y a de sa part un

effort pour éblouir sa correspondante, pour avoir le dessus dans un

exercice littéraire. Il se mit dès le premier jour dans le faux en

faisant d'une affaire d'amour une question d'amour-propre. Aussi ne

réussit-il pas. La correspondance de Clarinda est de beaucoup

supérieure à la sienne. Si on la débarrasse de quelques développements

à la mode, dont quelques-uns sont après tout fort jolis, elle reste

autrement naturelle et sincère. Autant les lettres de Burns sont

vagues et monotones, autant celles-ci sont précises, variées, pleines

de ceux qui s'écrivent, pleines de ces petits faits qui sont la vie et

ne semblent pas méprisables à ceux qui les vivent. C'est par elles

qu'on peut suivre les péripéties et pénétrer dans les seconds plans de

cette aventure. Elles ont la variété naturelle d'une conversation. À

chaque instant, il s'y rencontre de fines remarques, des coins

délicats de coquetterie ou de sensibilité féminines; parfois aussi de

sages et prudents conseils, tout solides de bon sens. Il y a surtout

de la sincérité et des passages véritablement dramatiques où l'on

sent bien le trouble et le tumulte d'une âme qui, somme toute, n'était

pas vulgaire. Il y a bien un peu d'affectation littéraire,

généralement au début des lettres, mais qui ne dure pas, qui ne tient

pas, et fond, dès que le sentiment vrai se montre, comme le givre

répandu sur le bord matinal du jour disparaît au premier soleil. La

correspondance de Burns ne vaut pas mieux que la plupart des lettres

d'amour écrites par des hommes; celle de Clarinda aura sa place dans

la collection charmante de lettres écrites par les femmes, sous la

dictée de leur coeur.

[Note 910: Hately Waddell, _Life of Burns_, p. XXXIII.]

C'est qu'au fond Burns n'aima pas Clarinda et qu'elle l'aima; ou

plutôt ils s'aimèrent de façon différente. Lui fut attiré vers elle

par l'élégance extérieure, par un raffinement auquel il n'était pas

habitué, et qui lui sembla délicieux. Il n'aima d'elle que la culture,

le brillant du dehors, les ornements et, pour ainsi dire, la toilette

de l'âme. Il ne pénétra pas jusqu'à cette âme elle-même, qui était

saine, heureuse et constante. Clarinda, au contraire, par une de ces

intuitions pénétrantes dont son sexe est capable, laissant de côté

toutes les conditions extérieures, alla jusqu'au fond même de sa

nature et l'aima pour ce qu'il avait en lui de génie, de flamme et de

générosité. Quelles que fussent les différences de rang et de façons,

elle vit que cet homme était plus grand que les autres, fait d'une

plus forte étoffe. Elle conçut un sentiment profond qui ne se démentit

pas et qui malgré les déboires, l'absence et les années d'une longue

vieillesse resta entier. Ce ne fut dans la vie de Burns qu'un épisode

qui ne lui fait pas honneur; ce fut dans l'existence de Clarinda un

événement unique, souverain, qui la domina à partir de ce jour. Ce ne

fut pour lui qu'un souvenir; ce fut pour elle pendant longtemps une

tristesse, et, quand l'âge eut mis en elle sa sérénité, un culte.

* * * * *

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 42 / 67 段